mardi 19 mars 2013

Dilemme du tattoo




J'ai réalisé qu'à force d'écrire d'une manière parcellaire sur les tatouages, dans le porno ou dans la vie de tous les jours, je n'avais pas encore mis au point un avis global sur un phénomène qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Je suppose que je suis passé par toutes les étapes du pour et du contre et que tout cela remonte à très longtemps. Et puis je me suis enfin décidé.

Comme toujours chez moi, il faut retourner au début des années 80 quand je suis allé à Düsseldorf pour essayer d'interviewer Kraftwerk et Arno Breker pour Magazine (échec pour les deux). En attendant le train qui allait me ramener à Paris, dépité et en colère, devant la gare, un homme est passé devant moi et son visage était pratiquement recouvert de tatouages, ce qui était extrêmement rare à l'époque. Il était grand, bien foutu, les cheveux rasés et il est resté pas mal de temps à attendre je ne sais quoi, peut-être un bus. À un moment, je me suis même demandé s'il faisait le tapin. J'étais pétrifié de timidité et de désir, aujourd'hui j'aurais le courage d'aller lui parler. Mais là, ce n'était pas mon pays, je ne parlais pas allemand, j'étais encore sur la déception de ces deux interviews ratées et finalement, j'ai passé une demi-heure à regarder cet homme en essayant de comprendre. Sortait-il de prison? Est-ce que le reste de son corps était tatoué? Finalement, avant de monter dans le train, je me suis vengé en photographiant 3 skinheads qui ont posé avec des cris à la "Oi!". Je dois avoir le négatif quelque part.


On est donc au milieu des années 80. J'ai 25 ans ou plus, j'ai déjà un avis tout préparé sur le tatouage. C'est ce que l'on fait en hommage aux tatoueurs classiques, ceux qui font des symboles maritimes, des dessins démodés des années 50 comme des fleurs, des marques de loubards ou de rockers que l'on publiait dans Magazine. Surtout, c'était quelque chose que l'on décidait quand on était amoureux ou qu'on était dans la peine. Et donc, quand j'ai rencontré le big love de ma vie, Jim, je l'ai amené chez un tatoueur qui était dans une petite rue derrière mon appartement de la rue Cardinet, dans le 17ème arrondissement. C'était 1988 et le tatouage n'avait pas encore effectué sa grande mue. Ce tatoueur était un vieux monsieur, dans une boutique minuscule qui était là depuis longtemps. Dans ses catalogues, il y avait des trucs gruesome comme des nanas à poil, même si c'était la fin de cette tendance. Mais c'était le premier voyage de Jim à Paris, on était très amoureux et on avait l'idée de se faire le même tatouage sur le bras. Une rose, parce qu'il y avait tous les modèles de fleurs dans le catalogue et c'était le genre de thème qui recommençait à se faire, dans le genre Pierre & Gilles et Marc Almond.


Now, il faut se rappeler qu'en 1988, deux mecs qui allaient chez un tatoueur pour se faire dessiner le même tatouage, c'était à peu près l'équivalent aujourd'hui de 2 hommes qui réservent une chambre d'hôtel avec un grand lit. C'était accepté mais juste limite et il y avait certains tatoueurs qui n'aimaient pas ça, c'était assez radical quoi. Le vieux monsieur nous a regardé, il a grommelé un truc mais il y avait rarement du monde dans sa boutique et il avait besoin de travailler.


Jim était content de son tatouage, c'était son premier, moi je m'étais déjà fait un petit sur l'avant bras avec son nom, pas très lisible d'ailleurs, ce qui m'a tout de suite fait comprendre que les tatoueurs de l'époque n'étaient pas très bons en matière de typographie mais bon. L'été suivant, à Fire Island, les gens nous demandaient si on était frères ou quoi car on se ressemblait et qu'on avait le même tatouage. On répondait en souriant "Mais non, on est boyfriends".


Ensuite, je me suis fait une autre rose à côté de la sienne mais on arrivait dans les années 90 et Jim est mort du sida et je n'avais plus d'argent pour faire d'autres tatouages. C'est à ce moment que la première vague de renouveau est arrivée, les séropos se tatouaient comme si le Jugement dernier était arrivé la veille et le début de la mode celtique et tribale a explosé avec les raves et les teknivals. Il a fallu plusieurs années pour que je fasse mon deuil de Jim en retournant à New York où j'ai décidé de laisser tomber les fleurs pour des tatoos à base d'écriture. Les Américains ont une très belle écriture, très délicate, que j'ai toujours préférée à l'écriture française et je suis allé chez une jeune femme du Lower East Side qui était gentille et qui m'a écrit sur chaque épaule un titre de house qui reflétait bien mon état d'esprit d'alors. Sur l'épaule gauche Where Love Lives en hommage au disque d'Alison Limerick. Sur l'épaule droite Love Is The Message en référence au classique de MFSB.


Commence ensuite le long tunnel sans argent qui m'a convaincu que ces délires de tatouages, c'était finalement trop cher. Les premières fleurs sur les bras ont légèrement commencé à perdre leurs couleurs et pourtant je m'étais promis que je ne ferais pas partie de ces gens qui laissent leurs tatouages s'affadir. Quand j'allais à l'étranger comme au Mexique, j'avais envie d'en profiter pour choisir des motifs que l'on ne voyait pas beaucoup en France. Mais je redoutais déjà les risques d'infection par Hépatite C et moi-même étant séropo, je n'avais pas envie de prendre le risque. Il aura fallu attendre les années 2000 pour que les procédures de stérilisation soient généralisées mais, entre le délire tribal qui provoquait les moqueries chez les gays et le délire du signe Bio-Hazard repris par les barebackers, je me suis convaincu que mes tatouages seraient un projet avorté. Après tout, il y avait des choses autrement plus urgentes à faire dans le monde.


