mercredi 28 janvier 2015

Un beau weekend


Tout a commencé quand au bout de 14 heures il a compris qu'il pouvait farfouiller dans mon placard de CDs pour choisir les disques qu'il voulait écouter. C'est un moment qui s'est réalisé plusieurs fois dans ma maison à la campagne. Dans Cheikh je racontais les soirées pendant lesquelles Rob et Victor se décontractaient après une journée du dur travail dans la maison de Ray en alternant leur choix de chansons. On avait déjà mangé, ils avaient pris leurs douches, on était sur le divan à papoter ou à regarder le feu dans la cheminée avec un film à la télé sans le son.

Rob allait chercher un disque, puis Victor allait en chercher un et d'une manière très décontractée, l'un et l'autre lançaient un classique ou une chanson secondaire d'un album oublié. C'était du ping pong sans DJ. C'était soit de la soul anglaise comme The Revival de Martine Girault ou un vieux Dionne Warwick ou un disque plus cheesy mais très bon de Take That. À chaque fois, je ronronnais de plaisir : "You guys are the best selectaaaas" parce que je n'avais rien à faire et je pouvais redécouvrir un aspect de ma collection (que je n'écoute plus) à travers le regard de deux soul boys blancs londoniens, ce qui est déjà une catégorie musicale en soi. C'était un an après Let Me Love You de Mario et ce disque était souvent choisi par Rob ou Victor. Nous étions tous renversés par la pureté de la construction du morceau. Il n'y avait que Ray qui bougonnait en disant "So what's the deal with this kid?" et on lui expliquait en riant parce qu'il n'avait pas pigé.


Donc là il a commencé à sortir les CD de Nelly et des trucs beaucoup plus pointus, je crois qu'il voulait me tester. Et tout d'un coup, il est devenu gaga en réalisant qu'il y avait plein de CDs de R.Kelly et de Keith Sweat et en discutant je voyais que de kid connaissait le concept du Quiet Storm par cœur tout en regrettant que ce genre musical soit désormais dépassé. D'habitude c'est moi qui explique mon amour pour le Quiet Storm, d'où ça vient, les émissions de soirée sur WBLS et Kiss FM et les cassettes de NYC que j'ai faites au fil des ans. À un moment j'entends un cri de joie quand je le vois tomber sur l'album signé de Kevin Little parce que j'avais presque été le seul à le chroniquer à cette époque et que la maison de disques m'avait envoyé un des derniers albums signés. Il met Turn Me On et c'est là qu'il me dit "Mais Didier, je n'ai jamais rencontré de blanc qui a des disques comme ça!" et je lui réponds "Bah c'était mon métier de journaliste quand même et puis n'oublie pas que je me suis spécialisé dans la musique noire depuis l'âge de 22 ans". Il me fait marcher en me demandant si j'aime les Cure mais en fait non.


La veille il est arrivé à midi et à 14h30 on avait déjà baisé, super bien, sur le divan du salon. Le kid est attiré par moi, même dans mes aspects les plus complexes. La maigreur de mes jambes toujours lipodystrophiées ne le dérange pas, il adore juste le daddy barbu aux yeux bleus que je suis, avec mes tatouages et ma pipe. C'est un énorme ajustement quand on rencontre quelqu'un pour la première fois qui n'est pas effrayé par ce qui repousse les autres et pour qui, au contraire, c'est l'ensemble de mon corps qui l'excite. Je ne suis plus habitué à ce niveau d'intérêt, mes anciens boyfriends n'ayant pas vraiment montré une grande curiosité de ce côté. Ça m'excite et ça me bloque en même temps. Je sais que ce genre de scrupule finit par s'évaporer avec la répétition du sexe mais on n’en est pas encore là. C'est d'ailleurs mon problème : la répétition a disparu.


Trois heures plus tard, alors qu'il fait encore jour, le feu brule dans la cheminée, tout est cosy et il dit "Maintenant ça serait bien de me fister". Il sort le matos et j'attends de faire ce qu'il me dit de faire. Je m'y prends bien et assez vite mon bras glisse au fond de lui et je ressens pour la première fois cette chaleur qui irradie mon poignet, mon bras. On s'arrête un peu pour respirer. Ensuite trois autres tentatives mais je sens que je perds mon assurance et donc je m'y prends mal. Il me dit que lui, la première fois, n'avait pas fait aussi bien anyway. Je suis content de l'avoir fait, encore une fois il me sort "Je suis étonné que tu n'aies jamais fait ça à ton âge, enfin tous les mecs que je connais l'ont déjà fait". Je lui réponds que ça se faisait moins à mon époque, qu'il n'y avait pas tous les gels et jouets d'aujourd'hui et puis, surtout, je n'ai jamais rencontré de mec à qui j'avais envie de le faire. Ça me dégoûtait en fait.


La soirée avance et il dit "ça serait bien qu'on écoute de la musique qu'on aime tous les deux". C'est limite shaddy mais je ne le prends pas comme ça. Je comprends que ce kid a besoin d'un daddy mais aussi d'un bro. Parfois il parle de disques ou de la carrière de Madonna comme s'il était Christian Bale dans American Psycho dans un registre moins psycho killer quand même lol. Il raconte ça nonchalamment, en ouvrant des boitiers de CD pour vérifier les titres. This kid...


Parfois il vient s'assoir à coté de moi sur le divan et il se prend la tête dans les mains et murmure "C'est la première fois que je rencontre quelqu'un qui comprend vraiment ce que j'aime dans la musique, à part ma famille". Il s'allonge dans mes bras, je le tiens en silence pour essayer d'ARRRETER de parler bordel pendant que je regarde la tempête qui frappe sur les portes et les fenêtres du salon, it's warm inside, on a toujours pas faim et on est en train de décider que non, en fait, on n'a pas besoin de foie gras et d'escargots et que la vodka suffira.


