mercredi 4 juillet 2012

Le temps des thrips




Après toute cette pluie, vient le moment des thrips. Quand j'étais petit, le nom de cet insecte m'intriguait, surtout quand mon père revenait des vergers en train de maugréer : " Ça y est, il y a des thrips partout". Il y avait dans la phonétique de ce nom un truc étrange. Ces insectes pouvaient abîmer la récolte de prunes très rapidement, il fallait traiter tout de suite, ce qui n'est jamais joyeux. Comme ce sont des parasites qui détestent la pluie, on voit les insectes qui s'envolent des fruitiers quand on pulvérise le traitement, mais il faut le faire correctement car les larves se cachent toujours au revers des feuilles.

Bien sûr, cette année, je ne peux rien y faire. Avec une jambe dans le plâtre, je regarde mon jardin se débrouiller tout seul. Le fait est, il n'a jamais été aussi beau. Cette pluie qui n'a pas cessé de tomber sur la Normandie depuis des mois maintenant a pénétré profondément dans la terre et les plantes ont compris qu'il y avait de la réserve. Elles ont fait une première pousse au printemps et poursuivent à nouveau leur développement alors qu'au mois de juillet, en général, ça commence à se calmer. Normalement, c'est le moment des fleurs mais même ces dernières mettent du temps à s'épanouir, il leur manque le plein soleil, la chaleur, la sécheresse qui sont souvent nécessaires pour que la plante fructifie.

Ce sont ces graminées qui, elles, n'en reviennent pas de voir la pluie tomber. Il ne faut pas oublier que ces graminées, aussi jolies et variées soit-elles, sont juste de l'herbe. Tant que la pluie tombe, elles sont heureuses, grandissent, s'étoffent, s'étalent. Mon massif de graminées et de vivaces n'a donc jamais été aussi luxuriant. Pratiquement plus de place pour les mauvaises herbes, chaque plant est touche à touche avec son voisin, et toutes les vivaces ont envahi le moindre espace disponible : ancolies, campanules, anémones, asters, sauges, fenouil, alchémilles... Je vois bien une ou deux orties par ci par là, que je ne peux arracher car je suis sur deux béquilles, mais tout le reste est splendide. Pas besoin d'arroser, chaque plante protège sa voisine, je n'ai rien à faire sinon regarder, jour après jour, la progression de ce massif vers le ciel, tout pousse très vite.

Les agriculteurs du coin ont senti l'été pluvieux. Il y a deux mois, ils ont retourné les près pour y planter du maïs. C'est affreux de voir ces prairies normandes être labourées en plein printemps pour y planter dugrain, mais c'est ainsi, les agriculteurs sont comme ça, toujours en train de chercher le profit immédiat. Un été pluvieux de ce type ne reviendra peut-être pas avant plusieurs années. Après la récolte de maïs (souvent à destination des vaches pour la saison d'hiver), ils ressèment en général de nouvelles variétés de foin. En quelques années, ces prairies reviennent à leur état initial. Il n'empêche que certains de ces près n'ont jamais été labourés. Certains agriculteurs mettent parfois du désherbant avant de labourer. C'est triste. Quand on voit que désormais, chaque ferme de Normandie pourrait transformer facilement son lisier en électricité (la technique est hypra simple) et que personne ne s'y met malgré le fait que les exploitations agricoles dévorent une grande quantité de fuel, c'est à se désoler car on est vraiment très loin de l'énergie verte. Rien ne changera tant qu'on ne les obligera pas à le faire. Et pourtant, le lisier, pour n'importe quel agriculteur, c'est une corvée, c'est beaucoup de travail.

Il y a des coins du jardin où je ne peux plus aller depuis un mois. L'herbe a poussé, les béquilles sont dangereuses. C'est assez dur pour moi d'accepter que c'est le jardinage qui a brisé ma jambe, la jambe droite en plus, celle qui fait tout le travail. Je suis sincèrement inquiet à l'idée de penser que ce pied droit sera désormais faible, alors que je lui demandais beaucoup. C'est sur ce pied que j'appuyais avec la bèche, mon outil préféré dans le jardin. C'est sur ce pied que je m'appuyais quand je montais dans les arbres pour couper des branches. C'est cette jambe qui travaille le plus quand je crée un nouveau massif. Bon, d'un autre côté, des fractures ça arrive à tout le monde et les sportifs s'en remettent donc il n'y a pas de raison. Mais reste à mon esprit que cette fracture est liée à ma passion du jardin, et qu'il faut que je me nettoie cette idée du cerveau.