Donc pendant ces années, j'ai observé la révolution du tatouage à travers le porno qui est une vitrine extrêmement fidèle de ce qui se passe dans la vraie vire, pour le meilleur et pour le pire. Sur ce sujet, j'ai écrit. On a vu aussi sortir les livres sur les tatoueurs russes. Et puis il y a toute la discussion sur la modification corporelle. Avant ça, mes dernières années à Paris, j'ai vu l'explosion des tatoo parlors partout, je vivais rue Tiquetonne où ça se multipliait de mois en mois, sans compter Bastille qui a toujours été le quartier du tatouage à Paris.


Ce qui a changé beaucoup de choses, c'est quand les Noirs ont suivi l'exemple des Latinos de la Côte Ouest et qu'ils se sont vraiment mis au tatouage. Avant, avec leur peau foncée, ils le faisaient rarement. Mais le Brésil a imposé de nouveaux dessins, le Mexique surtout et cette influence a été déterminante. Sur une peau noire, on peut finalement se permettre des traits épais, du branding et des lettres gothiques immenses sur le ventre qu'une peau claire rendrait parfois laids. Bien sûr, ça n'a pas empêché des gays de se faire des dessins celtiques en marque XXXXXXXXL qui leur prenaient tous le dos jusqu'à arriver aux creux des fesses. Brrr. Et il y avait tous ces Blacks convicts qui ont développé un style et la guerre en Irak a aussi renouvelé le tatouage militaire avec des logos de régiments absolument superbes que l'on voit dans tous les films pornos d'Active Duty.


Le tatouage japonais ou maori, qui étaient sûrement considérés comme les plus beaux au monde, ont vu leur suprématie décliner avec la fin des années 2000.


À ce stade, j'étais passé par toutes les étapes de la bathmologie :
- C'est pas la peine, t'as raté le coche"
- Tu ne vas pas t'y mettre à ton âge, et puis tu ne fais plus de gym
- Ca coûte trop cher, t'auras jamais les sous
- Finalement, ce qui est génial, c'est de ne pas avoir de tattoo et les tiens sont si vieux que c'est comme si t'en avais pas
- Heureusement, tu n'as rien de tribal, t'aurais ressemblé à une vieille séropo
- Y'a que les tatouages américains qui m'intéressent anyway
- J'ai toujours pas trouvé un tatoueur vraiment sympa
- blahblahblah
Bref, des excuses.



Tumblr a sûrement changé mon point de vue sur tout ça. Il y a une image adorable sur laquelle je suis tombée : c'est un bocal en plastique avec dessus une étiquette qui dit "Tattoo money"; Dans le bocal, quelques billets de 1 dollar, de la petite monnaie américaine. So sweet. On pouvait économiser. Mais le truc qui m'a vraiment fait changer d'avis, ce sont les nouvelles nuances de couleurs qui sont désormais si populaires. Avant, dans le tatouage, il n'y avait vraiment que les Japonais pour oser des mélanges de couleurs flashy, allant de l'orange au bleu bébé, le rose presque fluo au vert vraiment aquatique. À mon époque, les couleurs, c'était surtout des couleurs franches. Le bleu était bleu, le rouge était rouge, et basta. Aujourd'hui, on voit des mecs (blancs) qui se font des tattoos sur le flanc du torse avec uniquement des nuances de bleu. D'autres qui prennent l'orange vif comme couleur dominante. Et toutes ces couleurs intermédiaires, avant peu respectées par les tatoueurs, sont désormais utilisées à grande échelle, ce qui a été vite repris par les hipsters et ne parlons pas de l'effet promotionnel des émissions de télé comme Miami Ink (quand vous allez à New York, il y a des immeubles entiers recouverts des pubs pour ces séries télé, déclinées dans plusieurs villes). Il y a aussi la mode qui a repris ça avec c'te folle qui s'est fait tatouer une tête de squelette sur le crane (how conceptual) et puis les kids qui se tatouent à 13 ans quand, avant, les parents auraient plutôt préféré crever.


Et enfin, ce qui fait que je me sens à nouveau attiré par ça, c'est la pénétration du graphisme et de la typographie dans le tatouage. Pendant des années, c'était très difficile de trouver un tatoueur avec des séries de lettres qui soient vraiment chic. Il n'y a pas de délire Helvetica dans le tatouage, je vous le garantis. Mais sur Tumblr, on voit sans cesse ces slogans avec des typos qui s'adaptent très bien avec l'anatomie humaine. Avoir "Typo fan" écrit sur le bas de la jambe, sur le mollet, un homme de 55 ans comme moi peut le faire. Avoir "Damn!" tatoué sur le pec droit, c'est un truc drôle qui vieillira bien même si on se flingue dans un an. Choisir "Yes!" pour un tatouage dans le cou, ça veut dire que vous dites oui à la vie même si vous n'y croyez plus. Et puis, j'en ai déjà parlé, il y a tous ces mecs qui se tatouent des trucs sur les pecs ce qui fait que, de loin, on dirait qu'ils sont poilus. Je m'étonne d'ailleurs de ne pas avoir déjà vu un mec qui se ferait dessiner des poils sur le corps. Quand on voit l'importance des pecs poilus dans l'érotisme masculin, surtout après deux décennies d'épilation forcenée, ça serait la vengeance totale.

Enfin, et on peut faire un shout-out sur ce qui se passe en France, il y a un renouveau du tatouage marin traditionnel avec un trait débarrassé de tout surplus pour renouveler des classiques du genre en leur donnant une propreté nouvelle.

Quand vous allez dans un magasin de journaux, il y a beaucoup de revues de tatouages et admettons-le, ces photos, ces thèmes, c'est toujours la boucherie. Genre, au secours. Il n'y a pas un seul magazine qui reflète par sa maquette et ses reportages la vraie modernité d'un style de tatouage qui s'est complètement renouvelé en 5 ans à peine, ce qui est très rapide pour n'importe quel style de média corporel. Il faudrait un BUTT du tatouage ou un Surfer magazine du tatouage. Car ce qui se fait dans les conférences internationales ou les congrès de tatouage, avec ces artistes venus du monde entier, c'est vraiment fabuleux. Et ça donne envie d'y aller à fond, même s'il faut vendre ses disques (ahah) car un tatouage coûte toujours cher.

