mardi 9 avril 2013

I'm so angry I could die


Je n'aurais jamais du écrire ce texte sur les Femen où je m'émerveillais avec naïveté de leurs modes d'action parce que j'espérais que ça serait repris par une partie radicale des LGBT. J'ai été tellement con ce jour-là! Non seulement les Femen sont critiquées à travers le monde à cause de leur mépris des musulmanes voilées mais leur action du mois de novembre dernier n'a provoqué aucun réveil de la part des gays. À part Pink bloc, les autres se sont dit que ce n'était pas la peine de renouveler leurs modes d'action puisque les Femen faisaient le job à leur place. C'est tellement mieux de rester au chaud dans un bar ou aller à Flash Cocotte. Les folles hystériques de maintenant sont presque plus hystériques que celles de ma génération mais le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles redoutent le froid plus que le ridicule et elles ont oublié toutes les manifs qui ont eu lieu quand elles avaient 10 ans. Et nous on y allait sous la pluie et la neige.

Les gays dont devenus des moutons et quand le loup des cathos tradis s'attaque à la bergerie, les LGBT en appellent à Manuel Valls pour les défendre. Comme s'ils ne pouvaient pas se défendre tous seuls! Alors les gays espèrent un service d'ordre devant l'Espace des Blanc Manteaux, en plein Marais, sur leurs terres, comme si on était dans Game of Thrones, et on s'étonne que les fachos reprennent à la lettre les modes d'action d'Act Up en 1990?

Quoi, des affiches sur le mur du Printemps des associations? Quelle horreur! Mais c'est exactement que faisait Act Up sur les murs des bordels pour imposer la prévention, dans les halls des laboratoires pharmaceutiques pour défendre les malades, à l'entrée du ministère de la Santé pour développer les médicaments contre le VIH. Avant, les gays collaient ces affiches, aujourd'hui ce dont les cathos tradis. Vous imaginez qu'ils sont assez idiots pour ne pas avoir compris la leçon? C'est mal connaitre les gens du GUD qui opèrent tous sur le mode du bouche à oreille et de l'action nocturne. Exactement comme Act Up. Vous croyez que les gays ont le droit d'envahir Notre-Dame sans que les fachos investissent les débats sur le mariage gay avec Taubira? Vous vivez dans un monde de bisounours?

Vous avez sûrement remarqué que l'homosexuel qui s'est fait tabasser est hollandais d'origine et qu'il a pris le courage de médiatiser son agression précisément parce qu'il a amené en France son bagage militant hollandais et qu'il n'a pas hésité à s'engager contre l'homophobie au détriment de sa vie privée. D'ailleurs, il le dit lui-même, la France est en train dedevenir un pays nauséabond mais c'est vrai qu'on n'avait pas besoin d'un tabassage de pédé pour le savoir. Moi je remarque que Delanoë a attendu 3 jours pour lui envoyer un message de soutien mais que font les autres? Ils sont où les faux leaders mous du genou? Il a quoi à dire le nouveau boss de Têtu sur cette affaire? On ne savait même pas qu'il était gay avant d'acheter le magazine pour un euro symbolique et le voilà maintenant éclaboussé par une affaire Cahuzac-light quand on apprend qu'il est actionnaire de compagnies offshore? Ah c'est sûr, il ne va pas se mettre en avant désormais!

Qui va taper sur la table pour dire assez? Ils sont où, les faux leaders à la Jean-Luc Romero? Pourquoi les rares associations qui ont de l'argent ne s'engagent pas? Et à quoi sert la Fondation Pierre Bergé qui a en caisse des millions d'euros? Tous ces tableaux, tous ces meubles, tout cet art mis en vente, c'était en partie pour lutter contre le sida, non? Et lutter contre le sida, c'est encore aider les gays non? Que fait-on de cet argent depuis 2009, il dort? Et sur quel compte d'abord? Deux millions par an contre le sida, ça va où? Peut-on parler de transparence ici aussi? Qu'attend Bergé pour faire comme Bill Gates et offrir des antirétroviraux à des centaines de milliers de malades en Afrique? C'est pourtant simple non? Au lieu de ça, on passe 3 jours à a télé pour le Sidaction où les patrons de cette association viennent nous sortir toujours le même discours depuis 10 ans : "Ah mais vous savez, c'est pas seulement les gays qui se contaminent, c'est les femmes hétérosexuelles aussi" Non, les gays représentent à eux seuls pratiquement 50% des nouvelles contaminations depuis des années. Et ça a un impact sur l'homophobie, je vous le garantis.

Au début du mois de janvier, j'ai vu passer un tweet de Nicolas Gougain de l'inter-LGBT qui annonçait fièrement un truc comme, je résume, "Bonne année 2013, l'année du mariage pour tous!". Eh bien non, 2013 n'est pas l'année du mariage gay, c'est déjà l'année des tabassages de pédés, l'année du revival facho, l'année de la subordination complète au PS et tout ça parce que les gays ne savent plus se défendre. Vous avez besoin d'un service d'ordre? Mais ils servent à quoi tous ces barbus bodybuildés du Cox et de Spirit of Star? Si vous vous draguez comme des pauvres folles sur des sites de cul de "lutteurs gays" (mfgrrr LOL vraiment), allez directement montrer vos jolis muscles pour créer un rapport de force viril face aux homophobes qui veulent vous faire peur. Voilà! On ne savait pas comment convaincre les pédés virils des bars! On a trouvé! Réinventez la Gay Activists Alliance! Ah vous ne savez pas ce que c'est? Dans le docu de Jeffrey Schwarz sur Vito Russo, on voit Larry Kramer dire "Il faut que la peur change de camp. C'est à nous de les effrayer désormais". Et c'est qu'il a fait, avec d'autres. Il s'est défendu.

Alors demain soir à 20h, il y a un rassemblement dans le Marais à l'appel de nombreuses associations. Je ne sais pas si ça va servir à quelque chose mais c'est le moment de vous concerter pour décider ce que vous voulez faire ensuite. Je mets officiellement au défi les LGBT de 20 à 35 ans afin qu'ils s'engagent. C'est à vous de vous bouger le cul. Nous, on a donné. On a tellement donné qu'on aurait dû arrêter depuis longtemps. Parce que vous n'avez pas compris. Ça vous effraie peut-être de vous engager mais le fait d'être ensemble, de faire quelque chose, ça va vous faire du bien. C'est un acte libérateur. Mais VOUS devez vous engager, marquer votre époque, et pas seulement en mettant du rimmel ou en passant des disques dans des bars. Parce que je vous le dis : si c'est la merde actuellement, c'est parce que vous êtes invisibles. Il y en a marre de signer des pétitions tout le temps qui donnent bonne conscience. On veut des nouveaux leaders. Et ça ne peut être que parmi vous. Parce que ceux qui dirigent le mouvement LGBT, ce sont des vendus et on en veut plus.

mardi 19 mars 2013

Dilemme du tattoo




J'ai réalisé qu'à force d'écrire d'une manière parcellaire sur les tatouages, dans le porno ou dans la vie de tous les jours, je n'avais pas encore mis au point un avis global sur un phénomène qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Je suppose que je suis passé par toutes les étapes du pour et du contre et que tout cela remonte à très longtemps. Et puis je me suis enfin décidé.

