vendredi 18 janvier 2013

Mon père


Dans ma famille, mon père était celui qui savait raconter les histoires. Et lui-même disait qu'il n'était rien à côté son oncle qui savait captiver un dîner de vingt personnes avec ses souvenirs de chasse à la perdrix sur les plateaux du Sersou. Il paraît qu'il faisait rire car ses histoires étaient si décousues et pleines de détours que tout le monde le suppliait d'arriver à la chute mais en fait, il savait exactement où il allait, c'était juste pour s'amuser et s'assurer que chaque membre de la famille le suivait, même celui ou celle qui se trouvait en bout de table. Ou alors il achevait l'histoire d'un trait, surprenant l'assemblée, comme s'il avait envie de revenir au contenu de son assiette.

Désormais mon père est mort et il ne reste plus personne dans la famille qui raconte les histoires comme lui, bien qu'un mes frères se soit récemment révélé mais je ne peux pas en parler ici car on me demande de la discrétion. J'ai réalisé très tard que mon père était un bon conteur car, quand j'étais enfant ou ado, tout ce qui sortait de sa bouche était déjà si rabâché que je ne voyais souvent pas la différence quand il s'aventurait vers un vrai souvenir. Dans ma famille, on parle beaucoup. Il a fallu que je quitte la maison, à 19 ans, pour réaliser quelques années plus tard, lors d'un méchoui en l'honneur du mariage de mon frère Philippe, que Papa était vraiment bon dans l'art de parler.

Il a donc suffi que je m'enfuie de la ferme familiale pour comprendre ce qui avait été toujours là : un homme dézingué par la vie et l'amour, avec des histoires innombrables sur l'Algérie, que personne n'écoutait parce que c'était comme ça dans les années 70 : le fight, sans arrêt.
Mon père n'était assurément pas un homme parfait, c'est d'ailleurs pourquoi les femmes et ses enfants n'ont cessé de le fuir. Il était coléreux, violent, emmerdeur, souvent radin et comme beaucoup de pied-noirs, il était simplement con dans les années 60. Après, à 70 ans, c'est devenu un homme enfin apaisé, quand il a rencontré son dernier amour, Jacqueline. J'ai passé la moitié de ma vie à ne pas l'aimer, on s'engueulait pour rien tout le temps mais il ne m'a pas traumatisé non plus même quand j'avais 7 ans et qu'il a sorti la ceinture dans son bureau parce que mes notes de classe étaient mauvaises. C'était l'époque, on savait, même à cet âge, que ces coups de ceinture allaient devenir une chose du passé. C'est juste qu'on aurait voulu que ça soit oublié plus vite. Et puis, il ne l'a fait que 5 ou 6 fois maxi. En revanche, pour défoncer une porte quand on avait le malheur de s'enfermer dans sa chambre pour avoir la paix, il savait faire.

J'ai déjà raconté quelque part qu'un jour il m'avait téléphoné après avoir signé un Pacs avec Jacqueline et il était si content qu'il m'avait remercié. Je lui avais répondu que je n'y étais vraiment pour rien car je n'ai rien accompli de vraiment notable sur ce sujet (bon un peu, à travers le sida), mais il m'avait épaté en me répondant du tac au tac "Oui mais tu comprends, c'est grâce à vous les homosexuels". C'est là où j'avais fait un "Yessssss!" mental en me disant que ça paye de faire son coming-out à 15 ans et que forcément, 40 ans plus tard, un père qui a trois fils gays sur quatre, après toutes ces engueulades, en venait à remercier la communauté at large pour une avancée dont il pouvait bénéficier, lui aussi.

Il y a quelques mois, quand je me suis cassé la jambe, mon père a été de ceux qui ont le mieux compris ce qui m'arrivait. En 1995, quand j'ai eu ma grande déprime amoureuse, il a été aussi, avec Bruno Bayon de Libé, celui qui m'a le plus aidé. Des fois, il suffit d'une seule phrase qui a plus d'effet que les autres. Et cela fait plus de quinze ans que je suis en paix avec mon père et chaque fois que l'on se téléphonait, tous les 4 mois à peu près, je tenais à lui répéter que je l'avais pardonné depuis longtemps pour nos engueulades, pour son égoïsme, pour tout en fait. Et lui s'excusait toujours de ne pas lire mes livres, que je lui envoyais, car il avait peur d'y trouver des mauvais souvenirs. Et je le rassurais, je lui disais qu'il n'y avait plus de problème entre nous.

Quand je me suis cassé la jambe, immobile dans mon lit, incapable de m'occuper du jardin, j'ai commencé à développer un désir étrange, qui ne m'avait jamais effleuré auparavant. Je le savais en bonne santé à 83 ans, mais j'avais besoin de lui demander sa bénédiction. Je ne suis pas croyant. Mais je voulais qu'il me dise que c'était OK parce qu'il aurait été touché par cette demande, d'ailleurs je ne sais pas s'il l'aurait fait, ce n’est vraiment pas quelque chose qu'on fait dans notre famille. Il y a un an, lors de nos discussions au téléphone sur l'Algérie et les arabes en général, je lui avais posé la question de la mort : "Papa, tu as tué quelqu’un pendant la guerre d'Algérie?". Et il m'avait répondu non, même si à Blida et Médéa, on était dans un des centres des actions les plus dures de part et d'autre. Mon idée de bénédiction, c'était surtout pour moi une occasion de passer une après-midi à lui poser les questions que je voulais lui poser sur la guerre d'indépendance. En 40 ans, mon père était passé d'un homme 100% pied-noir réac à un homme qui admettait que les siens s'étaient gourés sur tout, depuis 1830. L'erreur originale remontait à longtemps.

Donc, mon père, c'était le seul dans la famille avec qui on pouvait parler librement des erreurs de l'Algérie, d'avant et d'aujourd'hui. Avant, il y avait eu ma grand-mère, qui nous a élevés après le divorce de mes parents en 1962 mais Papa pouvait parler des arabes sans cesse. Quand j'étais enfant et ado, ça m'énervait. En vieillissant, c'est devenu une curiosité. Le 11 septembre 2001, la première personne que j'ai appelée, avant même que la deuxième tour ne tombe, ce fut mon père. Lui aussi regardait la télé.

