jeudi 14 octobre 2010

Le syndrome Safire


What a pen can do. J’écrivais quelque chose et ces mots me sont venus à l’esprit car mon nouveau Paper Mate (quel nom génial) glissait si bien sur le papier que je savais que c’était grâce à lui si j’avais du plaisir à écrire. Et comme d’habitude, les mots qui me viennent à l’esprit sont des slogans anglais. Je sais très bien qu’il y a beaucoup de personnes qui sont très irritées lorsqu’on mélange l’anglais et le français et je me les aliène les uns après les autres dès que j’utilise une bêtise américaine, mais c’est comme ça, je fais ça depuis toujours, je m’en excuse même si vous voulez, mais il y a cette franchise dialectique bien connue qui permet de faire des phrases courtes qui vont à l’essentiel du mot. Par exemple, ces phrases avec des mots à une syllabe. « Otra Otra : I like it so much I say it twice ». « Be as man as you can be ». « Porn is Good ».

Dans le New York Times, il y a cette chronique sur le langage qui est, les trois quart du temps, merveilleuse et drôle à la fois. Ils n’arrêtent pas de décortiquer pourquoi on dit ça et pas ça, pourquoi certains nouveaux mots sont des hérésies merveilleuses. Par exemple, j’ai été personnellement étonné de remarquer depuis 4 ans la résurrection du mot « charmant » par les jeunes. Avant, on ne disait pas « charmant » pour désigner quelqu’un qui est sexy, on utilisait plutôt « bandant ». « Charmant » a toujours été un mot désuet, que l’on n’utilisait même pas à mon époque, à par mon frère Lala qui a jeté son dévolu sur « exquis » depuis toujours et avec qui j’ai eu des discussions sans fin (et amusantes) pour argumenter si c’était un adjectif légèrement trop exagéré dans son expression, un peu comme les gens qui font roucouler le vin dans leur bouche, quelle horreur.
Quand mon ami Fred à qui je fais confiance pour tout ce qui est cutting edge a commencé à utiliser « charmant » pour décrire les beaux mecs qu’il regardait, et que j’ai entendu mes neveux le dire dans un autre contexte (genre « Tu es sexy, mais je vais le dire d’une manière moins soutenue car on est des ados et on n’a pas envie de prendre un mot trop daté des années 90), je me suis dit que les jeunes avaient un drôle de goût pour sauver certains mots de l’oubli. Ca serait intéressant de savoir qui a lancé le mot « charmant » dans les années 2000, puisque ces mots proviennent toujours d’une source précise. Je sais pas non plus s’il existe des chroniques linguistiques de ce type en France, écrites je veux dire, mais pour moi une chronique sur le langage me semble logique dans un grand quotidien anglo-saxon.
Parfois, ces chroniques sont tellement recouvertes de mon Stabilo que je les découpe et je les range dans une boite. J’adore les mots en portemanteaux (don’t we all ?). A force de tout lire en anglais, j’ai fini par comprendre que les mots anglais ont plus d’impact pour moi. Cela ne veut pas dire que je n’aime pas le français, j’adore écrire, surtout à la main. Et j’adore la manière avec laquelle les gens formulent les choses, puisque l’on sait que les jeunes, s’ils n’écrivent plus de lettres, n’ont jamais autant écrit. Je ne parle pas des SMS parce que je ne vais pas pénétrer là-dedans, c’est trop gross. Je parle de la manière d’écrire par email et sur FB et sur Twitter. Il y a plein de livres qui sortent sur ces sujets aux USA, qui expliquent pourquoi et comment, par exemple, on juge nécessaire de n’utiliser que des minuscules. Sur FB, parfois, je fais des blagues en lettres minuscules ou des messages de dude parce que ça a un côté subdued, avec un sous-statement. Dans le genre « hey » ou « beaucoup de chouettes qui hululent autour de la maison cette nuit ». Le fait de mettre un point ou pas souligne encore plus le côté flottant de la phrase, dans de genre « je suis un peu cassé » ou « je m’endors devant mon ordi ».

Le 5 août dernier, Ben Zimmer se demandait comment on disait « on va à la plage » en anglais. En espagnol, on le sait grâce à la chanson, mais en anglais, c’est selon la proximité avec la mer, bien sûr. Dans le New Jersey on dit « down to the shore » parce que l’océan est juste là, et à Baltimore on dit « down the shore", parce que, heu, l’océan et juste là aussi. Le 1er octobre, Ben Zimmer a incorporé l’étrange mot « trifecta » dans une chronique amusante sur les gens célèbres qui disent « nous ». Comme la reine d’Angleterre qui dit « We are not amused » ou comme Thoreau qui avait déclaré (mais ce n’est pas prouvé) : « Le Nous est utilisé par les rois, les éditeurs, les femmes enceintes et les gens qui ont des asticots dans la bouche » (morts, quoi). Donc, nous, l’éditeur de Minorités, avons le droit de parler à la première personne du pluriel. Quelle horreur. « Trifecta », pour revenir au New York Times, veut dire un pari comme un tiercé où il faut prévoir les trois premières places d’une course, dans l’ordre. C’est un terme anglais qui peut être utilisé avec amusement dans une chronique de cuisine, mais encore plus dans la proctologie : « Je lui ai enlevé une trifecta d’hémorroïdes ».
Guido Minisky, avait inventé il y a quelques années, dans ses flyers de clubs, le mot génial « friendlyment », pour finir ses annonces. C’est « gentiment », ou « affectueusement », en franglais. C’est une marque linguistique géniale. Si Facebook déçoit de plus en plus sur les sujets politique, le réseau social reste toujours le creuset de l’humour de Now. Il y a des mecs comme (eeeeek! je ne me rappelle plus qui, il va falloir que je checke mes 4000 amis!) qui se font une spécialité de dire des trucs drôles tout le temps comme « Ma mère dit que ses cuisses deviennent si grosses quelles ressemblent à celles de Beyoncé ». C’est de l’humour deadpan, comme ça, un jet d’écriture sans écriture, du genre je suis drôle même quand je ne fais pas d'effort.
Le 19 mars, Ben Zimmer faisait une démonstration très délicate des utilisations politiques derrière les mots les plus simples du langage : le oui et le non. Le 12 octobre 2009, dans sa première chronique, Zimmer rendait hommage à son prédécesseur, William Safire, bien sûr, disparu un mois plus tôt, qui avait débuté cette chronique le 18 février 1978 avec ces mots extrêmement simples dans un style presque robotique à la Kubrick : « How do you do. This is a new column about language ». Car bien sûr, le grand manitou de ce genre d’obsession linguistique, c’est Safire lui-même. Il y avait bien des connaisseurs qui intervenaient régulièrement dans ses chronique comme Jan Freeman qui, le 31 janvier 2007, se posait cette question fondamentale : « Comment met-on au pluriel la voiture Prius ? » tout en produisant une suite de blagues sur les raisons qui conduisent à marmonner « Mm-humm » quand on a la flemme de répondre à une question. As in, dans l’avion : « Vous voulez un verre d’eau, Monsieur ? » - « Mm-hmm », du genre, j’ai même pas envie de m’emmerder à répondre « Non merci ». Quelle horreur.

Le leader (certains l'appelaient le "dictateur") était bien William Safire (dèjà, quel joli nom !) qui s’est fait une spécialité de décortiquer l’accélération du shortspeak (le 25 mai 2008) de ces dix dernières années, exagéré par le portable et l’ordinateur. Tout en dirigeant le lecteur vers des essais essentiels comme « Linguistic ruin ! LOL ! Instant Messaging and Teen Language » de Sali Tagliamonte et Derek Denis ou des livres comme « Always on : Language in an online World » de Naomi S.Baron.
Le 16 mars 2008, pendant la course aux élections, il décrit comment les prétendants à la Maison Blanche s’adressent à leur public et note que John McCain, le 14 janvier de la même année, avait battu un record en disant 31 fois « Mes amis » pendant un speech. C’est un peu comme compter les 256 voitures qui sont pulvérisées dans « GI Joe », le film.
Le 1er juillet 2009, il s’amuse à décrire ce qui peut être qualifié comme un « moment Aha ! », quand vous avez la preuve d’une conviction bien ancrée, comme, je sais pas moi, quand Delanoë fait un deal avec Chirac pour que certaines poursuites légales disparaissent contre quelques millions.
Le 5 octobre 2008, il fait tout un laïus sur le mot « toxique », qui est devenu si populaire avec la crise financière, quand tout est devenu toxique, des placements en bourse au karma de Madoff. Mon petit avis là-dessus, c’est que Britney Spears avait anticipé (pour une fois) cette mode du tout toxique avec son album de.. 2004.
Une de mes chroniques préférées : le 6 janvier 2009, Safire nous apprend que la ponctuation vocale « Y’know » a culminé chez les jeunes dans les années 80 (c’est vrai, tous mes amis anglais disaient ça non-stop), puis ça a été remplacé par « I mean » (j’ai commis 4 meurtres à cause de ça), puis c’est devenu « Like » (que j’utilise toujours) pour devenir juste « uh ». Comme : « Y’know, j’ai pensé à un truc que tu m’as dit l’autre jour, I mean, c’est pas que j’ai envie d’en parler forcément, like comme si ça t’intéressait, uh ». Bref, chez les jeunes, les mots deviennent de plus en plus courts, bientôt on va avoir un mot qui va dire juste : « d ».
Le 21 novembre 2009, Safire s’emmêle les pinceaux (so to speak) en hésitant entre plein de mots qui pourraient symboliser l’année écoulée. Comme c’est la crise, il finit par admettre son attrait pour « frugalista », une « personne qui vit d’une manière frugale mais reste à la mode et en bonne santé en gardant ses vêtement ou en les échangeant, en achetant des objets d’occasion et en faisant pousser ses propres produits ». C’est le nom de guerre (en français dans le texte) du « guerrier de la récession ». Hey, c’est moi ça ! Safire dit que « frugalista » est plus juste que « recessionista » qui est trop évident.
Enfin, le 19 décembre 2008, Safire se demandait pour quoi le mot « dear » était en train de disparaître des emails et des SMS, alors que ce fut le premier mot de toutes les correspondances amicales ou amoureuses pendant si longtemps. En plus, « dear », « mon cher », « ma chère » est tellement camp ! Et il s’amuse à parler de « séminal », un mot bien connu qui veut dire « créatif ». Ah oui, il se demande aussi si nous sommes en train de développer une génération de « pancake people », des personnes qui ont des connaissances très étendues dans leur domaine, mais manquant de profondeur ? Plein de sujets de réflexion !