Comme toujours chez moi, il faut retourner au début des années 80 quand je suis allé à Düsseldorf pour essayer d'interviewer Kraftwerk et Arno Breker pour Magazine (échec pour les deux). En attendant le train qui allait me ramener à Paris, dépité et en colère, devant la gare, un homme est passé devant moi et son visage était pratiquement recouvert de tatouages, ce qui était extrêmement rare à l'époque. Il était grand, bien foutu, les cheveux rasés et il est resté pas mal de temps à attendre je ne sais quoi, peut-être un bus. À un moment, je me suis même demandé s'il faisait le tapin. J'étais pétrifié de timidité et de désir, aujourd'hui j'aurais le courage d'aller lui parler. Mais là, ce n'était pas mon pays, je ne parlais pas allemand, j'étais encore sur la déception de ces deux interviews ratées et finalement, j'ai passé une demi-heure à regarder cet homme en essayant de comprendre. Sortait-il de prison? Est-ce que le reste de son corps était tatoué? Finalement, avant de monter dans le train, je me suis vengé en photographiant 3 skinheads qui ont posé avec des cris à la "Oi!". Je dois avoir le négatif quelque part.


On est donc au milieu des années 80. J'ai 25 ans ou plus, j'ai déjà un avis tout préparé sur le tatouage. C'est ce que l'on fait en hommage aux tatoueurs classiques, ceux qui font des symboles maritimes, des dessins démodés des années 50 comme des fleurs, des marques de loubards ou de rockers que l'on publiait dans Magazine. Surtout, c'était quelque chose que l'on décidait quand on était amoureux ou qu'on était dans la peine. Et donc, quand j'ai rencontré le big love de ma vie, Jim, je l'ai amené chez un tatoueur qui était dans une petite rue derrière mon appartement de la rue Cardinet, dans le 17ème arrondissement. C'était 1988 et le tatouage n'avait pas encore effectué sa grande mue. Ce tatoueur était un vieux monsieur, dans une boutique minuscule qui était là depuis longtemps. Dans ses catalogues, il y avait des trucs gruesome comme des nanas à poil, même si c'était la fin de cette tendance. Mais c'était le premier voyage de Jim à Paris, on était très amoureux et on avait l'idée de se faire le même tatouage sur le bras. Une rose, parce qu'il y avait tous les modèles de fleurs dans le catalogue et c'était le genre de thème qui recommençait à se faire, dans le genre Pierre & Gilles et Marc Almond.


Now, il faut se rappeler qu'en 1988, deux mecs qui allaient chez un tatoueur pour se faire dessiner le même tatouage, c'était à peu près l'équivalent aujourd'hui de 2 hommes qui réservent une chambre d'hôtel avec un grand lit. C'était accepté mais juste limite et il y avait certains tatoueurs qui n'aimaient pas ça, c'était assez radical quoi. Le vieux monsieur nous a regardé, il a grommelé un truc mais il y avait rarement du monde dans sa boutique et il avait besoin de travailler.


Jim était content de son tatouage, c'était son premier, moi je m'étais déjà fait un petit sur l'avant bras avec son nom, pas très lisible d'ailleurs, ce qui m'a tout de suite fait comprendre que les tatoueurs de l'époque n'étaient pas très bons en matière de typographie mais bon. L'été suivant, à Fire Island, les gens nous demandaient si on était frères ou quoi car on se ressemblait et qu'on avait le même tatouage. On répondait en souriant "Mais non, on est boyfriends".


Ensuite, je me suis fait une autre rose à côté de la sienne mais on arrivait dans les années 90 et Jim est mort du sida et je n'avais plus d'argent pour faire d'autres tatouages. C'est à ce moment que la première vague de renouveau est arrivée, les séropos se tatouaient comme si le Jugement dernier était arrivé la veille et le début de la mode celtique et tribale a explosé avec les raves et les teknivals. Il a fallu plusieurs années pour que je fasse mon deuil de Jim en retournant à New York où j'ai décidé de laisser tomber les fleurs pour des tatoos à base d'écriture. Les Américains ont une très belle écriture, très délicate, que j'ai toujours préférée à l'écriture française et je suis allé chez une jeune femme du Lower East Side qui était gentille et qui m'a écrit sur chaque épaule un titre de house qui reflétait bien mon état d'esprit d'alors. Sur l'épaule gauche Where Love Lives en hommage au disque d'Alison Limerick. Sur l'épaule droite Love Is The Message en référence au classique de MFSB.


Commence ensuite le long tunnel sans argent qui m'a convaincu que ces délires de tatouages, c'était finalement trop cher. Les premières fleurs sur les bras ont légèrement commencé à perdre leurs couleurs et pourtant je m'étais promis que je ne ferais pas partie de ces gens qui laissent leurs tatouages s'affadir. Quand j'allais à l'étranger comme au Mexique, j'avais envie d'en profiter pour choisir des motifs que l'on ne voyait pas beaucoup en France. Mais je redoutais déjà les risques d'infection par Hépatite C et moi-même étant séropo, je n'avais pas envie de prendre le risque. Il aura fallu attendre les années 2000 pour que les procédures de stérilisation soient généralisées mais, entre le délire tribal qui provoquait les moqueries chez les gays et le délire du signe Bio-Hazard repris par les barebackers, je me suis convaincu que mes tatouages seraient un projet avorté. Après tout, il y avait des choses autrement plus urgentes à faire dans le monde.


Donc pendant ces années, j'ai observé la révolution du tatouage à travers le porno qui est une vitrine extrêmement fidèle de ce qui se passe dans la vraie vire, pour le meilleur et pour le pire. Sur ce sujet, j'ai écrit. On a vu aussi sortir les livres sur les tatoueurs russes. Et puis il y a toute la discussion sur la modification corporelle. Avant ça, mes dernières années à Paris, j'ai vu l'explosion des tatoo parlors partout, je vivais rue Tiquetonne où ça se multipliait de mois en mois, sans compter Bastille qui a toujours été le quartier du tatouage à Paris.