Je ne cherche pas ici à recadrer la responsabilité des pieds-noirs dans la guerre d'Algérie. Tout le monde sait que je pense que la France aurait du s'excuser, selon moi, depuis Mitterrand. Pour moi, c'est le strict minimum. Et je mourrai sûrement avant que ce soit fait. Tous les autres pays colonisateurs se sont excusés et la France ne l'a toujours pas fait alors que la guerre d'Algérie a servi de modèle, pour le meilleur et le pire, à toutes les guerres d'indépendance, de l'Irlande à l'Afghanistan et aujourd'hui, la Syrie.

Mais on est nés en Algérie et ensuite on a grandi entourés de Marocains. À la ferme, l'instrument le plus utilisé, c'était la houe. Il y en avait partout. Les marocains l'utilisaient dans la terre limoneuse de la vallée du Lot, où nous avions grandi et ils faisaient des trous de plantation en ramenant la terre à eux, comme pour faire un puits. Moi j'ai toujours utilisé une bèche parce que c'est plus propre, on n’en met pas partout. Mais ma jeunesse a été marquée par ça, comme le dictionnaire français - arabe qui se promenait partout dans la maison car, à un moment, mon père a décidé de perfectionner son vocabulaire arabe.

Je ne suis pas allé voir mon père pour lui poser ces questions sur l'Algérie à cause de la jambe cassée. D'un côté, j'avais peur de lui faire sortir des souvenirs qu'il avait tenté d'ensevelir avec une telle énergie. Et de l'autre, je savais qu'il vieillissait et j'en ai marre de voir que ma génération de pieds-noirs a été complètement écrasée par le respect du à nos parents et nos oncles et nos tantes sur cette affaire. Je suis né dans le Sersou, le sujet de l'Algérie m'appartient tout autant que ceux qui y ont vécu et qui ont enfermé la France dans un non-dit qui fait qu'en 2013 Hollande est, sur le sujet, aussi lâche que ses prédécesseurs - et on voit bien ce que ça donne aujourd'hui au Mali. Ma génération n'est pas intervenue sur cette guerre, par respect pour la souffrance des deux côtés, mais surtout parce qu'on nous a demandé de nous taire. Forcément, on ne pouvait pas savoir car j'étais né en 1958. L'Algérie, nous l'avions connue en tant qu'enfants. On ne pouvait pas "comprendre".

La tristesse de ma génération, c'est d'avoir été des baby boomers nés pendant la guerre. Et une des pires guerres qui fut. Notre génération a forcément été celle du renouvellement, du refus du passé, mais nous étions enfermés dans un passé de morts, d'atrocités et de torture, d'apartheid. Je suis né dans un pays colonisé qui, à l'époque, servait d'exemple à la Rhodésie, c'est aussi simple que cela. Et même si ma famille ne fut pas la pire, notamment grâce à ma grand mère, rien n'excuse ce qui a été fait en notre nom pour maintenir un pouvoir colonial. Nous étions des agriculteurs. Les agriculteurs sont toujours à l'avant poste de la colonie. C'est dans notre histoire familiale depuis la fin du XIXème siècle. Tous ces crimes commis au nom de la terre, des champs, de la vigne, de l'avoine, du seigle, des fèves, des routes, des écoles, des hôpitaux. Tout cela était accompli d'abord et surtout pour les pieds-noirs.

La mort de mon père ne m'apportera donc pas les réponses à mes questions, si la discussion correspondait aux chiffres et aux dates, sur ce que j'ai lu dans A SavageWar of Peace d'Alistair Horne, ce que j'ai vu dans La Bataille d'Alger ou ce que je lis régulièrement sur Twitter. J'ai été un bon militant gay, un bon militant sida, j'aurais pu être un bon militant pied-noir pour m'affronter à ceux qui nous ont empêché, pendant 50 ans, de demander la vérité et les excuses sur les actions de la France. Les pieds-noirs, c'est quoi aujourd'hui? Quelques milliers de vieilles personnes, avec des enfants souvent plus réacs que leurs propres parents, défendant avec violence (les seuls mails de menace de mort reçues depuis des années, ce sont les enfants de pieds-noirs qui me les ont envoyés, c'est très symbolique) la préservation d'un mythe colonial "bienfaiteur" comme si on pouvait encore assurer, en 2013, qu'on a le droit de s'arroger les richesses d'un pays uniquement parce que l'on a construit des routes et des ports.

Après tout, l'Algérie de l'époque, c'était sans les Algériens. Comme l'Irlande sans les catholiques. L'Afrique du Sud sans les noirs. L'Afghanistan sans les jolis barbus. Israël sans la Palestine.
Voilà où je suis né.

mercredi 16 janvier 2013

STFU



C'est tellement triste d'en arriver à aimer moins la vie quand on atteint le chiffre canonique de 1000 CD4. Vingt ans à prendre des antirétroviraux, à faire attention à son système immunitaire, en étant toujours safe et tout ça pour être seul. Talk about ironie.  Pour la première fois depuis 17 ans, je rêve de la mort. Ça me donne envie. Je me lève et je me couche en pensant à ça. Surtout pas une mort romantique et fantasmée comme au début des années 90, quand je pensais à la bande son mortuaire la plus géniale de l'histoire de la house, avec les dubs et les mixes ambiant les plus pointus de l'époque. Une sorte de prestige musical de funérarium glamour. Non, une mort sans musique, sans rien, juste une manière de m'adresser au monde pour dire Shut The Fuck Up.

STFU. C'est le sigle que l'on voit à l'extérieur des bars parisiens pour que les mecs bourrés ne fassent pas trop de bruit dehors quand ils fument une cigarette. C'est le message aux 1000 CD4 quand mon médecin me donne mes derniers résultats de bilans trimestriels. À quoi me servent ces 1000 CD4 et cette charge virale indétectable depuis des années si je ne peux les offrir à un homme qui m'aime...  What's the fucking use? Aujourd'hui j'ai regardé les rushes d'une vidéo où on voit David Wojnarowicz embrasser le corps d'un homme avec un texte en voice over qui explique la beauté que l'on peut offrir à un homme en bonne santé quand on est soi-même atteint. En face de lui, un corps allongé, patient, content, qui se laisse caresser et embrasser avec l'assurance confortable de savoir que cela ne va pas aller plus loin. Un charity fuck, mais dans l'idée que c'est la moindre des choses que peuvent s'offrir deux hommes.

