lundi 13 février 2012

Qui est Bertrand Delanoë – et que veut-elle ?


Ceci est un chapitre du livre "Pourquoi les gays sont passés à droite" (Seuil) qui n'a pas été retenu afin de garder le texte dans son aspect le plus direct, concis. Mais il y a des idées ici que je tiens à formuler.

Les gens disent que je suis obsédé par Delanoë. Je m’en fiche s’ils croient que je fais une fixette car je passe très peu de temps à penser à lui, mais mon avis est très clair, définitif. Je ne lui accorde rien de bien. Cette opposition au cas Delanoë, je ne la mène pas par amusement, je le fais parce que je ne supporte plus l'omerta gay sur lui. Tout le monde se tait sur son bilan catastrophique. C’est le principal responsable de l’échec gay à gauche.

Je me rappelle l’avoir vu à la fin des années 80, au début de ma présidence d’Act Up. C’était une des premières fois que je le voyais dans le cadre d’une réunion de travail à l’Hôtel de Ville sur le sida et j’avais trouvé beaucoup d’assurance en lui, une certaine fougue et même une pointe d’humour auto dérisoire, ce qui est toujours un énorme avantage pour n’importe quelle personne publique à mon avis. Je m’étais dit que Delanoë était très prometteur. A cette époque, à Act Up, nos interlocuteurs faisaient très rarement cette impression.
Vingt ans après et je vois un homme usé, qui ne brille plus dans ses interviews pour la presse puisqu’elles sont toutes contrôlées et parfois même ré-écrites et les livres régulièrement publiés sur lui n’ont pas abordé cet ennui effroyable qu’il suscite désormais. Ses passages à la télé sont catastrophiques. Il est devenu tellement rigide que cela heurte en moi toute l’idée que je me donne d’un homosexuel heureux. Et je ne vois dans son bilan que son obsession de tout contrôler, de parler sans cesse avec des fromages, des statistiques et des pourcentages.

Oui, il a été blessé physiquement lors de l’agression de la Nuit Blanche du mois d’octobre 2002 et je comprends que cela soit traumatisant. Mais si c’est à ce point une blessure insurmontable, il faut savoir se retirer car, autrement, ce spectacle de douleur afflige les gens. C’est comme le drame Bérégovoy. Si ça lui pèse trop, comme son agression physique, il peut s’écarter du pouvoir et tout le monde l’admirera pour ça. Je me fiche complètement si une majorité de Parisiens le plébiscite car j’ai été Parisien moi-même pendant 25 ans et le Paris d’aujourd’hui est loin d’être celui que j’imaginais quand je suis arrivé à la capitale en 1977. C’est pour ça que je suis parti d’ailleurs, je ne pouvais plus vivre dans un environnement qui me rappelait tous les jours mes espoirs déçus.

Cet homme est un symbole, à l’échelle d’une capitale, des déceptions vécues dans la communauté gay, et ailleurs. Face à lui, une population de gays privilégiés qui ne demande pas plus que ce qu’on leur donne, terrorisés à l’idée de revenir à l’époque de Tibéri — comme si c’était possible. Lyon, Bordeaux, de nombreuses cités nous montrent comment des villes entières peuvent être modernisées en un temps record. Et ça va vite. Vous avez un immeuble hypra moderne dans le centre de Lyon, juste à côté d’une église. Des centaines de milliers de personnes passent devant, témoins de cette juxtaposition d’idées que je ne vois pas à Paris dans les quartiers populaires (cela aurait pu être Les Halles et regardez ce qui va être fait, un projet déjà vieux avant d’être commencé).
Mais je ne fais que radoter car le bilan de Delanoë, à mon humble niveau minoritaire (gay / sida / musiques électroniques) est encore pire car, là, ce sont les sujets que je connais par cœur. Au niveau gay, nous sommes typiquement dans le cadre du leader gay qui a fait son coming-out à la télé et qui utilise sans relâche ce joker pour ne plus rien faire d’autre, par peur du prosélytisme. Le centre LGBT a mis des années à être créé et franchement, je crois que c’est un centre qui aide surtout les associations, mais qui ne s’adresse pas à l’immense majorité des gays et lesbiennes de la région. Je pense qu’ils ne sont pas nombreux à avoir visité ce centre, malgré son positionnement stratégique dans le quartier gay. Les archives LGBT sont au point mort, ce qui est un scandale quand tant de gays sont décédés du sida et toutes ces archives disparaissent à la poubelle. On ne ferait jamais ça avec les juifs. Le sida est notre holocauste. C’est le message de Larry Kramer.

Comme les autres gays publics qui nous déçoivent, Delanoë est paniqué à l’idée que l’on puisse le prendre en défaut de privilégier les gays, ce qui fait de son « ami » le maire de Berlin, Klaus Wowereit, quelqu’un de si attachant, par contraste, car lui s’en fiche totalement. Paris a la plus grande manif de rue avec la Gay Pride et après, c’est le néant pendant le reste de l’année. Les festivals gays et lesbiens comme le festival de cinéma « Chéries-Chéris » ne sont pas vraiment reconnus comme des événements importants comme ceux de Berlin ou de New York. Il n’y a personne derrière Delanoë, aucune aspiration vers le haut, vers des projets qui pourraient faire travailler tous ces gays et ces lesbiennes qui créent, qui innovent, qui ouvrent des nouveaux clubs, de l’art, de l’expression. Christophe Girard veut surtout devenir ministre. Il n’y a pas de grand projet pour lutter efficacement contre l’homophobie, le bullying, le soutien psy chez les gays, des programmes d’aide contre l’alcool et les drogues, les maisons de retraite LGBT, je sais pas moi, tout ce qui pourrait être fait pour aider les gays et les lesbiennes et les trans qui ne sont pas tous bien dans leur peau. Et on n'est pas happy happy happy tout le temps, vous savez.
Je ne crois pas non plus que Delanoë se batte mordicus pour le mariage et pour l’adoption ou alors on le saurait, on l’entendrait. En termes de renom international ou d’aide à la communauté, Delanoë est toujours a minima. Il fait le strict minimum sur tout. Un grand incendie dans un immeuble insalubre ? Parfois, il ne vient même pas. Bref, quand on pense que la mairie de Paris est au PS, ainsi que la région Ile-de-France, on se demanbde pourquoi ces politiques n'ont pas déjà entamé le travail en faveur des LGBT dans tous les centres sociaux dont ils disposent, et ils sont nombreux, et surtout ne me dites pas qu'ils ne peuvent pas le faire parce que la droite les empêche. Le PS a les pleins pouvoirs. On voit ici le vrai bilan de la gauche et il faut comprendre que nos revendications ne se limitent pas au mariage gay et à l'homoparentalité. Paris pourrait être un bouillon de culture pour la banlieue, on pourrait tester des programmes innovants, mais c'est tout le contraire qui se dessine.

Sur le sida, je ne suis pas critique, je suis létal. L’épidémie du sida à Paris est apparue sous Chirac et Tibéri, mais Delanoë a échoué dans sa stratégie pour la réduire. D'ailleurs, quelle est cette stratégie? L'épidémie du sida se maintient à Paris et en banlieue. Je devais faire un article à charge sur ça et il ne s’est pas fait — mais je peux toujours le faire. Il y a 20 ans, Paris était de loin la capitale d’Europe la plus touchée par le sida. Elle l’est toujours avec plus de la moitié des cas recensés en France. A Act Up, ce sujet a été le moteur de dizaines d’actions. Il existe une réelle critique envers ce que Paris aurait pu faire, non seulement pour affronter une épidémie qui poursuit sa progression dans les murs mêmes de la capitale et de sa région, mais on aurait pu innover aussi. Londres, Lausanne, Amsterdam bénéficient de systèmes de dépistage rapide du VIH qui ne sont plus, depuis longtemps, au stade de « l’évaluation » comme c’est encore le cas à Paris. Depuis toujours, les campagnes annuelles sur le sida de la Mairie ont tellement insipides que personne n’en parle. Elles font partie du décor urbain, on passe devant sans les voir, comme une sanisette. Et on voit d’ailleurs à quel point elles sont efficaces : il suffit de regarder le nombre des personnes nouvellement contaminées chaque année chez les gays. Il est en progression. Ce n'est pas moi qui dit ceci, c'est Willy Rozenbaum, pas forcément un grand médecin que je cite souvent : "Tant que les contaminations ne chuttent pas, on est en échec". Et le pire, c'est que des personnes comme Bruno Julliard, que l'on n'a jamais entendu dire quoi que ce soit de notable sur le sida, se permettent de venir défendre le bilan de la mairie de Paris, lors d'une réunion consacrée aux COREVIH, il y a deux mois. Sur la prévention, il a prononcé ces mots: "On a tendance à baisser la garde". Ah bon. Ca fait 10 ans qu'on dit ça. C'est plus une tendance depuis longtemps, Bruno. C'est une confirmation. Et c'est lui qui s'occupe des jeunes dans la ville? Super.