J’ai un ami dont la spécialité est d’enfiler des expressions toutes faites, ce qui a le pouvoir de me faire rouler sur le sol. Un autre considère que le mot le plus laid de la langue française, c’est « régal » ou « se régaler ». Comme il est du Sud-Ouest, où on dit ça tout le temps sur la nourriture (enfin, la boulimie plutôt), dès qu’il entend quelqu’un dire « On va se régaler » ou « On s’est bien régalés ! », ce toulousain se tord de convulsions. Chez les gays, on est en plein dans le mot « discriminatoire » comme à la télé, on utilise encore le mot « opus » en croyant que ça fait branché (sur France 24 notamment) alors qu’il FAUT VRAIMENT ARRETER tout de suite de l’utiliser, on s’en moquait déjà en 2002. Quelle horreur.

Cette notion du langage a toujours des connotations sociales. J’ai vu que dès que j’utilise le mot « ronces », il y a des gens autour de moi qui se mettent à crier. Un exemple : si vous dites que vous allez arracher des ronces ou mettre de l’anti-débroussailleur parce que c’est vraiment le seul moyen de tuer le liseron, ils sont capables de faire tout un cinéma de parisien bobo sur le fait que les ronces abritent une diversité d’insectes remarquable et nourrissent les oiseaux et que le liseron fait de très jolies fleurs. Mais on le sait ça ! on est pas débiles ! Nous avons juste décidé (remarquez la 1ère personne du pluriel here) qu’on aurait un jardin sans ronces car nous prenons du Kardegic parce que nous sommes un homosexuel qui a des problèmes cardiaques liées aux traitements VIH et que les ronces ça fait saigner les jambes et que oui, le liseron fait de jolies fleurs, mais il y a au moins 30.000 fleurs qui seraient plus jolies à cet endroit précis, gracias de nada. C’est quoi ces idiotes de Paris qui nous disent que les orties sont géniales ! On le sait ! Mais il y en a partout, c’est pas comme si on attaquait un végétal rare ! Ce sont des plantes coriaces, il y en a plein, c’est comme les barebackers, il y en a assez partout pour qu’on se mette à les défendre ! Quelle horreur!!!

lundi 27 septembre 2010

For a friend



Donc vous avez un ami qui meurt d’un accident cardiaque et vous savez très bien que ça devait arriver un jour parce que c’est un mec qui avait pris pour bible les paroles de « No Limit » de 2 Unlimited. Que ce soit d’overdose ou de sida, d’une manière normale ou tout simplement en s’endormant au milieu de la route à 4h du matin avant qu’un semi-remorque passe par là pour livrer les fruits et les légumes du marché des Capucins à Bordeaux, ça devait arriver et il y en a même qui se demandent sincèrement, sans jugement ni rien, pourquoi ce n’était pas arrivé plus tôt. Certains de vos amis sont les plus wild, les plus incontrôlables, les plus seuls.

J’ai rencontré Hervé Robin à la première vraie Gay Pride d’Act Up en 1990. On s’était déjà vus de loin dans les clubs, mais je me rappelle très bien l’endroit et le moment précis quand il est venu me voir pour parler en défilant. On était sur la rue du Faubourg Saint Antoine, à 400 mètres de la Bastille, à peu près avant l’immeuble de Radio Nova. J’étais content de la manif, on avait des grands drapeaux devant avec Laurent Mouret qui les faisait tourner dans l'air, il faisait beau et Robin est venu me dire qu’il voulait faire des choses pour Act Up. Je lui ai dit qu’il pouvait commencer tout de suite, mais il m’a répondu qu’il partait pour deux mois en Inde. J’étais là « Bien sûr, ah oui, tu pars en Inde pour deux mois et ça va tellement te péter dans la gueule ce voyage que lorsque tu reviendras, tu auras oublié même le nom d’Act Up. OK ».

Deux mois plus tard, il débarquait en réunion. C’est là que j’ai appris qu’il tenait ses promesses. Et très vite je l’ai vu mettre tout le monde dans sa poche, les uns après les autres. On découvre alors que c’est une folle super intelligente et qu’il a plein d’idées parce que c’est un instituteur pour gosses de 6 ans et donc Act Up ça ne le change pas beaucoup quoi. A vitesse grand V, il se trouve à la tête du groupe qui organise les soirées et qui conçoit et vend les T-shirts, le poste très important qui a fait vivre Act Up durant les premières années. Comme Hervé connaissait tous les clubs et tous les patrons de bars, c’est lui qui, réellement, a imposé Act Up dans la house. C’est lui qui a créé le slogan « Danser = Vivre » et surtout « Sida Is Disco » à moins que ce soit Loïc Prigent, je ne me rappelle plus.

Donc pendant les premières années, Hervé était très respecté à Act Up, un mec qui faisait rire tout le monde, qui avait toujours de l’énergie, qui savait se faire respecter aussi, quand il se mettait à crier tout le monde se calmait. Et puis, instantanément, c’est devenu un ami de clubbing. Il faut comprendre. Hervé Robin était bordelais. Moi je viens d’Agen et dans ma génération, on a toujours considéré que les folles bordelaises étaient les plus extravagantes, les plus érudites, les plus fashion, les plus droguées, les plus cuir, etc. La génération d’après, c’était plus Marseille, Montpellier, Lyon. Mais les bordelaises avaient le clubbing dans le sang. On a commencé très vite à la Luna et surtout aux raves de Mozinor avec mon mari d’alors, Eric. Notre truc, c’était toujours de faire plus de bruit que tous les autres puisque ces raves étaient quand même hétéros à 90%. Hervé avait un délire à lui qui consistait à casser ses bouteilles de bière sur le sol et de faire du smurf dessus en criant « Aciiiid ». On avait les sifflets d’Act Up sans arrêt dans la bouche et les gens à côté de nous suppliaient d’arrêter et c’est pourquoi, la rave suivante, on venait avec les sifflets ET les cornes de brume d’Act Up (oui on en a piqué une dizaine à peu près) mais c’est un travail d’outreach vers les ravers puisqu’on était toujours là à crier des slogans sur D-Shake. Quand on rentrait en voiture, on rigolait tellement qu’on y voyait plus rien et Eric conduisait à 30 à l’heure tellement il était bourré. Aujourd’hui, ça ne pourrait pas tenir plus d’un kilomètre, il y a trop de flics.

Avec le temps, Hervé s’est mis à exagérer à Act Up. Son groupe rapportait beaucoup d’argent, il organisait des soirées au Queen qui marchaient, mais il arrivait souvent cassé. Il y a même une histoire super connue comme quoi il s’est fait un fix un soir en comité de coordination rue René Boulanger et qu’il est tombé sur le sol et la seule chose que les autres d’Act Up ont pu faire, c’est de lui mettre une couverture dessus. Et la réunion a continué avec tous les chefs de groupe, comme des pros. La plus grosse blague a été de découvrir dans son bureau à Act Up, là où il rangeait ses carnets de commande de T-shirts et tous les comptes des soirées au bénéfice d’Act Up, qu’il y avait un tiroir en bas avec plein de chèques de dons ou de commandes de merchandising qui n’avaient pas été encaissés. Il faisait les envois et oubliait de donner les chèques au trésorier qui était juste à 5 mètres de lui. On était pas contents.