Mon jardin est presque seul cette année. Je vois des campagnols qui se promènent pas trop loin de la porte d'entrée de la maison, ce qui veut dire qu'ils sont trop nombreux et qu'ils n'ont peur de rien. Je ne sors qu'une fois par jour et les oiseaux ont compris que ce jardin était momentanément inhabité, même les pics verts s'aventurent près de la maison, ce qu'ils ne font jamais. Ce jardin a lui aussi traversé une séparation amoureuse. Pendant les dures semaines du printemps, j'étais si triste que je ne trouvais pas la force de me confier à mes plantes. Je les regardais avec mélancolie : "Encore une fleur que mon amoureux ne verra pas". Ce jardin que j'avais inventé pour mes amis et mon amoureux ne servait plus à rien. Le regarder me renvoyait le visage de l'homme aimé, exactement comme ce jardin me renvoie souvent le visage de Christian, un ami jardinier qui a mis fin à ces jours ce même printemps. Il y a des plantes ici qu'il m'a données, ou un coin du jardin me rappelle ce qu'il me disait quand il se mettait en colère car j'utilise parfois des produits chimiques quand l'attaque des maladies est trop forte. Comme il m'engueulait! Et à chaque fois que je passe devant une certaine plante, je pense à lui. À chaque fois.

Donc le jardin est le confident de la peine et parfois, on préfère ne pas aller le voir pour oublier cette peine. Heureusement, il a plu donc il s'est très bien débrouillé tout seul. Je vous le dis, c'est même ironique, je ne peux pas intervenir, mais il n'a jamais été aussi beau, preuve que lorsqu'un jardin est bien planté, il peut se débrouiller tout seul. Pendant un mois ou deux, je n'osais pas aller vers lui. Aujourd'hui il me dit que ce n'est pas grave, qu'il va bien, qu'il accueille toutes les bêtes du coin et lentement, sûrement, il m'attire à nouveau, il fait que je vais mieux et que je prends mon mal en patience car il n'y a rien à faire. Le plâtre encore pour un mois, après de la rééducation, je ne pourrai pas intervenir de toute manière. Tel que je suis, je ne peux même pas faire de bouquets, c'est trop risqué d'aller chercher les fleurs. Mais il faudra traiter ces thrips de malheur, parce que ce n'est pas une raison, faut pas poussé Mémé dans les orties non plus hein.



jeudi 14 juin 2012

Tu sais que tu es gay quand...



Il y a trois mois, je suis allé voir Somerville à Londres et il m'a offert un tirage d'un portrait de lui, datant de 1985, où on le voit portant son bombers MA-1 de toujours avec le blason Keith Haring sur la poche de la manche gauche. On s'est tout de suite mis à plaisanter sur le fait qu'on s'était débarrassés de ce blouson (le mien était bleu lui aussi, avec un blason ACT UP New York à la place) après y avoir beaucoup réfléchi. Pour nous, c'était impossible de le cacher dans le fond d'un placard. Il fallait absolument le jeter. Même pas le donner à quelqu'un. Le jeter à la poubelle.

Quand j'ai écris ce texte pour Têtu sur le même sujet, en novembre 1999, je prévoyais le revival du bombers autour de 2005. Nous sommes en 2012 et ce revival n'est toujours pas là, ce qui prouve que cet item possède une histoire trop lourde chez les gays et que nous n'avons encore pas fait le tour du processus. Pourtant, Jimmy et moi sommes passés par tous les stades de la bathmologie et les diverses étapes de réflexion se résumaient, à la fin des années 90, à ça :
- Je ne veux plus le voir, ce blouson
- D'un autre côté, ça fait 15 ans que je le porte
- Mais justement, c'est complètement out
- Mais ça va revenir, c'est obligé
- Oui mais même dans ce cas, tu ne peux pas faire comme Montana, porter ça à 54 ans, même au millième degré
- Montana peut le faire, pas toi
- Donc je le jette ou je le cache à la cave?
- Non tu le jettes pour être vraiment certain que tu ne le porteras plus jamais, même plus tard, même si tu adores ce blouson.

Et c'est comme ça que je me suis regardé mettre ce blouson dans un sac de poubelle, puis dans un autre sac de manière à ce qu'un voisin de ne le trouve pas dans le container de l'immeuble. Que ça arrive chez Emmaüs, pas de problème, mais je ne veux même pas m'en charger moi-même. Quelqu'un porte mon bombers quelque part et je m'en fiche, je ne veux pas le savoir, c'est tout.
Comme je disais dans le papier de Têtu, ce blouson d'aviation américain avec sa doublure intérieure orange était LE symbole gay des années 80 et 90. Il y avait tellement d'hommes qui le portaient que c'était un signe de reconnaissance et c'est en partie grâce à lui que l'on a inventé le terme de clone chez les homosexuels, que beaucoup de gens ne comprennent toujours pas d'ailleurs (on me demande toujours "C'est quoi un clone gay?" et il faut que je sorte l'Encyclopædia Britannica. Il y avait trois modèles : le vert kaki (très classe avec un treillis), le bleu foncé à reflets canard (chic en toute occasion) et le noir (plus anar, plus SM). Bien sûr, je n'ai jamais porté de bombers noir, pouah, et puis je me disais, ça va, deux couleurs ça suffit hein.
Ce qui était merveilleux avec ce blouson, c'est qu'on pouvait avoir passé le pire (ou le meilleur) week-end, recouvert de bière et d'autres liquides, puant la transpiration et la cigarette ou les différentes fragrances de poppers, il suffisait de le jeter dans la machine à laver pour qu'il réapparaisse comme neuf. En nettoyant son bombers, on remettait les pendules à l'heure, tout était oublié, comme après confesse (j'y vais pas mais vous avez compris), prêt à faire d'autres bêtises. Même quand on avait une sale gueule, ce blouson vous rendait sexy. On sortait dans la rue et c'était comme si vous disiez "Je suis prêt, TUVAWARE".