Mes disques, les rares choses qui ont de la valeur chez moi,  je les aurais offerts à un homme qui me les aurait demandés. Mes fleurs, mes souvenirs, je les aurais offerts à un homme qui me les aurait demandés. Mais personne ne m'a demandé tout ça quand j'étais amoureux et maintenant je pourrais donner ces 1000 CD4 chèrement gagnés quand les autres les perdaient à force de baiser et de se droguer pour se foutre en l'air. Car ces 1000 CD4, ce n'est pas seulement du système immunitaire, c'est de la clarté d'esprit. C'est s'occuper de son corps pour que le mental ne souffre pas trop de la déchéance physique et du temps qui passe. C'est partager avec l'homme que j'aime ma stabilité, mes années sans psy, une forme de survie plus légère pour ne pas alourdir les autres avec mes propres angoisses de survivant.

Ces CD4, mon médecin me les a annoncées ce matin alors que je lui disais que j'arrêtais la lutte contre le sida, que les pédés pouvaient crever as far as I'm concerned, que le dévouement ne servait plus à rien. Ces CD4 de 2013, c'est le signe de la dévaluation des sentiments nobles des 400 CD4 des années dures, celles de la fin des années 80 et du début des années 90. En dessous de 400 CD4, on s'apprêtait à mourir ou, au moins, à tomber malade et affronter l'hôpital. À plus de 1000 CD4, c'est votre âme qui est seule, désespérément seule. Nobody to care about. Et tu ne peux plus rien dire car comme tout le monde, tu es en bonne santé. Les rares qui tombent amoureux autour de soi, on est contents pour eux, on les encourage même, cons que nous sommes, toujours à aider ceux qui vont bien quand personne ne s'occupe de ceux qui perdent l'espoir. On leur donne des conseils pour réussir les histoires d'amour auxquelles on n'a plus droit car la drague s'arrête à 48 ans,  un autre âge complexé qui fait suite à l'âge complexé de 40 ans. On leur dit comment rester safe parce que plus personne ne leur dit ça, parce qu'on a eu l'ahurissante, la ridicule naïveté de croire que si on était généreux sur ce sujet, ça serait une qualité presque équivalente à celle de la jeunesse, de la beauté et d'une bite de 23 cm. Et on se fritte avec des mecs qui n'ont jamais souffert le quart de ce qu'on a pu souffrir en 25 ans de séropositivité. Et quand un kid de 23 ans apprend qu'il est séropo, il y a un mois, on lui téléphone, on le conseille lui aussi, car il dit que plus personne ne l'aimera à son âge avec un secret pareil et on essaye de casser le fossé générationnel pour lui donner du courage car il en a besoin, là. Sans le VIH, on aurait rien à se dire. Mais même avec le VIH, la barrière de l'âge complique le message car il y a toujours quelque chose qui complique le message.

La grande différence entre les mecs célèbres qui ont du succès et les autres est très bien résumée par la fantastique phrase d'accroche d'Alex Taylor sur Grindr qui ressemble à quelque chose comme ça : "You call me. I don't call you". Moi ça serait "You don't call me. I CALL YOU". Mais dès que j'arrive à Paris, je reçois plein de messages de mecs qui voient mon âge sur Grindr, des mecs qui considèrent, sûrement avec raison, que leur corps est à vendre pour 200 euros et pas autrement. Et si je suis gentil en leur répondant que leur pitch est vraiment bien présenté mais que tu n'ai pas ce fric et même pas envie de payer ça pour une heure, ils te bloquent. The cheek of it. J'ai 55 ans dans un mois. Garrison Taylor disait dans le NYT que c'est un "awkward age", un âge maladroit. Personne, mais absolument personne n'a envie de sortir avec un mec de cet âge. Je suppose que c'est un des nombreux drames de la vie gay qui ne sera pas réglé avec le #mariagepourtous. "Mêmes droits, mêmes devoirs" annonçait fièrement l'affiche de l'inter-LGBT dans la salle d'attente du service des maladies infectieuses. Je suis pressé de savoir ce qu'en pensera la folle séronégative qui a conceptualisé ce message quand elle aura 55 ans avec un virus contrôlé et indétectable. Mais je n'aurai pas la patience et l'envie d'attendre pour avoir la réponse. STFU.  For real.


mardi 11 décembre 2012

Mes excuses à Joseph Macé-Scaron


Mon sixième livre, "Pourquoi les gays sont passés à droite" (Le Seuil) est sorti en début d'année. Dans cet essai, je consacre plusieurs pages à Joseph Macé-Scaron, en réponse, avec beaucoup de retard, à son livre de 2001 "La tentation communautaire" (Plon) qui s'inquiétait des dangers possibles d'un communautarisme en France. Mon propos était de lui dire, précisément, que dans les domaines qui sont les miens (la musique, la culture en général, et plus particulièrement le militantisme gay et sida), cet apport communautaire n'avait eu que des aspects positifs.

Je considère que le combat des gays et des lesbiennes contre le sida est le plus grand cadeau de cette minorité à la société, et à l'humanité en fait. Les gays ont été à l'initiative de toutes les recherches sur cette maladie.

En fin de démonstration, je finis par dire que si Joseph Macé-Scaron est aujourd'hui  "vivant et apparemment en bonne santé, c'est parce que des millions de gays ont offert leurs corps à la médecine pour obtenir les multithérapies qui existent aujourd'hui". Mon point n'était pas de mettre en doute la bonne santé de Joseph Macé-Scaron. Je n'ai jamais voulu ici atteindre à sa vie privée. En plus de 20 ans de militantisme, je n'ai jamais joué cette carte car, dans ce milieu militant auquel j'appartiens, le respect du secret médical est la règle cardinale. On peut être très agressif sur de nombreux aspects politiques, mais ce secret est toujours respecté.

Alors, si ces propos dans ce livre ont pu faire du mal à Joseph Macé-Scaron, je m'en excuse publiquement.  Si Joseph Macé-Scaron a pu croire que je voulais le déstabiliser sur cet aspect de notre confrontation politique, qu'il sache que je m'en excuse aussi car je ne voulais pas le blesser.

