jeudi 17 août 2017

Le feu




Il y a un an exactement, jour pour jour, j'ai accidentellement mis le feu à un hectare de sous-bois et c'est une des raisons pour lesquelles je n'ai pas écrit sur ce blog depuis longtemps. Je me considère assez précautionneux pour ne pas faire de conneries chez moi mais cette fois, I fucked up. I really fucked up. Je ne dis pas ça souvent, profitez-en. C'est une longue histoire mais elle a des cotés amusants.

Picture yourself, le 17 août 2016. C'est la canicule, même en Normandie, il n'a pas plu depuis longtemps. Je me lève et je reçois un mail qui me rappelle que je suis fauché et je suis contrarié. Pour me changer les idées, je décide d'aller nettoyer le terrain de la maison dans laquelle je vis désormais. Je me dis qu'un feu me fera du bien, depuis toujours j'ai une relation thérapeutique avec le feu, dans le jardin comme dans la maison avec la cheminée. Quand j'arrive, au lieu de me diriger vers le fond du terrain qui est un endroit toujours humide où un tas de branches m'attendait, je décide de faire un feu près de la maison, quelques broussailles, des ronces surtout. Dès le début, je fais le mauvais choix, je suis contrarié, j'ai besoin d'une satisfaction rapide sinon instantanée, je ne réfléchis pas, je fais le con. Je prépare le feu, je ratisse tout autour pour délimiter le foyer mais je ne tire pas le tuyau d'arrosage au cas où ça dégénérerait. Il est 13h, c'est une belle journée.
Ai-je mentionné que le feu donne sur le début de la forêt? Tchip. Je lance mon feu qui part bien (c'est la canicule) et en 5 minutes tout est consommé. Ça s'est bien passé. Non, en fait. Je découvre que ce terrain pierreux fourmille de cailloux qui se brisent sous l'effet de la chaleur et quelques-uns sont projetés à quelques mètres. Il y a de la mousse séchée, des feuilles mortes de houx et de chêne, des genêts. En quelques secondes, une lame de feu se forme sur le bas de la forêt. Je cours avec ma pelle, j'essaye d'éteindre les flammes qui font désormais un mètre de hauteur, je glisse sur les rochers, les flammes grandissent et s'étalent, je réalise avec stupeur que je viens de me faire déborder. Des voitures s'arrêtent sur la route, les gens appellent les pompiers et je ne peux plus rien faire, la chaleur est trop forte et le tuyau au d'arrosage est trop loin.

Les pompiers mettront 20 minutes pour arriver et j'assiste, abasourdi, à la progression lente mais soutenue du feu.  Heureusement, il n'y a pas de vent (je n'aurais pas brûlé quoi que ce soit, je suis con mais pas fou à ce point), mais l'incendie avance sans obstacle. Régulièrement, un houx s'embrase dans un bruit fracassant et les feuilles vertes claquent dans l'air, les flammes avancent dans un sous-bois envahi de ronces et de fougères Aigle, un matériau aussi volatile que la paille. A ce stade, tremblant en attendant les pompiers, je me suis mis à l'ombre, près de la voiture, la tête dans mes mains, au bord des larmes. Je suis aussi brûlé sur les jambes, les bras, les mains mais curieusement ma barbe n'a pas cramé. Je mets tout de suite sur les brûlures mon remède qui guérit tout, celui qui est toujours dans ma voiture, le baume japonais Menturm que m'a envoyé Madjid. Les voisins arrivent, ce sont des agriculteurs et la femme m'insulte tout de suite : "ça devait arriver! Nous, les agriculteurs on nous fait chier tout le temps mais ça au moins on ne le fait pas! Vous êtes en train de brûler aussi notre terrain!". Je suis étonné qu'on aborde tout de suite le désarroi de la condition paysanne mais comme je suis fils d'agriculteur, je prends bien la critique, mieux, je la confirme en admettant que je suis un gros con. Ça la calme tout de suite, son mari arrive et il est plus gentil, puis le maire du village et chaque nouvelle personne est accueillie par un mea culpa de ma part. Pour un mec qui va s'installer dans le coin, c'est la pire manière de se présenter.