Pourquoi j'en parle aujourd'hui. Parce que j'ai été épaté de voir que Jimmy avait fonctionné de la même manière. Ce n'était pas un blouson que l'on pouvait offrir, même si on savait que cela aurait été un geste généreux. Il fallait vraiment effectuer le geste symbolique de s'en séparer parce qu'il avait accompagné nos plus belles années de drague et de danse et qu'à partir d'un certain âge, il fallait tourner la page, même si cela voulait dire que l'on n'aurait plus jamais un look aussi pratique. Cet ami-blouson était l'accessoire N°1 du basique gay, quand on n'avait pas beaucoup d'argent : un jean, un bombers, des Doc Martens et voilà, pas besoin d'acheter autre chose. C'était l'anticonsumériste gay minimal à son sommet. Et on l'avait tellement aimé, on était si reconnaissant, ce blouson avait été si fidèle en vous accompagnant partout, en France et à l'étranger, vous protégeant du froid et de la pluie, parfois même de la violence et des coups, qu'il était chargé de trop de souvenirs. C'était pas possible autrement, à moins de risquer un anévrisme en le découvrant par hasard, quelques années plus tard, dans le fond mystérieux de ce placard où on ne va jamais.

Je sais qu'il existe toujours des gays qui portent ça et à la limite je le respecte même si je trouve le procédé borderline zarbi. On est en 2012 les mecs. Autant porter un loden, c'est tout aussi effrayant socialement et culturellement. Au secours quoi. Et je sais que ce blouson bourgeonne chez les stylistes de mode qui ne cessent de tourner autour, essayant de trouver le truc qui le réhabilitera dans l'exemple éblouissant d'un post modernisme qui ne respecte plus rien. Car ces stylistes savent bien qu'ils ont un classique en face d'eux, que l'on peut décliner avec plein d'autres tissus, de coutures, d'idées. Le jour où une célébrité comme Michael Fassbender, suivi pour son flair vestimentaire, se promènera d'une manière répétée avec un bombers new style, qui parvienne à être fidèle à l'original tout en étant complètement réinventé et que cette image se trouve sur une pub de parfum, on aura atteint un revival massif de rue avec des milliers d'hipsters et de kids hétéros qui s'y mettront.

Mais ce n'est pas encore fait, loin de là. Je peux me tromper mais je pense qu'il faudra attendre encore un an ou deux, ou plus. Je suppose que Rihanna ne s'est pas encore penchée sur le sujet, ni Madonna (et pourtant...) ni Lady Gaga. Et puis, c'est quand même un blouson essentiellement masculin. Mais quand ça arrivera, selon la formule consacrée, remember where you read it first.


lundi 4 juin 2012

Les 73 pots de fleurs de Montparnasse


Sur le quai entre Montparnasse et la gare de Vaugirard (ou Montparnasse 2), la gare a disposé 73 grands pots de fleurs. Je les ai compté il y a déjà plus d'un an et c'est une véritable catastrophe de design végétal. Je n'ai pas envie de râler sur tout mais nous avons ici un échec patent de décoration publique. Des milliers de personnes prennent tous les jours le tapis roulant entre les deux gares et les pots sont là, juste pour agrémenter ce parcours rébarbatif. Mais c'est plutôt l'effet opposé qui est atteint : on a presque envie de se jeter sous un TGV tellement c'est désespérant.

Qui a eu l'idée de cette hérésie végétale? Car c'en est une pour toute personne qui s'intéresse aux plantes et au jardinage, et ça fait beaucoup de monde mine de rien. Je ne vais pas proposer à Ovni ou Vice un tel papier car c'est léger, j'admets, mais c'est une bonne blague qu'il faut montrer du doigt. Laissez-moi vous compter les raisons de cette entreprise ratée à tous points de vue :

1) Les pots sont trop grands!
N'importe qui sait que le choix du conteneur est essentiel. Ici, ce sont de très grands pots en plastique rouge d'1m50 au moins de hauteur avec un diamètre de 60 cm environ. La règle N°1 du jardinage : ne pas planter des plantes de petite taille dans des pots trop grands, à moins que ça soit des trucs à végétation exubérante comme des bambous. Dans un environnement trop grand, la plante se développe mal, elle se noie, elle se sent un peu perdue. Bref, dans ce cas précis, des petits lauriers tin de 30cm de hauteur seront forcément malheureux dans un container aussi grand. Surtout, c'est pas joli du tout.

2) Pas de soleil ni de pluie!
C'est quoi cette torture qui consiste à planter un végétal à l'ombre, sans soleil direct? A la rigueur, ça va pour des fougères mais il s'agit ici de lauriers tins, des végétaux qui ont besoin de pleine lumière du début de la journée au coucher de soleil, qui aiment le vent, même le froid. Alors, les placer sous un plafond, sous le quai, c'est très pervers quoi. C'est ce côté méchant pour les plantes qui m'énerve. Ces plantes n'ont jamais d'eau de pluie, vous imaginez  leur torture.