Pendant les pires périodes du sida, quand les gens mourraient à la chaîne, il n’y a pas eu de structures innovantes sur la fin de vie des malades comme la London Lighthouse et d’autres endroits à travers le monde, qui aident les malades à mourir dans des conditions de suivi médical optimal et de soutien 24/24. Pour discuter du pour et du contre de structures « spécifiques au sida », ça on a fait ! Ce sont pourtant des endroits d’étude et de compréhension d’une maladie nouvelle, ces endroits, ce n’est pas seulement une jolie maison où 5 ou 6 malades très chanceux ont la possibilité d’affronter le moment le plus douloureux de leurs vies avec un maximum d’amour. C’est le genre de structure et d’expérience qui peut intéresser de nombreuses autres pathologies.
Pendant les années Delanoë, la lutte contre le sida s’est tellement institutionnalisée qu’elle a même cessé de fonctionner. En 2004, j’ai écrit pour Têtu un article avec les journalistes Marie Brune et Emmanuelle Cosse, sur les conditions sanitaire du sexclub Le Dépôt, le plus grand de la ville. Avant cet article, « La mafia du Dépôt », l’établissement n’avait jamais été inspecté par les administrations sanitaires qui dépendent de la ville, malgré le fait qu’il attire des milliers de gays qui y baisent non stop, et qu’il y ait eu plusieurs morts par overdose dans cet établissement qui jouxte, je rappelle pour ceux qui ne savent pas, le plus grand commissariat du 4ème arrondissement, flambant neuf à l’époque. Moi je ne sais pas, quand on est un maire gay, on s’assure pour que les bordels soient propres. Il y a des clubs de cul à Paris où vous pouvez faire n’importe quoi en terme de safe sex, avec la liberté complète de contaminer les autres si vous voulez, et je me demande toujours ce que pense un maire homosexuel qui, lui-même, a connu beaucoup de gays qui sont morts du sida. Quand je vois que la dernière structure d’accueil pour les personnes séropositives a été exclue du Centre LGBT l'an dernier, je me dis que c’est à la Mairie de Paris de faire en sorte que cette structure pour les séropos SDF ou démunis puisse avoir un toit, et en administrer la vie, comme elle le fait pour des dizaines de bibliothèques (enfin, pas les archives gays, c’est trop communautaire).

Paris n’a pas organisé de grande conférence mondiale sur le sida depuis… 1986. Alors que nous possédons un des plus grands tissus associatifs sida au monde, même s’il n’est plus aussi dynamique qu’en 1995. Nous avons à Paris l’Agence nationale de Recherches sur le sida et les hépatites (ANRS) qui une des seules agences gouvernementales au monde exclusivement tournée vers la recherche thérapeutique de ces épidémies. Mettre tout ça en relief lors d’une conférence, le faire connaître, créer un événement qui remercie le travail accompli en 30 ans ? Bah, pourquoi faire...
Il existe des dizaines de sujets graves dans le sida à Paris comme le vieillissement des personnes séropositives, comment elles vont vieillir de plus en plus dans la solitude, il y a le sida chez les jeunes, la drogue chez les gays, le sida chez les migrants (là il y a des choses qui sont faites) et celui des Antilles (là, rien du tout malgré le travail soutenu de Tjembé Rèd) et on attend que les associations affrontent ces problèmes quand souvent, il ne s’agit que de santé publique. Et quand cette mairie a aussi la responsabilité des hôpitaux, c’est une des prérogatives du maire de la ville de créer de nouveaux services quand ces problèmes n’existaient pas avant, parce que les malades du sida ne survivaient pas, il décédaient.
La mairie se dit débordée de sollicitations LGBT et quand vous entendez Christophe Girard, c’est une longue suite de doléances. De fait, l’Hôtel de Ville a reçu pendant deux jours une conférence organisée par Warning, une association qui pense que deux homosexuels séropositifs n’ont pas à utiliser la capote entre eux, puisqu’ils sont déjà séropos pardi et on se demande toujours comment une association si critiquée a eu le privilège de disposer de l’adresse prestigieuse de l’Hôtel de Ville et de ses grandes salles quand des associations plus importantes et moins scandaleuses n’ont pas eu cet honneur.

Ce sujet politique à l’intérieur de la communauté a bénéficié d’un accord tacite de non agression des deux côtés du spectre gay. Il y a des personnes qui sont très en colère face au conservatisme des gays, mais qui ont du mal à exprimer leurs griefs d’une manière claire. On le voit dans les résultats d’un sondage de Yagg qui attribue 77% de satisfaction des personnes LGBT sur le bilan de Bertrand Delanoë à Paris. 80%. Bien sûr, parmi celles et ceux qui font partie de ces 77%, une immense majorité de personnes qui se situent « à gauche » puisqu’elles encouragent un maire socialiste. C’est la majorité béni-oui-oui gay.
Ces 77% d’avis positifs, cela veut dire que tous les gays de droite qui lisent Yagg n’existent pas ou n’ont pas pris la peine de répondre à un sondage vite fait. Où sont-il donc ces opposants au maire gay PS si nous sommes en train de glisser vers une homosexualité droitière et xénophobe ? Se glissent-ils à l’intérieur des rangs socialistes ? Tous les gens que je connais sont déçus de Delanoë, tous. Ils pensent que le maire gay leur a offert les clés de Paris — mais il les a mises dans un coffre fort. Nous sommes forcément plus nombreux que ces 20% qui accumulent les gays de droite anti Delanoë et ceux de gauche auxquels je fais partie qui se sentent humiliés par la politique de ce maire renégat. Nous nous sommes fait avoir et pour parler crument, nous nous sommes fait baiser par un gay.
Ce chiffre de 77% illustre la non agression qui a persisté pendant de nombreuses années à gauche. Personne n’a vraiment confronté ces leaders gays qui n’en sont pas. Pas de livre à charge écrit sur le maire gay, pas de lettre publique adressée à Caroline Fourest pour nous avoir mis d’office dans un discours qui n’est pas le notre, pas de kiss-in pour protester contre Frédéric Mitterrand. Les gays n’aiment pas attaquer d’autres gays devant tout le monde, c’est la règle et cette règle n’a même pas été formulée clairement par qui que ce soit.


Mon verdict sur Delanoë, c’est qu’il est un mauvais exemple gay pour son parti et la classe politique en général. OK, ils connaissent tous des gays dans les partis politiques, mais Delanoë est le seul à en avoir fait un élément important de son accession au pouvoir. Et franchement, on est mal représentés auprès des présidentiables de ce pays. Je ne me rappelle pas si j’ai vu une photo de Delanoë en jean. Arrêtez un moment de lire ce livre et posez-vous la même question, je ne crois pas que vous trouverez dans votre mémoire cette image non plus. Quand je pense qu’il y a des gens qui disent que je suis coincé, mais regardez-le. On dirait qu’il n’y a pas un moment de la journée où il est réellement lui-même. C’est devenu le Berlusconi des gays, dans le genre carton pâte. Ou peut-être son vrai lui-même a disparu il y a des années et on ne s’en est pas rendu compte. La presse est tellement indulgente envers lui. Franchement, je n’arrive pas à comprendre comment vous pouvez aimer une personne qui n’est plus elle-même à force de s’effacer. C’est peut-être vous, la population de Paris, les bobos avec leurs gosses à Gambetta, les pédés avec leurs jouets SM, qui se trompe.

vendredi 27 janvier 2012

La grisaille


C'est la grisaille. Ce moment de l'année où la campagne et la nature, au nord de la Loire en tout cas, sont saturées d'humidité et la boue est partout, inévitable. Ce qui effraie tellement ceux qui n'aiment les paysages que lorsqu'il fait beau comme une extension de leurs rêves de farniente. Mais pour ceux qui aiment l'hiver, c'est le plus beau moment car la terre est riche et meuble et elle est pleine de secrets.