Ce qui a changé beaucoup de choses, c'est quand les Noirs ont suivi l'exemple des Latinos de la Côte Ouest et qu'ils se sont vraiment mis au tatouage. Avant, avec leur peau foncée, ils le faisaient rarement. Mais le Brésil a imposé de nouveaux dessins, le Mexique surtout et cette influence a été déterminante. Sur une peau noire, on peut finalement se permettre des traits épais, du branding et des lettres gothiques immenses sur le ventre qu'une peau claire rendrait parfois laids. Bien sûr, ça n'a pas empêché des gays de se faire des dessins celtiques en marque XXXXXXXXL qui leur prenaient tous le dos jusqu'à arriver aux creux des fesses. Brrr. Et il y avait tous ces Blacks convicts qui ont développé un style et la guerre en Irak a aussi renouvelé le tatouage militaire avec des logos de régiments absolument superbes que l'on voit dans tous les films pornos d'Active Duty.


Le tatouage japonais ou maori, qui étaient sûrement considérés comme les plus beaux au monde, ont vu leur suprématie décliner avec la fin des années 2000.


À ce stade, j'étais passé par toutes les étapes de la bathmologie :
- C'est pas la peine, t'as raté le coche"
- Tu ne vas pas t'y mettre à ton âge, et puis tu ne fais plus de gym
- Ca coûte trop cher, t'auras jamais les sous
- Finalement, ce qui est génial, c'est de ne pas avoir de tattoo et les tiens sont si vieux que c'est comme si t'en avais pas
- Heureusement, tu n'as rien de tribal, t'aurais ressemblé à une vieille séropo
- Y'a que les tatouages américains qui m'intéressent anyway
- J'ai toujours pas trouvé un tatoueur vraiment sympa
- blahblahblah
Bref, des excuses.



Tumblr a sûrement changé mon point de vue sur tout ça. Il y a une image adorable sur laquelle je suis tombée : c'est un bocal en plastique avec dessus une étiquette qui dit "Tattoo money"; Dans le bocal, quelques billets de 1 dollar, de la petite monnaie américaine. So sweet. On pouvait économiser. Mais le truc qui m'a vraiment fait changer d'avis, ce sont les nouvelles nuances de couleurs qui sont désormais si populaires. Avant, dans le tatouage, il n'y avait vraiment que les Japonais pour oser des mélanges de couleurs flashy, allant de l'orange au bleu bébé, le rose presque fluo au vert vraiment aquatique. À mon époque, les couleurs, c'était surtout des couleurs franches. Le bleu était bleu, le rouge était rouge, et basta. Aujourd'hui, on voit des mecs (blancs) qui se font des tattoos sur le flanc du torse avec uniquement des nuances de bleu. D'autres qui prennent l'orange vif comme couleur dominante. Et toutes ces couleurs intermédiaires, avant peu respectées par les tatoueurs, sont désormais utilisées à grande échelle, ce qui a été vite repris par les hipsters et ne parlons pas de l'effet promotionnel des émissions de télé comme Miami Ink (quand vous allez à New York, il y a des immeubles entiers recouverts des pubs pour ces séries télé, déclinées dans plusieurs villes). Il y a aussi la mode qui a repris ça avec c'te folle qui s'est fait tatouer une tête de squelette sur le crane (how conceptual) et puis les kids qui se tatouent à 13 ans quand, avant, les parents auraient plutôt préféré crever.


Et enfin, ce qui fait que je me sens à nouveau attiré par ça, c'est la pénétration du graphisme et de la typographie dans le tatouage. Pendant des années, c'était très difficile de trouver un tatoueur avec des séries de lettres qui soient vraiment chic. Il n'y a pas de délire Helvetica dans le tatouage, je vous le garantis. Mais sur Tumblr, on voit sans cesse ces slogans avec des typos qui s'adaptent très bien avec l'anatomie humaine. Avoir "Typo fan" écrit sur le bas de la jambe, sur le mollet, un homme de 55 ans comme moi peut le faire. Avoir "Damn!" tatoué sur le pec droit, c'est un truc drôle qui vieillira bien même si on se flingue dans un an. Choisir "Yes!" pour un tatouage dans le cou, ça veut dire que vous dites oui à la vie même si vous n'y croyez plus. Et puis, j'en ai déjà parlé, il y a tous ces mecs qui se tatouent des trucs sur les pecs ce qui fait que, de loin, on dirait qu'ils sont poilus. Je m'étonne d'ailleurs de ne pas avoir déjà vu un mec qui se ferait dessiner des poils sur le corps. Quand on voit l'importance des pecs poilus dans l'érotisme masculin, surtout après deux décennies d'épilation forcenée, ça serait la vengeance totale.

Enfin, et on peut faire un shout-out sur ce qui se passe en France, il y a un renouveau du tatouage marin traditionnel avec un trait débarrassé de tout surplus pour renouveler des classiques du genre en leur donnant une propreté nouvelle.

Quand vous allez dans un magasin de journaux, il y a beaucoup de revues de tatouages et admettons-le, ces photos, ces thèmes, c'est toujours la boucherie. Genre, au secours. Il n'y a pas un seul magazine qui reflète par sa maquette et ses reportages la vraie modernité d'un style de tatouage qui s'est complètement renouvelé en 5 ans à peine, ce qui est très rapide pour n'importe quel style de média corporel. Il faudrait un BUTT du tatouage ou un Surfer magazine du tatouage. Car ce qui se fait dans les conférences internationales ou les congrès de tatouage, avec ces artistes venus du monde entier, c'est vraiment fabuleux. Et ça donne envie d'y aller à fond, même s'il faut vendre ses disques (ahah) car un tatouage coûte toujours cher.

Avant que la prochaine génération de kids revendique l'absence de tatouage comme signe de rébellion, ou invente d'autres symboles de marquage, il y a devant nous une fenêtre de 10 ans pendant laquelle ce genre va continuer à grandir. Qui sait si les pays asiatiques comme l'Inde vont inventer un style Bollywood tatoo? Qui sait si d'autres pays asiatiques vont inventer l'équivalent de la K-Pop du tatouage? Peut-être un revival scandinave ou russe?


Et surtout, que va faire l'Afrique? Ça, c'est définitivement le futur.