3) Ensuite : des plantes en pastoc!
En fait, elles sont presque toutes mortes, ces plantes. Les rares qui ont survécu depuis un an sont en train de vivre leurs derniers jours. Coundown to déchetterie! Elles poussent un peu mais on voit bien qu'ils vont y passer. Certaines mottes de terre sont carrément visibles et les racines des plantes sont à l'air, un péché mortel dans le jardinage. Certains pieds sont morts depuis si longtemps qu'ils ont séché sur place, WTF. Les seules arbustes qui sont en bonne santé (5 au total) sont en bout de ligne, à la gare Vaugirard car là, ils reçoivent de l'eau de pluie et de la lumière. En partant de Montparnasse, à partir du 35ème pot, ces derniers ont déjà été "décorés" avec des plantes en plastic et un méchant lit de boules d'argile qui fait généreusement office de cendriers. Vous pouvez y trouver un vieux sandwich pourri si vous êtres vraiment affamé.

4) C'est la crise!
Vous pouvez rire mais ces grands pots ne sont pas laids, ils sont rouge foncé et très grands et même quand c'est acheté en gros, c'est pas donné, autrement il y en aurait partout. Et ça coûte cher, ce délire! Donc c'est finalement nous, les consommateurs de la SNCF, pour qui ce display à été conçu afin de nous divertir, qui payons ces pots et leur installation et le bureau de style qui a trouvé cette idée géniale. Encore une fois, au lieu de demander à des bobos de "concevoir" une telle ligne de pots de jardins, il aurait été plus "cost effective" de solliciter les conseils d'un jardinier lambda.



5) Appelez Pierre & Gilles!

Donc ces pauvres plantes n'ont pas eu la vie facile et pour nous jardiniers, ça nous crève le cœur de voir un végétal si mal traité, sans respect des moindresrègles de base pour qu'il survivre. Et tant qu'à mettre des fausses plantes en plastic style tropical raté, on aurait pu demander à Pierre et Gilles de nous faire une création florale 100% kitsch! Ce serait une merveille pour les enfants avec une idée différente pour chaque pot, 73 of them, comme 73 arbres de Noël, et je vous assure que ce serait devenu une attraction internationale. Un plan média du tonnerre! Car Pierre & Gilles, les fleurs en plastic et tout ce qu'on peut faire de décalé et éblouissant avec, ils savent faire. Ils font ça depuis toujours. C'est naturel chez eux.

mardi 8 mai 2012

Moi vs le Roi des Rois

Puis, arrive le moment tant redouté. Le cliché total. Tout un exercice d'écriture et de musique. Celui qu'on ne veut surtout pas aborder car la dernière fois c'était il y a 17 ans (aucun rapport avec une élection française) et ça a assez fait de dommages comme ça. Vous passez toutes ces années à digérer, oublier, c'est la raison pour laquelle vous prenez un antidépresseur depuis 1995 et vos amis se moquent régulièrement de vous : "Si tu en prends, c'est que tu devrais aller chez le psy". Ben non idiote, j'en prends parce qu'on m'a largué, pas parce que j'ai été battu par mon père à 7 ans avec la ceinture en cuir, ça franchement c'est le dernier de mes soucis et je préfère entretenir l'industrie pharmaceutique avec une demie pilule par jour en générique plutôt que dépenser des sous que je n'ai pas pour aller voir un idiot qui ne me guérira pas d'une névrose que je n'ai pas parce que j'ai juste perdu un mec génial. Ça fait partie des merdes de la vie, ce n’est pas un traumatisme lié à la maltraitance où à un truc que je n'ai pas réglé dans ma "psyché". Pffff.

 Comment raconter ça sans être obscène. Il y a bien sûr l'option musicale. 50% des chansons, c'est autour du thème de l'amour perdu, il y a largement le choix. Pendant des années, ces morceaux passent au-dessus de votre tête, comme lorsqu'on frémit intérieurement devant l'entrée des urgences des hôpitaux, en espérant "Pourvu que ça ne m'arrive pas tout de suite". Tout le sens de ces paroles vous échappe, le vrai sens des mots, la poésie du drame. Vous n'entendez que le beat, les synthés et les violons et la voix et ça vous donne envie de danser, pas de pleurer. Il n'y a aucun mépris dans cette attitude car ces chansons sont tous des classiques admirés précisément pour leur puissante valeur thérapeutique et vous êtes déjà passé par là. C'est juste que vous ne voulez pas attraper la grave maladie qui vous dirigera à nouveau vers Missing d'EBTG ou Where Love Lives d'Alison Limerick. Ça va, vous avez donné.

 Si vous avez de la chance, vous êtes dans une relation avec un homme correct et les mois s'accumulent et les années aussi, et vous savez que c'est un répit, une belle période à mettre entre parenthèses, qui vous donne la force et le courage d'avaler toutes les merdes que la vie ne manque pas de vous envoyer à la gueule. Vous avez un homme qui dort profondément à vos côtés, vous êtes collé à lui, non en fait c'est lui qui s'est collé contre votre ventre et vous le protégez pendant son sommeil autant que lui vous protège - c'est juste qu'il ne le sait pas. Ah, je parle ENCORE du fait de dormir avec son amoureux.