Avant que la prochaine génération de kids revendique l'absence de tatouage comme signe de rébellion, ou invente d'autres symboles de marquage, il y a devant nous une fenêtre de 10 ans pendant laquelle ce genre va continuer à grandir. Qui sait si les pays asiatiques comme l'Inde vont inventer un style Bollywood tatoo? Qui sait si d'autres pays asiatiques vont inventer l'équivalent de la K-Pop du tatouage? Peut-être un revival scandinave ou russe?


Et surtout, que va faire l'Afrique? Ça, c'est définitivement le futur.


Think Africa and tatoo. Je suis prêt.

mardi 29 janvier 2013

All the young dudes


Dans Vacances à Venise, Katharine Hepburn admet en souriant qu'elle considère que toute femme qui a moins de 50 ans est une "girl". Il y a dans ce mot un peu de jalousie de sa part (car Hepburn est clairement au-delà de 50 ans dans ce classique de David Lean) mais c'est aussi une marque d'affection car son "girl" n'est pas condescendant. C'est pour elle une manière automatique de marquer la différence d'âge tout en reconnaissant à la femme plus jeune la primauté du rang, de la beauté et toutes ces choses, bonnes ou mauvaises, à venir. "Girl" revient à aller droit au but, sans utiliser le prénom, en établissant un lien de sororité même si c'est pour donner un conseil parfois acerbe "Girl, you need to go home and rething your life" (Star Wars).

Pour moi, chaque gay est désormais une "girl" ou "honey" ou "baby" ou "little stud". Je suis le plus vieux du block, celui qui n'a pas fermé sa gueule alors que tous les autres sont cramés par la déception de la vie, de la politique, de la solitude, de la crise économique, du Mali et de la grisaille du temps. Quand j'étais jeune, je regardais les vieilles folles qui disaient 'Honey" et je savais qu'il fallait avoir traîné pour utiliser ce mot, on n'est pas Madame Madrigal ou Jenny Bel'Air comme ça. C'est comme quand on dit "mon chou" à un homme plus jeune, certains n'aiment pas ça et il faut arrêter tout de suite mais d'autres savent qu'il n'y a rien de plus beau qu'entendre un homme vous appeler "lapin". Et quand ça s'arrête, c'est comme si le cœur s'affaissait, il y a un gros vide et plus rien pour remplacer ce mot. Nous vivons dans un environnement doublement toxique et nous utilisons ces petits mots pour survivre, des mots qui nous relient aux jeunes générations parce qu'on espère qu'elles ne sont pas complètement perdues dans les réseaux sociaux, les coups bas, les coucheries contre-nature qui trahissent les amitiés.

Chaque histoire d'amour a son nom de code, comme chaque histoire d'amour a sa chanson thème. "Vous ne le savez pas? C'est mon village" dit la vieille dans La fleur de monsecret. Mais plus personne ne vit dans un village désormais à part les vieilles qui font de la dentelle et chez les gays, le village c'est le site de drague et si on refuse (comme moi) d'aller dans ce coin, eh bien le village est encore plus vide. Et pour vivre, on en vient à vendre ses disques, ce qui était prévu de longue date, et on voit ces maxis aux belles pochettes partir de chez soi, sachant que cela va rendre quelqu'un heureux. Mais pour le reste de ce qu'on a collectionné, ces archives, je ne sais pas encore quoi en faire. Quand je parle de "girl", c'est ça aussi, tous ces comptes-rendus d'Act Up parfaitement rangés, ces t-shirts d'Act Up toujours en parfait état d'exposition, ces vieux livres politiques, etc. Tout ça est caché derrière le mot "girl".

À l'étranger, il y a des institutions qui rassemblent les archives LGBT dans chaque capitale. Quand quelqu'un meurt et qu'il veut offrir ses archives, il sait où s'adresser. Il y a une protection communautaire qui établit une confiance : au moins, si ce centre d'archives ne fait rien de ce que je donne, au moins ce sera protégé et archivé pour les temps futurs. En France, il n'y a rien de tout cela et il est impossible de faire un testament correct. On me conseille les Archives Nationales. Mais mon espoir était se passer par un centre LGBT digne de ce nom.

"Girl" n'est pas forcément glitter joyeux, ce n'est pas forcément un mot camp à la Torch SongTrilogy, c'est aussi le "Girl" tristounet d'Everything But The Girl. C'est le moment de 2013, une année que tous annoncent comme la plus dure de toutes et le pays est rempli de ces plantes non gratae qui n'ont plus de travail qui ne savent pas si elles auront le courage de traverser ce long tunnel de dépression qui se présente à nous. Après le fiscal cliff et la falaise, voici le tunnel du désespoir. Tout le monde se sent trompé par ce gouvernement (colère, auto-accusation, amertume) et tous les jours les news nous écœurent un peu plus : la propagande de guerre, tout est dégoûtant. C'est comme Thomas L.Friedman, en novembre 2008, au début de la crise, qui commence sa chronique du New York Times en disant qu'il a une confession à faire. Il va dans des restaurants et il regarde les gens autour de lui, des tables avec des jeunes aussi et il ressent le besoin de leur tenir à peu près ce langage : "Vous ne savez pas qui je suis mais je dois vous dire que vous ne devriez pas être là. Vous devriez économiser votre argent. Vous devriez être chez vous à manger du thon en boite. Cette crise économique est loin d'être finie. Nous en sommes juste au début. S'il vous plait, ramenez ce steak dans un doggy bag chez vous et rentrez à la maison".