Il est 4 heures du matin. Chez lui, il est habitué à écouter la musique dans son casque ou à petit volume pour ne pas déranger les voisins et il s'inquiète régulièrement de la puissance de mon ampli qui, enfin, pousse ses enceintes dans une efficacité non retenue. Je le fais crier quand je balance So Sick de Ne-Yo, il connait les paroles par cœur qu'il chante doucement, presque pour lui, comme faisait Victor dans Cheikh. Chaque disque nous rapproche, comme si on était sur un dancefloor. Ensuite, il me dit qu'on devrait aller dans ma chambre et se mettre dans le lit pour écouter les disques de son iPod sur les enceintes de l'ordi. Il fait une play-list rapide pendant que je me mets au lit, lights dim down, et il me fait découvrir des artistes que je ne connais pas, c'est bien de bout en bout.
Et tout d'un coup, BAM, il envoie les 14 minutes du Shining Star de Get Far, le Pornocult Vocal Ouverture Mix (forcément pas sur Youtube) et ça fait dix fois dans la soirée qu'on a parlé de cheesyness dans la musique au point où il a sorti toute sa théorie sur le I Believe de Cher qui, quoi qu'on dise, est presque le premier morceau avec de l'autotune. Bien sûr, j'étais tombé sur le CD single, je lui ai mis, ça l'a rendu barge. Mais le disque de ce weekend, c'est quand je lui fais découvrir Paper Doll de PM Dawn, il demande à l'écouter deux fois à la suite et ensuite tous les remixes du CD single. Je savais que le côté flower power de ce disque allait lui entrer dans tous les pores de sa peau.


Il est 6 heures et la lueur du matin commence à apparaître à travers le fond de la campagne et à un moment il dit "ça serait bien de me mettre le butt-plug là" et il commence même à se préparer, je trouve ça sexy mais la musique est plus forte et un autre morceau de sa playlist le dirige dans mes bras, le morceau suivant est Phill Collins et on se moque gentiment des gens qui n'aiment pas Phil Collins, les cons. Lentement je sens ses yeux qui se ferment et que je prenais pour une écoute attentive se prolonge vers un sommeil léger. Je suis toujours high mais j'ai pris mes pilules pour dormir et je sais que ça arrivera plus tard. Je me lève doucement pour baisser le son de l'ordi pour qu'il s'endorme plus paisiblement. Moi, je reste les yeux rivés sur les captures d'écran de l'ordi où défilent mes acteurs pornos préférés pendant que s'écoule sa sélection de disques préférés.


Ce kid est impressionnant mais je sais qu'il y en a des dizaines comme lui, ma malédiction est de les effrayer alors qu'ils sont partout. Il est 7 heures, le jour se lève, je n'ai pas passé de weekend comme ça depuis... oh trop longtemps, je le regarde endormi dans mes bras et je cale ma respiration sur la sienne, je respire le parfum de sa sueur, j'attends ce moment où le sommeil viendra après une heure de parfaite synchronisation avec ses souffles, son sommeil profond. C'est un triste moment quand je me lève pour éteindre l'ordi et laisser place au silence. Je le retrouve dans le lit, heureux, contre moi, mes mains sous son T-shirt, mon corps contre le sien en spooning de la mort.


Je sais que c'est une histoire d'amour impossible, encore une, parce qu'il est amoureux d'un autre et c'est OK, ça fait partie du deal depuis le début. Entre les moments de respiration, je rêve de ceci ou cela, je fais le point sur les conneries que j'aurais pu dire pendant le weekend ou le fait de trop parler, je visualise cette collection de disques sur le sol du salon que je ne partage avec personne parce que, précisément, je n'ai personne avec qui la partager, c'est mort quand vous n'avez personne avec qui écouter tous ces moments uniques de la musique des 40 dernières années. Tout est délaissé parce que l'amour me fuit comme la peste qui dévore le choléra (oui, je sais que c'est pas ça l'expression).

mardi 27 janvier 2015

9ème livre


Parfois, on n'a pas envie de parler. Les gens ont envie d'oublier. Vous regardez d'un œil extérieur ce qui se passe sur FB et vous comptez machinalement le nombre de commentaires sur les pages des autres. Sur Twitter, beaucoup plus intéressant si on s'intéresse encore à la politique ou aux news, le moteur principal est la colère, mais une colère souvent vouée à l'échec, une impuissance devant les injustices de notre époque.

Ma petite théorie sur notre époque, c'est que la crise est là non seulement pour nous fragiliser mais surtout pour nous faire abdiquer. Avec la pauvreté qui grandit, c'est la purge intellectuelle et politique. Chaque mot devient un risque, il est fortement déconseillé de se faire remarquer - ce qui est très paradoxal à une époque moderne où, précisément, l'auto proclamation est la nourriture du selfie et de la célébrité. Aujourd'hui, pas une tête ne doit dépasser ou elle tombe, ce qui a un impact profond dans la culture, surtout dans un moment d'uniformité nationale.

La crise fonctionne comme une épuration, ceux qui sont bien placés survivent. Les autres n'ont plus envie d'être témoins des choses affreuses qui se produisent, on n'a plus envie de rire ou même de se moquer. L'avenir ne ressemble à rien de bon, il nous rappelle des décennies perdues à espérer quelque chose qui n'arrivera plus. Comme, en premier, moins de racisme. La récession est républicaine mais on la défend, on aime sa police. Objectivement, tout est plus grave. Ce qui se dit à la télé, dans les médias est si pervers que n'importe qui peut le voir désormais. C'est limpide.