Pendant ce temps, Hervé continuait son boulot de prof et il était très bon, il prenait toujours des initiatives géniales comme faire découvrir à des gosses de 6 ans tout le travail de Keith Haring (on est alors en 92,93) et il les faisait dessiner et discuter sur ça et les parents d’élèves l’adoraient, même s’il arrivait bourré le samedi matin après une nuit blanche au Transfert. Il avait de l’autorité sur les enfants, mais il était juste et savait leur faire découvrir des milliers de choses tout en restant dans le programme. On peut pas demander mieux.

Ensuite, j’ai un peu moins vu Hervé quand il a partagé un appartement à Montmartre avec Eric. Pour moi, c’était 1994 et il commençait à être un peu too much, même si tout le monde disait à Act Up que les chercheurs auraient du faire un essai comparatif sur lui avec antirétroviraux + alcool versus antirétroviraux seuls car il avait toujours de bons résultats sanguins, ses CD4 étaient bons et même ils montaient en plus, on était tous verts, on se disait que peut-être il fallait être défoncé comme lui pour survivre même si on savait bien que scientifiquement ça ne tenait pas la route une minute. Il était increvable.

Les années 90 ont passé, il est parti d’Act Up avant moi, il est retourné vivre à Bordeaux à nouveau où il s’est mis en tête de terroriser la ville quartier par quartier. En fait, vous devez vous demander pourquoi je parle de lui, vous ne le connaissez pas mais en fait, justement si, vous vous trompez, vous l'avez déjà vu, il a terrorisé Paris, Bordeaux, l’Espagne et un grand pays comme l’Inde donc ça fait beaucoup de monde si on additionne.

A la fin des années 90, on se voyait toujours dans les clubs et c’est là que j’ai commencé à lui gueuler dessus de temps en temps. Il m’adorait mais un peu trop et quand il était bourré en boite, il était juste insupportable comme tous les alcoolos, bien que lui n’était pas à vous cracher au visage comme certains (je n’en dirai pas plus ici). Moi j’étais juste sur le dance floor à essayer de trouver un mec et je voyais Hervé tituber vers moi pour m’offrir une bière. Je disais merci en maugréant dans ma tête car je savais ce qui allait arriver. J’étais là à danser avec un demi dans la main et ça aide pas et 3 minutes après, il revenait avec une autre bière alors que j’avais pas fini la première et il fallait que je lui crie dessus "Arrête avec les bières, c’est bon comme ça" sinon il remettait ça 3 minutes plus tard et des fois je me suis retrouvé comme ça avec 3 bières. Aucune notion de l’espace temps.
Hervé était devenu un magnet de poisse en boite si aviez envie de rencontrer quelqu’un et ça se répétait tellement, toujours de la même manière, avec une telle usure qu’à la fin quand j’arrivais dans un club, je checkais s’il était là. Au Queen, il pissait contre le bar principal. A Scream, dès qu’on le voyait arriver, on se mettait à danser à l’ombre. A chaque fois qu’on le voyait, c’était sur le même niveau alors qu’à jeun, c’était un homme calme, drôle, totalement cultivé, et quand il se mettait à parler en espagnol, il était si irrésistible que c’était du rire non stop. Il me téléphonait toujours pour me dire qu’il allait passer un week-end à Paris pour voir des spectacles de danse et je baillais.

Ensuite je suis parti vivre à la campagne et la plus belle blague, c’est quand il est venu passer un week-end. C’était l’hiver, il pleuvait beaucoup, il a raté plusieurs fois son train et il a fini par arriver des heures après, dans la nuit, en taxi. Je savais déjà que les taxis de province sont beaucoup plus gentils que ceux de Paris mais celui-ci était tellement adorable qu’il a aidé Robin à sortir de la voiture alors qu’il avait gerbé dedans. Quand il est arrivé dans le salon, il a jeté un regard vers le feu dans la cheminée que j’avais allumé pour le réchauffer et il a dit ce truc génial, avec l’accent du sud-ouest, bourré : « Ah bé tu sais, moi j’aime pas la cheminée, hein ». Ca m’a fait tellement rire parce que tout le monde, I repeat, tout le monde aime un feu dans la cheminée en hiver. Il a fallu deux heures pour qu’il commence à dessoûler et faire des phrases avec un sujet, un verbe et un complément.

Avec le temps, il me téléphonait toujours pour donner des nouvelles mais je commençais à en avoir marre qu’il me dise qu’il avait arrêté de boire alors que j’entendais l’alcool du week-end précédent dans sa voix. Et moi ce genre de délire, j’accepte pas trop longtemps, même de la part des amis. En plus j’étais en plein combat sur la prévention et god knows ce que faisait Hervé quand il était bourré. Il avait le don de me sortir des énormités comme « Je crois que je vais partir un mois en Iran » il y a 4 ans, quand toutes les milices et les terroristes basés en Irak sont passés par l’Iran pour rejoindre l’Afghanistan où ils sont toujours d’ailleurs. Et je lui disais « Ah oui, super, tu es séropo, tatoué et percé de partout, c’est la guerre là-bas et tu t’approches de plus en plus de l’endroit où on cultive le plus de drogue dans la région et tu veux que je te dise vas-y, bon voyage ? T’es folle ou quoi ? ». Je sais très bien que l’Iran est merveilleux et pas si dangereux, mais pour un mec comme ça, c’est comme s’il se promenait avec un écriteau dans le dos avec écrit dessus « Trempez moi dans un baril de pétrole avec beaucoup de plumes SVP ».
Il me disait « Tu crois ? » et là le téléphone me tombait des mains et je lui demandais « Mais tu regardes pas les news ? Tu ne peux pas choisir un pays où il n’y a pas un conflit mondial ? ça existe encore tu sais ». Je le suppliais de ne pas y aller car je savais que c’était un voyageur qui n’avait peur de rien et qui pouvait très bien partir sans rien dire à personne. Comme il ne travaillait plus à l’Education nationale depuis longtemps, il ne savait pas quoi faire et sa vie le menait de plus en plus vers la marge. Il était tricard de tous les bars et les clubs de Bordeaux sauf de l’Ours Polaire où, pour le calmer, ils mettaient un peu de bière dans un panaché pour lui faire croire qu’il buvait une pression. Mais ce mec a enrichi plein de bars et de clubs et il a fini dehors.

Moi, à la fin, je ne répondais plus quand il appelait car Hervé était devenu la seule personne au monde qui m’épuisait au téléphone, au stade où je ne pouvais pas tenir la conversation. C’était comme pénétrer dans un brouillard de plus en plus épais où tout était lent, très lent, alors qu’il y a toujours plein de choses à faire quand il appelait comme rentrer le bois parce qu’il fait froid, faire à manger pour 4 personnes. Tout était devenu plus important qu’un coup de fil de Robin car on avait en plus l’impression que le mec était indestructible, physiquement. Il y a beaucoup de gens qui sont morts alors qu’ils se tenaient à carreau et qu’ils prenaient leurs médicaments et tout alors que lui a tellement abusé qu’il tenait toujours, il se remettait toujours debout après sa cuite donc on finissait par se dire qu’on serait tous morts de mort naturelle quand lui aurait son premier petit souffle au cœur de rien du tout.

Bien sûr on s’est trompés et il est mort vendredi 18 septembre, par le cœur. C’est vraiment particulier de mourir par le cœur, ce sont vraiment les sentiments qui lâchent, une douleur unique dans le corps, une crampe affective profonde, comme un muscle qui se tord à mort. Je crois qu’Hervé ne supportait plus sa solitude car nous avons été nombreux à ne plus décrocher le téléphone. Mais c’est comme ça. Il était trop fou. Les blagues que je raconte ici, tous ses amis les connaissent par cœur. C’est sa mythologie, des histoires qu’on se raconte quand on parle de lui. C’est quelqu’un qui a fait des trucs importants contre le sida.

lundi 20 septembre 2010

Obama m'écrit


J’adore recevoir des mails de la Maison Blanche. Régulièrement, un docu apparaît alors que mon index appuie automatiquement sur la touche delete de mon ordi. Une invitation FB pour un club avec un flyer immonde. Encore une étude absolument pas nécessaire sur le sida. Une newsletter gay qui me parle de, wait for it, c’est très inattendu… Lady Gaga. Quelqu’un peut m’envoyer une information digne de ce nom, bordel de merde ? Je suis à mon centième mail éliminé depuis ce matin et soudain, Michelle Obama m’écrit.