Les pompiers arrivent enfin après 20 minutes qui restent un des pires moments de ces dernières années. Quand je me suis cassé la jambe il y a 5 ans, c'était effrayant mais plus fun. Les pompiers râlent, il fait une chaleur pas possible (c'est la canicule), mais ils se mettent tout de suite au travail et les lances éteignent le feu qui court aussi sur le fossé bordant la route. Le chef de gendarmerie arrive et prend le contrôle des opérations, je lui raconte tout, il me demande pourquoi je fais un feu à côté d'une maison qui ne m'appartient pas, je lui explique que je nettoie le terrain avant de m'y installer. Il me rappelle que seuls les agriculteurs ont le droit de faire un feu, ce que je savais. Comme c'est la province et que c'est la Gendarmerie, l'homme est correct, poli.
Assis sur une pierre, je regarde les pompiers travailler. Un autre camion citerne arrive, plus gros, les lances sont plus longues et les pompiers cherchent tout de suite à circonscrire le feu qui monte vers la forêt. S'il arrive à la crête, limite de mon terrain, rien ne pourra l'arrêter car il sera hors de portée des secours. Pendant deux heures, je vois arriver un troisième, un quatrième puis un cinquième camion citerne et le feu n'est pas entièrement éteint. Je n'arrête pas de trembler, je suis sous le choc. Deux journalistes de la presse locale arrivent comme des vautours, je leur raconte ce qui s'est passé en leur demandant de ne pas mettre mon nom dans l'article. Non je ne veux pas être pris en photo. Tout le monde me regarde comme si j'étais redevenu un enfant de 10 ans mais tout le monde est finalement gentil, c'est la campagne, ça arrive et surtout les gens comprennent (parce que je n'arrête pas de le dire) que je suis vraiment vraiment désolé. La voisine vient me voir et s'excuse de son emportement et je lui dis "Non, je le mérite, vous aviez raison", le maire fait venir quelqu'un pour tronçonner un arbre mort qui se consume sur pied, comme un totem calciné. Un à un, les pompiers descendent se reposer à l'ombre pensant que les autres éteignent les dernières flammes. Je demande au gendarme si je vais être inquiété. Il me répond qu'une amende est probable, il faudra venir à la gendarmerie pour faire une déposition. Super, moi qui venais me changer les idées à cause de mes problèmes de fric...