Je pense humblement que notre époque est assez marquée de drames et de catastrophes pour alimenter un tel quiproquo. Mon but était d'apporter des arguments politiques et culturels au livre de Joseph Macé-Scaron. Jamais j'ai envisagé de porter un coup bas de la sorte à un opposant politique que je n'ai d'ailleurs jamais rencontré et avec qui je n'ai pratiquement jamais entretenu de correspondance. Tout ceci est une triste histoire et si ces mots d'excuses peuvent éclaircir en quoi que ce soit l'incompréhension qui nous oppose, je serai heureux de les voir publiés selon les modalités choisies par Joseph Macé-Scaron lui-même. 

lundi 10 décembre 2012

Weekend à Paris




J'aime aller voir Skyfall avec un homme que j'aime qui me tient la main pendant tout le film, qui rit pendant les moments drôles et qui me dit quand on arrive à la scène de Macao "Tu vois, c'est plus la peine de faire des films de SF, ça ressemble exactement à Blade Runner avec tous ces immeubles et ces pubs qui s'affichent sur tous les étages". Pendant le film, ma main est posée sur sa cuisse, juste pour être plus près, le sentir réagir quand 3 VW Beetle se font écraser par un Caterpillar avec Daniel Craig aux commandes.

Paris est sous la pluie et le vent, les prostituées de Marcadet Poissonniers font toujours autant de bruit la nuit, on les entend du 5ème étage de l'appartement de Robert qui nous a prêté son chez lui pour 4 jours, le dernier weekend avec celui que j'aime qui est tombé amoureux d'un autre. La veille, il m'a invité dans un petit restaurant africain de Château Rouge, un endroit qu'il m'avait montré lors d'un weekend au mois de mars, quand tout allait bien, même le fait de sortir en boite, quand tout le monde était heureux de me voir heureux. Dans le restau, il y a des Sénégalais qui disent à une autre table : "Quand j'arrive dans la banlieue de Dakar, je vois partout ces 4X4 énormes et je ne comprends pas comment ils font pour avoir des bagnoles pareilles avec un salaire de 1500 euros" et il y a des échafaudages dans la salle principale qui tiennent le plafond et le patron maghrébin parle de ce qui se passe en Egypte parce que c'est le vendredi avant les manif pro et anti Morsi. La nourriture est bonne, c'est notre première soirée, le lendemain, on va se faire couper les cheveux chez un coiffeur en bas de l'immeuble, 8 euros pour une coupe par un jeune Indou alors que le reste de la boutique est tenu par un coiffeur africain. Il y a donc deux radios qui mettent de la musique, d'un côté de la pop indienne mainstream et de l'autre du rap français pas mal. Ça va bien ensemble, on dirait un mash-up naturel, sans incongruité. L'après midi de samedi, on fait un truc interdit: aller dans le Marais car il a besoin de s'acheter du gel Silicone chez IEM et voir les bouquins de BD aux Mots à la Bouche. On s'en sort pas trop mal, pas de troll sur le chemin. En passant, on voit les graffiti GUD sur le Centre LGBT.

On n'a pas beaucoup d'argent donc on fait des trucs simples comme manger un kebab et regarder le vendeur turc qui est un gros nounours bandant avec un sourire gentil et un peu de poils qui poussent dans le creux de sa chemise bleue. Il me faut de nouvelles chaussures parce que mes Reeboks ont 2 ans et même si j'aime les sneakers quand ils sont usés, à un moment il faut en changer sinon les gens commencent à se poser des questions sociales et je trouve aux Halles des New Balance pas chères qui ressemblent exactement à celles que j'achetais il y a 10 ans à New York pour le tiers du prix de celles qu'on trouve à Paris. Toujours le même look, toujours fidèle à une marque même si tous les hipsters portent des trucs avec 25 nuances Pantone juste sur la semelle. C'est notre dernier weekend ensemble et j'ai décidé de faire les choses bien, pas de drame ou de reproches, pour que la séparation se passe bien même si je suis désormais officiellement seul et que ces 6 derniers mois de brolove m'on aidé à traverser un été pas drôle et un automne encore moins. J'ai RDV chez la dermato pour mon check-up annuel, tout va bien. J'ai RDV chez les avocats. Je dîne chez Alice qui me raconte qu'un ami commun lui a sorti récemment une phrase super drôle : "J'en ai marre de baiser debout" pour dire "J'aimerais bien rencontrer quelqu'un et faire ça chez moi, dans un lit quoi".

Après on se retrouve au Bonne Nouvelle avec une bande d'amis proches, on est assis sur une banquette au fond avec 2 jeunes pédés de 20 ans qui nous regardent comme si on était too much, exactement ce qu'ils ne veulent pas devenir, alors qu'il y a objectivement 2 ou 3 bombes parmi nous. On les terrorise un peu, juste pour rire, pas méchamment, du genre "On sait qu'on vous fait peur mais quand même, ça va, vous êtes gays aussi". Arnaud Crame met des disques bien, pas trop fort, exactement comme il faut. Je regarde mon barman préféré avec son look de brésilien intello funky bouclé poilu souriant mais il y a Bruno Juliard assis à une table dehors, beaucoup plus précieuse qu'à la télé, on est tous d'accord, et mon ex raconte que j'avais failli lui faire un truc shady à la gare de Saint Etienne il y a plus de 6 mois. Sur le trottoir et à l'intérieur de bonne Nouvelle, il y a facilement 10 personnes qui écrivent pour Minorités, et Themba me dit qu'il a fini un nouveau texte.

À un moment, on décide de prendre le métro pour aller à la Mona parce que j'ai beau être téméraire, mais pas assez pour affronter 200 personnes que je connais à la BLT où tous les gays vont ce samedi soir. Dans le métro, je vois des bandes d'étudiants bourrés de 20 ans qui chantent des trucs qui semblent sortir de "La Nouvelle Star" et je me dis Groumf. Bien que sur le quai, Arlindo montre à Asven comment il faut marcher sur un runway et il se met à danser comme MC Hammer dans Can't Touch This. Je fais des compliments à Marc en lui disant "Tu t'habilles comme un vrai gay désormais" mais il croit que je me moque alors que c'était bien sûr un compliment.