En général, les gens parlent peu de ce moment de l'année. Au mois de janvier, le temps est le plus gris, le ciel est bas, c'est l'hiver dans toute sa monotonie, l'esprit est déjà en train de rêver au printemps qui n'est plus très loin. Les bulbes commencent à pointer leur têtes, toujours fidèles, comme l'ail d'ornement qui est si gentil car il grandit d'année en année et les muscaris se multiplient sous le sol. Mais les jours restent courts, le soleil n'apparaît parfois pas de la journée et se couche tôt, les heures de jardinage sont limitées car à 17h30, il fait déjà presque nuit. Il faut alors apprendre à jardiner sous la bruine, quand ce n'est pas la pluie légère. Et quand on rentre à la maison, on est souvent trempé et recouvert de boue.
Le fait de jardiner est encore plus solitaire car peu d'amis osent s'aventurer dans le jardin par si mauvais temps, mais l'hiver est encore exceptionnellement doux cette année, il ne gèle pratiquement pas, ce qui d'ailleurs est un problème, mais cela veut dire que beaucoup de tâches peuvent être menées à bien.

J'aime ce moment car la terre est spongieuse et facile à travailler, la pelle s'enfonce facilement, sans effort, même dans l'argile pure du jardin de mon voisin Ray. C'est le moment idéal pour agrandir les massifs, faire les bordures bien nettes, faire des trous pour planter les arbres, diviser les vivaces même si la règle est de le faire à l'automne ou au printemps, cerner les racines des arbres trop envahissants. Ce que la grisaille apporte, c'est la limpidité du terrain. Pour vous, les bords de route et de chemin de fer ne ressemblent à rien du tout, cela vous fout le cafard, mais pour nous, c'est le moment où l'on voit tout car les mauvaises herbes sont au repos. La moindre plante cachée derrière un buisson, on la voit. Tout ce qui va être joli dans deux mois est déjà en pleine préparation, les primevères que l'on peut aller voler sur le bord des fossés, les fougères qui se sont semées dans les bois, les euphorbes fétides qui fleurissent, les monnaies du pape que l'on peut repiquer dans n'importe quel endroit du jardin, les ronces qui sont faciles à arracher, etc. C'est encore le moment des labours, qui ne cessent tant qu'il ne gèle pas, ce qui prouve que le sol peut être retourné sans ménagement et cette boue qui vous fait si peur, avec vos chaussures toutes neuves, est la preuve que tout va bien, que l'humidité est le cadeau que tous les végétaux ou presque attendent avec tous ces lombrics qui remuent la terre, toute une biologie naturelle qui est à plein volume. Les potagers sont presque tous laids, surtout ceux des prolos, mais nous on les trouve jolis avec leurs poireaux et les choux de Bruxelles, le thym qui fait grise mine, la mare qui fait la gueule, les rosiers tous ridicules. Les terrains vagues que l'on voit en ville ou dans les friches de banlieue donnent des envies de suicide mais, pour nous, ce sont des endroit où l'on rêve de s'aventurer, une pelle à la main, pour y voler les plantes sauvages ou celles qui ont été oubliées dans un jardin abandonné ou un "espace vert" délaissé. C'est le moment où le travail le plus physique ne fait pas transpirer, un des grands avantages de l'hiver et on se fatigue moins car tout est plus facile, même monter dans les arbres.

Tout est plus simple en hiver. On peut planter une vivace et attendre quelques heures avant de l'arroser alors qu'au printemps ou à l'automne, la chaleur est parfois là et il suffit de quelques heures pour que la plante souffre ou subisse un coup de chaleur. On y voit plus clair malgré la grisaille car le jardin est dénudé, les espaces vides dans les massifs sont plus identifiables, on voit mieux les "trous" qu'il faut combler et tous les endroits tristounets du jardin peuvent être décorés avec trois fois rien, une poterie, une chaise, une grosse pierre. C'est le meilleur moment pour disposer les nichoirs dans les haies de feuillus que l'on ne verra plus le reste de l'année, quand ils seront dissimulés, et ainsi les oiseaux ont le temps de s'habituer à leur présence avant de nicher.

En ce moment, le couple de Sitelles torchepot ne cesse de chanter devant la maison, du matin au soir. Ce sont les premiers oiseaux sur le pied de guerre (comme on dit), déjà déterminer à garder le meilleur trou dans le mur de la façade exposé au sud, ils sont incroyablement grégaires. L semaine dernière, je suis resté plusieurs jours à Paris et le chant d'un merle, seul dans une cour d'immeuble, m'a fendu le cœur. Je voulais rentrer chez moi, entendre mes merles à moi, écouter cette mélodie qui est la plus belle lorsque l'on rentre d'un club à 5h du martin, dans la ville qui dort encore. L'hiver est une saison magnifique, la saison que tout le monde déteste. C'est le moment de la solitude. Dans le New York Times du 13 janvier dernier, il y avait un superbe article de Susan Cain qui racontait que cette solitude est absolument nécessaire pour créer et imaginer de nouvelles idées. Or, toute la culture moderne est basée sur le New Groupthink, le fait de faire des réunions sans arrêt, de travailler dans des espaces communs, de partager. C'est pourtant dans la solitude du jardin que l'on trouve ses meilleures idées et tous les concepteurs geeks aiment travailler seuls, chez eux, loin du brouhaha des réunions incessantes et du brainstorming. Les gens qui sont sans cesse interrompus dans leur travail font deux fois plus d'erreurs que les autres et mettent deux fois plus de temps pour finir leur travail. La solitude n'est plus à la mode.

Car pour le jardinier, c'est la saison égoïste pendant laquelle on apprécie la nature tout seul car les amis n'aiment pas la pluie, surtout quand la jolie cheminée crépite à l'intérieur. Le jardin vous appartient alors complètement, vous êtes le propriétaire de cette boue même si elle ne vous appartient pas dans les faits, elle vous accepte car elle est totalement à votre merci, sans les mauvaises herbes et cette expansion incontrôlable qui caractérise le printemps ou l'été. Le jardin est nu, il a froid, il a besoin de votre attention et de votre protection, il dort et vous pouvez le caresser autant que vous voulez, il se laisse faire, comme un homme que l'on aimerait trop et qu'il faut caresser nuit et jour, perdre son sommeil car chaque minute compte dans cette rêverie et ce désir d'être près de lui, de l'écouter pendant qu'il rêve, de l'imaginer au soleil au bord de la mer alors que le lit est toujours plongé dans cette grisaille douce de l'hiver, un moment perdu qui dure de longs mois et qui permet de prendre des forces pour une nouvelle année à venir, forcément remplie de conflits.

PS : bon, maintenant s'il n'y a pas de média qui me demande d'écrire une chronique régulière sur le jardinage, c'est vraiment que vous êtes des branques, LOL.

jeudi 29 décembre 2011

Le Garcia de la honte



De toutes les tuiles qui me sont tombées dessus en 2008, une des plus perverses aura été la sortie de La meilleure part des hommes de Tristan Garcia. J'ai dit ce que je pensais de ce livre dans des interviews pour la presse étrangère, et , mais en France j'ai pratiquement fermé ma grande gueule. J'étais tellement écœuré que je n'arrivais pas à exprimer ce que je ressentais.

Pour ceux qui ne savent pas, et je ne leur reproche rien, il y a des évènements autrement plus graves à notre époque, tout a commencé quand le responsable des pages culture de Têtu m'a téléphoné, en plein été 2008, pour m'apprendre qu'un bouquin allait sortir à partir de mon affrontement avec Guillaume Dustan. C'était un roman, je mets en italique car dans mon esprit naïf, un roman représente une catégorie littéraire autrement supérieure mais bon, et cet inconnu total, Tristan Garcia, avait décidé de consacrer son premier livre à cette grande bataille de la prévention sur le sida : responsabilité versus bareback. Au lieu d'aider à résoudre le problème, ce livre a apporté encore plus de confusion à une discussion politique qui avait débuté en 2000, huit ans plus tôt. Les romans n'ont pas pour vocation de résoudre un conflit, certes, mais je considère qu'ils n'ont pas vocation, non plus, à mettre de l'huile sur le feu. Les essais et les manifestes sont écrits pour ça. Mais quand l'histoire ne vous appartient pas comme c'est le cas pour Tristan Garcia, quand vous n'y avez pas participé, même de très loin, et que vous n'avez pas levé le petit doigt contre le sida pendant les vingt-cinq premières années de l'épidémie, une certaine humilité exige de ne pas débouler dans le proverbial jeu de quilles pour causer encore plus de tort parmi ceux qui, eux, se sont vraiment battus contre la maladie. Vous pénétrez de plein pied dans un mauvais karma qui mérite justice, ou au moins, une baffe très violente en pleine gueule, ou un grand coup de pied dans les couilles, quelque chose dont on se souvient longtemps. Je n'ai ni l'argent ni l'envie d'attaquer les gens en justice pour ce qu'ils peuvent dire de moi, je considère que tout le monde est libre, c'est la vie, mais cela ne m'empêche pas de souffrir et de penser que Tristan Garcia est un ver de terre.