Au bout de 3 heures, le feu est calme et le gendarme s'approche de moi
"- Monsieur, je n'ai pas vu que vous étiez brûlé
- Oui je vais aller aux urgences, j'attendais de voir comment ça se passe ici
- Mais vous n'allez pas aux urgences tout seul, j'appelle le Samu tout de suite, je ne vous laisse pas partir comme ça, on dirait que vous avez des brûlures au 3ème degré"
Déjà, ma peau est boursouflée sur les jambes, les bras surtout et les genoux sont en sang parce que je me suis éraflé sur les rochers en essayant d'éteindre le départ de feu. J'ai mal mais j'ai surtout honte et mon cerveau a mis la culpabilité au premier plan. Très vite, le Samu arrive. Je prends mes affaires, monte dans le camion et je me trouve entouré d'une secouriste et de trois hommes et c'est là, forcément, que je réalise enfin la douleur physique. Le personnel est tout à fait au courant de la procédure liée à une personne séropositive : questionnaire rapide sur les traitements, le niveau de la charge virale et des CD4, etc. On me donne les premiers soins, j'entends pour la première fois "Écoutez, vous avez honte mais la maison n'a pas été inquiétée, vous n'êtes pas brûlé au visage, ce n'est qu'un bout de forêt, ça pourrait être pire". Je pense à l'espace naturel que je viens de détruire, la végétation noire, ce trou géant sur le côté de la route, recouvert de cendres. Il est 17h et je suis toujours tremblant, direction l'hôpital d'Alençon.
Je le connais bien maintenant, j'y ai découvert mes problèmes cardiaques en 2008 et c'est aussi cet hôpital qui a soigné ma jambe cassée en 2012. Sur le lit, je réalise l'étendue des brûlures. Pas joli à voir, ça fait extrêmement mal mais je suis tellement choqué par ma connerie que les premiers soins ne sont pas si douloureux, il faut surtout nettoyer les plaies et recouvrir d'une crème. Très vite, je ressemble aux danseurs momifiés du clip des Daft Punk, "Around The World". Mes jambes, mes bras et  mes mains sont recouverts de bandages. Chaque nouvelle personne qui arrive dans la chambre est accueillie par un "Je suis désolé" de ma part et ça commence à être ridicule. J'appelle mon ami et voisin Ray pour qu'il m'amène chez moi, please. Il y un truc cool avec les Anglais, même quand ils sont effrayés de vous voir dans un tel état, ils ont toujours cette retenue qui atténue le drame. "The great British reserve". Ray connaît ma passion pour le feu, il était logique que ça m'arrive un jour. Sur le chemin de ma maison, je m'arrête chez le pharmacien pour prendre des antidouleurs. La tête des gens. Avant de partir de l'hôpital, on m'a donné le calendrier des soins. Je dois venir tous les jours pendant au moins 15 jours pour changer les pansements. C'est la mi-août, mon été est déjà foutu.

Arrivé chez moi, je suis enfin seul, ce que j'attendais depuis plusieurs heures. Allongé sur mon lit, je tremble toujours. Un incendie, c'est traumatisant. Des visions de flammes ne cessent de resurgir devant moi, le regard des gens, les arbustes en feu, c'est un cauchemar. Je prends un Lexomil et un joint, ça aide mais pas vraiment. Impossible de dire ça à ma mère qui vit à 20kms, ça serait invivable. Je n'arrête pas de penser aux répercussions légales et pratiques. Une amende? Une plainte? Un problème d'assurances? Je reste deux heures à regarder le plafond de la chambre. Comme il est presque 21h et que je suis épuisé, je décide me coucher et d'attendre le lendemain.

La nuit est bien sûr riche de cauchemars pyrotechniques. Au matin je suis toujours aussi mal. Je ne peux pas me doucher à cause des pansements et de toute manière ce serait trop douloureux. Je me concentre sur mon premier rendez-vous à l'hôpital. Je rencontre l'infirmière qui va s'occuper de moi pendant les 20 jours suivants. C'est une dame de 55 ans à peu près, typique normande, gentille mais un poil autoritaire. Et c'est là, en enlevant les bandages, que je comprends l'étendue des brûlures. Pendant la nuit, les plaies ont boursouflé, d'ailleurs elles n'arrêteront pas de se métamorphoser pendant tous les soins. Elle m'explique comment ça va se passer et moi je lui parle de mes inquiétudes psychologiques, la honte, la culpabilité, l'incertitude médicale qui s'ajoute aux autres fragilités sociales, le RSA toussa. Ce premier RDV durera plus de 2 heures. Je rentre chez moi hébété, alors que l'été cogne de plus belle. Je ne supporte pas une seconde le soleil, c'est comme un rappel direct, physique, du feu de la veille. Seul mon lit est un réconfort, je suis allongé sur le dos, le moindre drap me fait mal, je comprends que je suis complètement immobilisé pour 15 jours au moins. Impossible de faire quoi que ce soit dehors donc pas d'arrosage même si les plantes crèvent. Je finis par me dire que cette immobilisation pourrait au moins servir à quelque chose : écrire. Après tout, je dois commencer un livre sur le porno dont j'ai signé le contrat quelques mois auparavant. Je me dis que si j'arrive à écrire pendant 15 jours non stop, quelque chose de positif sortira de tout ça. Et je me mets au travail. Il y a un truc formidable dans l'écriture, c'est qu'on peut le faire partout. Au bout de trois jours, j'ai toujours des visions de feu et je sais que je devrais consulter un psy. Mais avant, j'arrive à me convaincre que si j'arrive à bien écrire, je pourrai ainsi évaluer ma résistance. Si je parviens à produire 2 articles drôles, pour Slate ou pour Brain, à un moment où mes idées sont suicidaires, alors je pourrai me considérer comme en bonne voie.