Plusieurs mois sans rien dire en attendant que mon neuvième livre sorte parce que je tenais à ce que cela soit fait pour passer à autre chose. Et si ce premier livre édité chez BoD a pris beaucoup de retard, ce n'est pas grave. Des fois, ça ne sert à rien de précipiter les choses, surtout quand on se doute bien que le livre restera mineur. J'ai passé l'année 2014 à me consacrer à une relation amoureuse, en y donnant énormément de temps, d'espoir et d'attention. J'ai moins écrit parce que j'ai beaucoup aimé. J'espérais sortir enfin de la solitude. Mais ça n'a pas marché.

Comme je l'explique dans l'introduction de mon premier iBook, ceci est mon dernier livre sur le sida. J'ai presque tout dit à part quelques idées et expériences récentes dont je parlerai plus tard ici. J'ai passé presque vingt années à écrire ces 120 chroniques qui sont le fil invisible de mes livres. Si je les publie aujourd'hui à compte d'auteur, c'est parce que je m'en débarrasse. Ce sont mes mots mais ils sont tellement anciens que je les lis avec beaucoup de distance. Je les mets à disposition pour montrer les principes qui ont été ceux de beaucoup de personnes pendant les années tristes du sida. Mais deux décennies plus tard, nous avons changé, la sexualité et les traitements ont changé, le monde n'est plus du tout le même. Ca, en revanche, c'est bien.

Ce qui m'a intéressé dans ce projet, c'est de le faire comme si le livre était secondaire car c'est sa version Kindle que je mets en avant. Comme toujours chez moi, dans mes boîtes de disques ou mon site, c'est du home made. Le look nunuche du livre est assumé, j'aime les fleurs de mon jardin et Fred Javelaud a toujours su les capter au meilleur moment. L'impression de BoD s'avère décevante mais ce livre, posé sur la table, est un joli petit objet. Mais j'insiste, c'est la version iBook qu'il faut acheter parce qu'elle est supérieure. C'est fait exprès.

Tout d'abord, j'ai choisi de baisser son prix à son maximum, à 4,99€, c'est le prix d'un magazine donc on peut le voir comme un achat impulsif à moindre coût. Ensuite la version Kindle offre forcement plus d'éclat et la profondeur des photographies est préservée. Enfin, cette version compte des liens hypertexte qui dirigent vers des archives d'articles, des morceaux de musique que j'écoutais au moment où j'écrivais ces chroniques, année par année. Les textes des chroniques sont laissés brut, sans commentaires ni mise en contexte. J'aurais pu truffer ces textes de commentaires, je ne l'ai pas fait, je préfère toujours l'option simple à l'option érudite. Je vous encourage donc fortement à acheter la version à 4,99€ plutôt que la version à 19€ que je trouve de moins bonne qualité. Et puis, qui a vingt euros pour un livre de nos jours, je me demande...

Quand je dis que c'est mon dernier livre sur le sida, j'en suis convaincu. Et puis je suis entouré d'amis qui me conseillent depuis pas mal de temps déjà d'en sortir. Le sujet a disparu de la sphère culturelle, je dois être un des derniers à publier des news VIH sur Twitter alors que même les associations oublient de le faire. C'est mon dernier livre parce qu'on est passé à une autre époque. Pour ceux qui ont envie de comprendre (ou de se souvenir) de tous les sentiments que nous avons ressenti pendant ces deux décennies de survie communautaire, c'est un document source qui reflète l'expérience que la majorité de personnes séropositives ont traversée, à un moment de leurs vies. 

Ces sentiments ont valeur d'archive dans le sens où ces chroniques décrivent toutes les étapes séquentielles depuis les premières bithérapies peu efficaces contre le sida jusqu'au supermarché qu'est devenu le marché VIH d'aujourd'hui. L'itinéraire de ce livre est donc transparent : un long tunnel qui débouche sur une renaissance abîmée, déçue, solitaire.

Ces Chroniques du Journal du Sida sont mon premier livre sans éditeur, sans maquettiste, sans promo. Il est parfaitement adapté à la lecture sur iPad. Vous pouvez en changer la typo, lire les chroniques dans le désordre, commencer par la musique par exemple. Vous pouvez en tirer des extraits, les publier sur FB ou ailleurs. Si vous avez une carte de presse ou si vous êtes journaliste, vous pouvez en commander un exemplaire chez BoD. Si vous êtes contre Amazon, vous pourrez le commander chez d'autres libraires ici ou encore ici.


jeudi 17 juillet 2014

Le chiffre 23 chez Tumblr


Chez Tumblr, il y a un numéro magique qui revient régulièrement quand vous tombez sur une photo ou une image particulièrement belle. Vous sursautez un peu, le grand écran de votre ordi (sorry MacBook guys) éclaire le visage dingue d'un homme comme vous n'avez jamais vu. Ou bien c'est un vieux tableau classique ou une sculpture ou un GIF de la mort. Et comme un robot, vous appuyez déjà sur le bouton Like mais, à la même seconde, vous regardez le nombre de personnes qui ont posté ce truc.

23. Ou son chiffre gémeaux, 29. Il y a 23 personnes au monde qui ont aimé ce post, après tout ce sont vos précurseurs, vos soul mates probablement puisqu'ils sont si rares quand on compare certains posts de Tumblr qui font 10.000 likes ou davantage. La proximité est réelle. Vous connaissez souvent les tumblr de ces 23 personnes et si vous n'avez vraiment rien d'autre à faire, vous pouvez carrément leur demander, directement, ce qu'ils ont aimé dans cette image. Ce serait une bonne idée de chronique mais j'ai des idées comme ça tous les jours, comme tout le monde.

Le chiffre 23 est joli, comme le chiffre 29. Je n'y connais rien en numérologie et franchement je n'ai pas envie de nourrir ce texte avec une pseudo recherche cabalistique sur Google.

