mardi 7 septembre 2010

Delanoë, le Boniface de Paris


De passage à Paris, il y a quelques jours, je suis tombé sur le magazine de la ville de Paris, A Paris. Arrêtez de vous moquer, je vais juste donner mon avis. Au début, j’ai feuilleté les pages d’une manière distraite. Je n’attendais pas grand chose d’un gratuit municipal. Et puis, très vite, j’ai fini par réaliser que même dans ces brochures municipales, le message du maire de Paris, c’était : « Surtout, rien de masculin, rien de dangereux ».

On a beaucoup parlé du maire de Reykjavik en Islande qui est allé à la Gay Pride en travelo. Normal, c’est un acteur. On a beaucoup moins parlé du même élu, qui a surpris tout le monde en prévenant qu’il ne travaillerait qu’avec des partenaires (dans son camp ou contre lui) qui auraient vu l’intégrale des 5 saisons de « The Wire ». Quand j’ai lu ça dans l’Herald Tribune, mon cœur a fait un bond, c’est comme si un EUREKA ! avait traversé ma journée. Enfin un homme politique qui annonce que son travail serait directement influencé par la série la plus politique de tous les temps, celle qui va au fond des problèmes urbains les plus insolubles, une série qui présente le monde à travers les quartiers pauvres de Baltimore. C’est comme si les spin doctors de Sarkozy décidaient, pour le remaniement ministériel prochain, de s’entourer uniquement de collaborateurs qui se comporteraient à longueur de journée comme les personnages de « The West Wing ». On peut toujours rêver…

Je sais très bien que je demande la lune. Espérer de Delanoë la moindre influence trouvée chez « The Wire », c’est un peu comme si vous attendiez de Fogiel une interview approfondie et sensible de Tony Kushner. Mffff, wtf. Mais penchons nous, si vous le voulez bien, sur le contenu de A Paris. Tiré à 1.150.000 exemplaires (c’est pas rien), c’est l’exemple typique du magazine qui n’a aucune saveur. L’édition Automne 2010 débute en fanfare avec un édito du maire qui, dès la 9ème ligne, nous rabat les oreilles avec la politique de la ville pour les crèches et les haltes garderies. Je crois qu’il écrit ces textes pendant son coma. Intitulé « Les enfants dans la ville » (on nous a épargné « Les enfants dans la cité »), cet édito est tellement téléguidé qu’on a envie de se plaindre directement à la hotline de maltraitance. Peut-on aborder un autre thème pro-bobo, SVP ? C’est l’ensemble des articles de ce canard municipal qui semble dédié « aux enfants de Paris, à leurs parents, à leurs enseignants », comme si ce maire ne parvenait pas à se libérer de l’obligation de s’affranchir de son homosexualité tout en dorlotant son électorat socialiste.
Delanoë, l’homme, semble mal à l’aise avec les hommes. Il y a bien un micro-article en page 22 sur Jean-Michel Basquiat, mais on ne sait rien de ce qui se cache derrière la phrase : « Né en 1960 à Brooklyn (Etats-Unis), Jean-Michel Basquiat disparaît en 1988 ». De quoi ? Est-ce que ça arracherait la gueule du directeur de la rédaction, Patrice Tourne, de publier le mot « overdose » ou « léger petit problème de drogue »?

Des années après son élection, je me demande si les gays et les lesbiennes qui ont contribué à élire ce maire avaient comme espoir de le voir devenir le champion de la natalité. Delanoë est un de ces homosexuels breeders, très concerné par les possibilités d’élevage de ses concitoyens. C’est un peu comme quand vous regardez les pages Facebook de ses collaborateurs comme Bruno Juillard, toujours très attentif à poster des statuts virils et consensuels comme « Je suis allé au Stade de France pour encourager les Bleus ». Ouais, bien sûr. Il y a une envie très précise de ce maire de se dissocier de tout ce qui est gay, mais surtout, c’est ça qui est nouveau, de tout ce qui est masculin. C’est comme si ce maire s’appuyait sans cesse sur son électorat féminin, comme si la fidélité électorale était du côté des femmes, un peu comme tous ces écrivains gays célèbres, d’Yves Navarre à Guibert, qui ont gagné des prix littéraires en témoignant de leur amour des femmes. C’est le syndrome haute couture : vous êtes une folle à lier, mais du moment que vous dites devant les caméras, quatre fois par an pour les défilés, que vous êtes « amoureux du corps de la femme et que vous voulez les rendre plus belles encore », vous avez votre laisser passer pour les bordels où personne ne vous emmerdera si vous vous relaxez dans des baignoires remplies de pisse. Je dis pas que Delanoë fait ça, mais d’autres le font.