Et j'écris bien. L'immobilisation stimule l'écriture. J'écris d'un trait, je vois que j'avance. Tous les jours, je vais en ville pour changer les pansements et nettoyer les plaies et ça devient de plus en plus douloureux. Il faut enlever toutes les peaux mortes. Chaque jour je parle un peu plus à l'infirmière qui va être la seule personne qui va répondre à mes inquiétudes et qui va m'accompagner presque comme une psy. Elle me raconte son expérience avec des patients brûlés lors d'écobuages ou d'accidents domestiques. Elle aussi me dit que ça aurait pu être plus grave. La relation se développe, je voudrais parler du feu avec mes frères mais je suis toujours dans un état d'esprit stoïque, attendant le verdict de la gendarmerie.
Au bout d'un mois, le gendarme m'appelle pour me dire que l'affaire est sans suite, je dois simplement venir signer la déposition et m'engager à ne plus faire de feu. Les rares amis à qui je raconte cette histoire me disent que c'est un acte évident de surpuissance. Je prenais un risque mais je comptais sur mon expérience du feu pour me sortir d'un geste idiot. Sur le bord de la route, les grands arbres n'ont pas été attaqués mais tout le reste est en cendres, on dirait qu'un dragon de GoT est passé par là. Bon, d'un autre côté, ça n'a jamais été aussi clean. Plus de ronces, plus de broussailles, le versant abrupt de la forêt est dégagé.

L'été 2016 est aussi celui du Burkini, de la politique toujours plus révoltante. J'ai l'impression que chaque tweet pourrait me faire exploser, basculer dans la perte de contrôle. Tout me révolte. Deux amis proches m'ont quitté, ça me mine. Mon principal sexfriend prend ses distances, il est lassé. Il a le droit mais je suis encore plus seul. Peu de visites chez moi. Je sais que 2016 est une année creuse, je n'ai pas d'actualité comme on dit, pas de livre qui sort et personne ne peut encore entrevoir le succès de "120 BPM".  Je baisse la tête, la campagne présidentielle se rapproche et amplifie mon dégoût de la société. Je déteste de plus en plus les gens riches, ça devient physique. Le feu m'a fait comprendre qu'à ce stade de ma colère, il vaut mieux me taire. Trop de surpuissance? Je vais être plus humble et me retrancher dans l'écriture et la préparation de mon déménagement. Je dessine mon prochain jardin qui sera sûrement le plus beau de ma vie, le résultat d'années d'expériences. Dès le début de l'automne, je remplis mon pick-up de plantes de mon jardin vers leur prochaine maison où elles seront plus heureuses avec plus de place et plus de lumière. L'automne, l'hiver, le printemps, je ne fais que ça tout en écrivant. Tout mon surplus de colère est absorbé par l'attention que je donne à ces plantes qui sont presque mes enfants et qui comptent plus pour moi que mes meubles ou mes disques.

Au mois de février, mon 59ème anniversaire me fait basculer vers les soixantenaires. "Nothing fucks you harder than time". Je me considère comme un exemple de ce qui arrive aux gays âgés que le reste de la communauté regarde sans rien faire. Facebook me fatigue, Twitter me permet de péter un câble de temps en temps, Tumblr est le reflet de mon "moi invisible". Soudain Cannes arrive et tout bascule. Mon premier livre "Act Up, une histoire" ressort. En le relisant, je découvre que c'est toujours un bon livre. J'écris une nouvelle préface où je témoigne de ma fragilité. Quand j'ai fini ce livre, en 1999, nous étions en pleine bulle Internet. Je gagnais bien ma vie. Je ne croyais pas encore à la précarité du XXème siècle, ce qui explique certains avis prétentieux de ma part qui me dérangent désormais. Ce feu qui m'a marqué l'été dernier m'a servi de leçon. Je m'en suis sorti seul mais je n'aurais pas pu le faire sans cette infirmière qui s'est occupée de moi. Deux mois après la fin des soins, je lui ai apporté un grand sac de noix de mon jardin. C'est ce qu'on fait à la campagne : donner ce que l'on a. Et j'ai beaucoup à donner encore.