Girl, you need to be a frugalista. Moi je n'ai pas envie de vivre une décennie perdue mais toi, tu es encore jeune et tu dois traverser ça, sans te cramer complètement, comme nous le sommes, nous tes aînés. Et j'espère que tu t'en sortiras, parce qu'il y a plein de choses à faire et je te souhaite d'être amoureuse et d'avoir quelqu'un auprès de toi pour ces années qui viennent.

vendredi 18 janvier 2013

Mon père


Dans ma famille, mon père était celui qui savait raconter les histoires. Et lui-même disait qu'il n'était rien à côté son oncle qui savait captiver un dîner de vingt personnes avec ses souvenirs de chasse à la perdrix sur les plateaux du Sersou. Il paraît qu'il faisait rire car ses histoires étaient si décousues et pleines de détours que tout le monde le suppliait d'arriver à la chute mais en fait, il savait exactement où il allait, c'était juste pour s'amuser et s'assurer que chaque membre de la famille le suivait, même celui ou celle qui se trouvait en bout de table. Ou alors il achevait l'histoire d'un trait, surprenant l'assemblée, comme s'il avait envie de revenir au contenu de son assiette.

Désormais mon père est mort et il ne reste plus personne dans la famille qui raconte les histoires comme lui, bien qu'un mes frères se soit récemment révélé mais je ne peux pas en parler ici car on me demande de la discrétion. J'ai réalisé très tard que mon père était un bon conteur car, quand j'étais enfant ou ado, tout ce qui sortait de sa bouche était déjà si rabâché que je ne voyais souvent pas la différence quand il s'aventurait vers un vrai souvenir. Dans ma famille, on parle beaucoup. Il a fallu que je quitte la maison, à 19 ans, pour réaliser quelques années plus tard, lors d'un méchoui en l'honneur du mariage de mon frère Philippe, que Papa était vraiment bon dans l'art de parler.

Il a donc suffi que je m'enfuie de la ferme familiale pour comprendre ce qui avait été toujours là : un homme dézingué par la vie et l'amour, avec des histoires innombrables sur l'Algérie, que personne n'écoutait parce que c'était comme ça dans les années 70 : le fight, sans arrêt.
Mon père n'était assurément pas un homme parfait, c'est d'ailleurs pourquoi les femmes et ses enfants n'ont cessé de le fuir. Il était coléreux, violent, emmerdeur, souvent radin et comme beaucoup de pied-noirs, il était simplement con dans les années 60. Après, à 70 ans, c'est devenu un homme enfin apaisé, quand il a rencontré son dernier amour, Jacqueline. J'ai passé la moitié de ma vie à ne pas l'aimer, on s'engueulait pour rien tout le temps mais il ne m'a pas traumatisé non plus même quand j'avais 7 ans et qu'il a sorti la ceinture dans son bureau parce que mes notes de classe étaient mauvaises. C'était l'époque, on savait, même à cet âge, que ces coups de ceinture allaient devenir une chose du passé. C'est juste qu'on aurait voulu que ça soit oublié plus vite. Et puis, il ne l'a fait que 5 ou 6 fois maxi. En revanche, pour défoncer une porte quand on avait le malheur de s'enfermer dans sa chambre pour avoir la paix, il savait faire.

J'ai déjà raconté quelque part qu'un jour il m'avait téléphoné après avoir signé un Pacs avec Jacqueline et il était si content qu'il m'avait remercié. Je lui avais répondu que je n'y étais vraiment pour rien car je n'ai rien accompli de vraiment notable sur ce sujet (bon un peu, à travers le sida), mais il m'avait épaté en me répondant du tac au tac "Oui mais tu comprends, c'est grâce à vous les homosexuels". C'est là où j'avais fait un "Yessssss!" mental en me disant que ça paye de faire son coming-out à 15 ans et que forcément, 40 ans plus tard, un père qui a trois fils gays sur quatre, après toutes ces engueulades, en venait à remercier la communauté at large pour une avancée dont il pouvait bénéficier, lui aussi.

Il y a quelques mois, quand je me suis cassé la jambe, mon père a été de ceux qui ont le mieux compris ce qui m'arrivait. En 1995, quand j'ai eu ma grande déprime amoureuse, il a été aussi, avec Bruno Bayon de Libé, celui qui m'a le plus aidé. Des fois, il suffit d'une seule phrase qui a plus d'effet que les autres. Et cela fait plus de quinze ans que je suis en paix avec mon père et chaque fois que l'on se téléphonait, tous les 4 mois à peu près, je tenais à lui répéter que je l'avais pardonné depuis longtemps pour nos engueulades, pour son égoïsme, pour tout en fait. Et lui s'excusait toujours de ne pas lire mes livres, que je lui envoyais, car il avait peur d'y trouver des mauvais souvenirs. Et je le rassurais, je lui disais qu'il n'y avait plus de problème entre nous.

Quand je me suis cassé la jambe, immobile dans mon lit, incapable de m'occuper du jardin, j'ai commencé à développer un désir étrange, qui ne m'avait jamais effleuré auparavant. Je le savais en bonne santé à 83 ans, mais j'avais besoin de lui demander sa bénédiction. Je ne suis pas croyant. Mais je voulais qu'il me dise que c'était OK parce qu'il aurait été touché par cette demande, d'ailleurs je ne sais pas s'il l'aurait fait, ce n’est vraiment pas quelque chose qu'on fait dans notre famille. Il y a un an, lors de nos discussions au téléphone sur l'Algérie et les arabes en général, je lui avais posé la question de la mort : "Papa, tu as tué quelqu’un pendant la guerre d'Algérie?". Et il m'avait répondu non, même si à Blida et Médéa, on était dans un des centres des actions les plus dures de part et d'autre. Mon idée de bénédiction, c'était surtout pour moi une occasion de passer une après-midi à lui poser les questions que je voulais lui poser sur la guerre d'indépendance. En 40 ans, mon père était passé d'un homme 100% pied-noir réac à un homme qui admettait que les siens s'étaient gourés sur tout, depuis 1830. L'erreur originale remontait à longtemps.