Ce n'est pas que son roman ait interverti les rôles, les déclarations et les colères de mon affrontement avec Guillaume Dustan sur la prévention du sida. Je ne lui reproche même pas son manque de courage quand il n'a pas pris la peine de m'annoncer lui-même la sortie de son livre, moi le seul survivant de cette affaire (Dustan est décédé en 2005). Je n'en veux même pas aux éditeurs qui ont cru bon de publier ce livre, sachant le mal que cela provoquerait.
Ce qui est grave dans ce livre, quand on ne connaît pas l'histoire qui a motivé cette guerre sur le bareback, c'est que les lecteurs, quand ils finissent ce bouquin, n'ont aucune idée de la profondeur du sujet, entre responsabilité militante et égoïsme culturel. Le seul apport de Tristan Garcia dans la lutte contre le sida aura donc été néfaste, alimentant les contre vérités, les mensonges sur une discussion réellement fondamentale alors que, je répète, il n'a lui-même rien fait contre cette épidémie. C'est comme si les gens souffraient et que vous décidiez de mettre de l'acide sur leurs plaies tout en s'enorgueillant de s'approcher de si près des malades. La jeunesse et la candeur de Tristan Garcia, au moment de la sortie de son livre, sa manière de prétendre "Oh je ne savais pas que ça allait te perturber" est une chose éminemment insultante et je considère personnellement que l'âme de cette personne est désormais souillée pour de nombreuses années. D'abord, on n'écrit pas un livre sur une personne décédée depuis peu (Dustan) comme ça, avec insouciance. On a un minimum de respect. Ensuite on n'écrit pas un livre sur un survivant, comme ça, avec la même insouciance, surtout quand la vie du "romancier" est une page blanche, quand vous êtes zéro, nada, rien du tout. On se ne se fait pas mousser sur le travail des autres. On n'écrit pas un livre sans connaître les "tenants et les aboutissants" du sida (tiens, Garcia, je ne l'avais jamais utilisée de ma vie, cette expression ridicule, et je te l'offre ici car c'est le signe de mon mépris pour toi).

Car aujourd'hui, cette guerre entre Dustan et moi est terminée et je suis at peace with Dustan, exactement comme lorsque je reçois le livre de Frédéric Huet, sorti en septembre dernier, je n'ai rien de méchant à dire sur ce livre, c'est un témoignage sur une histoire d'amour et c'est tout. Je respecte. Tandis que Garcia, à un moment, je dois exprimer ce que je ressens car autrement ce serait vu comme un désintérêt de ma part ou, pire, une acceptation. Et lisez moi bien. Ce livre est une partie de ma vie mais distordue, mon personnage ne me ressemble pas dans la vraie vie, il est même le contraire de ce que je représente et de ce que j'aime, c'est crade. Vous croyez lire un livre sur le sida mais c'est l'antisida. Ce n'est même pas virologiquement correct, bordel! Vous croyez que c'est parce que c'est du roman qu'on a le droit de tout dire sur cette maladie? Mais vous vous prenez pour qui, éditeurs, jury de Prix de Flore, à pénétrer de cette manière dans cette maladie? Vous avez fait votre homework, pour savoir que vous faites du mal à des gens en publiant une histoire qui nous plonge tous dans la honte - ou vous faites semblant de ne pas le savoir? Vous avez Google chez vous? Dans dix jours je sors un bouquin qui raconte 30 ans d'épidémie, et même si c'est écrit d'une manière personnelle, vous, qu'avez-vous fait pendant ces trente dernières années de maladie?

Mais ce qui me pousse à écrire aujourd'hui, ce n'est même pas ce livre qui m'a fait tant de mal, puis le prix de Flore qu'il a reçu, puis les éditions américaines, allemandes et probablement espagnoles de La meilleure part des hommes. Ce n'est même pas le fait que derrière le Prix de Flore il y ait Frédéric Beigbeder, qui était l'ami de Dustan, qui encore une fois me poignarde dans le dos alors qu'on ne s'est jamais rencontrés. Ce qui me met en colère, c'est ce que j'avais dit à Garcia en 2008.
Par mail, je lui avais dit : "Déjà ce bouquin c'est la honte et tu devrais être vraiment être ashamed de ce que tu as fait, à moi et Dustan. Mais si tu fais un film ou quoi que ce soit à partir de ce bouquin de merde, alors tu vas m'entendre. AND. YOU. DON'T. FUCK. WITH. ME. YOU. LITTLE. PIECE. OF. SHIT." Or, cet été 2012, qu'est-ce que j'entends auprès d'un ami de Caen? : "Heu Didier, tu es au courant qu'une pièce de théâtre est en train de se monter sur le bouquin de Garcia?" Ben non, je ne le suis pas, si Garcia n'a pas les couilles de me dire qu'il se fait encore du fric sur mon dos, comment le saurais-je?" En plus je DETESTE le théâtre de toute manière, je ne connais pas les attachées de presse du spectacle vivant et c'est d'ailleurs sûrement pour ça que je ne suis pas un barebacker car 98.6% des gens que je connais qui vont au théâtre ne sont pas safe (une observation personnelle, vous en faites ce que vous voulez). Et là, j'apprends par Hélène Hazera, il y a quelques mois, que la pièce se "monte" à Paris avec encore plus de fric qui tombe dans le compte en banque de Garcia. Et Hélène me dit "Peut-être serait-il temps que tu dises ce que tu en penses". Vous voyez où je veux en venir. Non seulement Garcia fait du mal à Dustan et moiself, mais en plus il y a du commerce derrière. Je ne suis pas vénal, tous les gens qui me connaissent peuvent en témoigner, je suis au chômage depuis 2008 (vraiment une année sensass pour moi lol) et le mec, pas un merci ou quelque chose. Il a fallu que je lui demande, MOI, les éditions étrangères de La meilleure part des hommes pour les recevoir. C'est hallucinant.

En anglais, on appelle ça un asshole, un terme qui est beaucoup plus péremptoire que le "trou du cul" français. Cela décrit un mec qui fait un truc pas correct, uniquement parce qu'il n'a pas de scrupule, parce que ses éditeurs lui disent "Coco, c'est génial!". Et Garcia va vivre pendant des années avec le prestige de son Prix de Flore à la con et désormais il y a une pièce de théâtre avec un metteur en scène qui gagne du fric, des acteurs et des actrices qui gagnent du fric, et des éclairagistes et des mecs qui prennent le ticket de théâtre à l'entrée et même le mec qui balaye les tickets de théâtre sur le trottoir le lendemain matin. C'est toute une organisation qui suit un livre paru en 2008 sur un mensonge, une arnaque. Et tout ça avec des noms astucieusement intervertis, des petits détails de littérature légèrement modifiés afin que le service juridique derrière ce livre puisse dire "C'est bon, on l'envoie à l'imprimerie". C'est absolument haram de faire un truc pareil, c'est le roman dans ce qu'il a de plus abject, un sous-produit de notre époque qui ne respecte rien ni personne.

Alors, depuis la sortie du livre de Garcia, en 2008, il m'a fallu trois années, lentement, pour parvenir à relever la tête. Ce livre paru cet été-là, c'était un poison et il m'a détruit, cela m'a fait du mal car jamais, Dustan et moi, nous nous sommes affrontés avec l'idée de faire du fric sur notre dispute. Nous savions que notre affrontement serait discuté et commenté à travers Paris, qu'il serait le sujet de moqueries et de potins imaginaires. Nous avons perdu des amis communs dans cette guerre et il y a toujours des hommes et des femmes à qui je ne pardonnerai pas d'avoir choisi Dustan. Mais! Dustan est mort et il ne peut pas répondre. C'était un homme de loi et s'il avait vu La meilleure part des hommes, il aurait probablement fait un procès, lui. Les bourgeois font des procès. Pas des gens comme moi. Mais ce n'est pas parce que Dustan est mort et que je suis au chômage que je ne peux pas m'élever une fois de plus contre le mal qu'on nous a fait en dénaturant ce que nous avons dit, lui et moi. Alors, faites votre pièce de théâtre à la con. Je vous maudis. Et je ne sais pas ce que Dustan dit, mais il est déjà dans l'au-delà, et il est en train de tirer des ficelles que vous ne pouvez pas voir. yet.

mardi 6 décembre 2011

Sperme et "Jizz Art" sur Tumblr



Quand j'étais un ado homosexuel, une des choses qui me posait le plus de problème était d'imaginer le sexe des hommes que je voyais dans la rue. J'avais du mal à trouver une cohérence entre l'apparence publique de ces hommes et leur sexualité intime et j'avais compris très tôt que ce que l'on nous apprend à l'école, quand on se déshabillait avant d'aller à la piscine, était un mensonge universaliste. « On est tous faits pareils ». Je pense que ce lavage de cerveau culturel et social est une des raisons pour lesquelles nous développons, nous les gays, un gaydar subjectif sur ce qui est gay ou pas, qui a une belle bite ou pas, qui baise bien ou non. En regardant quelqu'un, notre cerveau calcule inconsciemment tout un faisceau de questions / probabilités qui peut nous donner une idée de ses secrets et le côté merveilleux de la découverte consiste à accepter ce fait si injuste : nous ne sommes pas faits pareil. C'est gros comme le nez sur la figure. Certains hommes sont plus beaux que d'autres, certains sont beaux de partout, ils sont vraiment bénis en naissant et notre équilibre, dans la vie, c'est d'accepter ce « Have & Have Not » dans la sexualité, car il n'y a rien à faire. Il faut l'embrasser, pas le combattre.