Bon allez, si vous insistez, on y va, mais en général, c'est toujours du bullshit sentimental. On nous dit que c'est un chiffre qui déborde d'énergie (23 mai, c'est la Saint Didier, un nom tellement boring et beauf qu'on en fait des films pour se moquer, avec raison), c'est le numéro des anges, des archanges (très Dogma) et des Illuminati, dans la bible c'est la marque de la prospérité physique (I wish!), financière (pas chez moi, ever!) ou spirituelle (ok, c'est ce qu'on dit quand on n'a ni le look ET l'argent) et puis c'est aussi le numéro du psaume le plus connu (Le Seigneur est mon berger, c'est pourquoi j'ai craqué pour Brokeback Mountain). Jules César a été poignardé 23 fois, il faut 23 secondes pour que le sang circule dans l'organisme, les spermatozoïdes et les ovules comportent chacun 23 chromosomes.  Michael Jordan portait le chiffre 23 sur son maillot et David Beckam a fait pareil au Real Madrid. Il y a même un film qui a été fait sur ce chiffre et Jim Carrey a joué dans un autre, ce qui dit tout, vraiment. Dr Pepper (que j'adore!) cumule 23 saveurs et il y a plein d'autres superstitions associées à ce nombre, ici aussi. J'avoue que je n'avais pas du tout cherché sur Internet tous ces datas avant de me lancer dans ce post.

Mais surtout 2+ 3 = 5 donc ça a forcément de la valeur. 23 est un chiffre agréable à écrire, ça pourrait être le nom d'un parfum ou d'un club techno démodé.


Mais son côté magique vient de sa récurrence. On appelle ça l'énigme 23. J'avais oublié que William Burroughs a lui-même été surpris par les récurrences spooky du chiffre et il a fini par les noter. C'est pareil sur Tumblr. Bien sûr, je ne sélectionne pas des images selon ce critère, je peux poster un truc qui a été aimé par beaucoup de monde exactement comme je peux apprécier un truc qui vient d'une poignée de personnes. Je suis tout aussi sensible aux très belles images ayant un score de likes plus réduits comme 17. Et puis il est toujours touchant d'assister à la naissance d'une belle image quand un Tumblr que vous suivez vient d'afficher une image vierge, celle qui vient juste de sortir, qui est encore vierge du moindre repost. Pour Tumblr, le N°1 est celui de l'inédit, c'est ce qui se passe par exemple quand vous faites une capture d'écran d'un film ou que vous publiez une photo que vous venez de prendre. Vous savez très bien que ce post ne fera pas 10.000 hits, ce n'est vraiment pas le but, mais qui sait, elle reviendra vers vous dans quelques mois après avoir effectué la tournée des 6 degrees of separation.

Conceptuellement, on pourrait faire un Tumblr avec uniquement des documents qui ont 23 likes et on lui donnerait le nom 23, pourquoi aller chercher plus loin? Le numéro 23 n'est pas celui d'une snoberie mal placée. On ne l'aime pas uniquement parce qu'il rassemble 23 personnes triées sur le volet (comme on dit) mais parce qu'il est le chiffre de l'underground sur Tumblr, un média social qui change les gens d'une manière aussi profonde que Facebook ou Twitter. On ne parlera jamais de cette image, même sur Vice ou WIRED. Ce n'est pas un lolcat ou un morceau de Disclosure. C'est un secret partagé.

Le chiffe 23 vibre, c'est tout. "When you start looking for something you tend to find it". C'est le même phénomène qui survient quand vous regardez une horloge digitale chez vous et que vous tombez sur 11h11 ou 22h22. On sait que ça veut rien dire, bien qu'il doit y avoir un terme de geek pour décrire ce moment, mais vous n'allez pas en faire un tweet. Ce numéro 23 attire votre regard comme une apparition du surnaturel mais c'est trop zarbi pour l'exprimer, bien que c'est ce que je suis en train de faire en ce moment même.


lundi 9 juin 2014

Club happy


Bon ça fait six mois que j'ai rien publié sur ce blog parce que j'attendais de raconter ce qui s'est passé depuis dans ma love life mais ça attendra et puis les textes sont déjà prêts et écrits. Surtout, comme il y a quelqu'un dans ma vie désormais, je peux enfin sortir dans les clubs. Vous comprenez, quand je suis seul, triste et pas amoureux, c'est impossible pour moi d'affronter la musique, même quand elle est bien. C'est comme ça, j'ai plus la force, il faut vraiment que je sache que quelqu'un compte pour moi, même s'il n'est pas à côté sur le dance floor ou qu'il est à 500 kilomètres, il faut que je puisse penser à lui quand je danse pour aimer les autres dans le club. Autrement je suis juste une pauvresse seule et je peux pas sortir, c'est pour ça que j'ai raté toutes ces fêtes @ Concrete et Wanderlust.

Tout ceci pour dire que le Weather Festival au Bourget, c'était la preuve que lorsqu'on aime quelqu'un, ça vous fait danser jusqu'à 8h du matin. Je n'ai même pas envie de faire un topo sur la musique, je l'ai trouvée bien dans toutes les salles. La grande scène Automne, je m'en fous si le son était trop bougli bougla, c'était un putain de hangar XXXXXXL avec des lumières et un stage à la Tron et les kids étaient heureux, ça tapait fort. La scène Hiver, j'ai adoré les lumières et ses 10 écrans verticaux et on y était déjà  quand Manu Le Malin est passé. La scène Eté avec ses plantes ressemblaient à une vieille compile de F.Com c'était drôle. 