À Mona on arrive à 6 et Fred Pellegrino nous fait entrer, il y a Nick V à la porte avec qui je discute trop peu dans la nuit mais il est occupé et des fois c'est comme ça, on est arrivés assez tôt et le club se remplit avec beaucoup de monde qui, je dois dire, n'a aucune connaissance de ce qu'il faut faire pour ne pas bousculer les gens qui ont le malheur de boire une grande pinte de bière et qui traversent le dancefloor sans faire attention mais tout le monde me dit "C'est partout comme ça maintenant" et il y a même deux couples hétéros qui dansent le rock alors que c'est de la bonne house qui passe mais bon. Dans le backstage, il y a Fred Djaaleb et son boyfriend Martin qui est le seul mec de toute la soirée qui me capte en un regard, pas besoin de parler, je vois comment il est et il voit comment je suis. Il y a cette fille, Julia, qui commence une battle verbale en impro où elle insulte Kader et Fred et on rigole tellement que je dois m'assoir pour apprécier. She rocks! C'est sûrement un des plus glauques backstages que j'ai vus de ma vie mais c'est pas grave et derrière la porte Nick V et Mike Huckaby sont en train de travailler la foule comme il le faut, les 5 premiers mètres devant les DJ's, ce sont tous des kids de 20 ou 30 ans qui sont vraiment des amoureux de house. Vers 4 heures du matin, il me vient à l'idée que ça y est, je suis le mec le plus âgé dans le club, il y a encore des étudiants sur les tables qui chantent "HAPPY BIRTHDAY" pour une de leurs copines avec des bouteilles de Champagne et je me dis à nouveau Groumf, ça on l'aurait jamais vu avant tellement c'est corny. C'est la première fois que je sors en boite depuis que je me suis cassé la jambe cet été et ma cheville commence à faire mal.

Dans les peintures qui recouvrent les murs de la salle du bar de la Java, il des dessins complètement old school d'un Paris imaginaire des années... c'est assez difficile à dire... 50, 60 ou 70, je ne sais pas. Les gens passent sans vraiment regarder le narratif de la fresque mais je reste longtemps à observer les détails, la manière avec laquelle les arbres sont peints. Les étranges perspectives des immeubles, le vernis de crasse qui recouvre certaines scènes, le peu de personnages humains dans ce qui est, après tout, une illustration de vie urbaine d'une période oubliée, que les jeunes de Mona n'ont jamais connue. Je dis à Asven : "Le truc super cool, ce serait d'écrire 10.000 signes sur ces peintures que personne ne regarde" alors que cette salle de bar, dans la boite, a un côté vraiment agréable, avec des banquettes rouges de restau sur lesquelles on peut s'assoir. 

À 6 heures du matin, le club se termine et je passe la tête devant les platines pour faire un signe à Nick V, ensuite j'attends dehors avec Tom que Rodolphe sorte du bordel du vestiaire et on marche tous les deux en descendant vers République en blaguant sur les choses drôles et moins drôles de la soirée. Il a dansé toute la nuit et surtout à partir de 4h quand la musique est devenue plus techno, s'étonnant que le public ne réagisse pas plus à un classique de UR que tout le monde connaît. Il est content et moi aussi car je ne pensais pas rester si longtemps. Quand on rentre, on est contents de se mettre au lit après une douche, et je ne fais pas grand chose du dimanche, ma cheville fait très mal donc il faut attendre. L'après-midi, Rodolphe va à la messe et ensuite prend l'apéro avec ses amis et quand il rentre il fait une bonne omelette et des pattes et je lui dis en souriant : "C'est notre last supper" et lentement, en silence, il se met à pleurer. Je le console. Tout a été dit, il n'y a pas un caillou d'unfinished business qui n'ait pas été retourné et retourné et remis sur place pour tout se dire, on s'endort dans les bras l'un de l'autre et le matin il se lève à 5h pour prendre son train pour Saint Etienne. Moi je me rendors tout de suite dans son odeur du lit comme je faisais avant quand il partait travailler.

C'est fini.

Quand je rentre chez moi, la seule bonne nouvelle c'est qu'il fait beau sur Le Mans, pas un seul nuage, belle lumière d'hiver. Je n'ai plus mal à la cheville. Ma voiture m'attend à la gare, je passe au Carrefour m'acheter du tabac pour pipe à la vanille, c'est le seul endroit qui vend ça, je ne sais pas pourquoi. Comme toujours, je traverse la banlieue pavillonnaire de Condé-sur-Sarthe en me disant qu'il y a forcément un mec pédé de 25 ans gentil sexy qui m'attend dans toutes ces maisons, le soleil tape en plein dans le bare brise, j'espère que mon mototracteur sera livré demain pour tondre la pelouse et nettoyer un peu ce jardin pour les 80 ans de ma mère, le weekend qui vient.


mercredi 21 novembre 2012

Merci aux Femen!



L'action des Femen marquera sûrement le tournant de la mobilisation en faveur du mariage pour tous et de la PMA. Tout d'abord parce qu'elle a suscité une vague de soutien sans précédent face à la violence de la confrontation entre militantes vs CIVITAS. Mais surtout parce que cette action, dans sa forme et son esprit, renouvelle les modes d'action LGBT - tout en venant d'un groupe de femmes féministes.

C'est un peu comme en 1989. Il suffit qu'une quinzaine de personnes manifestent  d'une manière nouvelle et soudain, cela cristallise dans le visuel quelque chose que l'on attendait confusément. Pour les médias qui étaient présents et les activistes qui ont préparé cette action, c'est un moment décisif qui rappelle les premiers zaps d'Act Up.

En mieux. Plus moderne. Plus Now.

Regardons ces images et ces vidéos de manière graphique. Car c'est toujours l'image qui prime. Des filles nues (c'est leur marque) avec une typo vaguement gothique (mais parfaite) sur la peau, avec des slogans. Des extincteurs repeints en blanc avec marqué dessus, avec la même typo, "Holy Sperm". De la fumée. Une chorégraphie. Des cris. Une bousculade. Quand ces photos sont apparues sur FB, elles sont été partagées des centaines de fois en l'espace de quelques minutes, comme un acte instantané, spontané. Cela ressemblait à un tableau classique du genre "Le radeau de la Méduse". Ou une image des barricades de la Commune. Ou une image de mai 68 ou du festival Wigstock.

En fait, cela venait d'Ukraine avec des filles qui viennent s'engager en France avec la ferme intention de montrer comment l'agit-prop doit être fait aujourd'hui. C'est une initiative féministe et les références historiques sont innombrables. Il y a du courage, de la témérité, même un esprit suicidaire : se servir de son corps pour manifester presque nues, dans le froid, face à un groupe de droite très mobilisé. C'est très fort.