Ce n’est pas une histoire de prestige. Je ne suis pas particulièrement impressionné à l’idée de recevoir un message « personnel » de la Première Dame des Etats-Unis ou même un coucou de David Axelrod. En fait, tout le clan de la Maison Blanche semble se donner le relais pour nous envoyer ses petites nouvelles. Lundi matin, l’empereur, sa femme et le p’tit prince… « Alors, Michelle, tu écris à Didier le lundi et David (Axelrod), on t’a prévu une lucarne d’envoi pour vendredi ». Non, tout le monde y passe, dans un système d’alternance équitable qui privilégie soit le président, soit un secrétaire d'état qui a quelque chose à dire soit quelqu’un de totalement inconnu.
Je me suis abonné à la Maison Blanche (ça fait une jolie phrase à écrire, je vous assure) il y a plus d’un an, je ne me rappelle plus comment. J’avais sûrement appuyé sur la touche « Submit » du formulaire « Get Email Updates » en haut à droite de la home page de la Maison Blanche, par défi, du genre « on va voir si vous êtes capables de m’étonner ». Et à chaque fois que je reçois un de ces mails, un petit sourire apparaît sur mes lèvres, même quand je suis de mauvaise humeur.
Je vais vous dire : recevoir ces mails, c’est l’équivalent d’un bonbon à la menthe très frais au milieu de mails qui ont tous l’air d’avoir été lourdement amidonnés avant leur envoi. Car, merde, quelle maquette. C’est un vent de fraîcheur qui vous entoure, une brise transparente et caressante, et ce n’est pas pourtant quelque chose que l’on imagine facilement venir de la Maison Blanche. Quelqu’un, quelque part dans la West Wing, ou alors dans un sous-sol de bureau outsourcé ailleurs, a appuyé sur une touche qui a envoyé des millions de mails à travers le monde et le mien est parvenu dans mon petit village de Normandie. Cool, non ?

Et surtout, c’est là le point central, quel joli mail. Le logo de la Maison Blanche est calé au centre supérieur du docu, entouré d’un halo grisé d’une luminosité incroyable. Ce n’est pas du blanc, ce n’est pas du gris, c’est un gris-blanc-poudré qui semble accrocher la lumière de votre ordinateur. Cela rappelle l’émerveillement qui a accompagné les premiers jours de Photoshop. On imagine même des sous-couches de couleurs encodées dans le blanc, indiscernables par le commun des mortels, pour le rendre inconsciemment plus beau, plus riche, plus institutionnel, plus américain quoi ! C’est l’équivalent du parchemin moyenâgeux avec le ruban scellé par la bougie. A message from the White House to youuuuu ! C’est ce blanc qui signe l’envoi de la Maison Blanche et on imagine une équipe de 25 geeks en train de faire des sessions de brainstorming pour lui donner encore plus de relief, dans un style très WASP, très Calvin Klein. D’ailleurs, pour ajouter du prestige, quand vous recevez un mail d’Obama-himself, le logo de la Maison blanche a carrément disparu pour un autre en-gris-sur-blanc-sur-beige. Du genre less is more, là on ne rigole plus.
Et le texte ! En bas, le titre du mail est inscrit en doré, oui en or ! On dépense sans compter ! Et dans le texte, chaque mot paraît plus clair, plus dynamique. C’est la Maison Blanche qui vous écrit, bordel. Et vous lisez le mail, même si le sujet ne vous intéresse pas, parce que vous vous dites qu’ils ont pris la peine de faire ça bien, eux. C’est pas comme si vous receviez un message de la Mairie de Paris pondu par un stagiaire du PS qui est arrivé là juste parce qu’il espère coucher avec quelqu’un pour avoir de l’avancement et qui vit dans un studio avec une mezzanine en bois clair (du pin, tiens) achetée dans une rue secondaire du sixième arrondissement.
Ah, vous me voyez venir. La Mairie de Paris. Ben non, pour une fois, je parlerai plutôt de la Présidence de la République française. Vous avez remarqué le joli pupitre qu’ils ont choisi pour les conférences de presse de l’Élysée ? Avec un joli logo bleu en relief qui donne un côté Washington au 55, du Faubourg Saint-Honoré ? C’est bien, on s’en approche de la signalisation présidentielle. Mais le reste ! C’est comme si les gens qui « travaillent » à l’habillage de l’Élysée s’étaient dit, d’un commun accord : « OK, on a réussi le pupitre de la salle des médias, on fera le reste et toute la déclinaison de la charte graphique quand la maquette du Canard Enchaîné sortira du 19ème siècle. Traduction : NEVER !

Il y a vraiment un truc qui me tarabiscote dans le design Web o.2 machin. Comme Facebook est le "troisième Etat" de la planète, on est submergé d’invitations à des fêtes ou à des événements avec des images hideuses. C’est le revival des flyers pédés des années 90. Et que je te mets des mecs dénudés qui n’ont même pas le look de Now et qui semblent sortis d’une banque d’images qui vient de Budapest. Et que je t’envoie des invitations d’expo qui ressemblent à des cartons pour des débats de quartiers organisés par la mairie du onzième arrondissement (je crois que c’est PS là-bas, ahah) ou alors une icone de pouffiasse par une pouffiasse qui t’invite à jouer à Farmville. Connasse, je vis à la campagne, j’ai pas besoin de ton succédané de récolte champêtre.

Moi je dis. Regardez un peu les mails de Michelle Obama. J’ai beau être furax à mort contre son mari et Hilary Clinton qui se foutent de notre gueule sur le sujet de Gaza et tout ce qui se trouve autour dans un rayon de 1000 kilomètres (au moins), mais ça fait du bien de respirer et de mettre de côté sa colère pour écouter à ce qu’elle a à dire. Tiens, aujourd’hui, c’est la maltraitance des bébés girafes. Intéressant.

mardi 7 septembre 2010

Delanoë, le Boniface de Paris


De passage à Paris, il y a quelques jours, je suis tombé sur le magazine de la ville de Paris, A Paris. Arrêtez de vous moquer, je vais juste donner mon avis. Au début, j’ai feuilleté les pages d’une manière distraite. Je n’attendais pas grand chose d’un gratuit municipal. Et puis, très vite, j’ai fini par réaliser que même dans ces brochures municipales, le message du maire de Paris, c’était : « Surtout, rien de masculin, rien de dangereux ».

On a beaucoup parlé du maire de Reykjavik en Islande qui est allé à la Gay Pride en travelo. Normal, c’est un acteur. On a beaucoup moins parlé du même élu, qui a surpris tout le monde en prévenant qu’il ne travaillerait qu’avec des partenaires (dans son camp ou contre lui) qui auraient vu l’intégrale des 5 saisons de « The Wire ». Quand j’ai lu ça dans l’Herald Tribune, mon cœur a fait un bond, c’est comme si un EUREKA ! avait traversé ma journée. Enfin un homme politique qui annonce que son travail serait directement influencé par la série la plus politique de tous les temps, celle qui va au fond des problèmes urbains les plus insolubles, une série qui présente le monde à travers les quartiers pauvres de Baltimore. C’est comme si les spin doctors de Sarkozy décidaient, pour le remaniement ministériel prochain, de s’entourer uniquement de collaborateurs qui se comporteraient à longueur de journée comme les personnages de « The West Wing ». On peut toujours rêver…

Je sais très bien que je demande la lune. Espérer de Delanoë la moindre influence trouvée chez « The Wire », c’est un peu comme si vous attendiez de Fogiel une interview approfondie et sensible de Tony Kushner. Mffff, wtf. Mais penchons nous, si vous le voulez bien, sur le contenu de A Paris. Tiré à 1.150.000 exemplaires (c’est pas rien), c’est l’exemple typique du magazine qui n’a aucune saveur. L’édition Automne 2010 débute en fanfare avec un édito du maire qui, dès la 9ème ligne, nous rabat les oreilles avec la politique de la ville pour les crèches et les haltes garderies. Je crois qu’il écrit ces textes pendant son coma. Intitulé « Les enfants dans la ville » (on nous a épargné « Les enfants dans la cité »), cet édito est tellement téléguidé qu’on a envie de se plaindre directement à la hotline de maltraitance. Peut-on aborder un autre thème pro-bobo, SVP ? C’est l’ensemble des articles de ce canard municipal qui semble dédié « aux enfants de Paris, à leurs parents, à leurs enseignants », comme si ce maire ne parvenait pas à se libérer de l’obligation de s’affranchir de son homosexualité tout en dorlotant son électorat socialiste.
Delanoë, l’homme, semble mal à l’aise avec les hommes. Il y a bien un micro-article en page 22 sur Jean-Michel Basquiat, mais on ne sait rien de ce qui se cache derrière la phrase : « Né en 1960 à Brooklyn (Etats-Unis), Jean-Michel Basquiat disparaît en 1988 ». De quoi ? Est-ce que ça arracherait la gueule du directeur de la rédaction, Patrice Tourne, de publier le mot « overdose » ou « léger petit problème de drogue »?

Des années après son élection, je me demande si les gays et les lesbiennes qui ont contribué à élire ce maire avaient comme espoir de le voir devenir le champion de la natalité. Delanoë est un de ces homosexuels breeders, très concerné par les possibilités d’élevage de ses concitoyens. C’est un peu comme quand vous regardez les pages Facebook de ses collaborateurs comme Bruno Juillard, toujours très attentif à poster des statuts virils et consensuels comme « Je suis allé au Stade de France pour encourager les Bleus ». Ouais, bien sûr. Il y a une envie très précise de ce maire de se dissocier de tout ce qui est gay, mais surtout, c’est ça qui est nouveau, de tout ce qui est masculin. C’est comme si ce maire s’appuyait sans cesse sur son électorat féminin, comme si la fidélité électorale était du côté des femmes, un peu comme tous ces écrivains gays célèbres, d’Yves Navarre à Guibert, qui ont gagné des prix littéraires en témoignant de leur amour des femmes. C’est le syndrome haute couture : vous êtes une folle à lier, mais du moment que vous dites devant les caméras, quatre fois par an pour les défilés, que vous êtes « amoureux du corps de la femme et que vous voulez les rendre plus belles encore », vous avez votre laisser passer pour les bordels où personne ne vous emmerdera si vous vous relaxez dans des baignoires remplies de pisse. Je dis pas que Delanoë fait ça, mais d’autres le font.