Think Africa and tatoo. Je suis prêt.

lundi 25 février 2013

34 choses drôles à 55 ans (spoiler)



1) C'est affreux à dire mais on pète. La dernière fois que je suis allé en boite, j'ai louffé devant une fille assiste derrière moi et j'en profite d'ailleurs pour m'excuser publiquement car je ne la connais pas et elle a pris ça en pleine visage et c'était une telle puanteur que je me suis surpris moi-même, faut dire que 20 ans de prise d'antirétroviraux VIH, ça doit pas aider. Le seul truc sympa, c'est qu'entre gays on peut en rire quand on est au lit mais franchement, on ne fait pas ça à 25 ans et la vieillesse, c'est atroce.

2) Votre sexe ne réagit pas comme à 30 ans. Cialis ou pas, ça fait étrange. OK, tu peux toujours éjaculer jusqu'à derrière ta tête mais y'a personne pour en être témoin.

3) On ne tient plus l'alcool. Là aussi, surprise. On croyait que l'alcool se métabolise d'une manière constante, on connaît ses limites mais non. Tout à coup, on fait un bad trip avec juste un verre de Lillet.

4) Déjà à 48 ans, personne ne veut de vous sur Internet mais à 55 ans, les mecs vous répondent « Ça va pas non? » alors il faut draguer avec 2 billets de 100 euros mais comme on ne sait pas à quoi ça ressemble, on ne baise plus.

5) Tu as 430 personnes qui te souhaitent bon anniversaire sur FB mais ton ex a déjà oublié la date de ton birthday et tu peux rien dire. Ça ne te donne pas envie d'attendre ton 56ème anniversaire en tout cas.

6) Tu ne te fais plus casser la gueule dans la rue par des homophobes car ils ne te voient carrément plus. À 55 ans, tu ne mérites même plus une baffe, les gens regardent à travers toi comme si t'étais pas là où si t'étais un GIF mal fait.

7) Tu ne te rappelles plus le meilleur remix de Go par Moby alors qu'à 30 ans tu pouvais répéter par cœur en ordre décroissant les 48 versions des 25 maxis de ta collection de disques. Donc tu ne parles plus de musique parce que ça finit invariablement par « Attends ça va me revenir ».

8) Mais non t'as oublié alors tu vas sur Google. Ou pas.

9) Tu regardes des vieilles photos de toi à 22 ans et tu te dis qu'aujourd'hui tu pourrais te draguer toi-même (ce qui est très étrange en soi) alors qu'à cet âge tu étais bourré de complexes et tu te trouvais trop maigrichon et c'est quoi ce truc sur le visage? Ah oui c'est les lunettes que tu n'avais pas encore car tu es devenu astigmate.

10) Ça fait tellement longtemps que t'es séropo que tu as passé les dernières 25 années dedans et tu te rappelles plus comment ça fait d'être séronéga, c'est comme la première fois que tu as vu Le Testament d'Orphée de Cocteau au ciné club sur FR3, depuis tu es tombé sur la case Fast & Furious 3 et tu dis que c'est un chef d'œuvre, autant que Risky Business.

11) Maintenant tu comprends vraiment TOUTES les blagues des Golden Girls.

12) Alors le pire, c'est L'Avare de Molière. Quand tu es jeune, tu te demandes pourquoi le mec il porte tout le temps un bonnet de nuit, quelle idée incongrue, et puis à 55 ans, tu te surprends à dormir avec un bonnet de neige parce que t'as vraiment trop froid quand tu dors tout seul dans ce lit queen size mais heureusement, depuis 1668, le streetwear te permet d'avoir l'air moins cruche.

13) Quand tu es jeune, tu peux te faire enculer sans nécessairement te faire une douche anale mais à 55 ans c'est plus safe de préparer ça à l'avance, remarque tout le monde le fait maintenant, j'ai même découvert sur IEM un truc effrayant, c'est le plug permanent qui te permet de faire caca tout en gardant le plug, c'est absolument dégeu mais y'a des pédés qui font ça, la preuve c'est un produit d'appel sur leur catalogue.

14) Comme t'es vieux, plus personne veut coucher avec toi mais comme t'es plus intelligent tu te dis que ça va compenser mais non en fait, parce que les jeunes pensent que l'expérience c'est trop « prise de tête » tu vois.

15) Tu as pourtant réussi l'incroyable prouesse de ne pas devenir l'équivalent gay de Finkielkraut et rien que pour ça tu devrais recevoir la médaille du Mérite mais non ils la donnent à CarolineMécary.

16) Tu dors plus longtemps. C'est plutôt pas mal parce que pendant ce temps, au moins, tu n'entends pas parler d'Arnaud de Montebourg.

17) Tu es devenu tellement invisible que lorsque tu jardines, il y a ce merle qui vient farfouiller dans les feuilles mortes à 30cm de ta pioche, véridique, il ne te voit pas, t'es pas là je te dis.

18) Tu peux plus écouter Poco parce que ça te rappelle quand t'étais pas séropo mais comme tu te rappelles plus comment t'étais avant d'être séropo, tu pénètres dans une autre dimension ou un trou noir ou un Boson de Higgs et tu finis à des années lumières de la gare de Perpignan qui est pourtant le centre du monde. D'une manière générale, YouTube est un truc dangereux à 55 ans.

19) Ta mère te fait un statement sur la vieillesse et tu lui dis « Moi pareil » et elle répond « Mais non, c'est impossible, tu as 25 ans de moins que moi » et tu lui dis « Mais si » et elle dit « Mais non » et ça dure 2 heures de mais-si-mais-non.

20) D'ailleurs le Kardégic qui est dans sa cuisine, c'est le même que tu as dans ta propre cuisine. Au même endroit. C'est spooky non?

21) Pour la première fois de ta vie, tu as peur de monter dans les arbres. It's sad. Et comme tu es seul, y'a plus de mec pour te tenir l'échelle. Bien que, tes ex BF n'avaient pas envie de te tenir l'échelle non plus, ils étaient trop occupés sur Soundcloud.

22) Tu ne comprends absolument pas ce que veut dire mmorpg et à la rigueur tu as l'excuse de l'âge pour dire whateva.

23) Tu pénètres dans une période maudite où tu es vieux mais pas assez pour avoir droit à la carte Vermeil.

24) Tu pénètres dans une période maudite où t'es trop vieux pour Grindr mais pas assez vieux pour silverdaddies.com. Remarque, les vieux sur ce site sont tellement effrayants qu'à côté d'eux, toi t'as encore l'air d'avoir 14 ans.

25) Tu as fait attention toute ta vie à ne pas devenir obèse mais tu réalises que tous les obèses parviennent à baiser et pas toi et c'est pas juste.

26) Le seul mec qui veut de toi sur Scruff vit à 6000 kilomètres et c'est un peu loin pour une pipe et puis la dernière fois que tu as tenté une long distance love affair, on ne peut pas dire que ça t'a réussi hein.