Donc, mon père, c'était le seul dans la famille avec qui on pouvait parler librement des erreurs de l'Algérie, d'avant et d'aujourd'hui. Avant, il y avait eu ma grand-mère, qui nous a élevés après le divorce de mes parents en 1962 mais Papa pouvait parler des arabes sans cesse. Quand j'étais enfant et ado, ça m'énervait. En vieillissant, c'est devenu une curiosité. Le 11 septembre 2001, la première personne que j'ai appelée, avant même que la deuxième tour ne tombe, ce fut mon père. Lui aussi regardait la télé.

Je ne cherche pas ici à recadrer la responsabilité des pieds-noirs dans la guerre d'Algérie. Tout le monde sait que je pense que la France aurait du s'excuser, selon moi, depuis Mitterrand. Pour moi, c'est le strict minimum. Et je mourrai sûrement avant que ce soit fait. Tous les autres pays colonisateurs se sont excusés et la France ne l'a toujours pas fait alors que la guerre d'Algérie a servi de modèle, pour le meilleur et le pire, à toutes les guerres d'indépendance, de l'Irlande à l'Afghanistan et aujourd'hui, la Syrie.

Mais on est nés en Algérie et ensuite on a grandi entourés de Marocains. À la ferme, l'instrument le plus utilisé, c'était la houe. Il y en avait partout. Les marocains l'utilisaient dans la terre limoneuse de la vallée du Lot, où nous avions grandi et ils faisaient des trous de plantation en ramenant la terre à eux, comme pour faire un puits. Moi j'ai toujours utilisé une bèche parce que c'est plus propre, on n’en met pas partout. Mais ma jeunesse a été marquée par ça, comme le dictionnaire français - arabe qui se promenait partout dans la maison car, à un moment, mon père a décidé de perfectionner son vocabulaire arabe.

Je ne suis pas allé voir mon père pour lui poser ces questions sur l'Algérie à cause de la jambe cassée. D'un côté, j'avais peur de lui faire sortir des souvenirs qu'il avait tenté d'ensevelir avec une telle énergie. Et de l'autre, je savais qu'il vieillissait et j'en ai marre de voir que ma génération de pieds-noirs a été complètement écrasée par le respect du à nos parents et nos oncles et nos tantes sur cette affaire. Je suis né dans le Sersou, le sujet de l'Algérie m'appartient tout autant que ceux qui y ont vécu et qui ont enfermé la France dans un non-dit qui fait qu'en 2013 Hollande est, sur le sujet, aussi lâche que ses prédécesseurs - et on voit bien ce que ça donne aujourd'hui au Mali. Ma génération n'est pas intervenue sur cette guerre, par respect pour la souffrance des deux côtés, mais surtout parce qu'on nous a demandé de nous taire. Forcément, on ne pouvait pas savoir car j'étais né en 1958. L'Algérie, nous l'avions connue en tant qu'enfants. On ne pouvait pas "comprendre".

La tristesse de ma génération, c'est d'avoir été des baby boomers nés pendant la guerre. Et une des pires guerres qui fut. Notre génération a forcément été celle du renouvellement, du refus du passé, mais nous étions enfermés dans un passé de morts, d'atrocités et de torture, d'apartheid. Je suis né dans un pays colonisé qui, à l'époque, servait d'exemple à la Rhodésie, c'est aussi simple que cela. Et même si ma famille ne fut pas la pire, notamment grâce à ma grand mère, rien n'excuse ce qui a été fait en notre nom pour maintenir un pouvoir colonial. Nous étions des agriculteurs. Les agriculteurs sont toujours à l'avant poste de la colonie. C'est dans notre histoire familiale depuis la fin du XIXème siècle. Tous ces crimes commis au nom de la terre, des champs, de la vigne, de l'avoine, du seigle, des fèves, des routes, des écoles, des hôpitaux. Tout cela était accompli d'abord et surtout pour les pieds-noirs.

La mort de mon père ne m'apportera donc pas les réponses à mes questions, si la discussion correspondait aux chiffres et aux dates, sur ce que j'ai lu dans A SavageWar of Peace d'Alistair Horne, ce que j'ai vu dans La Bataille d'Alger ou ce que je lis régulièrement sur Twitter. J'ai été un bon militant gay, un bon militant sida, j'aurais pu être un bon militant pied-noir pour m'affronter à ceux qui nous ont empêché, pendant 50 ans, de demander la vérité et les excuses sur les actions de la France. Les pieds-noirs, c'est quoi aujourd'hui? Quelques milliers de vieilles personnes, avec des enfants souvent plus réacs que leurs propres parents, défendant avec violence (les seuls mails de menace de mort reçues depuis des années, ce sont les enfants de pieds-noirs qui me les ont envoyés, c'est très symbolique) la préservation d'un mythe colonial "bienfaiteur" comme si on pouvait encore assurer, en 2013, qu'on a le droit de s'arroger les richesses d'un pays uniquement parce que l'on a construit des routes et des ports.

Après tout, l'Algérie de l'époque, c'était sans les Algériens. Comme l'Irlande sans les catholiques. L'Afrique du Sud sans les noirs. L'Afghanistan sans les jolis barbus. Israël sans la Palestine.
Voilà où je suis né.

mercredi 16 janvier 2013

STFU



C'est tellement triste d'en arriver à aimer moins la vie quand on atteint le chiffre canonique de 1000 CD4. Vingt ans à prendre des antirétroviraux, à faire attention à son système immunitaire, en étant toujours safe et tout ça pour être seul. Talk about ironie.  Pour la première fois depuis 17 ans, je rêve de la mort. Ça me donne envie. Je me lève et je me couche en pensant à ça. Surtout pas une mort romantique et fantasmée comme au début des années 90, quand je pensais à la bande son mortuaire la plus géniale de l'histoire de la house, avec les dubs et les mixes ambiant les plus pointus de l'époque. Une sorte de prestige musical de funérarium glamour. Non, une mort sans musique, sans rien, juste une manière de m'adresser au monde pour dire Shut The Fuck Up.