Bien sûr, nous savons que ce gaydar est aléatoire. Certains homosexuels sont absolument impossibles à reconnaître, soit parce qu'ils sont parvenus à se cacher si bien qu'ils se fondent dans le paysage, soit parce qu'ils sont tellement masculins que rien ne transperce leur carapace, certains ont des petites bites alors qu'on est persuadés du contraire, et d'autres ont des grosses bites qui ne sont pas belles (ça existe, sisi). Ce qui est en train de changer dans le gaydar, ce n'est pas les sites de rencontre où vous savez tout sur le mec en question avec plein de cases cochées sur tout et n'importe quoi, même s'il mange de la main gauche, c'est Tumblr. Et je vois à quel point Tumblr nous change, exactement comme Facebook nous a changé quand on s'y est mis il y a 4 ans. Car Tumblr, qui se spécialise dans les photos et images, comme un Twitter de l'illustration, est aujourd'hui le principal réseau social de l'anatomie humaine. Plus de 70% des photos postées montrent des hommes comme vous et moi (enfin moi je suis pudique, je suis incapable de me montrer comme ça) qui se déshabillent devant le téléphone portable et montrent leur bite dans leur salle de bains, chez eux, ou n'importe où d'ailleurs. Cet exhibitionnisme n'est pas du tout celui des réseaux de drague, puisque le but n'est pas ici de se rencontrer et de draguer. C'est tout simplement le premier moment de l'histoire de la photographie où les hommes se montrent tels qu'ils sont, sans pudeur ni artifice d'éclairage ou de Photoshop, élucidant un peu plus le mystère de leur physique et de sa représentation publique.

OK, les trois quarts du temps, les mecs ont des bites superbes, ce qui ressemble à un catalogue mondial des plus beaux mecs de toutes les couleurs, et il y a en ce moment, par exemple, une montée en puissance sans précédent du physique asiatique, sûrement un autre marqueur de l'importance économique et de la libération des mœurs à l'Extrême Orient. Toutes les races sont là, dans leur présentation la plus simple et la plus right in your face. Et même si cette représentation des bites est nettement au-dessus de la normale car on a forcément envie de forwarder les plus belles bites, donc mécaniquement les biais sont nombreux, Tumblr est le miroir de ce qui est aimé et apprécié, et c'est aussi le vecteur d'autres images. Il y a des blogs où les mecs ont des petites bites ou des bites normales, vraiment comme vous et moi.
Tumblr est le réseau social qui change le plus vite les conceptions toutes faites. Et c'est pourquoi l'affrontement entre le réseau majoritaire, Facebook, est très réel avec le réseau minoritaire, Tumblr. Les gens de FB ne comprennent pas l'intérêt de Tumblr (dont la qualité première réside dans l'absence de censure, alors que FB est contrôlé) tandis que les fans de Tumblr se moquent de FB comme un modèle de pensée déjà dépassé, limité, pratiquement débile. En fait, la suprématie physique de ces hommes est en train de casser l'uniformisation masculine telle qu'elle a été forgée pendant des années avant la photographie numérique. Ce ne sont pas forcément les sexes merveilleux de ces hommes que l'on découvre sur Tumblr, c'est toute leur attitude générale, leurs tatouages, l'immense création que cela représente aujourd'hui, et toute l'attitude qui va avec. Les jeunes d'aujourd'hui sont réellement mieux foutus qu'avant car la modernité de la société a modifié leurs corps, leur musculature, leur maintien, même leurs complexes. Ils sont plus à l'aise, c'est indéniable. Et surtout, on comprend que cet universalisme physique, « On est tous pareils » est un concept créé par les Blancs pour imposer le physique des hommes blancs.

Il y a un autre aspect dont personne ne parle, c'est que Tumblr est aussi le média qui reflète à quel point l'abandon de la capote est banalisé, dans les photos de pénétration, les GIF où on voit les mecs baiser, etc. Mon analyse est que ce reflet est paradoxalement plus proche de la réalité, car on voit bien que ces mecs ne sont pas forcément des freaks, cette pratique concerne tout le monde, des très jeunes aux très âgés. Un des derniers symboles culturels de Tumblr, très récent, qui date à peine de quelques mois, est ce qu'on pourrait appeler le « Jizz Art ». On voit de plus en plus de photos de baise avec des mecs sans capote, mais dans cette catégorie apparaît désormais toute une production de photos d'art avec des sexes en gros plan, avec une qualité d'image et des couleurs ahurissantes, qui montrent des bites en train de jouir, avec des jets de sperme (« jizz ») qui ressemblent presque à de l'art abstrait. Tout le monde sait ce que je pense du safe sex (que du bien, pour résumer), mais ces photos ne montrent pas forcément le sperme en contact avec des muqueuses ou la bouche, des fois c'est juste une explosion, un feu d'artifice, une merveille de la nature, comme on filme un geyser. Bien sûr, il y a aussi du Jizz Art bareback, mais ce n'est pas limité à ça. Le sperme redevient à nouveau un sujet artistique, il n'est plus le sujet de la terreur et on voit ici la conséquence artistique des dernières études scientifiques dans le sida qui démocratisent l'idée selon laquelle le sperme pourrait être « lavé » par les traitements antirétroviraux.

Je trouve ça fabuleux, exactement comme j'ai toujours aimé l'art érotique gay, les dessins et la photographie, comme le reflet de ce que nous sommes vraiment, où ce que nous rêvons de devenir à travers l'effort, le sport, l'image, le développement de la personalité. Ce que le reste de l'art (le cinéma, la musique, etc.) ne montre pas vraiment. Tumblr est le media le plus gay actuellement, gay dans le sens positif du terme bien sûr, là où l'affirmation est évidente car ces hommes, ces milliers d'hommes se montrent tels qu'ils sont face au monde entier. C'est du coming-out en masse. Ce n'est donc pas uniquement de l'exhibitionnisme, c'est de l'affirmation, l'assurance que l'ego peut être un moyen de s'affirmer quand on est exclu par ailleurs, soit parce qu'on est pauvre ou en difficulté. Tumblr est de la poésie / porno, on passe directement de l'image crue de cul au portrait le plus intime de deux hommes ensemble, ou d'un homme seul qui boit son café ou qui marche dans la rue. C'est le media des hommes car, si les femmes sont éminemment présentes sur Tumblr, il existe enfin un équilibre nouveau, celui de la beauté masculine sous toutes ses formes, qui montre que la femme n'est plus l'objet central de l'érotisme. Nous sommes à nouveau dans le monde de l'homme, celui du physique qu'il a longtemps caché parce qu'il était trop puissant, trop beau, trop évident. Trop dangereux.

mardi 25 octobre 2011

Un monde d'hommes



Il y a des hommes que je n'ai pas aimés dans ma vie et je commence à accepter le fait que je ne les rencontrerai jamais. Sur Tumblr, on est régulièrement confronté à des idées comme "You only live once" ou "Bad decisions make beautiful stories" et à chaque fois, une partie de moi frémit car je sais que c'est un idiome dangereux qui encourage le risque le plus idiot. Et surtout, cela sous-entend que le moindre écart à cette obligation d'aller au bout de la pire connerie est une déception existentielle, ce qui est parfois vrai, mais il faut rappeler que la vie nous empêche parfois de réaliser tous ces rêves parce qu'il existe d'autres obligations qui sont au-dessus de ces rêves et l'expérience de la vie nous oblige, précisément, à ne pas se laisser dépasser par la frustration de ces rêves parfois impossibles à réaliser.