 Vous êtes le dernier à vous endormir car vous avez souffert de solitude et ce corps masculin, ces 70 ou 80 kilos de chair qui se laissent aller au sommeil, c'est une victoire, votre vrai trésor, qui dort - comme tous les bons trésors. Vous êtes celui qui s'arrange pour qu'il y ait assez de couette et de couvertures pour deux hommes. C'est la répétition de ces nuits qui renforce l'amour que vous avez l'un pour l'autre car les rêves sont plus légers, il y a une régénérescence nocturne qui est unique parce que ce sont deux hommes, ce qui n'est pas la même chose avec deux femmes ou un homme et une femme.


 Si vous êtes chanceux, vous passez ainsi d'un homme à l'autre, d'une manière séquentielle, avec des ruptures bien contrôlées parce que vous avez de l'expérience et même les séparations, vous savez faire. Si vous tombez sur un homme encore plus proche de vous, après mure réflexion, si possible des mois de réflexion pour ne pas se tromper, alors il faut quitter l'autre et aimer ce nouvel homme parce que la vie ne vous apporte qu'une poignée d'histoires d'amour importantes. Et qui êtes-vous pour dire non au rêve le plus important de votre vie? C'est l'amour. Pas la richesse, pas la carrière.


 A 50 ans passés, vous rencontrez le quintessential dude gay. Il n'a aucun problème avec votre âge, au contraire ça l'excite sans que ça soit une obsession sexuelle zarbi non plus. Ça commence par un petit truc de rien du tout. Vous remarquez ce visage sur une photo de Facebook, c'est même pas lui que vous regardez, c'est un autre. Lui est dans le coin de la photo, à l'arrière plan. Au bout d'un an, c'est 10.000 messages sur FB: la seule personne avec qui vous chattez réellement. La magie se déploie lentement, sûrement, avec toute la force dont elle dispose, celle de l'envoûtement, du charme, du flirt, de la surprise, de l'érotisme, d'une écriture qui ressemble si étonnement à la vôtre. On est tellement méfiant de ces love stories factices d'Internet qu'on avance petit à petit, retenant la marée et le vent qui vous poussent l'un vers l'autre mais non, on est de grands garçons, on ne va pas se laisser dépasser par un truc qu'on a attendu toute sa vie.


 Car chaque amour est, dans sa catégorie, ce qu'on a attendu toute sa vie. Il y a le mec hyper bien foutu, le mec intelligent, le mec drôle, le mec wild, le ou les mecs américains. Et puis il y a le dude. On se dit "Non, c'est pas possible, pas le dude! Pas le lad!". Mais si, c'en est un, de la semelle de ses chaussures à la pointe de ses goûts musicaux, un mec calme mais drôle aussi, qui est prolo sans être malheureux, qui connaît la vie gay même si elle le fait chier un peu, qui aime le reggae et la techno, qui est catho sans que ça soit un problème (yet!), qui est si deep qu'il chantonne tout seul des airs haïtiens en se brossant les dents, qui n'a pas peur de parler et qui est prêt à découvrir la nature, qu'il ne connaît pas assez. Et qui a souffert mais ça, c'est tout le monde, OK? Et la première fois que vous le voyez à la gare, vous savez que ce sera l'amour, en un regard, juste comment il est dans l'espace.


 Et vous tombez amoureux. Et lui aussi. Cette fois, vous avez décidé de faire un sans faute, c'est comme si vous portiez une pancarte avec marqué dessus DON'T FUCK UP parce que l'expérience sert à ça, pas trop vite, pas trop lentement, one step at a time, vous retenez le flux au maximum jusqu'à ce que ça devienne intenable pour ne rien casser. Vous avez un diamant brut dans les mains et ça ne sert à rien de brusquer les choses, you know the drill, il suffit de tenir sur le cheval et lui montrer que vous lui faites confiance en serrant bien les jambes pour lui montrer que vous êtes bien en équilibre sur la selle et de là haut vous voyez bien, au loin, vous regardez l'horizon et le cheval vous suit mais en fait c'est lui qui fait tout le travail. Ça vous revient naturellement, après toutes les chutes du passé quand le cheval s'emballe parce qu'il a peur ou qu'il veut vous tester mais là c'est pas la peine car il est sympa et il voulait une promenade lui aussi...