Mais on a passé tout notre temps devant la scène Printemps, Ricardo Villalobos a tenu compagnie au soleil qui se couchait et après Sonja Moonear vraiment sympa, ça se voyait, on était collés par le son crispy de cette scène, loud and clear, avec des gens adorables et surtout ces putains de lumières qui ont été de plus en plus belles toute la nuit, au point où on n'a pas arrêté de regarder la scène, ce qui n'est vraiment pas mon genre. Je veux dire, les gens qui ont fait ces lumières au Weather Festival ont respecté une charte graphique qui était déclinée de salle en salle, avec un VDjing de première classe, le genre de truc qui vous recouvre de belles couleurs et qui propulse la musique comme un MC old school pouvait le faire. Après, Cabanne, Onur Ozer, Seth Troxler étaient juste parfaits dans le groove et c'était vraiment honteux de partir au début de Derrick May qu'on entendait de loin en faisant la queue pour la navette du retour mais je me suis cassé la jambe il y a 2 ans et là je sentais qu'elle avait vraiment morflé et qu'il fallait rentrer. D'ailleurs aujourd'hui, je suis incapable de marcher lol, c'est pour ça que je vous écris.

Je veux insister surtout sur le fait que l'organisation était parfaite et ça, il faut que je fasse un statement après mes articles qui râlaient sur la scène techno. La première soirée à l'Institut du Monde Arabe, c'était un peu n'importe quoi au niveau musical, il y avait des moments interminables entre les artistes sur scène pendant lesquels on nous passait un vieux CD de vieux funk même pas sexy à la Keziah Jones, comme si vous étiez à Solidays, les kids voulaient que ça cartonne et ça n'a pas cartonné, l'IAM n'était même pas illuminé de l'intérieur (Jack Lang fait des économies d'éclairage, , c'est la France, how cheap is that), mais l'organisation était déjà parfaite : pas d'attente pour entrer, pour les VIP, pour les bars, pour le vestiaire, juste bien.

Mais au Bourget, c'était le textbook total pour méga rave. Franchement, je n'ai jamais vu ça en France ever. Je ne prétends pas avoir vu toutes les raves depuis 20 ans mais je n'ai jamais vu une rave française organisée comme une rave anglaise. Je veux dire, des navettes pour aller au Parc des expos du Bourget, une entrée facile pour tous, de chiottes si nombreuses qu'on n'attendait jamais, des bars partout avec du personnel qui reste adorable jusqu'au matin, des robinets d'eau froide gratuite, des lockers pour ranger ses affaires, des bénévoles partout, un service de sécurité qui fait pas chier, cette rave à tellement bien été planifiée que j'ai pas vu de kids par terre, pas d'OD, et en tout cas la preuve que lorsque c'est bien fait, il n'y a pas d'antagonisme et de frustration donc du coup les gens ne font pas de bad trips.

C'est formidable d'aller danser quelque part en sachant que le fait d'aller aux toilettes ne va pas être une galère qui vous prend 20 minutes d'un temps précieux qui pourrait être consacré à danser ou à rien faire d'ailleurs, que si vous voulez une bière ou un Red Bull ça va pas vous foutre la haine, que vous n'avez pas besoin de bousculer quelqu'un pour aller de A à B et C ou même Z, et que toute votre nuit est consacrée à la musique et rien que la musique. Tout ce qui parasite le clubbing d'habitude est juste épuré pour que le fait même de traverser cet immense Parc des expos se fasse d'une manière adorable, sous le vent doux, avec vos copains, sans se perdre, sans le moindre petit feeling d'inquiétude. You know you're safe, in good hands.

A minuit trente, on pouvait commencer à voir que les kids étaient bourrés et commençaient à mal se tenir. Au lieu de faire le détour de la foule, ils traversaient le dancefloor en diagonale (le pire crime du savoir faire déficient), emmerdant ceux qui dansaient déjà, les filles piaillaient au lieu d'écouter le DJ, des trucs pas graves mais qui montrent un désintérêt pour ceux qui sont là, heureux, et qu'il ne faut pas bousculer. C'est pour ça que je me mets toujours derrière, surtout quand le son est si bon qu'il est presque meilleur à 200 mètres de la scène. Et puis là, en plus, on voyait les fusées Arianne sur le tarmac d'à coté, les avions de US Air Force et même 3 hélicos qui sont passés dessus à 6 heures du matin, magic World War Z.

Mais très vite, avant 5 heures du matin et le début de l'aurore, tout était redevenu love. Le pic d'alcool et de drogue était passé, les kids étaient plus mellow, et dès le début du matin, la politesse est revenue en masse. Dehors, on voyait que tous ces clubbers avaient déjà une longue expérience, c'est comme si on pouvait deviner l'affichage de tous les clubs où ils étaient allés à travers le monde, après tout c'était le weekend de la Pentecôte et il y avait leur aura de teuffeurs au-dessus de leur têtes, comme des flammes, filles et garçons. Il y avait tellement de beaux mecs et de jolies filles, it was eye candy. I mean, je n'ai pas vu autant de jolis barbus quoi. Si on allait se promener dans d'autres salles, on sentait l'énergie et la foule en train de clamer, il y avait un bourdonnement de cris heureux, les lumières étaient belles partout et même dans ce petit club alternatif du fond de la rave, avec une tribu de 100 personnes dansant devant un petit camion, c'était love et rigolades, une sorte d'antidote de rave en minuscule, very sweet. Je suis sûr qu'il y a des couples qui se sont formés là. Dans 6 mois, ça fera des mariages et dans un an il y aura des bébés. Nés de la House.