Depuis plusieurs années, je n'arrête pas de me dire que si j'étais tombé amoureux d'un Espagnol, ma vie aurait bifurqué d'une manière très importante en me dirigeant vers le sud au lieu d'aller vers l'ouest. J'aurais dépassé mes complexes face à la langue espagnole que j'admire tant et j'aurais découvert toutes ces étendues de terre à l'intérieur du pays, celles qu'on voit dans certains films d'Almodovar, une des régions les plus romantiques pour moi.

De même, je n'ai jamais rencontré d'Italien et je considère que cette lacune est un des échecs de ma vie car la langue est aussi si belle et c'est d'ailleurs pourquoi je n'ai jamais mis le pied à Rome. Pour moi, c'était la seule ville à visiter avec un Italien amoureux, il n'était pas question que je découvre cette ville comme les autres, avec un plan et au hasard. C'était amoureux ou rien du tout. Et puis, il y a tout le reste de l'Italie, car ce que j'en ai vu était déjà si énorme que je ne me sentais pas assez fort pour affronter ça tout seul, je suis un vrai gay classique dans ce sens, ces paysages italiens et grecs, pour ma génération, c'est le summum de tout, ça va au plus profond de nos tripes.

J'ai rencontré un Allemand et il m'a beaucoup influencé. J'ai eu la chance de tomber amoureux d'un jeune Canadien moustachu blond qui m'a laissé admirer son accent et ses expressions concrètes. J'ai eu beaucoup d'Anglais et même des skinheads avec l'accent écossais mais jamais eu de mec avec l'accent cockney ou de Liverpool ou de Manchester et je n'ai malheureusement pas eu le plaisir de vivre, même une courte période, avec un Irlandais à l'accent prononcé. J'ai eu un Chilien qui m'a appris des choses et qui baisait avec une régularité réconfortante, un peu comme ce bourge Versaillais souriant, poilu blond de partout, toujours à l'aise, toujours expansif, toujours en sueur. J'ai eu de belles histoires avec des Antillais qui sont parvenus à me faire très vite comprendre que j'avais un don inné pour leur plaire et m'accommoder de leur étrange caractère.

Mais je n'ai jamais rencontré de mecs avec des dreadlocks ce qui est une tristesse dont je ne me remets toujours pas, je n'ai pas eu d'histoire d'amour avec un arabe ce qui explique beaucoup de complexes, et je ne parle même pas ici du continent africain car vous ne voulez pas que j'aborde ici ce sujet tellement il est vaste. J'ai eu un Grec aux jambes blondes poilues (il y a un terme pour ça dans la langue grecque je crois mais je l'ai oublié), mais cela n'a duré que le temps d'un blow-job, je n'ai jamais rencontré de Turc poilu de partout et surtout des jambes, je n'ai pas eu un seul homme d'Europe Centrale et plus loin, de Géorgie, un pays qui symbolise pour moi un des centres telluriques du monde. J'ai eu un Israélien tellement gentil et qui sentait si bon que cela m'a ouvert l'esprit sur beaucoup de choses, je n'ai jamais rencontré de Russe mais cela ne me gêne pas car c'est une partie du monde qui ne m'intéresse pas, mais j'ai eu un Polonais généreux, blond et poilu, qui baisait si bien qu'il en a fait son métier.

Un des grands trous noirs, c'est de ne pas avoir eu d'histoire avec un Japonais, du genre de celui qui joue dans "L'empire des sens", mais je me dis de plus en plus que ces Japonais-là sont totalement inabordables pour des raisons extrêmement nombreuses et peut-être même n'existent-ils plus. Je n'ai pas rencontré d'Indien ou de Pakistanais et ça commence à me pomper grave car je les trouve incroyablement masculins et poilus et je suis assez en colère quand j'en vois de très jolis à Paris, surtout parmi les jeunes de la troisième génération. Les Chinois et les Coréens m'impressionnent de plus en plus, comme tout le monde de suppose, car le XXème siècle a fait semblant de ne pas les voir.

L'Amérique du Sud, c'est comme l'Espagne et le Portugal, des hommes d'une beauté hallucinante et là aussi, je fais partie de ces rares gays qui n'ont pas dépensé toutes leurs économies pour les rencontrer car je ne trouvais pas casher de faire du tourisme sexuel. Résultat : pas d'Argentins, pas un seul Brésilien, ce qui me met de facto dans une case où je dois être la dernière folle au monde à ne pas avoir été en contact direct avec leur beauté, probablement la plus aboutie sur la planète Terre. Il y a ici un sujet qui mériterait un livre tant la frustration est immense, pas uniquement dans le strict cadre sexuel, mais tout ce qui se cache derrière, les villes, les plages, la nourriture, les immenses étendues de pampas avec des graminées qu'on ne trouve que là-bas et qu'on est juste au stade de découvrir. Bien sûr, la langue, la musique, l'architecture, tout.

En remontant vers le nord, ce sont toutes les grandes îles qui me sont passé au-dessus de la tête, Cuba et Haïti, alors que je connais tant de gens qui sont tombés amoureux de ces pays, et le Venezuela et ses 2000 kilomètres de plages pratiquement intouchées et le piiiiiiiiiire pour moi, c'est le sud des Etats-Unis, la Nouvelle Orléans, la Géorgie, la Caroline du Sud, l'Alabama, la Louisiane, tout ça, le plus bel accent au monde pour moi, une sorte de piège fatal du sex appeal, quelque chose qui fait que vous êtes en demande de chaque mot, de chaque expression qui sort de la bouche d'un homme, ce qui est une situation très rare si vous y pensez une seconde. C'est comme un plus produit qui devient en fait presque plus important que la beauté et la sensibilité de l'homme, un puits sans fond, quelque chose qui se renouvelle chaque jour miraculeusement dès le réveil, même quand celui-ci s'avère difficile. C'est une introduction à tout ce méli-mélo complexe du sud, l'esclavage et la catastrophe, le choc de deux races qui se mélangent, l'origine de tout.

J'ai eu ma part d'Américains mais je n'en ai jamais eu assez, bizarrement, au stade où je pense désormais en langue anglaise, dans mon esprit les premiers mots qui me viennent sont souvent dans cette langue et il faut parfois que je me pose la question : "Mais comment on dit ça en français déjà?". Je n'ai jamais rencontré de Latino et ce qui me rend triste aujourd'hui, c'est surtout de ne pas avoir rencontré de métis Américain - Japonais ou Américain - Chinois car you don't wanna me to dwell on this.

Tout ce qui est protégé par le Pacifique est dans mon cœur le summum du summum. Tous ces peuples qui ont inventé le surf et le tatouage, les Maoris et les autres et plus on s'approche de la Nouvelle Calédonie, de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie, je ne pourrais même pas le décrire dans un texte si court. Tout le monde sait dans ma famille que mon père a failli s'installer en Nouvelle-Zélande avant de partir de l'Algérie et nous avons passé notre jeunesse à lui reprocher de ne pas l'avoir fait. Là aussi, mon amour pour ces hommes et toutes les ethnies qui peuplent ces îles est accentuée par une erreur du destin, quelque chose qui était si proche. La vie de ma famille aurait été toute autre et je rage de ne pas avoir grandi dans ces vallées remplies de moutons et des plus belles graminées au monde, et de voir ça à partir du début, dans les années 60 quand c'était vraiment vraiment un monde pauvre. Nous aurions grandi avec les chevaux et les moutons et les hommes qui les élèvent, avec la mer si froide mais si riche, la proximité avec l'Australie et le Japon et l'Indonésie. Quelle erreur de destinée, tout cela pour arriver dans le Lot-et-Garonne.