Graphiquement, donc, c'est une action qui a été pensée dans les moindres détails. Comme à Act Up, la "fabrication d'objets" a été simple et efficace : costume de nonnes résumé à l'extrême (c'est du Fellini!), extincteurs du BHV repeints en blanc (c'est le nouvel artefact qui remplace les vieilles cornes de brume) et une mobilisation des médias qui est importante à double titre :
- faire la photo ou la vidéo qui restera historique
- servir d'écran protecteur pour les militantes.
De nombreuses personnes présentes ont admis que si les médias n'avaient pas été là, il y aurait eu des risques de lynchage. Il ne faut pas oublier aussi, que les journalistes sont souvent plus que des personnes qui tendent le micro ou qui font des photos. Dans le cas présent, ils ont été invités à être témoins d'un évènement qui lance une dynamique. Comme à l'époque d'Act Up, ces journalistes veulent s'engager. Ils ont 30 ans, ils n'ont pas connu Act Up de la belle époque. Les Femen les inspirent. En étant ainsi présents, ils sont invités aussi à rejoindre le mouvement des Femen.

Donc c'est toujours la même recette : agir à travers les médias. Who cares si ça tourne mal, si des coups sont échangés (du moment qu'il n'y a pas de fracture grave, j'insiste), l'important c'est la photo, au delà de l'action. C'est la photo qui va devenir virale, qui traverse les pays et le temps. Qui fige un moment. Et à tous ceux qui disaient depuis des années, malgré Occupy et Anonymous, que les actions activistes LGBT appartenaient au passé, voici la preuve, avec les Femen, que le renouveau est là, qu'il est possible, qu'il fonctionne au delà de toutes les attentes. L'action des Femen est un électrochoc pour les LGBT car il peut donner des idées aux groupes d'affinité qui vont se préparer dans leur coin pour la grande manifestation du 16 décembre prochain.

C'est là où le militantisme bien organisé rejoint les flash mobs. Au lieu de présenter aux médias des kiss-in ratés devant l'Hôtel de Ville ou devant l'Assemblée nationale, sans banderole, sans effet visuel, sans son, sans ENCADREMENT, l'action des Femen aura servi à inspirer les LGBT avec des images percutantes. Désormais, n'importe quel groupe d'amis et d'amies de 10 à 15 personnes (ou 50!) peut désormais intervenir. Ce n'est plus du cirque de rue. C'est le retour aux affinity groups. Après tout, si l'inter-LGBT est trop molle, rien ne vous empêche de lancer vos propres actions, comme ce soir devant le sièdge du PS, à 18h30.

Il faut vraiment que vous regardiez United In Anger de Jim Hubbard. C'est pour ça que j'insistais pour que ces films soient projetés lors du festival Chéries-Chéris. Si on avait pu voir ces films, on aurait pu s'inspirer de ce qui a été déjà oublié. Par exemple, et après j'arrête avec ça : dans United in Anger, lors de la manif "Storm the NIH" d'ACT UP, on voit plusieurs personnes avec des fumigènes attachés au bout de perches de 5 mètres de haut. Et ces personnes se mettent à courir, traversant la manif, laissant derrière elles un panache de couleurs qui s'évaporent dans la foule et dans le ciel. C'est du spectacle! Quelque chose qui fait crier les gens de bonheur, d'être ensemble et de manifester! C'est fondamental dans l'esprit d'une manif qui demande l'égalité pour toutes et pour tous! Vous DEVEZ voir ce film! Le 29 novembre par exemple!!
Et enfin, please, demandez à vos amis graphistes de faire des pancartes! Demandez à Pascal Colrat, au moins! Le 16 décembre, il faudra être nombreux mais surtout il faudra sortir de cet état d'esprit misérabiliste du kiss-in de l'Hôtel de Ville car nous sommes obligés d'être inventifs! C'est ce qui va leur trouer le cul, à la droite et au PS! Et il y a encore assez de gens riches dans cette crise économique pour trouver les moyens de faire les choses d'une manière plus... glamour.

Donc merci aux Femen. Et n'oubliez pas, ce sont elles les militantes. Ce sont elles qui ont inventé cette action. Il faut les rejoindre. Il faut protéger leur siège. Il faut s'en inspirer. Il faut arrêter de récupérer leurs actions comme le fait Caroline Fourest (j'ai vu des articles du genre "Caroline Fourest et les Femen tabassées". NON, c'est "Les Femen sont tabassées, Fourest ensuite"). Il faut reprendre l'initiative dans le combat pour le mariage. Obtenir la PMA, coute que coûte. Refuser la "liberté de conscience". Et enfin, enfin, enfin, grâce aux Femen, mobiliser les gays du Marais qui restaient jusqu'alors en retrait. Ah la blague ultime! Les gays du Cox réveillés par les filles du Femen!!!

Si on nous l'avait dit!!!!

samedi 10 novembre 2012

Feeling Blue




Comme beaucoup de personnes, je me sens blue depuis quelque temps. Ce spleen se sent beaucoup sur Internet et dans les discussions avec les amis. Cet automne n'est sûrement pas l'automne "rouge" que l'on annonçait au mois d'août, avec plein de grèves et de soulèvements. C'est la rentrée de la grisaille politique et de la désillusion. Le mois d'octobre a été triste, difficile, et je ne connais pratiquement personne autour de moi qui n'ait pas de problèmes de sous. Certains jours, il n'y a vraiment rien qui fasse oublier ce bruit de fond de la société qui exprime la lassitude et le ressentiment. C'est à nouveau le temps des troubadours of gloom, les crooners of catastrophe.

En tant que gay, on se réveille tous les matins avec Google Alerte et à chaque fois, on se demande qui a pu sortir une énormité sur le mariage et la PMA. Je ne fais pas partie de ceux qui s'imaginaient que tout irait facilement pour cette loi et je rappelle sans arrêt qu'il y a eu de grandes manifestations dans les pays que l'on montre désormais en exemple comme l'Espagne. Et c'est normal. On est assez forts pour encaisser des coups pendant une bataille qui représente une forme de "finish" militant. Mais la manière avec laquelle le gouvernement patine sur ce qui est présenté comme "la première grande réforme sociétale du PS" donne envie de vomir. On le savait, on le voit désormais : personne n'a travaillé le sujet, la seule chose qui les intéressait était de gagner les présidentielles.