Pour rester en place et traverser ses périodes de déprime, Delanoë doit se montrer asexuel, un homme attiré par les hommes qui ne parle jamais des hommes ou de sa sexualité, qui est pourtant si fondamentale dans son identité (enfin, j’espère) et qui se comporte comme n’importe quel homme politique de droite : la porte de la vie privée est fermée, c’est un coffre fort. Pire, non seulement cette porte est fermée avec une combinaison digne de « Inception », mais le hall de l’amour des femmes est grand ouvert. A Paris est la publication la plus hygiéniste que l’on peut imaginer. Si vous vous y connaissez en iconographie, c’est fascinant de voir comment les hommes et les femmes sont représentés. A force de montrer une image socialiste, apaisée de la société, c’est comme si les habitants de cette capitale française n’existaient pas, c’est le rêve citadin de Delanoë dans toute sa flemmardise. Plus de débats, plus de problèmes, plus de RER B encore bloqué aujourd’hui même, c’est le village « Tout va bien ». On dirait que le maire et son entourage ne voient pas à quel point les parisiens se transforment vite.

Par exemple, je viens à Paris une fois par mois seulement, mais je suis ébahi de voir à quel point le look des parisiens, jeunes ou vieux, évolue vite. Toutes les modes du monde s’imprègnent dans cette ville, avec les noirs qui adoptent de plus en plus des coupes de cheveux qui font des chignons crêpés, des fringues de streetwear que l’on ne voyait qu’aux USA il y a encore deux ans. Et ce que veut nous montrer Delanoë dans sa brochure de paroisse tirée à plus d’un million d’exemplaires, ce sont des images génériques d’enfants, d’hommes et de femmes qui semblent sortir des dépliants de l’industrie pharmaceutique. Mais qui sont ces gens qui décrivent l’activité sociale et culturelle de cette ville uniquement à travers le prisme de la gentillesse conne, de l’Opéra middle-of-the-road, la Techno Parade agueubeubeu, la « fête des vendanges qui fait la part belle à l’humour » et de tout un bêtisier de formules toutes faites qui sont sensées donner une image positive d’une ville remplie de SDF ? Ce maire vit dans une dimension de proximité à la France 3, comme un Samuel Etienne franchement de gauche, mais qui nous parle avec ses grands yeux en surjouant sa capacité à dire des banalités feel good pour les plus de 65 ans. On est dans un monde de cuicui les petits oiseaux rempli d’annonces d’agenda connes comme « Montmartre fait la fête » (on dirait la dernière image de Groland) avec une pleine page du groupe le plus idiot du monde, Le duo de la chanson du dimanche. C’est ça la ville de Paris, qui rayonne sur le monde de la culture ?

Six mois après les élections régionales qui ont vu un raz-de-marée de la gauche et des Verts dans la région, vous avez l’impression que quelque chose est sur le point de changer, vous ? Moi je vis en Normandie et de chez moi, la seule chose que j’entends, ce sont des potins comme Clémentine Autain qui dit à qui veut l’entendre qu’Emmanuelle Cosse ne lui a pas donné le moindre coup de téléphone depuis qu’elle a été élue chez les Verts. On s’est bien fait avoir, non ?
Delanoë a vraiment un problème. A force de prendre ses distances avec tout ce qui le définit, il devient un homme hybride, immatériel, sans passion réelle, sans élan, un homme transparent, comme les "magazines" qu’il publie à 1 million d’exemplaires. C’est un homme qui n’a pas de sexe, qui n’a plus la moindre aspérité et je m’émerveille que l’on puisse encore dire que c’est un « grand communiquant ». Si c’est ça la communication politique, donnez moi tout de suite une brochure dépliante de Pasteur Mérieux. Quand je pense à la beauté des gens de la rue, qui m’émerveille à chaque fois que j’arrive à Paris, dès les premiers pas sur les quais de la gare Montparnasse, et que je vois un magazine aussi aliénant que ce A Paris, je me dis que le peuple de gauche ne devrait pas uniquement manifester contre Sarko comme ce samedi 4 septembre, mais s’insurger aussi contre cette aseptisation que leur impose l’administration d’un maire homosexuel, le plus terne de la planète, car c’est une insulte à ce que nous sommes, ce que nous espérons devenir. C’est un visage Boniface qui croit qu’on ne voit pas son jeu quand il traverse toutes les crises économiques et les universités d’été du PS sans sourciller, sans motiver quoi que ce soit. C’est bien gentil de crier contre un président qui fait honte à la France. Il faudrait aussi crier contre ce maire qui fait honte à la culture de notre capitale. Cet homme est un homme générique. No testostérone here.