vendredi 21 juillet 2017

Comment faire un blockbuster LGBT


Je traîne depuis plus d'un an une idée de scénario que je n'ai pas eu le courage d'évoquer, sûrement parce que le cinéma n'est pas mon domaine et parce que cette dernière année a été difficile. Et puis le succès à venir de "120BPM" m'a chamboulé et je me dis qu'il n'y a pas de raison de ne pas envoyer une autre bouteille à la mer. Alors voilà, mon idée est qu'il est temps qu'un film à grand public fasse avancer le sujet de la vieillesse LGBT, celle de notre fin de vie, pour les personnes séropositives ou non. Il s'agit d'imaginer toutes les variantes de structures qui pourraient nous offrir un toit afin de passer les dernières années de nos vies.

Historiquement, même si je n'ai jamais aimé les films type "Gazon Maudit" ou "Pédale Douce", ces gros succès populaires ont servi de jalon culturel et leurs histoires une entériné un progrès politique, c'est souvent ainsi que l'évolution des mœurs s'impose auprès du plus grand nombre. Cela fait longtemps que je pense que notre pays n'anticipe pas l'arrivée des LGBT à la retraite et je suis convaincu que cela peut être aussi une source de créations d'emplois et de services. On me demande souvent pourquoi il y aurait une spécificité gay dans les structures d'accueil. Ces dernières ne sont pas adaptées à la vie qu'ont mené les baby boomers de notre communauté, leur combat pour la liberté, leur passé de constructeurs. L'universalisme français écarte toutes les initiatives étrangères où les maisons de retraite LGBT-friendly se multiplient et parfois existent depuis des années tout en montrant une expérimentation pilote pleine de connaissances, exactement comme le sida a inventé et disséminé des procédures sur la fin de vie et l'accompagnement du malade. Pour plus d'arguments, il suffit de lire tout ce que publie Francis Carrier sur la page Facebook de l'association GreyPride.

L'idée de ce film, c'est de faire un blockbuster et de renverser la méfiance que nous inspire ces films avec des acteurs français connus qui nous énervent car ils tournent autour des sujets LGBT sans avoir le courage de se lancer. Avec ce film, enfin, ils feraient leur coming-out et il se ferait simplement pendant les interviews de promotion, du genre "Ben oui quoi! Ca se voyait pas?". Et croyez-moi, ces acteurs et actrices sont nombreux dans le cinéma français où la majorité se cache encore dans une prétendue bisexualité. C'est la base de la légitimité du projet. Pour ces stars du cinéma français, ce film serait une sortie honorable à des années de silence ou de mensonge et la récompense serait un succès salué non seulement par la critique mais aussi par l'underground militant. Le but est de faire une comédie digne de "La cage aux folles", mais version 2017, c'est-à-dire avec toute la connaissance apportée par les personnes trans par exemple. L'histoire raconterait la vie d'une petite maison de campagne ou de banlieue ou une poignée d'hommes et de femmes vivraient ensemble. Pour régler tout de suite la question financière, disons que cette maison appartiendrait à un membre de cette commune, quelqu'un qui aurait les moyens d'inviter ses ami(e)s et d'adapter sa maison aux besoins thérapeutiques. Cette personne (homme ou femme) pourrait être médecin et aurait choisi d'investir l'argent économisé pendant toute une vie dans une structure innovante, mais simple. Ce n'est pas une maison de riches, c'est juste un geste de grande générosité, comme un ami millionnaire des années 90 qui m'avait dit :"Didier, ne t'inquiète pas pour tes vieux jours, je m'en occuperai". Et même si cela ne s'est pas fait, j'ai toujours trouvé cette promesse incroyablement attentionnée. Ça existe des gens comme ça et peut-être que ce film leur donnerait des idées.