D'abord, si la PMA n'est pas votée, je considèrerai que cette loi comme un échec total. C'est pour les lesbiennes, ducon. Si ces dernières n'avaient pas montré, les premières, il y a déjà 20 ans et plus, qu'on pouvait élever des enfants dans une famille équilibrée, il n'y aurait rien. Grâce à elles, on a tellement de recul et de données, et c'est effarant d'entendre de telles bêtises dans les médias. Il y a un psy qui passe sur tous les plateaux télé et qui raconte qu'un enfant ne peut pas "s'imaginer" sans un père et une mère. Non mais c'est qui ce type... L'enfant se débrouille tout seul quand il est dans une famille solide et il n'y a presque rien de plus solide que deux lesbiennes qui veulent un enfant. Il y en a d'autres qui sont tout surpris qu'on puisse imaginer une école au Canada pour personnes LGBT, comme ça existe depuis déjà 15 ans à New York. Bon y'a des écoles pour cathos, juifs et musulmans, mais des pédés et des gouines et des trans, ça fait trop communautariste.

Mais ce n’est même pas ça qui rend triste. C'est cette répétition d'insultes, renouvelées chaque jour, en crescendo, qui montre encore une fois à quel point notre pays est vieux, en crise, à bouts de nerfs, et défaitiste à la fois.

Le jardin n'est même pas un réconfort. 5 mois après avoir cassé ma jambe, je ne peux rien faire qui dépasse une demi-heure de travail, autrement c'est trop douloureux. Le froid commence à entourer la maison. Le feu dans la cheminée fait du bien, c'est toujours un truc qui marche. Mais il y a sans arrêt ce bourdonnement dans la tête, un bruit qui rappelle qu'on n'est pas aimé dans ce pays et qu'on doit répéter des choses que l'on considérait comme acquises depuis au moins 10 ans. Il y a un tel décalage entre la société et ce qui se passe dans les minorités, au niveau de la base... car celles-ci avancent dans leur mécanisme de pensée, elles ont déjà assimilé ces concepts intra-communautaires qui ne font presque plus débat. On peut dire ça pour tout, des minorités ethniques, des LGBT, des écolos, des gens différents comme les handicapés : cette société n'est pas prête à évoluer sur ces sujets qui, pour nous, vont de soi. On est comme les musulmans. C'est à notre tour de sentir l'insulte répétée de Charlie Hebdo, du Point, de Caroline Fourest. On nous utilise pour faire diversion, comme si on était un panneau de signalisation routière. Genre "sens interdit" ou "éboulement".

Dans toute cette cacophonie et blah de bêtises, il n'y a pas une personnalité politique qui ait décidé de faire du ménage et de la PMA son combat. A l'époque du mariage de Bègles, Noël Mamère était droit devant. On le lui a reproché, je ne sais pas pourquoi, alors que c'est précisément le travail d'un élu ou d'une élue politique de se mettre en avant quand une question importante est posée au pays. En 2012, il n'y a même plus l'équivalent de Noël Mamère. Ils sont où, les Christophe Girard, Louis-George Tin, Jean-Luc Roméro, Caroline Fourest justement? Et ce pitoyable maire de Paris, qu'est-ce qu'il a à perdre désormais puisqu'il est sur le chemin de la sortie? Il y a encore des gens qui ont un agenda politique dans ce pays, au lieu de baisser la tête? S'il y a des députés gays à l'Assemblée, c'est le moment d'y aller (suivez mon regard). Il y a une opportunité de carrière ici! S'il y a des gays au gouvernement (suivez mon regard), ils doivent parler au nom du gouvernement. C'est comme ça que ça se passe, bandes de crétins. Enfin, dans la majorité des pays... normaux.

Nous entrons dans le froid de l'hiver et de la crise. La télé nous raconte déjà que les français vont dépenser comme d'habitude pour Noël. Apparemment, les gens continuent à acheter des conneries, je ne sais pas comment ils font. On attendait le changement dans ce pays, on a rien. Mylène Farmer est tout en haut des charts en France. Plus personne ne parle de la Syrie alors que l'hiver va tomber sur les réfugiés. Il se passe tellement de choses dans le monde que Twitter croule sous le poids de l'amertume. Facebook reste dans son monde joli-joli. Tumblr reste un tant soit peu libre. Je vais éteindre l'ordinateur. Jusqu'à demain, pour de nouvelles injures sur Google Alerte.

samedi 13 octobre 2012

Sur l'overshare






"Tu écris trop, je n'arrive pas à te suivre". C'est la punition que je reçois depuis des mois, comme si j'étais devenu un vecteur de fatigue. C'est pourtant ce que je voulais entendre il y a 4 ans quand je me suis mis sur Internet pour de bon. Mon idée, si vous ne l'avez pas saisie, c'était d'épuiser les gens. Quand on se retrouve au chômage à 50 ans, puni par la presse, vous vous dites : "Ah, c'est comme ça? C'est ça que vous voulez??? Vous allez en baver".



Depuis 4 ans, j'ai probablement plus écrit que pendant le reste de ma vie. Mon but était d'abreuver les gens de textes qui vont dans tous les sens. Musique, porno, politique, jardinage, you name it. À une époque où la procrastination est au centre de tout, l'objectif était de noyer les gens avec une parution de textes qui a même fini à une aberration : sortir non pas un mais deux livres le même mois.


Bien sûr, le secret, c'est de ne pas déraper. Plus vous écrivez et plus vous multipliez les risques de devenir le Renaud Camus du pauvre ou le Pascal Boniface pas cher. Les gens se lèchent le babines (comme on dit) à l'idée que vous puissiez déraper, dire le mot qui va trop loin, qui crée le scandale, qui vous enterre pour de bon. Vous êtes au chômage tout en étant au Who'sWho mais ça ne suffit pas. Ceux qui vous ont mis dans cette situation veulent que vous deveniez persona non grata, au-delà de tricard. Et il y a un plaisir à produire toujours plus sans offrir cette occasion de schadenfreude à ces ennemis qui vous suivent sur Twitter ou ailleurs, juste pour vous voir tomber dans un trou vraiment très profond. Les gens ont du mal à écrire? Ils sont bloqués dans les limites de leur train-train journalistique? Ils s'enferment dans le politiquement correct de leurs propres réseaux? Vous vous en moquez, texte après texte, jusqu'à la nausée, en attendant que quelqu'un remarque que le body of work devient indigeste. Les carnets de note et les bouts de papier s'amoncellent. "Ecrire un article sur ceci". "Ecrire un article sur cela". Tout stabilosser.