STFU. C'est le sigle que l'on voit à l'extérieur des bars parisiens pour que les mecs bourrés ne fassent pas trop de bruit dehors quand ils fument une cigarette. C'est le message aux 1000 CD4 quand mon médecin me donne mes derniers résultats de bilans trimestriels. À quoi me servent ces 1000 CD4 et cette charge virale indétectable depuis des années si je ne peux les offrir à un homme qui m'aime...  What's the fucking use? Aujourd'hui j'ai regardé les rushes d'une vidéo où on voit David Wojnarowicz embrasser le corps d'un homme avec un texte en voice over qui explique la beauté que l'on peut offrir à un homme en bonne santé quand on est soi-même atteint. En face de lui, un corps allongé, patient, content, qui se laisse caresser et embrasser avec l'assurance confortable de savoir que cela ne va pas aller plus loin. Un charity fuck, mais dans l'idée que c'est la moindre des choses que peuvent s'offrir deux hommes.

Mes disques, les rares choses qui ont de la valeur chez moi,  je les aurais offerts à un homme qui me les aurait demandés. Mes fleurs, mes souvenirs, je les aurais offerts à un homme qui me les aurait demandés. Mais personne ne m'a demandé tout ça quand j'étais amoureux et maintenant je pourrais donner ces 1000 CD4 chèrement gagnés quand les autres les perdaient à force de baiser et de se droguer pour se foutre en l'air. Car ces 1000 CD4, ce n'est pas seulement du système immunitaire, c'est de la clarté d'esprit. C'est s'occuper de son corps pour que le mental ne souffre pas trop de la déchéance physique et du temps qui passe. C'est partager avec l'homme que j'aime ma stabilité, mes années sans psy, une forme de survie plus légère pour ne pas alourdir les autres avec mes propres angoisses de survivant.

Ces CD4, mon médecin me les a annoncées ce matin alors que je lui disais que j'arrêtais la lutte contre le sida, que les pédés pouvaient crever as far as I'm concerned, que le dévouement ne servait plus à rien. Ces CD4 de 2013, c'est le signe de la dévaluation des sentiments nobles des 400 CD4 des années dures, celles de la fin des années 80 et du début des années 90. En dessous de 400 CD4, on s'apprêtait à mourir ou, au moins, à tomber malade et affronter l'hôpital. À plus de 1000 CD4, c'est votre âme qui est seule, désespérément seule. Nobody to care about. Et tu ne peux plus rien dire car comme tout le monde, tu es en bonne santé. Les rares qui tombent amoureux autour de soi, on est contents pour eux, on les encourage même, cons que nous sommes, toujours à aider ceux qui vont bien quand personne ne s'occupe de ceux qui perdent l'espoir. On leur donne des conseils pour réussir les histoires d'amour auxquelles on n'a plus droit car la drague s'arrête à 48 ans,  un autre âge complexé qui fait suite à l'âge complexé de 40 ans. On leur dit comment rester safe parce que plus personne ne leur dit ça, parce qu'on a eu l'ahurissante, la ridicule naïveté de croire que si on était généreux sur ce sujet, ça serait une qualité presque équivalente à celle de la jeunesse, de la beauté et d'une bite de 23 cm. Et on se fritte avec des mecs qui n'ont jamais souffert le quart de ce qu'on a pu souffrir en 25 ans de séropositivité. Et quand un kid de 23 ans apprend qu'il est séropo, il y a un mois, on lui téléphone, on le conseille lui aussi, car il dit que plus personne ne l'aimera à son âge avec un secret pareil et on essaye de casser le fossé générationnel pour lui donner du courage car il en a besoin, là. Sans le VIH, on aurait rien à se dire. Mais même avec le VIH, la barrière de l'âge complique le message car il y a toujours quelque chose qui complique le message.

La grande différence entre les mecs célèbres qui ont du succès et les autres est très bien résumée par la fantastique phrase d'accroche d'Alex Taylor sur Grindr qui ressemble à quelque chose comme ça : "You call me. I don't call you". Moi ça serait "You don't call me. I CALL YOU". Mais dès que j'arrive à Paris, je reçois plein de messages de mecs qui voient mon âge sur Grindr, des mecs qui considèrent, sûrement avec raison, que leur corps est à vendre pour 200 euros et pas autrement. Et si je suis gentil en leur répondant que leur pitch est vraiment bien présenté mais que tu n'ai pas ce fric et même pas envie de payer ça pour une heure, ils te bloquent. The cheek of it. J'ai 55 ans dans un mois. Garrison Taylor disait dans le NYT que c'est un "awkward age", un âge maladroit. Personne, mais absolument personne n'a envie de sortir avec un mec de cet âge. Je suppose que c'est un des nombreux drames de la vie gay qui ne sera pas réglé avec le #mariagepourtous. "Mêmes droits, mêmes devoirs" annonçait fièrement l'affiche de l'inter-LGBT dans la salle d'attente du service des maladies infectieuses. Je suis pressé de savoir ce qu'en pensera la folle séronégative qui a conceptualisé ce message quand elle aura 55 ans avec un virus contrôlé et indétectable. Mais je n'aurai pas la patience et l'envie d'attendre pour avoir la réponse. STFU.  For real.


mardi 11 décembre 2012

Mes excuses à Joseph Macé-Scaron


Mon sixième livre, "Pourquoi les gays sont passés à droite" (Le Seuil) est sorti en début d'année. Dans cet essai, je consacre plusieurs pages à Joseph Macé-Scaron, en réponse, avec beaucoup de retard, à son livre de 2001 "La tentation communautaire" (Plon) qui s'inquiétait des dangers possibles d'un communautarisme en France. Mon propos était de lui dire, précisément, que dans les domaines qui sont les miens (la musique, la culture en général, et plus particulièrement le militantisme gay et sida), cet apport communautaire n'avait eu que des aspects positifs.

Je considère que le combat des gays et des lesbiennes contre le sida est le plus grand cadeau de cette minorité à la société, et à l'humanité en fait. Les gays ont été à l'initiative de toutes les recherches sur cette maladie.