Rappelons que c'est du cinéma, une comédie en plus et qu'elle est nourrie par des personnages complément cliché dans leur genre, même si les dialogues feraient toute la différence entre un film de beaufs à la française et un succès potentiellement international. Dans cette maison, chacun serait spécialisé dans une tâche qui contribuerait au bonheur commun. Un peu comme les communautés dans lesquelles nous avons vécu à la fin des années 70. Il y aurait un jardinier qui s'occuperait du potager et du verger, les conserves et la cuisine étant partagées par tout le monde. Il y aurait une folle qui ferait rire tout le monde tout en faisant le ménage et animant la maison. Il y aurait une lesbienne (par exemple la doctoresse) qui aurait l'autorité pour tenir cette bande de freaks mais qui connaîtrait aussi tous leurs secrets (un peu comme Madame Madrigal dans "Les chroniques de San Francisco"). Il y aurait une personne trans qui se moquerait des méconnaissances du groupe sur le sujet tout en étant, en fait, la gardienne de la mémoire culturelle de la maison. Il y avait un vieux bear qui réparerait tout ce que les autres cassent tout le temps, un geek qui serait au courant des branchements Internet et qui conduirait le van qui conduirait tout le monde quand ils iraient faire des courses ou des promenades. Comme chaque film nécessite un drame, un de ces personnages perdrait la vie, mais pas forcement de vieillesse ou de maladie, ça pourrait être un truc complètement idiot ou même risible comme une chute dans l'escalier, ce qui entraînerait une séquence d'enterrement assez drôle et émouvante et qui permettrait de faire entrer dans cette commune une nouvelle personne à la fin du film, comme un renouveau, par exemple une lesbienne bisexuelle.

L'idée est vraiment de faire une comédie pour dédramatiser la vieillesse, la montrer dans des conditions optimales (ça existe même si certains diront que c'est une version enjolivée de la réalité). Le comique proviendrait des situations incontrôlables de cette cohabitation et puis chaque personnage aurait ses propres limites, soit un problème de santé physique ou psychique, un bagage de la vie antérieure lourd à porter. Ces gens n'arrêteraient pas de se faire la gueule et de se réconcilier, chaque nouvelle récolte de cerises provenant du jardin étant une source de satisfaction ou de diarrhées collectives. On verrait les personnages évoquer leur passé et leurs radotages, avec des confidences qui émaillent le temps. Certains auraient aussi des relations amoureuses, provenant des applications de drague ou du hasard, ce qui fait que cette maison ne serait pas un milieu clos, elle serait visitée par d'autres personnages secondaires tout aussi loufoques ou tout simplement gentils  comme dans "Torch Song Trilogy". Il y aurait même des gosses qui viendraient d'une école voisine pour visiter les vieux, ce qui entraînerait des situations tendres ou cocasses. La personne trans aurait forcement une relation pour qu'on ne puisse pas dire qu'elle est rejetée par la société. La lesbienne docteur aurait aussi une amie de longue date comme dans "Les invisibles". Les sujets politiques actuels comme la PMA et le mariage pour tous seraient abordés devant la télé afin de nourrir les moqueries en direction des cathos tradis et de Sens Commun. Le sujet de la mémoire serait aussi abordé comme les archives LGBT et tout le film traiterait, sans forcement le dire, de la transmission de la culture gay. Certains soirs, des films classiques seraient regardés ensemble dans le salon, comme "Women" de George Cukor. Les saisons passeraient, symbole du temps qui s'accélère et du plaisir de vivre encore.