Fred, Rodolphe et moi, on est arrivés ensemble, on est restés ensemble toute la nuit. Une rave sans nos mecs, juste entre amis, comme on devait le faire depuis longtemps. On n'avait plus de batteries sur nos téléphones, pas de temps perdu à faire des selfies ou des textos ou des images de club, juste trois mecs qui se suivent et qui s'autorégulent leurs prises de bonbons et d'alcool. C'est une chose adorable de passer toute une nuit entre dudes gays, de reprendre le contact tout en dansant, de se trouver entouré de tous ces gens qui ont une expérience différente de la nôtre et qui se mélangent si bien. C'est complètement thérapeutique et les gens qui organisent ça doivent savoir qu'ils font réellement du bien à des dizaines de milliers de personnes qui partagent le plaisir d'une rave telle qu'elle doit être, du début de l'accueil jusqu'au départ. Pas un seul barman désagréable, pas une seule personne du staff qui fait la gueule, les gens ont tellement bien été briefés que c'est toute la chaîne de la musique qui est préservée, encouragée, mise en valeur.

Allez au Weather Festival et oubliez votre psy, pour toujours, I hope.


vendredi 29 novembre 2013

Club lonely

Cela fait six mois que j'aide un mec qui m'a contacté sur FB. Disons qu'il n'allait pas bien et ce qui a commencé comme un simple échange de soutien a débouché sur un engagement de ma part parce que je ne pouvais pas laisser cet homme dans la merde, parce que surtout je le trouvais correct et aussi pas mal physiquement, ce qui ne fait jamais de mal. Un ami m'a sorti l'autre jour que j'étais l'exemple typique de l'agony aunt, la personne qui répond au courrier des gens désespérés, la tante que l'on appelle quand ça ne va pas, le vieux gay qui a du temps en trop, la tata homo qui a toujours des bons conseils. Je ne connaissais même pas cette expression, agony aunt.

Ce n'est pas que le drama soit pour moi un élément du sex appeal. Ca ne m'excite pas, je préfère de loin les gens équilibrés mais il se trouve que mes derniers boyfriends ont été des jouets cassés et je suppose que ça a marché avec eux parce que je savais comment les aider. Quand je quitte quelqu'un, ou qu'il me quitte, il est toujours en meilleur était que lorsque je l'ai rencontré. Vraiment, après ils sont plus stables, plus mûrs, surtout quand je leur permets d'évacuer certaines peurs irrationnelles sur le VIH ou l'identité gay. Je suis un giver.
Avec cet homme, au bout de plusieurs mois, on a passé deux nuits ensemble et puis après, comme je l'avais prévu avant même qu'on se rencontre, c'est passé au niveau "ça me fait bizarre de coucher avec toi, tu es mon ami" tralala, c'est tellement prévisible qu'il vaut mieux en rire même si on n'y arrive pas. Mais je reste correct et ce n'est pas parce qu'un mec ne veut plus m'offrir une tendresse affective que je vais le jeter et me comporter comme un porc.
Il y a quelques semaines, un kid joli de partout est venu passer 24 heures chez moi et là, ça a été parfait, du début à la fin.  Mais comme il est marié avec un mec de mon âge, là aussi je me tiens bien et il est hors de question que j'interfère dans une histoire d'amour que je rêverais d'avoir avec un jeune qui aime les mecs âgés. Je sais que ça existe, il y en a, pas beaucoup, mais en général ils sont tous pris. Cela m'a fait du bien de passer une journée et une nuit avec quelqu'un qui était vraiment attiré par moi, qui faisait les choses bien, généreusement, qui était un giver lui aussi. Sans plus d'attachement.

Dans le débat actuel sur la prostitution, il y a peu d'articles qui parlent de ce qu'on vit nous, les gays âgés. Une bonne partie des homos de mon âge disent qu'on a plus que les escorts à notre disposition. Car même s'ils sont séronégatifs et plus sexys que moi, passé 50 ans, ces amis sont invisibles eux aussi. Nous sommes toujours les mecs les plus vieux dans un club de house. On ne vous remarque plus, même si on a fait des choses assez extraordinaires dans la vie. Et quand on est seul, il faut payer pour obtenir un peu de contact physique. Le fait d'avoir quelqu'un dans son lit, le fait de caresser et d'être caressé.
J'ai toujours pensé que c'était pathétique d'en arriver là. J'ai toujours cru qu'il y avait quelqu'un, pas trop loin, qui pourrait correspondre à mes critères et pour qui je serais désirable. J'ai payé un escort une seule fois à New York et je n'ai même pas pris mon pied, ce qui est presque normal, c'était la première fois. Mais là, je me dis qu'il va falloir y aller parce que la solitude devient insupportable. Récemment, j'ai mis de côté tous mes principes en me mettant sur plusieurs sites de drague, une sorte d'abdication en soi, et ça ne donne rien. Je suis partout sur Internet, il suffit d'un clic pour me contacter. Et quand je contacte les mecs, les trois quart du temps, ça ne donne rien, ce qui est normal aussi. C'est comme ça pour beaucoup de gens.
Il y a plein d'articles qui montent le lien entre la crise économique et l'augmentation des escorts. Malgré tout, la prostitution masculine d'aujourd'hui est moins glauque que celle d'il y a dix ans. Tout le monde s'y met pour boucler son mois, les filles, les bis, les jeunes. C'est aussi le phénomène hookup culture qui déborde. Mon problème n'est pas de payer, j'ai de quoi vivre pour les deux années qui viennent et je sais faire ça sans que ça soit grossier. Même dans la prostitution, je suis obligé de me comporter comme un mec bien. Mieux : je n'arrête pas de me dire que si j'avais 22 ans aujourd'hui, sans fric, sans éducation, je me caserais chez un mec de mon genre pour passer la crise économique pendant un an ou deux, au chaud, à la campagne, avec un mec pas con qui a une bonne collection de disques, qui a des histoires à raconter, qui ne serait pas jaloux si le mec allait à droite à gauche. Si j'avais 22 ans aujourd'hui, je le ferais parce que j'étais comme ça à 19 ans en arrivant à Paris. On était prêt à coucher avec un mec uniquement pour qu'il nous paye l'entrée au Palace, c'est pour dire. On trouvait ça drôle. On était des pédés punk. Coucher avec un mec plus âgé, c'était comme un stage accéléré.