Pour rester en place et traverser ses périodes de déprime, Delanoë doit se montrer asexuel, un homme attiré par les hommes qui ne parle jamais des hommes ou de sa sexualité, qui est pourtant si fondamentale dans son identité (enfin, j’espère) et qui se comporte comme n’importe quel homme politique de droite : la porte de la vie privée est fermée, c’est un coffre fort. Pire, non seulement cette porte est fermée avec une combinaison digne de « Inception », mais le hall de l’amour des femmes est grand ouvert. A Paris est la publication la plus hygiéniste que l’on peut imaginer. Si vous vous y connaissez en iconographie, c’est fascinant de voir comment les hommes et les femmes sont représentés. A force de montrer une image socialiste, apaisée de la société, c’est comme si les habitants de cette capitale française n’existaient pas, c’est le rêve citadin de Delanoë dans toute sa flemmardise. Plus de débats, plus de problèmes, plus de RER B encore bloqué aujourd’hui même, c’est le village « Tout va bien ». On dirait que le maire et son entourage ne voient pas à quel point les parisiens se transforment vite.

Par exemple, je viens à Paris une fois par mois seulement, mais je suis ébahi de voir à quel point le look des parisiens, jeunes ou vieux, évolue vite. Toutes les modes du monde s’imprègnent dans cette ville, avec les noirs qui adoptent de plus en plus des coupes de cheveux qui font des chignons crêpés, des fringues de streetwear que l’on ne voyait qu’aux USA il y a encore deux ans. Et ce que veut nous montrer Delanoë dans sa brochure de paroisse tirée à plus d’un million d’exemplaires, ce sont des images génériques d’enfants, d’hommes et de femmes qui semblent sortir des dépliants de l’industrie pharmaceutique. Mais qui sont ces gens qui décrivent l’activité sociale et culturelle de cette ville uniquement à travers le prisme de la gentillesse conne, de l’Opéra middle-of-the-road, la Techno Parade agueubeubeu, la « fête des vendanges qui fait la part belle à l’humour » et de tout un bêtisier de formules toutes faites qui sont sensées donner une image positive d’une ville remplie de SDF ? Ce maire vit dans une dimension de proximité à la France 3, comme un Samuel Etienne franchement de gauche, mais qui nous parle avec ses grands yeux en surjouant sa capacité à dire des banalités feel good pour les plus de 65 ans. On est dans un monde de cuicui les petits oiseaux rempli d’annonces d’agenda connes comme « Montmartre fait la fête » (on dirait la dernière image de Groland) avec une pleine page du groupe le plus idiot du monde, Le duo de la chanson du dimanche. C’est ça la ville de Paris, qui rayonne sur le monde de la culture ?

Six mois après les élections régionales qui ont vu un raz-de-marée de la gauche et des Verts dans la région, vous avez l’impression que quelque chose est sur le point de changer, vous ? Moi je vis en Normandie et de chez moi, la seule chose que j’entends, ce sont des potins comme Clémentine Autain qui dit à qui veut l’entendre qu’Emmanuelle Cosse ne lui a pas donné le moindre coup de téléphone depuis qu’elle a été élue chez les Verts. On s’est bien fait avoir, non ?
Delanoë a vraiment un problème. A force de prendre ses distances avec tout ce qui le définit, il devient un homme hybride, immatériel, sans passion réelle, sans élan, un homme transparent, comme les "magazines" qu’il publie à 1 million d’exemplaires. C’est un homme qui n’a pas de sexe, qui n’a plus la moindre aspérité et je m’émerveille que l’on puisse encore dire que c’est un « grand communiquant ». Si c’est ça la communication politique, donnez moi tout de suite une brochure dépliante de Pasteur Mérieux. Quand je pense à la beauté des gens de la rue, qui m’émerveille à chaque fois que j’arrive à Paris, dès les premiers pas sur les quais de la gare Montparnasse, et que je vois un magazine aussi aliénant que ce A Paris, je me dis que le peuple de gauche ne devrait pas uniquement manifester contre Sarko comme ce samedi 4 septembre, mais s’insurger aussi contre cette aseptisation que leur impose l’administration d’un maire homosexuel, le plus terne de la planète, car c’est une insulte à ce que nous sommes, ce que nous espérons devenir. C’est un visage Boniface qui croit qu’on ne voit pas son jeu quand il traverse toutes les crises économiques et les universités d’été du PS sans sourciller, sans motiver quoi que ce soit. C’est bien gentil de crier contre un président qui fait honte à la France. Il faudrait aussi crier contre ce maire qui fait honte à la culture de notre capitale. Cet homme est un homme générique. No testostérone here.

dimanche 22 août 2010

Sur la "pénalisation" du sida



Il s’est passé quelque chose cette semaine sur le sida. On a pris connaissance des derniers chiffres de l’InVS sur les nouveaux cas d'infections à gonocoques (chaude pisse) qui ont augmenté de 52% en un an seulement, de 2008 à 2009. Non seulement ces chiffres sont impressionnants et récents, mais ils donnent une idée presque en temps réel de ce qui se passe en 2010. On peut déjà supposer que la banalisation du Treatment as Prevention va contribuer à l'augmentation des IST que l'on constate depuis dix ans. Le TasP, qui propose de réduire la transmission du VIH par des campagnes intensives et ciblées de dépistage et la mise sous traitement des séropositifs pour faire baisser leur charge virale et les rendre moins contaminants, fait que les gays mettent moins souvent la capote et ils ont moins peur du sperme lors des fellations. La « couverture » espérée du TasP entrainera forcément une augmentation des IST puisque le TasP concerne la prévention du VIH (théoriquement) mais pas les IST.
Comme d’habitude, sur les webzines gays, ces chiffres qui pourtant concernent aussi les gays sont annoncés sans faire de commentaire, et certains sites n’en parlent pas du tout. Et Dieu sait que lorsque l’on apprend qu’un acteur hétéro est en couverture d’un magazine gay à l’autre bout du monde, l’info circule.
Donc on ne parle pas beaucoup des IST chez les gays et on ne parle pas beaucoup non plus beaucoup de la récente affaire de juridicialisation de la transmission du VIH alors que tout le monde en a parlé, il y a une dépêche AFP, Doug Ireland a relayé l'article d'Edwn J Bernard dans le Guardian, etc. Déjà, il me semble que certaines rédactions ont envie de faire une impasse d’info sur ces cas de contamination volontaire (ou pas). C’est un sujet sur lequel on s’est écharpé et il y a peut-être l’idée selon laquelle si on n’en parle pas, le phénomène prendra moins d’importance. Le problème, c’est qu’il y a deux forces importantes en jeu.
Primo, certains de ces procès ont un retentissement international, comme l’affaire des 3 séropos hollandais qui avaient drogué et infecté 12 partenaires de partouze en leur inoculant du sang contaminé (un des accusés était infirmier, pratique). L’autre exemple est le cas récent de Nadja Benaissa, une chanteuse allemande qui s’est exprimée la semaine dernière lors du procès pour s’excuser. Elle avait contaminé un de ses ses partenaires en ne lui disant pas qu’elle était séropositive, chose qu’elle considère aujourd’hui comme stupide. Donc c’est une affaire qui prend une nouvelle tournure. L’accusée n’est pas, comme c’est souvent le cas, une personne lambda, des classes modestes. C’est une artiste célèbre.
Donc, la force médiatique de ce procès est émotive et éthique. Secundo, il ne faut pas sous-estimer la force des avis exprimés par les internautes qui lisent (ou pas) les news liées à ces procès. On l’a vu avec d’autres affaires dans d’autres médias et pas les pires comme Libération, quand les gays s’expriment sur ces procès, ce n’est pas toujours l’argumentaire pré-enregistré, que l’on retrouve dans l'article du Guardian. Non, ils ne croient pas que ces affaires font le jeu de l’augmentation des cas de sida sous l’idée communément acquise (par qui ? où ça ? des études ?) que les gens ne se dépistent pas par peur de ces procès. D’abord, ces procès sont rares: plusieurs centaines de cas dans le monde, sur des millions de personnes infectées. Ensuite, le dépistage a de gros retards dans notre pays, surtout chez les gays, largement du fait des lenteurs d’adaptation des associations de lutte contre le sida et du gouvernement sur le dépistage rapide. Ce n’est donc pas ces procès qui effraient les gays au point de refuser de se faire dépister. Ils ne se sont pas dépister car, pour l’instant, ni les associations ni le gouvernement ont décidé de lancer une grande opération d’incitation au dépistage rapide pour vraiment accompagner le concept du TasP. Mettre tous les séropos sous traitement sans aller chercher les 40% de gays qui sont séropos sans le savoir, c’est bancal, ça ne marchera pas. C’est comme si vous éteigniez un feu qui continue de brûler sans entrave un kilomètre plus loin. Les 40% qui ne se savent pas séropos vont continuer à faire circuler le virus alors que les pratiques de prévention vont se relâcher encore plus qu’aujourd’hui (c’est un euphémisme).
Quand les gays s’expriment sur ce sujet, on est loin du discours rabâché lors des conférences internationales. Et il vaut mieux que le modérateur du site soit là pour mettre de l’ordre. Une bonne partie des lecteurs est ulcérée parce qu’ils le prennent personnellement. A force de nourrir ces sites Internet gay de faits divers, ils ne comprennent pas que l’on passe sous silence des histoires parfois choquantes. Ils voient bien que le risque du VIH et des IST se rapproche d’eux, même quand ils sont safe. Rappelez-vous, 52% d’augmentation de chaude pisses en 1 an, cela fait beaucoup de personnes qui se sont emmerdées à traiter une bléno, des condylomes ou une syphilis. Et je ne parle pas de l’explosion des hépatites C chez les gays.