On aurait vécu avec la terre rouge, nos mains seraient épaisses et brulées par le soleil, nos corps se seraient développés malgré les complexes de l'homosexualité d'alors, nous saurions survivre pendant plusieurs jours dans la dureté de la nature, bref je serais un homme Brokeback Mountain au lieu d'être un activiste sida. Je serais reconnaissant à mon père de nous avoir extirpé du drame algérien que nous payons encore jour après jour, année après année, décennie après décennie et j'aurais forcément développé une fascination sans borne pour la culture française, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui. Je ne suis jamais allé dans ces pays, redoutant toutes les choses qui m'émerverveillent, les paysages et les hommes, pour ne pas voir ce à quoi j'ai échappé. Inconsciemment, j'ai utilisé toutes les excuses financières, ou la longueur des voyages, ou la peur de tout laisser tomber pour recommencer à zéro à partir du choix malheureux de mon père, ce choix qu'il a pris pour respecter sa famille et ses propres fils, ce choix qui l'aurait pourtant rendu plus libre. Ces choix qu'on ne peut pas toujours faire, contrairement aux slogans que l'on nous impose aujourd'hui comme "Vivez votre vie comme si c'était le dernier jour" ou "You only live once", des slogans que l'on impose aux jeunes pour des raisons strictement commerciales et qui nourrissent finalement la vente de jeans et d'Energy drinks. Cette Nouvelle-Zélande, qui vient de gagner la Coupe de Rugby, qui aurait pu être mon pays, je n'ose même pas la découvrir car je crois que je me mettrais à trembler dès l'apparition du premier homme barbu blond ou des graminées à flancs de colline, brutalisées par le vent et le froid, et par tous ces hommes d'Australie, surtout ceux qui sont arrivés de Grèce il y a quelques décennies et ces accents différents qui sortent de leurs bouches. C'est juste too much et s'il n'y avait pas eu le sida et l'obligation de me soigner dès 1986, je serais parti, je le jure, je serais parti loin pour renouer avec le rêve de mon père qui ne s'est jamais réalisé.

dimanche 23 octobre 2011

Les noix


Il y a une impression désagréable dans la récolte des noix. Je crois que c'est un trait commun à toute l'agriculture, le moment de la récolte, c'est le plus énervant de l'année. Même si la récolte est bonne, comme cette année, et que les noix n'ont jamais été si grosses et si belles grâce à la pluie cet été, la vie quotidienne change car il faut les ramasser le matin et soir, c'est impératif.

Mon père avait déjà ça pendant la récolte des prunes, dans le Lot-et-Garonne. Il ne fallait pas l'embêter à ce moment-là. Comme la ferme était au centre de 4 fours à pruneaux, le travail se faisait jour et nuit car les fours ne doivent pas s'arrêter et il faut surveiller la cuisson et débarrasser les cagettes cuites pour y mettre les prunes à cuire. Chaque fin d'été, le bruit des fours était incessant, un vrombissement qui s'associait au parfum renversant, celle de la prune qui cuit, comme si une immense tarte aux prunes embaumait l'air, un parfum si chaleureux qu'on se demande pourquoi un parfumeur ne l'a pas encore commercialisé.

Ah bon, ça existe? Donc les noix sont à la merci de mes écureuils qui n'arrêtent pas de les piquer et de les enfouir dans les massifs, ce qui me donne une pépinière de jeunes noyers dans mon jardin, de très bons cultivars car ils viennent d'un arbre très solide et reproducteur. Le matin quand je me réveille, je le vois déjà en train de faire des allers et retours pour me piquer les noix sur le sol et il commence dès le lever du jour le petit salopiot et si je ne vais pas ramasser ce qu'il n'a pas déjà volé, il a gagné quoi.

J'ai beau offrir ces noix aux amis pendant tout l'hiver, ce noyer donne tellement que je ne sais pas quoi en faire. En plus, on ne ramasse pas les noix comme ça. D'habitude, ma pelouse est grillée en fin d'été et les noix se voient bien au milieu des premières feuilles mortes. Là il faut les chercher dans la pelouse toute verte qui pousse encore et enlever cette petite barbe noire qui entoure la coque parce que ce n'est pas joli autrement. Je ne garde que les grosses noix, les autres je les jette à la base de l'arbre, ça fait un petit cadeau à l'écureuil et peut-être même un decoy pour qu'il ne prenne pas les plus belles.

Il faut avoir un panier en grillage pour permettre aux noix humides de mieux sécher, moi je les laisse au soleil pendant la journée, recouvertes d'un tissu autrement l'écureuil vient se servir dedans directement le petit salopiot. Quand on a fini un coin sous l'arbre, on tourne tout autour du tronc dans un mouvement concentrique. Souvent, les plus belles noix ne sont pas sous l'arbre, elles sont à son extrémité extérieure, elles viennent des nouvelles branches plus exposées au soleil, ou elles ont roulé en tombant. Quand on a fini de faire le tour dans un sens, on recommence la même chose dans l'autre sens car il y a toujours des noix qui se sont cachées derrière une touffe d'herbe. Enfin, quand j'ai fait deux tours, je regarde toujours sous l'arbre avec le soleil derrière moi. La couleur des noix qui restent sur le sol ressort alors avec leur belle tonalité qui brille sous la lumière. Il faut aussi utiliser son pied pour sentir les noix sous les feuilles mortes, donc ça fait bouger toute une section du bassin pour gagner la taille fine. Après ça, je peux considérer que la récolte est finie. Avant le soir.

Ca tombe bien parce que ça fait un peu mal au dos. J'ai des amis qui n'aiment pas ramasser les noix et c'est vrai, il y a un côté tatillon et obséquieux dans cette récolte qui ne ressemble pas à celle des pommes ou des poires, même les petits fruits rouges. C'est un peu comme les prunes en fait. On s'en met plein les mains, les doigts deviennent noirs (juste un peu, arrêtez de crier), un ami m'a dit que ça ressemblait aux marques des poppers et c'est vrai, j'avais oublié ça. Mais l'odeur est magnifique, même si certains ne l'aiment pas. Après tout, le noyer est rempli de l'odeur du tanin, une substance que l'on conseille de ne pas ajouter aux massifs de fleurs ou dans le potager car c'est toxique. Pourtant, une des beautés de l'automne, c'est aussi d'écraser dans ses mains quelques feuilles de noyer et de renifler l'odeur poivrée dans le creux de la paume.

Le noyer ne demande aucun entretien, aucun traitement, mais il faut penser à couper les branches qui poussent à l'intérieur de l'arbre car elles ne servent à rien et réduisent la circulation de l'air. C'est un arbre qui n'aime pas la taille donc il faut le faire maintenant (je crois), mais je n'en suis pas sûr, quand la sève se retire des branches pour l'hiver.

C'est un arbre merveilleux pour la sieste et oui, c'est vrai, il est frais en été quand il fait chaud et non, je ne crois pas qu'on attrape un rhume parce qu'on a dormi dessous. En général, surtout en Normandie, le noyer a la délicatesse de coordonner sa récolte avec les derniers beaux jours de soleil comme en ce moment mais parfois, certaines années, elle tombe en pleine saison des pluies et ce n'est pas drôle du tout. Il faut ramasser les noix avec les gants, tout est gluant à cause des coques externes qui pourrissent et il y a toujours la goutte d'eau qui tombe de l'arbre dans votre cou, grrrrrr. Tout est humide, les noix doivent être mises dans un seau d'eau pour les nettoyer un peu, et ensuite mises devant la cheminée pour les sécher et qu'elles retrouvent leur belle couleur blonde. Tout ce qui n'est pas ramassé sera mangé, soit par les écureuils, soit par les corbeaux. Mais c'est le meilleur moment pour regarder ces animaux et l'écureuil est tellement excité qu'il s'approche de la maison car il cache les noix dans tous les massifs, même les plus proches. Il est capable de venir mettre une noix derrière une pierre juste à côté de la porte d'entrée. S'il pouvait, il irait en mettre dans le réfrigérateur de la cuisine.

Ils sont si mignons. Ils jouent à plusieurs dans le grand pin, ils font leur nid dans les charmes près de la maison, ça ressemble à une petite boule de nid de pie à base de brindilles et de feuilles, très haut dans l'arbre, ce qui fait que les jours de tempête ça doit être assez shaky. Avoir un noyer et un châtaignier côte à côte, comme chez moi, c'est l'assurance d'avoir des écureuils pendant des années et des années, bien qu'ils soient très fragiles et perdent beaucoup de petits.

Le noyer à aussi cette couleur d'écorce unique avec un lichen qui forme des taches grises presque argentées et d'autres jaunes vif, un excellent motif de papier mural si je peux me permettre. C'est un peu comme les gens de la mode qui n'ont pas encore compris que le plus joli motif de kaki camouflage, c'est celui du platane. Sortez dans la rue, regardez un platane et imaginez une veste Stüssy ou Supreme avec ce motif. Ah bon, ça existe? Moi je dis ça je dis rien, j'ai pondu le concept de la dernière expo d'Olympia Le-Tan lui disant il y a 5 mois qu'elle devrait faire des sacs à mains à partir des gros livres sur le sida ou les encyclopédies médicales qui sont toujours super bien reliées avec du brochage de la mort, des titres gauffrés en doré, des trucs comme ça sur gros tissu. Bing, elle fait une expo super jolie avec des drôles de canapés en forme de seringues et de logos de la Croix Rouge. Conceptuel or what.