27) Le seul vrai compliment qu'on t'a fait depuis 2 ans, c'est un mec plus jeune qui t'a dit que tu as quelque chose de Woody Harrelson - mais avec 20 ans de plus.

28) La retraite c'est à 65 ans mais no way tu vas tenir encore 10 ans de dégringolade vertigineuse de ton amour propre, t'es pédé quand même, tu as des valeurs.

29) Tu vas te tatouer des pieds à la tête, pas pour être plus séduisant, juste pour signifier fuck you all.

30) Tu as planté une variété super rare de chêne que tu voulais voir grandir et maintenant tu as juste envie de sortir la tronçonneuse mais elle va même pas démarrer tu vas voir.

31) Il y a des jeunes gays qui te disent « Monsieur » et tu leur dis gentiment « Tu peux me tutoyer tu sais » mais il n'y arrivent pas et c'est là que tu comprends vraiment que c'est fini mon kiki.

32) Ah. Il faut parler de la désagréable répétition du brossage des dents. On arrive à un tel point de fatigue après attends je sors ma calculette, 19.710 jours (sans compter les années bissextiles et j'ai aussi enlevé 1 an parce quand on est bébé on ne se brosse pas les dents quoi).

33) Le matin dans la chambre, il y a cette étrange odeur que tu trouvais déjà étrange à 5 ans quand tu entrais dans la chambre de tes grands parents - mais c'est normal, à cet âge ta Mémée avait le même âge que toi maintenant.

34) Tu passes ta vie à attendre que Johnny clamse et tu te demandes pourquoi il est toujours vivant, lui, alors que toi t'es déjà mort LOL.

mardi 29 janvier 2013

All the young dudes


Dans Vacances à Venise, Katharine Hepburn admet en souriant qu'elle considère que toute femme qui a moins de 50 ans est une "girl". Il y a dans ce mot un peu de jalousie de sa part (car Hepburn est clairement au-delà de 50 ans dans ce classique de David Lean) mais c'est aussi une marque d'affection car son "girl" n'est pas condescendant. C'est pour elle une manière automatique de marquer la différence d'âge tout en reconnaissant à la femme plus jeune la primauté du rang, de la beauté et toutes ces choses, bonnes ou mauvaises, à venir. "Girl" revient à aller droit au but, sans utiliser le prénom, en établissant un lien de sororité même si c'est pour donner un conseil parfois acerbe "Girl, you need to go home and rething your life" (Star Wars).

Pour moi, chaque gay est désormais une "girl" ou "honey" ou "baby" ou "little stud". Je suis le plus vieux du block, celui qui n'a pas fermé sa gueule alors que tous les autres sont cramés par la déception de la vie, de la politique, de la solitude, de la crise économique, du Mali et de la grisaille du temps. Quand j'étais jeune, je regardais les vieilles folles qui disaient 'Honey" et je savais qu'il fallait avoir traîné pour utiliser ce mot, on n'est pas Madame Madrigal ou Jenny Bel'Air comme ça. C'est comme quand on dit "mon chou" à un homme plus jeune, certains n'aiment pas ça et il faut arrêter tout de suite mais d'autres savent qu'il n'y a rien de plus beau qu'entendre un homme vous appeler "lapin". Et quand ça s'arrête, c'est comme si le cœur s'affaissait, il y a un gros vide et plus rien pour remplacer ce mot. Nous vivons dans un environnement doublement toxique et nous utilisons ces petits mots pour survivre, des mots qui nous relient aux jeunes générations parce qu'on espère qu'elles ne sont pas complètement perdues dans les réseaux sociaux, les coups bas, les coucheries contre-nature qui trahissent les amitiés.

Chaque histoire d'amour a son nom de code, comme chaque histoire d'amour a sa chanson thème. "Vous ne le savez pas? C'est mon village" dit la vieille dans La fleur de monsecret. Mais plus personne ne vit dans un village désormais à part les vieilles qui font de la dentelle et chez les gays, le village c'est le site de drague et si on refuse (comme moi) d'aller dans ce coin, eh bien le village est encore plus vide. Et pour vivre, on en vient à vendre ses disques, ce qui était prévu de longue date, et on voit ces maxis aux belles pochettes partir de chez soi, sachant que cela va rendre quelqu'un heureux. Mais pour le reste de ce qu'on a collectionné, ces archives, je ne sais pas encore quoi en faire. Quand je parle de "girl", c'est ça aussi, tous ces comptes-rendus d'Act Up parfaitement rangés, ces t-shirts d'Act Up toujours en parfait état d'exposition, ces vieux livres politiques, etc. Tout ça est caché derrière le mot "girl".

À l'étranger, il y a des institutions qui rassemblent les archives LGBT dans chaque capitale. Quand quelqu'un meurt et qu'il veut offrir ses archives, il sait où s'adresser. Il y a une protection communautaire qui établit une confiance : au moins, si ce centre d'archives ne fait rien de ce que je donne, au moins ce sera protégé et archivé pour les temps futurs. En France, il n'y a rien de tout cela et il est impossible de faire un testament correct. On me conseille les Archives Nationales. Mais mon espoir était se passer par un centre LGBT digne de ce nom.

"Girl" n'est pas forcément glitter joyeux, ce n'est pas forcément un mot camp à la Torch SongTrilogy, c'est aussi le "Girl" tristounet d'Everything But The Girl. C'est le moment de 2013, une année que tous annoncent comme la plus dure de toutes et le pays est rempli de ces plantes non gratae qui n'ont plus de travail qui ne savent pas si elles auront le courage de traverser ce long tunnel de dépression qui se présente à nous. Après le fiscal cliff et la falaise, voici le tunnel du désespoir. Tout le monde se sent trompé par ce gouvernement (colère, auto-accusation, amertume) et tous les jours les news nous écœurent un peu plus : la propagande de guerre, tout est dégoûtant. C'est comme Thomas L.Friedman, en novembre 2008, au début de la crise, qui commence sa chronique du New York Times en disant qu'il a une confession à faire. Il va dans des restaurants et il regarde les gens autour de lui, des tables avec des jeunes aussi et il ressent le besoin de leur tenir à peu près ce langage : "Vous ne savez pas qui je suis mais je dois vous dire que vous ne devriez pas être là. Vous devriez économiser votre argent. Vous devriez être chez vous à manger du thon en boite. Cette crise économique est loin d'être finie. Nous en sommes juste au début. S'il vous plait, ramenez ce steak dans un doggy bag chez vous et rentrez à la maison".