En fin de démonstration, je finis par dire que si Joseph Macé-Scaron est aujourd'hui  "vivant et apparemment en bonne santé, c'est parce que des millions de gays ont offert leurs corps à la médecine pour obtenir les multithérapies qui existent aujourd'hui". Mon point n'était pas de mettre en doute la bonne santé de Joseph Macé-Scaron. Je n'ai jamais voulu ici atteindre à sa vie privée. En plus de 20 ans de militantisme, je n'ai jamais joué cette carte car, dans ce milieu militant auquel j'appartiens, le respect du secret médical est la règle cardinale. On peut être très agressif sur de nombreux aspects politiques, mais ce secret est toujours respecté.

Alors, si ces propos dans ce livre ont pu faire du mal à Joseph Macé-Scaron, je m'en excuse publiquement.  Si Joseph Macé-Scaron a pu croire que je voulais le déstabiliser sur cet aspect de notre confrontation politique, qu'il sache que je m'en excuse aussi car je ne voulais pas le blesser.

Je pense humblement que notre époque est assez marquée de drames et de catastrophes pour alimenter un tel quiproquo. Mon but était d'apporter des arguments politiques et culturels au livre de Joseph Macé-Scaron. Jamais j'ai envisagé de porter un coup bas de la sorte à un opposant politique que je n'ai d'ailleurs jamais rencontré et avec qui je n'ai pratiquement jamais entretenu de correspondance. Tout ceci est une triste histoire et si ces mots d'excuses peuvent éclaircir en quoi que ce soit l'incompréhension qui nous oppose, je serai heureux de les voir publiés selon les modalités choisies par Joseph Macé-Scaron lui-même. 

lundi 10 décembre 2012

Weekend à Paris




J'aime aller voir Skyfall avec un homme que j'aime qui me tient la main pendant tout le film, qui rit pendant les moments drôles et qui me dit quand on arrive à la scène de Macao "Tu vois, c'est plus la peine de faire des films de SF, ça ressemble exactement à Blade Runner avec tous ces immeubles et ces pubs qui s'affichent sur tous les étages". Pendant le film, ma main est posée sur sa cuisse, juste pour être plus près, le sentir réagir quand 3 VW Beetle se font écraser par un Caterpillar avec Daniel Craig aux commandes.

Paris est sous la pluie et le vent, les prostituées de Marcadet Poissonniers font toujours autant de bruit la nuit, on les entend du 5ème étage de l'appartement de Robert qui nous a prêté son chez lui pour 4 jours, le dernier weekend avec celui que j'aime qui est tombé amoureux d'un autre. La veille, il m'a invité dans un petit restaurant africain de Château Rouge, un endroit qu'il m'avait montré lors d'un weekend au mois de mars, quand tout allait bien, même le fait de sortir en boite, quand tout le monde était heureux de me voir heureux. Dans le restau, il y a des Sénégalais qui disent à une autre table : "Quand j'arrive dans la banlieue de Dakar, je vois partout ces 4X4 énormes et je ne comprends pas comment ils font pour avoir des bagnoles pareilles avec un salaire de 1500 euros" et il y a des échafaudages dans la salle principale qui tiennent le plafond et le patron maghrébin parle de ce qui se passe en Egypte parce que c'est le vendredi avant les manif pro et anti Morsi. La nourriture est bonne, c'est notre première soirée, le lendemain, on va se faire couper les cheveux chez un coiffeur en bas de l'immeuble, 8 euros pour une coupe par un jeune Indou alors que le reste de la boutique est tenu par un coiffeur africain. Il y a donc deux radios qui mettent de la musique, d'un côté de la pop indienne mainstream et de l'autre du rap français pas mal. Ça va bien ensemble, on dirait un mash-up naturel, sans incongruité. L'après midi de samedi, on fait un truc interdit: aller dans le Marais car il a besoin de s'acheter du gel Silicone chez IEM et voir les bouquins de BD aux Mots à la Bouche. On s'en sort pas trop mal, pas de troll sur le chemin. En passant, on voit les graffiti GUD sur le Centre LGBT.

On n'a pas beaucoup d'argent donc on fait des trucs simples comme manger un kebab et regarder le vendeur turc qui est un gros nounours bandant avec un sourire gentil et un peu de poils qui poussent dans le creux de sa chemise bleue. Il me faut de nouvelles chaussures parce que mes Reeboks ont 2 ans et même si j'aime les sneakers quand ils sont usés, à un moment il faut en changer sinon les gens commencent à se poser des questions sociales et je trouve aux Halles des New Balance pas chères qui ressemblent exactement à celles que j'achetais il y a 10 ans à New York pour le tiers du prix de celles qu'on trouve à Paris. Toujours le même look, toujours fidèle à une marque même si tous les hipsters portent des trucs avec 25 nuances Pantone juste sur la semelle. C'est notre dernier weekend ensemble et j'ai décidé de faire les choses bien, pas de drame ou de reproches, pour que la séparation se passe bien même si je suis désormais officiellement seul et que ces 6 derniers mois de brolove m'on aidé à traverser un été pas drôle et un automne encore moins. J'ai RDV chez la dermato pour mon check-up annuel, tout va bien. J'ai RDV chez les avocats. Je dîne chez Alice qui me raconte qu'un ami commun lui a sorti récemment une phrase super drôle : "J'en ai marre de baiser debout" pour dire "J'aimerais bien rencontrer quelqu'un et faire ça chez moi, dans un lit quoi".

Après on se retrouve au Bonne Nouvelle avec une bande d'amis proches, on est assis sur une banquette au fond avec 2 jeunes pédés de 20 ans qui nous regardent comme si on était too much, exactement ce qu'ils ne veulent pas devenir, alors qu'il y a objectivement 2 ou 3 bombes parmi nous. On les terrorise un peu, juste pour rire, pas méchamment, du genre "On sait qu'on vous fait peur mais quand même, ça va, vous êtes gays aussi". Arnaud Crame met des disques bien, pas trop fort, exactement comme il faut. Je regarde mon barman préféré avec son look de brésilien intello funky bouclé poilu souriant mais il y a Bruno Juliard assis à une table dehors, beaucoup plus précieuse qu'à la télé, on est tous d'accord, et mon ex raconte que j'avais failli lui faire un truc shady à la gare de Saint Etienne il y a plus de 6 mois. Sur le trottoir et à l'intérieur de bonne Nouvelle, il y a facilement 10 personnes qui écrivent pour Minorités, et Themba me dit qu'il a fini un nouveau texte.