Je ne sais pas comment c'est pour vous mais je suis entouré de procrastinateurs. Je n'ai pas besoin de savoir où ils sont ou ce qu'ils font (ou pas), je les sens à distance comme un gaydar du blocage. Ils sont là à passer leurs journées devant la proverbiale page blanche de leur ordi. Et rien ne sort. Ils sont mal, ils enragent. C'est vraiment la maladie du siècle.

Tandis que moi, je ponds. Je prends le train, j'ouvre mon cahier et j'écris tout de suite. Je suis chez moi dans le jardin et j'écris. Je décide d'une journée off mais j'écris quand même. Avant, il fallait que je me prépare pour produire, désormais ça vient tout seul. Je suis une vache à lait. Je suis dans l'overshare. Ça ne sert à rien de se convaincre que c'est la rareté de l'écriture qui lui donne toute sa saveur. Ça c'est pour les gens riches, le 1% de l'édition et du journalisme, ceux qui sont assez bien payés pour cajoler leur chutzpah. Moi je suis comme ces pauvres Espagnols qui font les poubelles pour ne pas mourir de faim. L'écriture, c'est ce que je trouve par terre ou à la télé (c'est pareil) et si dans chaque texte il y a une idée, super, c'est juste ma dose journalière de vitamine D.


Il y a un truc magique sur Internet, c'est cette possibilité d'épuiser littéralement les gens. Les submerger de lignes et de lignes, exactement comme on peut submerger les gens de photos sur Tumblr et de considérations plus ou moins intelligentes sur Twitter. Vous êtes dans la société du gâchis? Nous voilà. Vous voulez des "angles"? Je vais vous en donner, moi, des "angles".

À ce stade de la démonstration, il faut quand même aborder le sujet central. Finalement, il y a très peu de gens qui écrivent des blogs. Autour de moi - et je connais BEAUCOUP de monde - ça se compte sur les doigts de la main. On nous dit tout le temps qu'Internet encourage l'écriture, toussa, mais en 2012, qui écrit réellement ce qu'il pense? Je ne parle pas des 140 signes de Twitter ou de la vidéo postée sur FB. Je parle d'un texte avec un début, un milieu, et une fin. Par exemple, sur la foule de folles qui sont passées par Act Up, qui écrit un blog de nos jours? Personne. Et toutes les folles que je connais qui sont devenues journalistes? Presque rien. Et ces folles radicales de Paris? Pas besef. Ensuite, si je poursuis l'inventaire, ils ne sont pas nombreux non plus à utiliser Twitter d'une manière un peu originale. On dirait qu'ils n'ont pas compris, c'est comme quand le Journal de 20h se met à nous expliquer, AUJOURD'HUI, la signification du smiley dans les SMS. Hello? Et Tumblr? Vous connaissez l'équivalent d'un Jean-Luc Romero qui posterait des photos de mec à poil?

Comme je suis mis sur Internet relativement tard (j'ai commencé FB en 2007 je crois), je n'ai pas fait partie de la première vague des blogueurs. Je pars donc du principe, et je l'ai répété plein de fois, que tout a été dit avant moi. Mais je réalise souvent, crétinette que je suis, qu'en fait non, rien n'a été vraiment dit, en tout cas sur les sujets qui sont les miens : le militantisme, le sida, la sexualité (la musique si quand même). Et je me pose la question : si Internet est un tel média d'expression, comment se fait-il que ces sujets soient si peu abordés? La recherche identitaire devrait être à son maximum. On devrait tout savoir. Le fait de parler de choses intimes devrait être la norme.

La réponse? En France, Internet n'est pas parvenu à casser le plafond de verre de la sacro sainte vie privée. Vous avez des dizaines de milliers de gays et de lesbiennes qui ont des idées super pointues sur tout mais qui ne prennent pas la peine de les exprimer car SINON, on saurait que c'est eux. Vous savez, ces gens qui ont des crises cardiaques dans les hôtels. Ou ceux qui veulent devenir Prix Nobel alors qu'on ne sait rien sur leur vie intime. Ou ceux qui sont tellement habitués à écrire des "notules" de 845 signes qu'ils ne savent plus construire un papier de 10.000 signes. Sans mentionner un livre. Je suis entouré d'une génération qui a littéralement perdu sa voix. Elle est devenue underground tout en étant mainstream. Ce qu'ils ont à dire, ils le disent à leur psy. Leur contribution littéraire à la pensée d'aujourd’hui ne sort pas du bureau du docteur. Toutes ces images qui défilent sur Tumblr, comme le fil de leurs fantasmes, ils ont peur de s'y associer car autrement, on saurait que c'est eux, vous comprenez? Tous ces films pornos qu'ils regardent, ils n'en parlent pas car sinon on saurait que c'est eux, vous comprenez? Toute cette colère politique qu'ils ressentent, ils ne l'expriment pas car sinon leur réseau serait fâché, vous comprenez?

Plus personne n'a envie de se montrer à travers Internet tel que l'on est vraiment. C'est comme ces kids sur FB qui sont plus inquiets à l'idée de nourrir leur besoin de peaufiner leur personnage plutôt que se montrer tels qu'ils sont, à un moment où ils disposent, précisément, de tous les medias pour se définir avec plus de précision.

Finalement, si je me montre de cette manière sur Internet, c'est que je n'ai rien à perdre. Je pénètre dans l'automne de ma vie, je suis au chômage, je vis dans le silence, la campagne m'entoure. Certains pourraient penser que c'est une impasse de carrière, une rue bloquée. Qui permet, justement, de crier fort. Mais ce que vous n'avez pas compris, c'est que l'époque est une impasse. Ces dix années  à venir, cette décennie perdue, c'est une impasse pour tout le monde. Donc : vous n'avez rien à perdre non plus! Votre réputation? C'est juste un truc pour vous empêcher de vivre.