Girl, you need to be a frugalista. Moi je n'ai pas envie de vivre une décennie perdue mais toi, tu es encore jeune et tu dois traverser ça, sans te cramer complètement, comme nous le sommes, nous tes aînés. Et j'espère que tu t'en sortiras, parce qu'il y a plein de choses à faire et je te souhaite d'être amoureuse et d'avoir quelqu'un auprès de toi pour ces années qui viennent.

vendredi 18 janvier 2013

Mon père


Dans ma famille, mon père était celui qui savait raconter les histoires. Et lui-même disait qu'il n'était rien à côté son oncle qui savait captiver un dîner de vingt personnes avec ses souvenirs de chasse à la perdrix sur les plateaux du Sersou. Il paraît qu'il faisait rire car ses histoires étaient si décousues et pleines de détours que tout le monde le suppliait d'arriver à la chute mais en fait, il savait exactement où il allait, c'était juste pour s'amuser et s'assurer que chaque membre de la famille le suivait, même celui ou celle qui se trouvait en bout de table. Ou alors il achevait l'histoire d'un trait, surprenant l'assemblée, comme s'il avait envie de revenir au contenu de son assiette.

Désormais mon père est mort et il ne reste plus personne dans la famille qui raconte les histoires comme lui, bien qu'un mes frères se soit récemment révélé mais je ne peux pas en parler ici car on me demande de la discrétion. J'ai réalisé très tard que mon père était un bon conteur car, quand j'étais enfant ou ado, tout ce qui sortait de sa bouche était déjà si rabâché que je ne voyais souvent pas la différence quand il s'aventurait vers un vrai souvenir. Dans ma famille, on parle beaucoup. Il a fallu que je quitte la maison, à 19 ans, pour réaliser quelques années plus tard, lors d'un méchoui en l'honneur du mariage de mon frère Philippe, que Papa était vraiment bon dans l'art de parler.

Il a donc suffi que je m'enfuie de la ferme familiale pour comprendre ce qui avait été toujours là : un homme dézingué par la vie et l'amour, avec des histoires innombrables sur l'Algérie, que personne n'écoutait parce que c'était comme ça dans les années 70 : le fight, sans arrêt.
Mon père n'était assurément pas un homme parfait, c'est d'ailleurs pourquoi les femmes et ses enfants n'ont cessé de le fuir. Il était coléreux, violent, emmerdeur, souvent radin et comme beaucoup de pied-noirs, il était simplement con dans les années 60. Après, à 70 ans, c'est devenu un homme enfin apaisé, quand il a rencontré son dernier amour, Jacqueline. J'ai passé la moitié de ma vie à ne pas l'aimer, on s'engueulait pour rien tout le temps mais il ne m'a pas traumatisé non plus même quand j'avais 7 ans et qu'il a sorti la ceinture dans son bureau parce que mes notes de classe étaient mauvaises. C'était l'époque, on savait, même à cet âge, que ces coups de ceinture allaient devenir une chose du passé. C'est juste qu'on aurait voulu que ça soit oublié plus vite. Et puis, il ne l'a fait que 5 ou 6 fois maxi. En revanche, pour défoncer une porte quand on avait le malheur de s'enfermer dans sa chambre pour avoir la paix, il savait faire.

J'ai déjà raconté quelque part qu'un jour il m'avait téléphoné après avoir signé un Pacs avec Jacqueline et il était si content qu'il m'avait remercié. Je lui avais répondu que je n'y étais vraiment pour rien car je n'ai rien accompli de vraiment notable sur ce sujet (bon un peu, à travers le sida), mais il m'avait épaté en me répondant du tac au tac "Oui mais tu comprends, c'est grâce à vous les homosexuels". C'est là où j'avais fait un "Yessssss!" mental en me disant que ça paye de faire son coming-out à 15 ans et que forcément, 40 ans plus tard, un père qui a trois fils gays sur quatre, après toutes ces engueulades, en venait à remercier la communauté at large pour une avancée dont il pouvait bénéficier, lui aussi.

Il y a quelques mois, quand je me suis cassé la jambe, mon père a été de ceux qui ont le mieux compris ce qui m'arrivait. En 1995, quand j'ai eu ma grande déprime amoureuse, il a été aussi, avec Bruno Bayon de Libé, celui qui m'a le plus aidé. Des fois, il suffit d'une seule phrase qui a plus d'effet que les autres. Et cela fait plus de quinze ans que je suis en paix avec mon père et chaque fois que l'on se téléphonait, tous les 4 mois à peu près, je tenais à lui répéter que je l'avais pardonné depuis longtemps pour nos engueulades, pour son égoïsme, pour tout en fait. Et lui s'excusait toujours de ne pas lire mes livres, que je lui envoyais, car il avait peur d'y trouver des mauvais souvenirs. Et je le rassurais, je lui disais qu'il n'y avait plus de problème entre nous.

Quand je me suis cassé la jambe, immobile dans mon lit, incapable de m'occuper du jardin, j'ai commencé à développer un désir étrange, qui ne m'avait jamais effleuré auparavant. Je le savais en bonne santé à 83 ans, mais j'avais besoin de lui demander sa bénédiction. Je ne suis pas croyant. Mais je voulais qu'il me dise que c'était OK parce qu'il aurait été touché par cette demande, d'ailleurs je ne sais pas s'il l'aurait fait, ce n’est vraiment pas quelque chose qu'on fait dans notre famille. Il y a un an, lors de nos discussions au téléphone sur l'Algérie et les arabes en général, je lui avais posé la question de la mort : "Papa, tu as tué quelqu’un pendant la guerre d'Algérie?". Et il m'avait répondu non, même si à Blida et Médéa, on était dans un des centres des actions les plus dures de part et d'autre. Mon idée de bénédiction, c'était surtout pour moi une occasion de passer une après-midi à lui poser les questions que je voulais lui poser sur la guerre d'indépendance. En 40 ans, mon père était passé d'un homme 100% pied-noir réac à un homme qui admettait que les siens s'étaient gourés sur tout, depuis 1830. L'erreur originale remontait à longtemps.

Donc, mon père, c'était le seul dans la famille avec qui on pouvait parler librement des erreurs de l'Algérie, d'avant et d'aujourd'hui. Avant, il y avait eu ma grand-mère, qui nous a élevés après le divorce de mes parents en 1962 mais Papa pouvait parler des arabes sans cesse. Quand j'étais enfant et ado, ça m'énervait. En vieillissant, c'est devenu une curiosité. Le 11 septembre 2001, la première personne que j'ai appelée, avant même que la deuxième tour ne tombe, ce fut mon père. Lui aussi regardait la télé.