21 commentaires:

Tiphaine a dit…

Intéressant. I mean it. Je pense que c'est un problème plus général, ceci étant dit : le "problème", c'est la gauche socialiste. Ici à Nantes, c'est la même, un petit cauchemar socialiste. Ville agréable, jolie, où il y a de l'animation - on va quand même pas tout jeter non plus... mais lisse lisse lisse, plate, fade, sans saveur, sans couleur - les affiches 4x3 de la ville témoignent de cette belle attitude bobo 'white only, please', quand il s'agit de souhaiter la bonne année aux habitants, attitude qui est tellement typique du PS qu'elle en devient une encombrante marque de fabrique très caricaturale. ce ne sont pas des gens, qu'ils voient, pour qui ils travaillent, non : ils voient, ils travaillent pour des images d'Epinal, comme de l'agit-prop de mauvais goût. le PS a, ceci dit, rendons-lui en au moins "grâce" : les villes-Javel. garanties sans microbes et sans (vraie) vie dedans.

eva truffaut a dit…

passionnant, je partage ton billet illico sur fb et twitter
merci didier

Anonyme a dit…

Hervé Guibert a placé son homosexualité au centre de son oeuvre donc y trouver des femmes c'est quasi impossible, il y a sa mère dans "mes parents" et une fausse vraie femme dans "le paradis". Dans sa vie des femmes ont compté "professionnellement" Yvonne Baby, Agathe Gaillard, Isabelle Adjani, Zouc... + la femme de son amant qu'il a épousé car 2 mômes allaient se retrouver orphelins.

Crame a dit…

(Petit défi : trouver un magazine municipal qui n'est pas tel que tu le décris.)

Ton article me refait penser à ce papier de Rue 89 http://www.rue89.com/2007/12/24/bruni-sarkozy-et-la-confusion-des-deux-corps-du-roi

Publié au moment où la relation Bruni/Sarkozy avait été rendue publique, il parlait de la confusion dans la politique française moderne entre les deux corps du roi (reprenant une distinction d'un historien), le corps sacerdotal et le corps réel, celui qui mange et qui baise.

Je m'étais fait la réflexion que Delanoë échappait complètement à cette tendance, qu'on avait eu vent de l'existence d'un corps réel une seule fois dans une émission de M6 (le fameux coming-out) et que depuis c'était fini.

Les hommes et les femmes politiques ont souvent des manières très obscènes (ex. Valérie Pécresse qui fait valoir qu'elle est mère de famille pour enfoncer Karoutchi, puis le coming-out de Karoutchi qu'on n'arrive pas à trouver totalement "clean") qui me font hésiter, dans le dégoût comme dans l'indulgence, entre les hommes et les robots.

Anonyme a dit…

Effectivement, un petit texte intéressant et juste, personnellement je l'appelle le Pétard mouillé.
Concernant Hervé Guibert, la place d'une ou deux femmes, fantasmée, ne fait qu'ajouter à la volonté de provoc du truc, enfin, je pense, dans les textes qui se veulent provocants.

Anonyme a dit…

@Anonyme

"la femme de son amant qu'il a épousé car 2 mômes allaient se retrouver orphelins"

Je peux naturellement me tromper mais je me rappelle une autre version.

@+

JP

Anonyme a dit…

à JP c'est la version officielle de deux biographes : christian soleil et françois buot. quelle est votre version ?

Anonyme a dit…

Dans les crèches, il y a aussi des enfants de galériens qui en ont besoin. Merci pour le billet d'humeur bien torché.
David

Anonyme a dit…

déjà la campagne électorale ? potentiellement presque 1 million de voix gay et autant du côté des filles. un petit problème de leaders et pour prendre le pouvoir il faut à minima le vouloir...

Anonyme a dit…

Bonjour Didier,

http://tumblr.com/xnsi1hsd4

Effectivement ! Quel sens de la couleur !



Julian

Anonyme a dit…

Tellement d'accord avec cet article. Bertrand Delanoë: toujours à ménager la chèvre et le chou... impossible de savoir ce qu'il pense sur un sujet précis. Moi je ne vote pas pour un homme dont j'ignore les choix.

Anonyme a dit…

Hier soir vers 23h au volant de mon bus j'ai eu une révélation. La raison pour laquelle je me barre constamment a droite a gauche (les 2 prochains mois St-Brieuc, Toulouse, Bruxelles, Berlin..) n'est pas que mon boulot me met à cran... Mais plutôt que je me fait chier dans la capitale !!
Dans le portrait de Didier je vois assez bien l'image de Paris.

Anonyme a dit…

Il faut aussi voir qui se prépare et se profile derrière Delanoe pour le remplacer dans quelques années: Anne Hidalgo. Je crois qu'elle nous fera regretter B.D. celle-là. je n'oublierais jamais sa "chasse aux prostituées" il y a quelques années. Elle prétendait éradiquer la prostitution de Paris...