Demain, ça fera exactement un an que ma dernière histoire d'amour s'est terminée. Lundi, je vais dans une clinique pour une coronarographie et sûrement une angioplastie qui va me déboucher une artère ou deux afin que je retrouve mon énergie. Je l'ai déjà fait, après mon licenciement de Têtu. Ca arrive souvent quand on a des coups durs, quand on se sent trahi. Je n'ai pas le cœur fragile, après tout je suis tout le temps dehors à jardiner. Mais le cœur souffre de la solitude, du lit désespérément vide pendant 365 jours (moins 3), de l'impossibilité de donner l'affection qu'on a à donner pendant ces temps durs  - et de l'affection que l'on devrait recevoir si ce monde n'était pas aussi autocentré. Je suis une agony aunt et ce n'est pas la manière la plus sexy de se décrire mais ce n'est pas parce que je suis seul que je vais commencer à me comporter d'une manière perverse. Je n'ai pas envie de me venger sur les autres de cette solitude qui me ronge tous les jours. Mais mon cœur ne supportera pas ça indéfiniment. Il est gentil, mon cœur mais il déteste constater qu'il se fait toujours avoir, précisément parce qu'il est tendre. Trop tendre? A mon âge, le cœur n'est jamais trop tendre. C'est même une réussite de le garder dans cet état quand on passe la limite de péremption. 55 ans, quand on est gay et séropo, c'est déjà une réussite.

mardi 3 septembre 2013

La mèche de cheveux



Quand je montre Vikings aux amis de passage, je tombe toujours sur l'épisode 6 de la première saison où un personnage (méchant) qui a perdu ses deux fils se voit offrir par sa femme deux mèches de cheveux des disparus. L'apparition de ces mèches et l'émotion qu'elle suscite fait renaître des tas de souvenirs oubliés sur cette pratique sentimentale si rare aujourd'hui. Quand j'étais jeune, offrir une mèche de cheveux était déjà en passe de devenir ringard, comme une marque d'affection trop poussée, trop romantique, trop éternelle. Cela faisait penser à une courtoisie moyenâgeuse car cette mèche était presque magique, impossible à jeter, c'était un cadeau vivant, un extrait du corps humain qu'il fallait déposer dans une boite sur un bureau ou dans le tiroir de la table de nuit. Certains les portaient dans une poche de veston ou dans un porte feuille.

La mèche de cheveux offerte a disparu pour de nombreuses raisons mais le romantisme moderne pourrait très bien la réhabiliter. D'abord, il faut bien admettre que les hommes ont désormais les cheveux si courts qu'il serait bien difficile de prélever une mèche quelque part. Mon ami Robert a été le premier à dire qu'il en avait marre de ces gays qui se rasent les cheveux et, à 50 ans, on rêve de ces mecs qui se laissent pousser naturellement les cheveux, pouvoir sentir cette force, jouer avec la chevelure avec les mains, la voir mouillée après la douche ou la mer. Quand on regarde Vikings, il y a ces géants avec des boucles qui leur tombent sur les épaules et c'est si volubile qu'il n'y a aucun problème pour en prélever une boucle sans que la coiffure subisse un gros trou sur le crane. On offre une mèche de cheveux parce qu'on sait qu'elle va repousser ou que l'on en a tellement qu'on peut se permettre d'en sacrifier une. Et puis, ça ne se fait pas ça tous les jours.

Chez les femmes, c'est différent. Elles ont des cheveux si parfaits de nos jours qu'il est risqué de casser l'uniformité de la coupe en prenant une paire de ciseaux sans faire une attaque de panique qui va prendre des proportions à l'échelle de tout un quartier. L'Oréal est passé par là, on ne rigole plus avec sa coiffure et pour une fille c'est un des principaux aspects du sex appeal, ce qui se voit tout de suite. Même dans les petites villes de campagne, on voit ces adolescentes avec des coupes parfaites, des cheveux lisses, à la rigueur faut pas les toucher hein. Et puis les filles redoutent probablement de faire un tel cadeau à leur amoureux: offrir une mèche de cheveux à un homme, c'est plus chargé que lui faire une pipe dans la voiture. La pipe, le mec sera toujours content. La mèche de cheveux, il pourrait n'y rien comprendre.


La mèche de cheveux est donc un de ces mythes romantiques disparus depuis plusieurs décennies qui a pourtant une grande valeur graphique. La mode devrait s'en emparer, Tumblr aussi, idem pour le tatouage car une mèche de cheveux, retenue par un ruban ou un simple élastique, c'est un joli dessin, une jolie photo. C'est une preuve d'amour quasi éternel que tout le monde reconnaît, même si on n'en a jamais vu pour de vrai. C'est un objet que l'on caresse entre ses doigts quand on se rappelle un amour passé, c'est aussi puissant qu'un parfum, d'ailleurs il faudrait faire un flacon avec une mèche de cheveux attachée au capuchon, ça marcherait. Moi je dis ça, je dis rien, idée gratuite de marketing N°5834.