Donc les homosexuels ont un rapport passionnel et moral face à ces procès. Parce que le sexe n’est pas que du cul, il y a tout ce qui l’entoure, le comportement des partenaires, la politesse, la correction, la morale, appelez ça comme vous voulez, mais quand on baise, on n’a pas envie de rencontrer quelqu’un qui va nous faire du mal tout en le sachant. Voilà les mots qu’il faut dire sur ces histoires. Qu’il y ait des procès ou pas (et c’est ma position catégorique depuis toujours), ce n’est pas à moi d’en décider, mais je refuse publiquement que ce soit un sujet tabou dans le sens où les gens se font des procès pour trois fois rien aujourd’hui et je comprends mal que les leaders associatifs s’adressent à l’ensemble du système judiciaire pour demander de ne pas instruire ces affaires parce qu’il faut étouffer dans l’œuf l’idée même de faire un procès si on a été affecté d’une manière particulièrement abjecte. Si on avait l’affaire des 3 gays hollandais séropos, on réagirait comment ? On dirait qu’il ne faut pas faire de procès ?

La troisième force en jeu dans ces procès, c’est le lobby international contre la jurdicialisation de la contamination du VIH. Depuis le célèbre appel du juge Edwin Cameron en Afrique du Sud, que Laurent Chambon et moi avons rencontré en 2007 pour Têtu, il y a cette idée que ces procès ont un impact encore plus grave dans les pays en voie de développement. C’est ce que nous rappelle l'article du Guardian. Et c’est vrai, c’est un fait. Il y a donc une forte pression pour faire étouffer ces procès dans les pays occidentaux (riches) parce que cela affecte les pays en voie de développement. Encore une fois, on nous demande d’ajuster notre éthique occidentale par rapport à ce qui se passe au sud. OK. Mon point de vue, de gay à gay, c’est que l’appel de Cameron est tout à fait justifié. Nous ne vivons pas, en Europe et en Amérique, comme si on était à Soweto. Nous sommes dans des pays obsédés par la protection, tout le monde le sait, et c’est un droit légitime de faire appel à la justice quand on considère que l’on a subi un préjudice qui ne peut être apaisé par l’oubli. Nous sommes dans des cas moraux qui sont très proches du viol. Bref, des sentiments très profonds qui demandent, parfois, une décision de justice par respect de ce que l’on est, pas forcément pour punir la personne accusée. Il faut arrêter de considérer le sida comme une maladie qui a ses propres lois. Surtout quand on vit dans un pays riche, où les tests de dépistage sont partout, les capotes et le gel aussi, ainsi que les traitements d'urgence et les multithérapies que les pays pauvres n’ont pas encore. Sur ce sujet, l’éthique ne peut pas être la même partout car cela fait dix ans que nous avons les multithérapies dans nos pays (pas dans le sud) et nous savons tous que cela change l’essence même de ce qu’est le sida.
Je répète : je n’ai jamais dit qu’il fallait emprisonner les personnes qui contaminent. On ne peut trouver nulle part une expression de ma part qui va en ce sens. Je ne suis pas une folle sécuritaire, je n'ai même pas particulièrement confiance en la justice de mon pays. Et je ne crois pas que ces lois qui ont été instaurées à travers le monde ont un rapport direct avec l’espoir de réduire l’épidémie. Donc tout l’argumentaire actuellement présenté au plus au niveau des conférences internationales et si bien résumé par Edwin Cameron passe à côté de l’élément central : si la grande majorité des procès à travers le monde ne concerne pas des transmissions volontaires, que fait-on lorsqu’elles le sont vraiment, avec volonté de nuire ? On passe à autre chose ? On oublie ?
Ce que je dis depuis toujours, c’est qu’il y a des jugements de justice qui n’entraînent pas forcément l’incarcération. Il peut y avoir des décisions symboliques. On ne peut pas, non plus, s’en tenir au cliché du « On ne peut pas mettre un flic derrière chaque homosexuel ». C’est une réponse profondément idiote, car c’est ne pas comprendre l’évolution de cette épidémie dans les pays riches, nourrie par la remontée des cas de contamination chez les gays qui disposent de tout pour se protéger, ce qui n’a rien à voir avec ce qui se passe dans les pays en voie de développement. Chaque avancée thérapeutique comme le TasP nous éloigne un peu plus du standard de soins des pays pauvres. Le TasP est une stratégie thérapeutique de prévention pour les pays riches et on est loin de l’introduire en Afrique où l’on est même pas en mesure de donner des antirétroviraux à ceux qui sont malades. Nous sortons d’un dogme de 30 ans où la capote était centrale et on entre dans une nouvelle ère où on dit aux gays : « Vous pouvez oublier la capote si vous faites ceci ou cela ». Ce n’est vraiment pas le message de prévention qui est offert en Afrique du Sud, je vous le garantis.

Que ferions-nous si nous étions un des 12 homosexuels endormis endormis sous GHB et médicalement contaminés par trois séropos qui ont déclaré : "plus il y a de séropos chez les gays, mieux c'est"? Que ferions-nous ? Que ferions-nous si nous étions dans un couple de gays de 60 ans, qui se sont jurés de rester safe en dehors du couple pour ne pas avoir à utiliser la capote entre eux et puis un jour, un des deux devient séropo, et infecte son partenaire de 40 ans parce qu'il a peur de lui dire qu'il a rompu le pacte ? Après avoir lutté ensemble pendant 30 ans pour ne pas s’infecter l’autre ? Que ce passe-t-il s’il y a un patrimoine commun ? Que feriez-vous si votre partenaire est séropo et qu’il le sait et il ne vous le dit pas alors que vous avez, à de nombreuses reprises, des rapports contaminants? Laissez-moi vous rappeler que l’idée du TasP, précisément, c’est aussi de dire à son partenaire : « Tu sais, on ne va pas mettre de capote même si je suis séropo car je prends une multithérapie et ma charge virage est indétectable depuis 5 ans donc y’a pas de problème ». A un moment du TasP, il faut dire qu’on est séropo, non ? Ou alors vous voulez qu’on arrête carrément de mentionner le sida dans des négociations sexuelles à un moment où les chaude pisses augmentent de 52% en une année ? Comme si ces gonorrhées n’étaient pas un risque aggravant de choper le VIH ?
Mama mia.

jeudi 12 août 2010

Les Tuileries, selon Luc et Yves


Je n’ai pas beaucoup écrit sur ce blog car j’ai eu pas mal de problèmes d’accès à Internet depuis un mois – je ne vais pas entrer ici dans les détails, c’est totalement banal, mais quand j’ai reçu ma nouvelle Freebox, j’en ai profité pour mettre sur mon site beaucoup de vieilles photos des années 80 et des articles pus récents, ce qui a provoqué un pic de visites jamais vu depuis le lancement de ce site. Bref, le gag, c’est qu’à nouveau Internet déconne et je me dis qu’il doit y avoir quelqu’un là haut (je prends ça avec humour) qui veut que j’arrête de télécharger des photos datant de 25 ans, des images qui suscitent des réactions à la fois amusées et émues, mais aussi gênées, comme si nous avions du mal à nous voir plus jeunes, plus beaux, plus insouciants.