Il y a quelques années, Jimmy Somerville m'a fait rire quand il imaginait sa propre vieillesse. Il me disait qu'il ferait la tournée des maisons de vieillesse LGBT et qu'il finirait pas chanter "Tell Me Why" avec une voix complètement enrayée, sur un petit plot dans la salle commune, avec juste un méchant projecteur et une mini boule disco à miroirs. Il pourrait même y avoir un escalier automatique menant au premier étage qui serait détourné pour un spectacle de travelos. Ce film serait exactement comme ça, montrant des situations risibles où les personnages s'en sortiraient par un sens inné de l'autodérision, une répartie chaotique et quand même, beaucoup d'humilité face à la vieillesse. On parlerait beaucoup de cul, ça pourrait même être très vulgaire. Chaque chambre serait décorée par son habitant et il y aurait certaines fautes de goût impardonnables. Certains matins, tout le monde serait mal luné et toutes les portes de la maison claqueraient. Il faudrait sentir que les acteurs sa lâchent et prennent plaisir à décrire leur propre vieillesse dans une parodie du cinéma français. En été, il y aurait une piscine gonflable dans le jardin et le bear y barboterait avec tous les jouets gonflables sortis du garage. Lors de la nuit des étoiles, tout le monde se disputerait car certains y voient beaucoup moins que les autres. Noël serait une occasion de montrer des cadeaux très pathétiques. Il y aurait des évocations de soins particuliers car la doctoresse aurait installé une infirmerie avec tous les soins d'urgence et les instruments d'exercice physique comme des vélos d'appartement. D'autres auraient une santé de fer comme le jardinier qui est pourtant séropositif depuis trente ans. Il faudrait sentir que ce groupe de personnes se connaît depuis longtemps, ils ont une histoire commune, même si c'est un attelage humain incohérent, mixte. Cette folie amicale serait accentuée par le jeu de grands comédiens que l'on aime détester comme Michel Blanc, Pierre Palmade ou Muriel Robin. En plus des personnages principaux, il faudrait ajouter 4 ou 5 mégastars du cinéma français qui y feraient des apparitions, du genre Christian Clavier ou Etienne Daho et voilà! un film qui ferait aimer un sujet que personne n'ose toucher. Enfin, il est évident et indiscutable que la mixité ethnique est aussi respectée. Il y a forcement au moins un acteur ou une actrice parmi les 5 principaux qui est racisé, et les questions du racisme à l'intérieur de la communauté LGBT seraient abordées avec vengeance.

En général, ce type de cinéma français ne m'intéresse absolument pas. Pire, il me dégoûte. Mais à force de tourner cette idée dans ma tête, la chose me paraît crédible même si les situations du film paraissent au premier abord prévisibles. Et le film de Robin Campillo, s'il s'adresse en particulier aux jeunes, possède un effet miroir évident puisqu'il s'adresse aussi aux vieux qui étaient les jeunes d'Act Up. S'il y a quelque chose que je respecte au plus haut point dans "120BPM", c'est le choix des acteurs, souvent des homosexuels amateurs. Même si j'en viens aujourd'hui à penser que les gays sont très bien joués par des hétéros, dans ce film il y aurait un statement politique : les gays y sont joués par des gays, les lesbiennes aussi. On y retrouve un aspect du fonctionnement de Spike Lee. Dans cette idée de blockbuster pour troisième âge LGBT, il y a aussi cette cohérence avec des acteurs et actrices dont l'homosexualité ne fait plus de doute et qui renforce une autre idée qui m'est chère, celle du coming-out, de la liberté que cela procure. Ces gays retraités n'ont plus rien à cacher, la vieillesse les rend encore plus transparents. Considérés comme écartés de la société, ils deviennent des héros de l'affirmation et du soulagement identitaire. Ils ont travaillé toute leur vie, professionnellement et psychologiquement pour arriver à ce droit fondamental : vivre la vieillesse sans se cacher, activement, sous la protection d'un toit commun.
Vous pensez que ça pourrait marcher?

Moi oui.