Je ne cherche pas ici à recadrer la responsabilité des pieds-noirs dans la guerre d'Algérie. Tout le monde sait que je pense que la France aurait du s'excuser, selon moi, depuis Mitterrand. Pour moi, c'est le strict minimum. Et je mourrai sûrement avant que ce soit fait. Tous les autres pays colonisateurs se sont excusés et la France ne l'a toujours pas fait alors que la guerre d'Algérie a servi de modèle, pour le meilleur et le pire, à toutes les guerres d'indépendance, de l'Irlande à l'Afghanistan et aujourd'hui, la Syrie.

Mais on est nés en Algérie et ensuite on a grandi entourés de Marocains. À la ferme, l'instrument le plus utilisé, c'était la houe. Il y en avait partout. Les marocains l'utilisaient dans la terre limoneuse de la vallée du Lot, où nous avions grandi et ils faisaient des trous de plantation en ramenant la terre à eux, comme pour faire un puits. Moi j'ai toujours utilisé une bèche parce que c'est plus propre, on n’en met pas partout. Mais ma jeunesse a été marquée par ça, comme le dictionnaire français - arabe qui se promenait partout dans la maison car, à un moment, mon père a décidé de perfectionner son vocabulaire arabe.

Je ne suis pas allé voir mon père pour lui poser ces questions sur l'Algérie à cause de la jambe cassée. D'un côté, j'avais peur de lui faire sortir des souvenirs qu'il avait tenté d'ensevelir avec une telle énergie. Et de l'autre, je savais qu'il vieillissait et j'en ai marre de voir que ma génération de pieds-noirs a été complètement écrasée par le respect du à nos parents et nos oncles et nos tantes sur cette affaire. Je suis né dans le Sersou, le sujet de l'Algérie m'appartient tout autant que ceux qui y ont vécu et qui ont enfermé la France dans un non-dit qui fait qu'en 2013 Hollande est, sur le sujet, aussi lâche que ses prédécesseurs - et on voit bien ce que ça donne aujourd'hui au Mali. Ma génération n'est pas intervenue sur cette guerre, par respect pour la souffrance des deux côtés, mais surtout parce qu'on nous a demandé de nous taire. Forcément, on ne pouvait pas savoir car j'étais né en 1958. L'Algérie, nous l'avions connue en tant qu'enfants. On ne pouvait pas "comprendre".

La tristesse de ma génération, c'est d'avoir été des baby boomers nés pendant la guerre. Et une des pires guerres qui fut. Notre génération a forcément été celle du renouvellement, du refus du passé, mais nous étions enfermés dans un passé de morts, d'atrocités et de torture, d'apartheid. Je suis né dans un pays colonisé qui, à l'époque, servait d'exemple à la Rhodésie, c'est aussi simple que cela. Et même si ma famille ne fut pas la pire, notamment grâce à ma grand mère, rien n'excuse ce qui a été fait en notre nom pour maintenir un pouvoir colonial. Nous étions des agriculteurs. Les agriculteurs sont toujours à l'avant poste de la colonie. C'est dans notre histoire familiale depuis la fin du XIXème siècle. Tous ces crimes commis au nom de la terre, des champs, de la vigne, de l'avoine, du seigle, des fèves, des routes, des écoles, des hôpitaux. Tout cela était accompli d'abord et surtout pour les pieds-noirs.

La mort de mon père ne m'apportera donc pas les réponses à mes questions, si la discussion correspondait aux chiffres et aux dates, sur ce que j'ai lu dans A SavageWar of Peace d'Alistair Horne, ce que j'ai vu dans La Bataille d'Alger ou ce que je lis régulièrement sur Twitter. J'ai été un bon militant gay, un bon militant sida, j'aurais pu être un bon militant pied-noir pour m'affronter à ceux qui nous ont empêché, pendant 50 ans, de demander la vérité et les excuses sur les actions de la France. Les pieds-noirs, c'est quoi aujourd'hui? Quelques milliers de vieilles personnes, avec des enfants souvent plus réacs que leurs propres parents, défendant avec violence (les seuls mails de menace de mort reçues depuis des années, ce sont les enfants de pieds-noirs qui me les ont envoyés, c'est très symbolique) la préservation d'un mythe colonial "bienfaiteur" comme si on pouvait encore assurer, en 2013, qu'on a le droit de s'arroger les richesses d'un pays uniquement parce que l'on a construit des routes et des ports.

Après tout, l'Algérie de l'époque, c'était sans les Algériens. Comme l'Irlande sans les catholiques. L'Afrique du Sud sans les noirs. L'Afghanistan sans les jolis barbus. Israël sans la Palestine.
Voilà où je suis né.

mercredi 16 janvier 2013

STFU



C'est tellement triste d'en arriver à aimer moins la vie quand on atteint le chiffre canonique de 1000 CD4. Vingt ans à prendre des antirétroviraux, à faire attention à son système immunitaire, en étant toujours safe et tout ça pour être seul. Talk about ironie.  Pour la première fois depuis 17 ans, je rêve de la mort. Ça me donne envie. Je me lève et je me couche en pensant à ça. Surtout pas une mort romantique et fantasmée comme au début des années 90, quand je pensais à la bande son mortuaire la plus géniale de l'histoire de la house, avec les dubs et les mixes ambiant les plus pointus de l'époque. Une sorte de prestige musical de funérarium glamour. Non, une mort sans musique, sans rien, juste une manière de m'adresser au monde pour dire Shut The Fuck Up.

STFU. C'est le sigle que l'on voit à l'extérieur des bars parisiens pour que les mecs bourrés ne fassent pas trop de bruit dehors quand ils fument une cigarette. C'est le message aux 1000 CD4 quand mon médecin me donne mes derniers résultats de bilans trimestriels. À quoi me servent ces 1000 CD4 et cette charge virale indétectable depuis des années si je ne peux les offrir à un homme qui m'aime...  What's the fucking use? Aujourd'hui j'ai regardé les rushes d'une vidéo où on voit David Wojnarowicz embrasser le corps d'un homme avec un texte en voice over qui explique la beauté que l'on peut offrir à un homme en bonne santé quand on est soi-même atteint. En face de lui, un corps allongé, patient, content, qui se laisse caresser et embrasser avec l'assurance confortable de savoir que cela ne va pas aller plus loin. Un charity fuck, mais dans l'idée que c'est la moindre des choses que peuvent s'offrir deux hommes.