Un article du NYT parlait, le 21 juillet dernier, de ce besoin d’oublier, qui est aussi remis en cause par Internet, dans "The Web means the end of forgetting". Avec toutes ces images que les gens mettent sur FB ou ailleurs, notre passé resurgît parfois sans l’avoir demandé. Internet nous incite à partager des aspects de notre vie privée antérieure qui séduit et dérange à la fois. Dans toutes les sociétés, l’oubli sert à avancer car oublier ses erreurs, c’est aussi amoindrir les mauvais souvenirs qui nous hantent. Personnellement, je considère que ma vie privée n’est pas très privée et je n’ai plus beaucoup de gêne par rapport à ces vieilles images. Pendant longtemps, je n’ai pas aimé les photos de moi, surtout quand j’étais mal habillé ou maigre. Tout le monde sait ça dans ma famille. Mais le temps et l’âge font que tout ça prend une tournure plus calme, plus assagie et je finis par apprécier des photos que je n’aimais pas lorsque je les ai prises. Par exemple, j’ai eu longtemps du mal à regarder les photos des boyfriends décédés, ou ceux qui m’avaient plaqué. Not anymore.

Mon ami Yves Averous, qui vit à San Francisco depuis presque vingt ans, est en France en ce moment pour voir sa famille et ses amis. Il est passé à Paris, il s’est promené et je ne peux résister à l’envie de reproduire ici son message sur FB. Car il dit beaucoup de choses.

Bonjour Didier,
Hier, à mon arrivée à Paris, je montrais ton blog plein de nostalgie des années 80 à l'ami hôtelier qui m'héberge, et plus tard, dans la soirée, j'ai remonté les berges de la Seine jusqu'aux hauts-lieux de drague gay de l'époque de tes photos, ou encore de celle du retour de la fête foraine lorsque j'y ai retrouvé l'"infamous" Gaël, pour le perdre plus tard pour cause de séropositivité.
Plus un seul gay aux alentours, comme à Malibu, où mon ami Laurent la semaine dernière s'y désolait de la disparition de la scène des plages (référencée dans "Don and Chris" et "A Single Man"). Nos confrères sont maintenant devant leurs écrans, ou je ne sais où.
Mais devant la beauté de la ville hier soir, je ne pouvais m'empêcher de me sentir "empowered" et si chanceux de pouvoir revenir sur ces lieux, un quart de siècle plus tard, et goûter aux délices d'une ballade dans le Jardin, qui après tout, constituait aussi une bonne partie du plaisir. C'est alors que j'ai eu une grosse remontée de chagrin en pensant à ceux de nos anciennes relations et amis qui n'ont pas cette chance et auraient dû l'avoir, comme Luc Coulavin. J'avais envie de partager cette petite pensée avec toi.
Je t'embrasse bien fort de Paris,
Yves

Yves parlait ici de Luc Coulavin, parmi les photos prises au Gai Pied en 1985, où on le voit, mystérieux et doux à la fois, presque 25 ans après sa mort. Voir cette image, où il est en bonne santé, me rend heureux, et provoque en moi ces questions, qui sont toujours les mêmes face à quelqu’un qui a disparu. Je me demande quelle serait la guidance de Luc aujourd’hui ? Que ferait Luc Coulavin en 2010 ? Que dirait-il sur la politique, les gays, le monde ? Luc a toujours été un conseiller important pour moi. Il fut la seule personne de mon âge, dans les années 80, qui me donnait des conseils spirituels, mais aussi politiques. C’est lui qui m’a versé dans ce qui était holistique, sans en faire tout un tralala mystique. Il prenait ses propres conseils avec beaucoup d’humour, il ne vous obligeait à rien, mais il avait un certain regard quand je faisais l’idiot ou le con, quand je faisais le mauvais choix dans la vie, quand je disais une énormité. C’était ma conscience, comme Jean-Marc Arnaudé est devenu plus tard ma conscience, même si cette crétine est injoignable (une sorte de conscience qui refuse de vous voir, super). Il y a des amis à qui on décerne le droit d’avoir un jugement catégorique sur ce que l’on fait, comme s’il y avait des limites à ne pas dépasser. Par exemple, Arnaudé fut le premier à me dire que je n’aurais pas du choisir le nom « Paradise Garage » pour la compilation de ce nom. En 1991, quand Luc est devenu plus faible à cause du sida, il a pris du recul à Act Up (c’est un des trois co-fondateurs) car il était critique sur l’ambiance à l’intérieur du groupe qui grandissait sans cesse, trop vite selon lui. Il y avait des disputes internes qui lui faisaient mal. J’ai compris ce qu’il disait, je lui en ai voulu intérieurement car j’avais besoin de lui, je ne voulais pas qu’il s’écarte, je savais qu’il avait raison, mais je savais aussi qu’Act Up devait aller de l’avant, on ne pouvait pas ralentir cette machine, elle était trop remplie d’énergie, même si cela provoquait des heurts internes.
Je m’écarte. Ce que dit Yves dans son message, c’est que nous avons dépassé la douleur de la mort des amis et des amants. On s’est endurci en vieillissant, mais les photos nous rappellent des personnes qui ne provoquent pas en nous de la nostalgie, comme le dit Yves – même si je sais qu’il ne pense même pas que c’est de la nostalgie, Yves utilise ce mot pour faire plus rapide, il sait bien que ce n’est pas ça.
Ces images des années 80 ne sont pas faites pour provoquer de la nostalgie. Pour l’instant, je n’ai pas voulu clarifier mon idée dans le fait de les partager avec qui veut les voir. Ces images ne sont pas faites pour glorifier une époque ou la mettre particulièrement en valeur. Il y a des jeunes de 20 ans qui me disent qu’ils adorent ces images parce que c’est un aspect de la vie homosexuelle qu’ils n’ont jamais connu, puisqu’ils n’étaient pas nés. Ils me demandent si c’était mieux avant et je ne sais pas quoi leur répondre. Ce que je sais, c’est que ces images, même intimes, avec mes boyfriends, ça ne m’appartient plus. J’ai fait ces photos, elles portent ma signature, mais ce sont des vraies personnes sur ces photos et je considère que je dois révéler un moment de leur vie qu’ils ont peut-être oublié, quand ils étaient jeunes, beaux, insouciants.
Je n’ai pas pensé expliquer de que je voulais faire avec ces photos car je voulais les montrer comme si c’était un album de famille. Ce n’est pas un album nostalgique, c’est un aspect de ce qui se passait alors, comme ces promenades aux Tuileries et ces endroits de drague dont parle Yves, sur les bords de Seine, qui ont pratiquement disparu. C’est un moment du passé, au milieu de beaucoup d’autres moments du passé. Aujourd’hui, il n’y a plus d’endroit ouvert à Paris où les gays peuvent aller se promener, pas forcément pour draguer d’ailleurs, mais pour prendre l’air, pour discuter, pour rêver, s’appuyer sur un de ces arbres qui poussent à Tata Beach, au bord du jardin des Tuileries. Partout où on va aujourd’hui, il y a un établissement commercial. A Londres, il y a plein de jardins, à Berlin ce sont des parcs entiers, à Montpelier il y a le Pêyrou, des endroits où, forcément, dès qu’on y arrive, on s’ouvre l’esprit, parce que c’est beau, c’est ouvert, il y a une perspective. Ce n’est pas comme draguer entre les ifs sombres du Carrousel du Louvre, avec ces passages usés par les va et vient des gays, avec quelques rats qui passent de temps en temps. Ce n’est pas la Porte Dorée non plus, qui ne sert que pour la drague.
Je parle d’un endroit où on pouvait lire, ou draguer, ou venir avec ses amis. La vie des gays aujourd’hui, c’est beaucoup de consommation alors qu’avant, il n’y avait pratiquement rien à consommer car le business gay n’était pas vraiment né. A la limite, nous nous comportions comme les Arabes de la Méditerranée, nous trompions notre ennui par beaucoup d’affection, le dos contre des murs ou des arbres.
Ces photos, c’est un moyen de se rappeler, pas dans le sens de la mémoire et des archives, mais dans un laisser-aller avec le passé. C’est une sorte de rêverie qui fait peur à certains, je le sais. Mais c’est un moyen de nous accepter tels que nous étions. Plus maigres, plus pauvres, plus jeunes. C’est aussi un message à ceux de ma génération. Après tout, c’est nous qui avons délaissé les endroits comme Tata Beach ou les Tuileries. Nous avons cessé d’y aller. Nous sommes allés ailleurs, pensant que les Tuileries seraient toujours là, comme elles l’ont été depuis des siècles, puisque ça drague dans ce coin depuis toujours. On pensait que les Tuileries étaient un acquis qui ne disparaîtrait jamais. Je me demande alors, puisque notre société est totalement gouvernée par l’idée du revival, que Lady Gaga est l’ultime symbole de ce concept de réappropriation, pourquoi les gays ne choisisseraient pas de se réapproprier les Tuileries ?
Et je m’adresse aussi surtout aux jeunes qui sont fascinés (enfin, c’est une minorité) par ce flair des années 80 et 90 qui les attire. Pourquoi ne seraient-ils pas les leaders de ce revival, pour en faire quelque chose de nouveau ? Tous les queers, les transgenre et whatnot, au lieu de faire des pique-nique républicains, pourquoi n’envahissent-ils pas à nouveau cette partie du Louvre qui serait un écrin de leurs différences, pour se voir, s’amuser, parader, faire les folles, des flashmobs ou des vidéos drôles pour Youtube ?
C’est un endroit gratuit. C’est inestimable à notre époque. Cet endroit est là, personne n’y va, il pourrait être l’équivalent des Piers de New York avec des kids et des boom boxes et des mange disques. Cela pourrait même devenir un endroit mondain, comme c’était avant, quand les gays venaient pour voir et être vus. Et un dernier conseil maternel, comme en avait Luc Coulavin. Aller au soleil, prendre l’air, c’est le meilleur moyen de produire de la vitamine D. Quelques moments d’exposition au soleil et à la lumière produit la quantité journalière de vitamine D. Et je vous assure, amis gays et les autres : vous en avez besoin. Moi ça va, à la campagne, j’ai plus que ma dose. Mais vous, les folles d’aujourd’hui, ce n’est pas dans le Marais que vous allez trouver votre vitamine D.