Julien a dit…

Cher Didier,
je suis à la recherche d'un morceau de house et je pense que vous pourriez m'aider. Nous ne nous connaissons pas mais l'amateur éclairé que vous êtes ne restera pas, je l'espère, insensible à ma supplique. j'ai entendu ce morceau il y a une dizaine d'année, je vais essayer de vous le décrire : le beat démare et la voix commence : : "...to make a good house track..." ensuite la voix continue en énumérant les instruments qui rentrent : " you need a tomtom and a kick..." etc etc... jusqu'au déploiement complet du morceau.
J'ai bien concience du cocasse "d'essayer de décrire" de la musique, mais comme vous le savez j'en suis sur, nul n'est besoins d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer.
Merci de prendre un instant pour vous pencher sur la question.
Amicalement.

Didier Lestrade a dit…

Julien, mais c'est pas l'endroit pour demander ça! Non je rigole. Ecoute, je le dis à tout le monde, j'ai des trous de mémoire énormes maintenant. J'ai bien une idée de ce dont tu me parles, je me rappelle de ce morceau, le pire c'est que j'ai sûrement le maxi dans la pièce d'à côté, mais où? Il est dans quelle pile? C'est pas qu'il faut que je me "penche sur la question", il faut que je me mette à 4 pattes pour trover ce maxi! Il faut que tu demandes à quelqu'un de plus érudit et surtout qui a une meilleure mémoire! Merci anyway. Bises

Didier Lestrade a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Didier Lestrade a dit…

Pour tous les Anonymes précédents, merci, mais à chaque fois j'ai l'impression qu'il doit y avoir des tonnes de gens qui disent ça sur Internet mais on dirait que personne ne s'amuse à le faire! Il y a plein d'autres blagues drôles à raconter sur Bertrand.

Anonyme a dit…

"à chaque fois j'ai l'impression qu'il doit y avoir des tonnes de gens qui disent ça sur Internet"

C'est comme les remix, Didier. Il n'y a qu'un très bon remix même si ce n'est pas l'original.

Et, au fond, qu'attends-tu des lecteurs de ce blog que tu as ouvert aux commentaires contrairement à http://www.didierlestrade.fr/ qui aurait pu, par exemple, permettre à chacun de se raconter ou de raconter une fraction de la mémoire gay (il me semble avoir lu un projet similaire sur flickr il y a deux ans ou plus) ? Tu ne l'as jamais explicité. Il est vrai que les bloggeurs et leurs lecteurs ne paraissent jamais se croiser. Comme un acte d'unilatéralité partagé par chacun.

Bref. Nous attendons ton prochain post après "Obama m'a écrit" (good ;-)!) et surtout ton prochain livre !

@+

JP

Julien a dit…

Didier,
merci quand même de ta réponse. Parmis tes activités, n'hésite pas à glisser quelques papiers "musique" sur ton blog.
Amicalement.

douzi28.05.70 a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
douzi28.05.70 a dit…

salut m'sieu Didier L . sa fait quand même chouéttement plaisir de lire un pédé (français) capable de démolir un peu la bourgeoisie gay ! car se spectacle semble tellement pitoyable que je vous avoue avoir parfois honte d'être classer parmi les pédés ( sans parler des lobby , qui nous font tant de mal ! ). moi je me souvient d'une époque : l'age du " ACT UP " hardcore ! ou j'étais hyper fière d'avoir des frères gays qui ont des couilles ( c'est d'ailleurs cette exemple qui ma personnellement pousser a m'assumer totalement ! - fin 80's début 90's ). quand je repense a cette époque je me dit qu'il y avait des pèdés qui aurai pu jouer dans " fight club " et pas en tant que figurant ! . mois j'ai chercher des pédés de se calibre pendant une quinzaine d'années ! .
puis j'ai fini par tué mon rêve . finalement tous mes potes " hardcore " sont hétéro ! . alors si sexuellement c'est pas rentable ! j'ai au moins la tête qui reste dur ! .
j'aurais bien sur pu essayer de traîner parmi les pédés " cuir / moustache " ( bien qu'a bordeaux sa n'existe pas ) mais c'est pas non plus obligatoirement dans se milieu là que j'aurai trouvé un " Soral " ou un " Nabe " Version Homo . moi c'est plutôt sa que je cherche chez des potes Gay . et j'ai un peu l'impression que se style est bien mort ! . je ne vois plus que des montagnes de gays Supra Capitaliste a la superficialité qui dépasse l'imaginaire (qui ne pourraient jouer que dans " sex in the city " pour l'éternité ! ). finalement si y'a bien un truc de sur , c'est que lady GaGa sera élu présidente du nouvelle ordre mondial . " welcome in the city of deaths alive " .
Salutations m'sieu Lestrade ( douzi28.05.70 -