Maintenant que les hommes laissent pousser leur barbe et que dans Vikings et The Hobbit, ça prend des proportions inouïes avec carrément des tresses et des bijoux, la mèche de cheveux va peut-être devenir une mèche de barbe, blonde, douce, régulière, un souvenir de virilité associé à un geste d'offrande. Et puis comme on voit de plus en plus de gays avec des dreads, ça pourrait avoir du succès aussi. Une mèche de cheveux, c'est pour la vie. Une séparation arrivera forcément, les disputes aussi, la solitude ensuite, mais cette mèche est impossible à jeter, c'est presque un sacrilège et je ne veux même pas envisager l'utilisation dans la malédiction vaudou, LOL. C'est un cadeau de pureté, quelque chose qui capture l'ADN de la personne aimée et quand tout est détruit, il reste cette mèche de cheveux qui rappelle l'amour à son sommet, quand on croit vraiment que c'est pour la vie.

dimanche 25 août 2013

Le bel été


Deux mois de soleil insistant. Et malgré la tristesse du monde, la solitude, la dureté du semestre précédent, l'inquiétude face au futur, l'annonce d'une année à venir politiquement désastreuse, le bel été a fait son travail: il fait beau, les gens respirent, d'une manière répétitive, exactement comme l'hiver et le printemps avaient apporté la pluie et le spleen d'une manière répétitive. En Normandie, ces deux mois ont été les plus beaux depuis longtemps. Sur la colline, le vent et le soleil ont fini par nettoyer les mauvais souvenirs. Enfin la chaleur qui donne envie de nettoyer et lessiver la maison du sol au plafond, brosser la poussière des murs de pierre, bouger les meubles pour découvrir un ou deux étuis de capote oubliés et poussiéreux datant de l'été dernier, derniers vestiges de sexe, retourner les matelas, laver vitres et fenêtres, ranger les papiers, faire le tri de tout, remplacer la fatigue par l'odeur du propre, mettre toutes les couvertures, les tapis et les oreillers en plein soleil, vivre de l'aération.

A force de laver les draps qui sèchent sur la pelouse grillée, le soleil et la chaleur pénètrent dans chaque fibre de tissu, délavant davantage les couleurs et cette douceur se dissipe dans le lit le soir quand on est seul. La maison respire, elle emmagasine cette chaleur qui lui fera défaut plus tard, le toit brûle, les papillons réapparaissent, les libellules sont partout cette année, grosses, multicolores, chassant les insectes dans les graminées. L'été fait taire les oiseaux, c'est le silence complet de la campagne, seuls les pigeons ramiers, les tourterelles, les buses et les corbeaux dans le ciel. La terre s'assèche en profondeur. Les prunes sont plus grosses, plus juteuses, plus sucrées. Désherber les coins perdus du jardin est facile. Les mauvaises herbes sont déjà grillées, il suffit de tirer dessus et faire de grands feux avec toutes les branches élaguées des haies. L'odeur des flammes et de la fumée s'attarde dans le jardin, riche d'huile de branches de laurier, de sauges, de mélisse. Cette fumée s'accroche aux haies de pruneliers, effrayant davantage les mauvais insectes, les parasites des arbres, on les voit s'envoler plus loin. Et puis soudain le vent tourne et tout devient clair.

Le bois coupé est rangé, prêt à sécher dehors pour les deux années à venir, comme des autels de rondins de bûchers, comme des sculptures aux quatre coins du jardin, des abris pour les bêtes en hiver. En arrachant les ronces et les branches inutiles, on découvre à nouveau les cachettes du jardin délaissées à cause d'une jambe cassée l'été précédent. On retrouve une pipe oubliée qui a passé des mois dehors, recouverte de broussailles. On monte dans les arbres pour délivrer les rosiers du bois mort. On arrache le lierre au sol qui va trop loin ou celui qui pousse sur les arbres. Après on décore les deux cèdres avec des bijoux, comme d'autres les habillent avec des tricots. On brûle un bouquet de sauge séchée dans la maison pour chasser les mauvais esprits. On ne regarde plus les news à la télé ou sur Twitter pendant des semaines. A midi, impossible de manger sur la terrasse, le soleil est trop fort. D'ailleurs, on oublie de manger, la chaleur suffit. On saute les repas. On préfère s'attaquer à des choses qui auraient d'être faites depuis plus d'un an comme tailler les aubépines pour leur redonner une forme ronde. Offrir les joubarbes aux amis qui s'en vont après quelques jours de repos. Récolter toutes les graines de lychnis, de camomilles ou d'ancolies. Des millions de graines. Couper les branches basses de sapin, de cèdre et de pin et les passer au broyeur pour parfumer le sol d'un chemin. S'attaquer chaque jour à un coin du jardin pour encourager la lumière, le vent, le bien être des arbres. Cicatriser les plaies au goudron, ça sent bon. Travailler jusqu'à la nuit, jusqu'à ce que le dos n'en puisse plus.

En bas, la rivière n'a plus de pêcheurs, plus de touristes. L'eau rebondit sur les rochers, on est seul avec les amis, le soleil est exactement dans l'axe du courant. La Sarthe se traverse à pied, à gué. Tumblr pour de vrai. L'endroit est idéal pour une histoire d'amour mais tout le monde est parti à la mer, loin, le plus loin possible, sur d'autres continents qui nourrissent les photos de Facebook. Moi je n'ai pas vu la mer cet été et je le regrette, bien sûr. Mais il y avait tout ça à faire. Les bouquets de thym et de marjolaine, les siestes. Et toujours cette question: pourquoi être seul avec toutes ces jolies choses quand on a tant à partager?

Bientôt viendra le moment d'offrir un nouveau toit de tolles métalliques à la cabane et les repeindre en rouge, remplir le pick-up de toutes les cochonneries en plastique pour la déchetterie, finir la serre et enfin, le meilleur pour la fin, puisque la chaleur s'en va: sortir le ciment et les pierres, finir les murets du jardin. 
Et il n'y a pas un seul homme joli qui n'ait pas envie d'en profiter. 
You must be joking.