Mes disques, les rares choses qui ont de la valeur chez moi,  je les aurais offerts à un homme qui me les aurait demandés. Mes fleurs, mes souvenirs, je les aurais offerts à un homme qui me les aurait demandés. Mais personne ne m'a demandé tout ça quand j'étais amoureux et maintenant je pourrais donner ces 1000 CD4 chèrement gagnés quand les autres les perdaient à force de baiser et de se droguer pour se foutre en l'air. Car ces 1000 CD4, ce n'est pas seulement du système immunitaire, c'est de la clarté d'esprit. C'est s'occuper de son corps pour que le mental ne souffre pas trop de la déchéance physique et du temps qui passe. C'est partager avec l'homme que j'aime ma stabilité, mes années sans psy, une forme de survie plus légère pour ne pas alourdir les autres avec mes propres angoisses de survivant.

Ces CD4, mon médecin me les a annoncées ce matin alors que je lui disais que j'arrêtais la lutte contre le sida, que les pédés pouvaient crever as far as I'm concerned, que le dévouement ne servait plus à rien. Ces CD4 de 2013, c'est le signe de la dévaluation des sentiments nobles des 400 CD4 des années dures, celles de la fin des années 80 et du début des années 90. En dessous de 400 CD4, on s'apprêtait à mourir ou, au moins, à tomber malade et affronter l'hôpital. À plus de 1000 CD4, c'est votre âme qui est seule, désespérément seule. Nobody to care about. Et tu ne peux plus rien dire car comme tout le monde, tu es en bonne santé. Les rares qui tombent amoureux autour de soi, on est contents pour eux, on les encourage même, cons que nous sommes, toujours à aider ceux qui vont bien quand personne ne s'occupe de ceux qui perdent l'espoir. On leur donne des conseils pour réussir les histoires d'amour auxquelles on n'a plus droit car la drague s'arrête à 48 ans,  un autre âge complexé qui fait suite à l'âge complexé de 40 ans. On leur dit comment rester safe parce que plus personne ne leur dit ça, parce qu'on a eu l'ahurissante, la ridicule naïveté de croire que si on était généreux sur ce sujet, ça serait une qualité presque équivalente à celle de la jeunesse, de la beauté et d'une bite de 23 cm. Et on se fritte avec des mecs qui n'ont jamais souffert le quart de ce qu'on a pu souffrir en 25 ans de séropositivité. Et quand un kid de 23 ans apprend qu'il est séropo, il y a un mois, on lui téléphone, on le conseille lui aussi, car il dit que plus personne ne l'aimera à son âge avec un secret pareil et on essaye de casser le fossé générationnel pour lui donner du courage car il en a besoin, là. Sans le VIH, on aurait rien à se dire. Mais même avec le VIH, la barrière de l'âge complique le message car il y a toujours quelque chose qui complique le message.

La grande différence entre les mecs célèbres qui ont du succès et les autres est très bien résumée par la fantastique phrase d'accroche d'Alex Taylor sur Grindr qui ressemble à quelque chose comme ça : "You call me. I don't call you". Moi ça serait "You don't call me. I CALL YOU". Mais dès que j'arrive à Paris, je reçois plein de messages de mecs qui voient mon âge sur Grindr, des mecs qui considèrent, sûrement avec raison, que leur corps est à vendre pour 200 euros et pas autrement. Et si je suis gentil en leur répondant que leur pitch est vraiment bien présenté mais que tu n'ai pas ce fric et même pas envie de payer ça pour une heure, ils te bloquent. The cheek of it. J'ai 55 ans dans un mois. Garrison Taylor disait dans le NYT que c'est un "awkward age", un âge maladroit. Personne, mais absolument personne n'a envie de sortir avec un mec de cet âge. Je suppose que c'est un des nombreux drames de la vie gay qui ne sera pas réglé avec le #mariagepourtous. "Mêmes droits, mêmes devoirs" annonçait fièrement l'affiche de l'inter-LGBT dans la salle d'attente du service des maladies infectieuses. Je suis pressé de savoir ce qu'en pensera la folle séronégative qui a conceptualisé ce message quand elle aura 55 ans avec un virus contrôlé et indétectable. Mais je n'aurai pas la patience et l'envie d'attendre pour avoir la réponse. STFU.  For real.


mardi 11 décembre 2012

Mes excuses à Joseph Macé-Scaron


Mon sixième livre, "Pourquoi les gays sont passés à droite" (Le Seuil) est sorti en début d'année. Dans cet essai, je consacre plusieurs pages à Joseph Macé-Scaron, en réponse, avec beaucoup de retard, à son livre de 2001 "La tentation communautaire" (Plon) qui s'inquiétait des dangers possibles d'un communautarisme en France. Mon propos était de lui dire, précisément, que dans les domaines qui sont les miens (la musique, la culture en général, et plus particulièrement le militantisme gay et sida), cet apport communautaire n'avait eu que des aspects positifs.

Je considère que le combat des gays et des lesbiennes contre le sida est le plus grand cadeau de cette minorité à la société, et à l'humanité en fait. Les gays ont été à l'initiative de toutes les recherches sur cette maladie.

En fin de démonstration, je finis par dire que si Joseph Macé-Scaron est aujourd'hui  "vivant et apparemment en bonne santé, c'est parce que des millions de gays ont offert leurs corps à la médecine pour obtenir les multithérapies qui existent aujourd'hui". Mon point n'était pas de mettre en doute la bonne santé de Joseph Macé-Scaron. Je n'ai jamais voulu ici atteindre à sa vie privée. En plus de 20 ans de militantisme, je n'ai jamais joué cette carte car, dans ce milieu militant auquel j'appartiens, le respect du secret médical est la règle cardinale. On peut être très agressif sur de nombreux aspects politiques, mais ce secret est toujours respecté.

Alors, si ces propos dans ce livre ont pu faire du mal à Joseph Macé-Scaron, je m'en excuse publiquement.  Si Joseph Macé-Scaron a pu croire que je voulais le déstabiliser sur cet aspect de notre confrontation politique, qu'il sache que je m'en excuse aussi car je ne voulais pas le blesser.

Je pense humblement que notre époque est assez marquée de drames et de catastrophes pour alimenter un tel quiproquo. Mon but était d'apporter des arguments politiques et culturels au livre de Joseph Macé-Scaron. Jamais j'ai envisagé de porter un coup bas de la sorte à un opposant politique que je n'ai d'ailleurs jamais rencontré et avec qui je n'ai pratiquement jamais entretenu de correspondance. Tout ceci est une triste histoire et si ces mots d'excuses peuvent éclaircir en quoi que ce soit l'incompréhension qui nous oppose, je serai heureux de les voir publiés selon les modalités choisies par Joseph Macé-Scaron lui-même.