Bref, l'écorce de noyer est magnifique et on aimerait bien porter ça sur soi, une veste avec ce motif-là, c'est reblogué 10.000 fois sur Tumblr, sans problème. Enfin, ce qu'il faut dire sur les noix, c'est que leur récolte n'est pas facile mais c'est celle qui ressemble le plus à la récolte des œufs de Pâques. Bon moi je n'ai jamais été dedans et quand on était petits, il y avait tellement peu de bonbons à récolter dans le jardin, et en plus avec 3 grands frères qui allaient plus vite que moi, c'était un non évènement, mais je suis sûr que parmi les lecteurs de ce blog certains y trouveront une sorte d'excitation fétichiste que je n'encourage pas mais qu'il était bon de signaler à toutes fins utiles.

vendredi 7 octobre 2011

Le jardin, là maintenant




Oui, j'ai rien écrit de fondamentalement nouveau sur ce blog depuis deux mois à part ma déclaration pour Hubert Duprat et c'est pas comme si j'avais rien foutu, je suis resté blocada devant mon ordi tout l'été pour écrire deux bouquins et je reprends ce blog là où je l'ai quitté (conceptuel) : le jardin. Il est, comment dire, stupendous. Il a tellement plu en juillet et aout que je n'ai même pas eu à perdre du temps à arroser et en fait, je n'ai presque pas regarder le jardin pousser. Certains jours, je n'avais même pas le temps ou l'envie d'aller chercher le courrier.
En fait, tout ça était prévisible. Printemps très sec, été pluvieux, les agriculteurs du coin l'on vu venir et c'est pour ça qu'ils ont semé, en pleine canicule de fin du printemps, des champs de maïs qui demandent beaucoup d'eau. Ils ont fait le pari de semer une plante qui aurait été incapable de pousser si le manque d'eau persévérait et ils se sont dit que la pluie arriverait au milieu de l'été, quand le maïs pousse très vite avec la chaleur. Avec la pénurie de céréales à travers le monde, ils sont sûrs de faire des bénéfices record. Ils vont se faire plein de fric, comme en 2007. Donc la prochaine fois que vous les entendrez se plaindre à la télé, vous pourrez leur dire pouet pouet.

Le jardin est si beau chaque jour davantage que je n'ose pas m'en approcher. Je le jure. De mes fenêtres, je vois les miscanthus qui fleurissent à une hauteur que je n'ai jamais vue. Certains font bien 3m50 de hauteur. Au bout de trois ans, ce massif a bénéficié lui aussi de toute l'eau de l'été, des orages en pagaille, et tout se mélange, sans la moindre mauvaise herbe. C'est hallucinant de perfection et je rappelle que je ne m'en suis pas occupé de tout l'été. Donc le massif se tient désormais tout seul, c'est pratiquement impossible d'y pénétrer et chaque jour, chaque variété différente de graminée est en train de lancer ses têtes vers le ciel, on les voit pratiquement pousser. Contrairement à l'année dernière, où il avait fait sec et la majorité des miscanthus n'avaient pas fleuri, cette année tout le monde y va de son plumet, avec chacun une texture, une couleur et un duvet différent. Même le pied de Sorghastrum nutans "Indian Steel" qui avait végété pendant ses deux premières années de plantation est heureux avec ses tiges qui se dégagent bien au-dessus du feuillage. Pareil pour les miscanthus Purpurascens qui faisaient la gueule, leurs tiges se préparent et j'attends de voir ce que ça donne car cette variété est connue pour faire des tiges bien droites avec des plumets verticaux, ce sont eux que l'on voit souvent dans les films chinois ou japonais quand vous voyez des étendues d'herbes argentées qui ondulent sous la tempête.
Tout est vert, tout pousse, pour culminer fin septembre et octobre, le moment où tous les miscanthus sont parvenus en floraison. Je sais, tout ceci ne produit pas beaucoup de pollen contrairement au champ de cosmos que je plantais il y a 8 ans.
Mais il y a une foule d'insectes dans ces herbes et des bourdons sur les eryngeiums et bien sûr des campagnols. Hier soir j'ai vu sur le bord du massif, sur la pelouse, une longue crotte de la fouine qui vit sous le toit de ma maison : plein de poils de souris et un bout de coquille d'œuf d'oiseau. Funky. Il y a aussi les araignées magnifiques, les argiopes, qui se sont installées, que j'ai reconnues ensuite dans le "Guide de la nature, milieu par milieu". Une belle bête qu'on voit toujours la tête en bas dans sa toile, avec son ventre strié de noir et de blanc qui copie les couleurs de la guêpe pour faire peur à ses ennemis.

Les artichauts ont des têtes droites de 4 mètres de haut, je ne mens pas. Encore cette année, j'ai refusé de les manger car les fleurs étaient trop belles. Je les laisse sécher sur place pour l'hiver. J'avais beaucoup plus de chardonnerets à l'époque des cosmos, mais il reste quelques couples qui restent dans le jardin tout l'hiver et qui se nourrissent des graines qui s'ouvrent avec le froid.
Les grandes révélations de cette année, ce sont deux plantes achetées pour les tester. La première est Stipa capillata, qui a fait dès cet été une demie douzaine d'épis de 50cm de hauteur, un artifice de graines si fines qu'il faut vraiment s'approcher pour les discerner. Elles sont très douces quand on les prend dans la main pour les faire glisser à l'intérieur de la paume. Dès le première année. Je me demande comment ce pied sera dans deux ou trois ans, ce sera sidérant. C'est une plante à installer en groupe, c'est trop joli. Ou en pot.
La seconde, Elymus Hystrix, était vendue comme une graminée qui accepte la mi-ombre, ce qui est assez rare pour celles qui font plus de 80cm de haut. Et c'est vrai, je l'ai mise dans un pot pour la tester à l'endroit d'un nouveau massif que je terminerai cet hiver, sous un châtaignier, et elle est si impressionnante que tous mes amis à qui je la présente sont bouche bée (comme on dit). C'est une graminée qui dès la première année produit une jolie touffe de feuilles basales fines d'où surgissent de grandes tiges bien droites avec un goupillon au bout qui ressemble à un porc-épic (d'où son nom). On dirait un immeuble de Dubaï, un délire architectural : à la mi-ombre, dans le sous-bois, on voit ces étincelles qui captent le moindre rayon de soleil, surtout si le fond des arbres est sombre. Elle est généreuse, elle tient bien droit, une vraie tour, et si l'on cueille les tiges pour en faire un bouquet, elle produit une seconde vague au mois d'août. Je vais faire un massif avec 10 pieds de cette merveille!
Les anémones Honorine Jobert sont bonkers, les roses et les blanches, je sais c'est un cliché cette vivace, mais c'est la première année où elles sont si belles et elles envahissent le moindre espace entre les graminées. Les plus beaux sont les panicauts "Heavy Metal" avec des feuilles glauques grises en épis pointus qui se dressent très haut, et encore, je n'ai pas réussi à trouver les plus beaux de tous, le "Northwind" qui est supposé être une sorte de fusée verticale qui résiste à tout, même en hiver.
Le flop du jardin de cet été, c'est tout le côté nord de la maison qui ne s'est pas remis de la sécheresse du printemps, malgré la pluie arrivée en été. Tout a été raté dans ce coin, même les fougères qui ont été mangées par je ne sais pas quoi, je n'ai jamais vu des fougères se faire dévorer de la sorte. Les primevères sont presque toutes mortes, sympa pour ma fleur préférée, et même les primevères à étages sont si malheureuses qu'elles n'ont pas produit d'épis. C'est tellement dégoûtant que je détourne le regard. Les osmondes royales ont grillé, ça me rend vénère, le rosier Mermaid a trop souffert de la taille radicale que je lui ai imposée car il devenait ingérable à monter sur le toit de la maison. Je crois qu'il va mourir et tant pis, ça lui apprendra, c'est un rosier trop piquant. Vraiment, c'est un rosier magnifique, mais mettez-le dans un endroit abrité où vous n'aurez jamais à le tailler, c'est un baobab ce truc. De toute manière, je sais déjà ce que je vais mettre à la place.

Et puis les premières poires n'ont pas été bonnes, peu de goût, de toute manière elles sont arrivées en plein rush de deadline de rendu de livre et je les ai vues tomber au sol et se faire manger par les merles. C'est affreux d'avoir des fruits du jardin et de ne pas les manger, mais c'est comme ça, arrêtez de crier, j'étais tout seul et je n'allais pas avaler 2 kilos de poires par jour, je n'ai pas besoin de faire de régime moi, je ne suis pas du tout attiré par les mecs bedonnants, je suis naturellement svelte grâce au VIH. Fat Fat Fat is not my game.
Depuis, les autres variétés de poires sont délicieuses et là ce sont les noix, j'en ramasse matin, et soir et les châtaignes n'en parlons pas, j'en ai VRAIMENT trop. Bon, j'arrête, j'ai des amateurs de jardins qui viennent demain et il faut que je tonde la pelouse before the Germans get there.