À un moment, on décide de prendre le métro pour aller à la Mona parce que j'ai beau être téméraire, mais pas assez pour affronter 200 personnes que je connais à la BLT où tous les gays vont ce samedi soir. Dans le métro, je vois des bandes d'étudiants bourrés de 20 ans qui chantent des trucs qui semblent sortir de "La Nouvelle Star" et je me dis Groumf. Bien que sur le quai, Arlindo montre à Asven comment il faut marcher sur un runway et il se met à danser comme MC Hammer dans Can't Touch This. Je fais des compliments à Marc en lui disant "Tu t'habilles comme un vrai gay désormais" mais il croit que je me moque alors que c'était bien sûr un compliment.

À Mona on arrive à 6 et Fred Pellegrino nous fait entrer, il y a Nick V à la porte avec qui je discute trop peu dans la nuit mais il est occupé et des fois c'est comme ça, on est arrivés assez tôt et le club se remplit avec beaucoup de monde qui, je dois dire, n'a aucune connaissance de ce qu'il faut faire pour ne pas bousculer les gens qui ont le malheur de boire une grande pinte de bière et qui traversent le dancefloor sans faire attention mais tout le monde me dit "C'est partout comme ça maintenant" et il y a même deux couples hétéros qui dansent le rock alors que c'est de la bonne house qui passe mais bon. Dans le backstage, il y a Fred Djaaleb et son boyfriend Martin qui est le seul mec de toute la soirée qui me capte en un regard, pas besoin de parler, je vois comment il est et il voit comment je suis. Il y a cette fille, Julia, qui commence une battle verbale en impro où elle insulte Kader et Fred et on rigole tellement que je dois m'assoir pour apprécier. She rocks! C'est sûrement un des plus glauques backstages que j'ai vus de ma vie mais c'est pas grave et derrière la porte Nick V et Mike Huckaby sont en train de travailler la foule comme il le faut, les 5 premiers mètres devant les DJ's, ce sont tous des kids de 20 ou 30 ans qui sont vraiment des amoureux de house. Vers 4 heures du matin, il me vient à l'idée que ça y est, je suis le mec le plus âgé dans le club, il y a encore des étudiants sur les tables qui chantent "HAPPY BIRTHDAY" pour une de leurs copines avec des bouteilles de Champagne et je me dis à nouveau Groumf, ça on l'aurait jamais vu avant tellement c'est corny. C'est la première fois que je sors en boite depuis que je me suis cassé la jambe cet été et ma cheville commence à faire mal.

Dans les peintures qui recouvrent les murs de la salle du bar de la Java, il des dessins complètement old school d'un Paris imaginaire des années... c'est assez difficile à dire... 50, 60 ou 70, je ne sais pas. Les gens passent sans vraiment regarder le narratif de la fresque mais je reste longtemps à observer les détails, la manière avec laquelle les arbres sont peints. Les étranges perspectives des immeubles, le vernis de crasse qui recouvre certaines scènes, le peu de personnages humains dans ce qui est, après tout, une illustration de vie urbaine d'une période oubliée, que les jeunes de Mona n'ont jamais connue. Je dis à Asven : "Le truc super cool, ce serait d'écrire 10.000 signes sur ces peintures que personne ne regarde" alors que cette salle de bar, dans la boite, a un côté vraiment agréable, avec des banquettes rouges de restau sur lesquelles on peut s'assoir. 

À 6 heures du matin, le club se termine et je passe la tête devant les platines pour faire un signe à Nick V, ensuite j'attends dehors avec Tom que Rodolphe sorte du bordel du vestiaire et on marche tous les deux en descendant vers République en blaguant sur les choses drôles et moins drôles de la soirée. Il a dansé toute la nuit et surtout à partir de 4h quand la musique est devenue plus techno, s'étonnant que le public ne réagisse pas plus à un classique de UR que tout le monde connaît. Il est content et moi aussi car je ne pensais pas rester si longtemps. Quand on rentre, on est contents de se mettre au lit après une douche, et je ne fais pas grand chose du dimanche, ma cheville fait très mal donc il faut attendre. L'après-midi, Rodolphe va à la messe et ensuite prend l'apéro avec ses amis et quand il rentre il fait une bonne omelette et des pattes et je lui dis en souriant : "C'est notre last supper" et lentement, en silence, il se met à pleurer. Je le console. Tout a été dit, il n'y a pas un caillou d'unfinished business qui n'ait pas été retourné et retourné et remis sur place pour tout se dire, on s'endort dans les bras l'un de l'autre et le matin il se lève à 5h pour prendre son train pour Saint Etienne. Moi je me rendors tout de suite dans son odeur du lit comme je faisais avant quand il partait travailler.

C'est fini.

Quand je rentre chez moi, la seule bonne nouvelle c'est qu'il fait beau sur Le Mans, pas un seul nuage, belle lumière d'hiver. Je n'ai plus mal à la cheville. Ma voiture m'attend à la gare, je passe au Carrefour m'acheter du tabac pour pipe à la vanille, c'est le seul endroit qui vend ça, je ne sais pas pourquoi. Comme toujours, je traverse la banlieue pavillonnaire de Condé-sur-Sarthe en me disant qu'il y a forcément un mec pédé de 25 ans gentil sexy qui m'attend dans toutes ces maisons, le soleil tape en plein dans le bare brise, j'espère que mon mototracteur sera livré demain pour tondre la pelouse et nettoyer un peu ce jardin pour les 80 ans de ma mère, le weekend qui vient.