 Et le sexe est bon, dès le début. Des fois, c'est pas le cas et il faut être patient. Mais là, ça clique dès le début, vous le savez, il le sait. Vous faites même des trucs que vous n'avez pas faits depuis longtemps. Très longtemps. Qui vous ramènent à la vie. La machine s'emballe, vous rêvez ensemble, les projets se dessinent, les déclarations sont faites, le futur se dégage, l'été qui vient, un autre hiver viendra aussi, et on pense même un peu à 2013. Cette solidité que procure l'avenir, même quand il est très sombre comme il l'est à notre époque, c'est l'extrême beauté du couple: savoir qu'il y aura ça, et puis ensuite ça, et peut-être ça aussi. On en parle tous les deux. On négocie. Chacun veut montrer à l'autre les choses qu'il aime. On apprend, on découvre. On découvre tellement qu'on ne peut pas tout faire, on se dit "C'est pas la peine de se prendre en photo tout le temps, c'est naff, on fera ça plus tard". On rencontre ses amis et sa famille et on fait en sorte que ça se passe bien, bordel. On dort ensemble, le plus possible. Skype sert enfin à quelque chose. Tumblr est notre terrain de jeux secret. On s'imagine ensemble aux Nuits Sonores, à Nordic Impact, à Berlin, à Londres, à New York, même si on n'a plus d'argent l'un comme l'autre. Le calendrier devient magique. Il laisse pousser sa barbe. Ses yeux vous regardent au plus profond de votre âme. Il vous rend beau. Vous prenez des forces. Vous lui donnez ce que vous avez.


 Arrive le moment où, objectivement, vous êtes on top of the world. Les autres hommes sont magnifiques mais le votre vous fait traverser une foule sans avoir peur. Même quand vous êtes loin de lui et seul, sa force vous accompagne dans tout ce que vous faites. It's a spell, mais cool, décontracté, sans pression. Vos amis sont contents pour vous. Ils disent: "Tu as l'air tellement heureux". C'est de l'amour dans le sens le plus confiant du terme, pas la passion qui fait faire des conneries, l'amour bien. Quand vous êtes seul, le soir, vous réfléchissez à toutes les catastrophes possibles et après les avoir méthodiquement analysées, une par une, soir après soir, vous vous endormez avec la certitude qu'il n'y a pas de vice caché. Et le matin, dès que vous vous réveillez, le souvenir de son visage apparaît, ou sa bite, ou son corps, ou son odeur et le jour commence bien. Love is really your game.


 Soudain, et bien trop tôt, la rupture. Pour faire court, car j'en parlerai ailleurs puisque c'est un sujet politique, il répond à un appel qui a été longtemps en lui. Il prend la décision de se consacrer entièrement à l'autre amour de sa vie, Dieu. Et on peut se battre contre l'homme qui vous vole votre mari, on se peut se battre contre tout, la maladie et la pauvreté, mais on ne se bat pas contre Dieu, même lorsqu'on n'est pas croyant soi-même. Ce dude, vous l'aimiez déjà quand il était croyant. Et là, deux hommes sont en train de pleurer, l'un dans les bras de l'autre, tremblant de douleur, les corps en pleine convulsion. Moi j'avais un amour normal, mais lui a un amour Suprême. Tout s'assombrit en une heure. Tout s'effondre. Les projets, les promesses, le calendrier qui se vide, le futur plus noir que jamais, comme en 1995. This Time de Chante Moore, putain, ça fait 17 ans que je m'empêche d'écouter ce disque. By the power of Christ, I announce you divorced. Il y a le King of Kings entre cet homme et vous.


 Et il n'y a pas de demie mesure car je suis un puriste et lui est un pur. Il va passer des années à se punir du mal qu'il me fait mais il est renforcé dans ses prières et moi je n'ai plus que des souvenirs. Et quelle est cette ironie politique qui m'accable, moi qui tombe amoureux d'un homme qui aime le Créateur? Disparaissent alors le souvenir de son odeur dans le creux de ses pectoraux, les poils de son ventre, ses mains larges et ses pieds plus forts encore, la barbe pas entretenue, naturelle, lente à pousser mais si douce à caresser, le collier autour du coup, un simple cordon de cuir qui vient d'Ethiopie, une voix douce et masculine sans faire d'effort et tout un lot d'expressions écrites que je notais pour être certain de ne pas rêver. Hay! Howdi! À nous! Je vais courrir et après on se skype bébé! Miss your smell at nite. PTR commence pas hein. Hé ma puce!


Et vous regrettez alors de na pas avoir pris de photo de tous ces portraits et ces choses banales car on était si humbles qu'on oubliait carrément de le faire. Il n'y a pas de photo de lui dans les rues de sa ville, lui tenant parfois ma main, pas de promenade avec son chien, pas de photo à la gare quand il me raccompagnait. Nothing but heartaches. Le dude vous a mis TKO. Christ wins.

jeudi 5 avril 2012

Baiser le système



C'est un très long texte, désolé pour vous. Il y a un mois, quand j'ai découvert que le livre co-écrit avec Gilles Pialoux, Sida 2.0, ne se vendait pas, j'ai pété un câble sur FB. J'ai insulté tout le monde. Et personne n'a pigé pourquoi je me mettais en colère. Donc c'est un texte très long qui explique pourquoi j'ai été absent de ce blog. J'écrivais ça.


Préambule
Un ami bien intentionné m'a envoyé un livre qui vient de sortir aux USA, Eminent Outlaws - The Gay Writers Who Changed America de Christopher Bram. Bon, déjà, le concept du "héros" ou de "hors-la-loi" homosexuel, en France, ça a du mal à passer, c'est une idée très étirée, stretchée au maximum de l'entendement pour le républicanisme grand teint qui s'affiche chaque jour davantage en période électorale. Mais ce livre ne se résume pas à faire le portrait d'une vingtaine de leaders gays, c'est un livre à thème. Au lieu de raconter leur histoire les uns après les autres, c'est l'histoire gay qui est racontée à travers ces leaders et leur influence. Il n'y a donc pas un chapitre sur, par exemple, Armistead Maupin, mais ce dernier apparaît tout au long du livre, comme les autres, ce qui permet de le reconnaître derrière tel ou tel évènement, puis un autre, puis un autre.