mardi 20 juillet 2010

C'est le moment


Il est temps de couper à ras toutes les alchémilles après leur floraison pour provoquer la pousse de nouvelles feuilles tendres et toutes fraiches. N’ayez pas peur de tout couper à la base, certains jardiniers disent qu’on peut même passer la tondeuse dessus quand on a un grand massif. Il suffit de les arroser un bon coup pour relancer la pousse, et encore, souvent les alchémilles se débrouillent toutes seules, ce sont des vivaces sauvages après tout. Profitez-en pour récupérer les tiges de fleurs, même quand elles sont grillées par le soleil, enlevez les feuilles latérales et ne gardez que les inflorescences pour en faire des bouquets que vous mettrez dans un coin au sec du jardin ou d’une remise, avant de les sortir sur une table en plein hiver, dans un pot solide. Un seul bouquet de ce genre peut illuminer un coin du jardin tout triste pendant l’hiver.
Il y a encore pas mal de gens qui n’osent pas faire des bouquets secs avec des graminées. On a tous été tellement marqués par les mémés à travers le monde qui confectionnent des bouquets d’immortelles et de graminées si laids que pendant longtemps l’idée même donnait de l’urticaire. Mais c’est fini tout ça et c’est le moment de faire ces bouquets à partir de tiges de graminées qui abondent dans les jardins et la nature en ce moment.
Mettez-vous à l’ombre d’un arbre (ou alors restez au soleil bande de folles SM) avec toutes les coupes de tiges et enlevez toutes les feuilles secondaires pour ne garder que l’inflorescence sur une longue tige. Je parlais des clichés des immortelles. Mais c’est super joli pour obtenir des effets de masse avec ces fleurs. Les deux premières années après mon arrivée à la campagne, j’en ai semé beaucoup dans le champ de cosmos. Vous pouvez les piquer avec une épingle sur n’importe quel support, comme pour les corsos fleuris, mais avec des motifs plus funky comme si vous vouliez faire plaisir à un fagzine. C’est le moment de couper les tiges fleuries de thym et de marjolaine, que vous mélangerez avec tout ce que vous trouvez, comme les chardons, des eryngiums. En ce moment, les stipa tenuifolias sont trop lourdes de graines, certaines penchent vers le sol : rasez tout à 10 cm du sol et faîtes un beau bouquet, tel quel, dans un vase. Pour moi, les vrais bouquets secs devraient être montrés au cœur de l’hiver, quand les graminées ont le plus d’effet. Un gros bouquet sur une table de jardin, à l’extérieur, en plein froid et sous le vent, cela fait un super effet. Bien sûr, il faut les protéger de la pluie car les tiges sèches se décomposent très vite, mais même sous un arbre comme un cèdre, cela procure un focal point qui reste joli pendant plusieurs semaines des mois tristes de l’hiver.
C’est le moment de commencer les boutures. Tout le monde sait qu’il faut attendre août, quand les tiges sont bien aoutées, mais il y a plein de variétés de plantes qui peuvent être bouturées dès maintenant car on ne peut tout simplement pas les rater. C’est le cas des sauges officinales. Comme les lavandes et le romarin, les sauges font de très beaux massifs de bordure, le long d’un chemin. Sans soin, elles se marcottent souvent toutes seules en traînant sur le sol. Il suffit de prendre les tiges, enlever les feuilles secondaires, réduire de moitié des dernières et mette ces tiges dans un pot avec n’importe quelle terre, le sable est parfait, en disposant ces tiges sur le bord du pot. Et mettre ça à l’ombre, dans le coin du jardin le plus frais.
C’est le moment de tailler les arbres en vert, ce qui veut dire quand les feuilles sont toujours là, au milieu de l’été. Les arbustes et les arbres ont tendance à trop pousser, il faut réduire leurs tiges pour ne pas les épuiser, surtout lorsque les orages insistent pour passer au-dessus de nos têtes sans apporter de l’eau (comme ça se passe chez moi, pas de vraie pluie depuis un mois et demi). Avoir moins de branches et de feuilles à nourrir repose l’arbre ou l’arbuste pendant les moments durs de la sécheresse.
C’est aussi le moment de couper les haies à la cisaille ou au taille haie et de laisser les coupes sur le sol pendant quelques jours pour qu’elles sèchent au soleil avant de les ramasser. Plus sèches, elles seront plus légères à manipuler (quand les haies sont grandes) et les jeter au compost, les broyer ou les brûler. C’est donc le moment de broyer les longues tiges de bois, ou de les couper pour faire des fagots. Là aussi, tout doit être fait à l’ombre à moins d’être vraiment maso.
C’est le moment de ramasser des graines pour en donner aux amis. Là je ramasse les ancolies en même temps que je les rabats au pied, leurs feuilles d’été étant presque grillées par le soleil. Comme les alchémilles, les sauges pratensis et les œillets nains, ou les œillets de poète. Dans certains coins du jardin il y a encore des graines de muscari dans les tiges séchées, les graines de primevères veris. Toutes ces graines prennent bien, sont faciles à semer.
C’est le moment de réduire les rues (avec des gants car c’est très toxique) pour leur donner une forme bien ronde et ramasser les tiges pour en faire des petits fagots suspendus dans la cabane pour éloigner les insectes et les souris. D’ailleurs, s’il y a un moment pour ranger et nettoyer la cabane, c’est bien maintenant. Si quelqu’un a envie de m’aider et passer une journée à tout sortir et dépoussiérer et ranger cette cabane qui est remplie de bordel depuis deux ans, feel free to ask.
C’est le moment d’aérer les fruitiers en espaliers pour dégager les feuilles qui cachent les fruits. Couper ces feuilles permet d’aérer les pommes et les poires, les exposer au soleil. Il faut contrôler la vigne et, là aussi, dégager les grappes de raisin pour les exposer au maximum au soleil. Traiter une dernière fois avec de la bouillie bordelaise.
C’est le moment de donner de l’engrais à tout le monde, sauf aux graminées. Avant le mois d’août, les plantes sont arrivées à maturité et elles se sont déjà épuisées à pousser. Comme il fait très sec, il faut très bien arroser un premier soir, noyer presque les plantes et les arbustes. Puis on arrose à nouveau le lendemain avec l’engrais, de manière à ce que celui-ci ne brûle pas une plante assoiffée. S’il reste du compost, c’est le bon moment aussi car cela ajoute du mulch, mais je ne le fais jamais quand il fait trop chaud comme en ce moment.
Aussi c’est le moment de passer en vitesse dans les jardineries pour voir les fins de stock. A la fin juillet, plus personne n’achète de fleurs pour le jardin car les gens ont trop peur (avec raison) de planter par de grosses chaleurs. Il y a donc des soldes impressionnantes, et même les espèces rares sont bradées pour rien. Pour 10 euros, j’ai acheté 10 plantes toujours en bonne santé, des primevères denticulatas qui en général valent au moins 4 euros pièce et des Phalaris qui font facilement 5 euros. Les rosiers sont bradés aussi. Il suffit de les acheter, les entreposer dans un coin frais du jardin avec de l’eau, les garder au repos avant les plantations de septembre. Pour le godets, ne les plantez pas en pleine terre (trop dangereux), mais donnez-leur chacun un pot plus grand, de quoi patienter avant la plantation définitive en octobre. Vous aurez alors, pour 1 euro, une vivace qui aura pris la taille d’une plante qui vaudra presque 10 euros.
Enfin, c’est le moment de commander du bois et le remiser. Rassemblez à l’abri tous les tas de bois qui ont été accumulés sur place aux quatre coins du jardin. Avec la chaleur, ils sèchent à grande vitesse. Faites des fagots avec les branches coupées des haies (charmille, hêtre). Toujours faire des fagots. Et quand vous faites tout ça, regardez autour de vous, c’est calme, et vous verrez, la conférence de Vienne est loin, et l’affaire Bettencourt aussi, et toute les magouilles du monde glissent et s’évaporent et si vous y pensez malgré tout, c’est pour mieux trouver votre point de vue, tout seul, comme un grand, sans avoir besoin d’Internet ou des chaînes infos.