À la page 306, on apprend par exemple que ce que Maupin a décrit à travers ses Chroniques de San Francisco, c'est l'idée du "paradis plausible", ce qui est une idée assez belle, qui a contribué au succès phénoménal de cette série. À la page 223, un personnage de The Normal Heart dit quelque chose qui m'a toujours fasciné, l'idée selon laquelle le fait "d'être défini par sa queue nous tue". Pendant des sessions de prévention lors de conférences sur le sida, j'entendais les gays parler et parler encore et encore de leur fixette sur le sperme, comment ça résumait l'essence de l'homosexualité, comme si le fait de sucer une bite était le All & All de ce que nous sommes. Parce qu'il s'agissait de gays plus âgés et plus reconnus que moi, je ne protestais pas, j'étais pourtant en profond désaccord, cette vision restrictive de l'homosexualité m'énervait mais je ne disais rien parce que c'est la culture américaine, même si je sais que cette idée est partagée à travers le monde, tout autour de nous. Le fait de sucer un homme, de recevoir son sperme, d'en faire ce que l'on veut, c'est effectivement l'idée gay, mais c'est tellement en deçà de ce que veut dire "gay" pour les hommes de ma génération.

J'ai toujours été effaré de réaliser que les Américains que j'adore le plus en tant qu'homosexuels sont des hommes d'un certain âge, mes aînés, qui ont beaucoup souffert et qui ont fait leur coming-out très tard. Larry Kramer, Tony Kushner, Edmund White, Alan Ball, Armistead Maupin, tous ont accepté leur homosexualité au milieu de la trentaine, quand moi j'ai fait mon coming-out dès 14 ans. Donc ces héros n'avaient pas encore fait leur coming-out quand moi je l'avais fait depuis 5 ou 10 ans déjà. Un échec qui rappelle ce que l'on entend aujourd'hui sur FB toutes les 5 minutes au sujet du directeur de Sciences-Po. Le fait est, tous ces grands homosexuels étaient très malheureux dans les années 80, quand ma génération a vécu ses belles années. Tous ont épuisé un nombre considérable de psys et d'analystes, comme Edmund White et Larry Kramer, alors qu'ils étaient déjà considérés comme les lumières de la culture gay moderne. Considérez le style d'écriture, le raffinement total de A Boy's Own Story : il y avait une incohérence entre le luxe de cette écriture et la misère intime de l'auteur, alors que ces hommes se montraient déjà comme des leaders, créant des mouvements culturels et associatifs.
En lisant ce livre, on comprend mieux que ces coming-out tardifs et douloureux ont par la suite constitué la base de l'intransigeance de ces héros. En effet, Larry Kramer, par exemple, a insisté tout au long de ces vingt dernières années sur le fait qu'être au placard était "le péché de tous les péchés", la plus grande erreur et à ce titre le motif de sa colère la plus déchainée. C'est une honte que l'on s'inflige à soi-même et à la société, un refus de grandir et de s'assumer, le point central de la misère humaine chez les homosexuels.

Découpler le sida des gays

Plus récemment, j'ai fini par me dire que le sida était rejeté par les gays et, par entraînement, du reste de la population. Les hétéros regardent leurs amis gays et se disent "Si les gays s'en foutent du sida, alors le sida doit être vraiment out". Didier Dubois-Laumé, le fondateur de Café Lunette Rouges, un centre d'accueil pour les personnes séropositives écarté du Centre LGBT de Paris, va désormais plus loin. Sur Yagg, il estime que les personnes LGBT, dans leur ensemble, ne veulent plus entendre parler du sida, point barre. Comme par hasard, nous sommes des gays d'un certain âge, des survivants, à nous mettre en colère de cette éviction du sida hors de la communauté gay. Selon Didier, les associations LGBT acceptent des budgets fléchés sida uniquement pour faire croire qu'ils font des choses contre la maladie. Mais en fait, ils s'en foutent. Et quand on me contredit lors du débat à Sciences-Po (tiens-tiens!) du 8 mars dernier, mes opposant(e)s manifestent clairement leur désintérêt même pour le concept de survivant. À la base, ils (elles) disent "Bon ça va, tu ne vas pas nous emmerder une fois de plus avec l'idée que tu n'es pas mort du sida!"
- "Ah, vous vouliez vraiment que je crève alors!"
- "Ben oui, tuer le père!".

Et il n'y a pas un seul mec de 30 ans pour se lever et dire "Vous devriez avoir honte de dire un truc pareil". Cette animosité envers le concept même du sida et de son impact sur nos vies exprime qu'il faudrait effacer le souvenir même de ceux qui se sont battus. C'est ahurissant. Et sans précédent. Dustan l'a fait il y a 10 ans, en se moquant du legs de l'activisme sida, mais pas du tout dans le même sens car Dustant ETAIT le sida aussi.

Et j'arrive à mon point.


Je me doutais bien que mon livre Pourquoi les gays sont passés à droite (Seuil) serait attaqué. Après tout, avec un titre pareil, en plein dans l'amalgame, sans point d'interrogation, c'est normal. Déjà il y a plein de personnes qui sont convaincues qu'on n'a plus le droit de dire "les gays" ou les "Arabes" ou "les Noirs" et qui vous font des exposés de trois heures pour vous expliquer pourquoi ça ne se fait tout simplement plus à notre époque, voyons. C'est comme le représentant de l'inter-LGBT à l'émission de Taddéi qui perd des minutes précieuses d'antenne à la télé à chipoter sur la définition du mot "gay". Ca me déstabilise mais bon, c'est ce que je décris par "l'âge bébète" de la Gay Pride. On devrait être beaucoup plus offensif que ça. Mon titre initial, Placards dorés, a été refusé par les commerciaux du Seuil qui n'avaient aucune idée, apparemment, de ce que pouvait bien être un placard doré. OK, il faut toujours suivre l'avis des commerciaux de l'édition, eux seuls connaissent le niveau intellectuel des lecteurs. On parle couramment de "parachutes dorés" et de "golden showers", mais ces placards tapissés à la feuille d'or, c'est vrai, personne n'en a entendu parler.

Mais je m'égare déjà. Ca doit être l'effet Descoings. Car je ne m'attendais pas à un tel silence envers le livre co-écrit avec Gilles Pialoux, Sida 2.0, Regards croisés sur 30 ans d'épidémie (Fleuve Noir). Après tout, seuls 3 livres ont été publiés cette année sur les 30 ans de l'épidémie. Il y a eu celui de Jacques Leibowitch (Pour en finir avec le sida) celui de Françoise Barré-Sinoussi (Pour un monde sans sida) - et le notre. Des trois, aucun n'a été annoncé dans la presse gay, ni les nombreuses newsletters sida. Yagg a fait un p’tit papier. Têtu a écrit un papier ridicule. Avouez qu'il y a de quoi être surpris.

Je veux bien admettre que ma personnalité puisse déranger. Mais Leibowitch et Barré-Sinoussi, elle-même Prix Nobel? C'est quand même étonnant que les gays, premiers touchés par cette maladie, mettent autant de temps à chroniquer ou même annoncer (c'est si difficile de demander des textes de fond?) un livre de 450 pages qui raconte trente années de souffrances et de réussites? Pour l'écrire, je me suis associé à un médecin, chercheur et chef de service de maladies infectieuses que je respecte, Gilles Pialoux. C'est un homme qui ne traine pas de casseroles derrière lui et dans le sida, c'est plutôt rare. Ce livre, c'est 450 pages de références, de souvenirs et d'analyses et il n'y a pas beaucoup de livres qui cherchent à parler d'une manière simple d'un phénomène compliqué. On l'a écrit avec plaisir, avec des éditeurs qui s'intéressaient vraiment au sujet et qui ont mis le paquet pour la promo.


Libé en parle, c'est normal, mais Le Monde, rien. Il faut dire, en 25 ans de militantisme, Le Monde n'a jamais parlé de moi, ça devient extrêmement drôle, j'ai comme un minuteur interne qui s'amuse de cet énorme immeuble qui fait semblant de ne rien voir. Les autres médias entérinent l'idée selon laquelle le sida n'est plus vendeur, à un moment où les IST concernent de plus en plus les ados qui chopent des chlamydia par milliers et l'éducation sexuelle à l'école, toujours au point mort. Les médias gays disent que mon regard est partiel, comme si le sida était un sujet consensuel. Les associations disent que je règle des comptes, comme si elles étaient au-dessus de la critique (après les scandales sur la gestion de Aides, du Fonds Mondial et plus récemment du Sidaction, moi je sais pas, je devrais rien dire, je suis au chômage hein). La presse médicale se méfie d'une histoire de la pandémie jugée trop personnelle alors que la maladie est toujours l'affaire d'un médecin et d'un malade, quoi qu'on en dise. Les télés trouvent le sujet trop marginal, faut dire que c'est plus intéressant de parler de la rénovation exemplaire de Sciences-Po. Visiblement, il ne reste plus qu'à se diriger vers la presse spécialisée pour l'automobile, les montres, le jardinage et les People, on aurait plus de chance. On dirait que les survivants de l'épidémie, au bout de 30 ans, malgré 30 millions de personnes touchées, n'ont plus envie d'entendre parler de la maladie des temps modernes.


Le monde LGBT est traversé de frustrations, tant au niveau de ses droits dans la République, tant au niveau des idées qui ne sont pas développées, tant au niveau de la difficulté de se rencontrer aujourd’hui, de faire l'amour, de tomber amoureux. Chaque jour, on nous assomme avec des news sur Madonna, Lady Gaga et Mylène Farmer. Chaque jour, on se plaint et on couine parce que l'homophobie est làààààààààà. On s'imagine que François Hollande et le PS vont régler tout ça alors que François Hollande et le PS se sont désintéressées des questions LGBT depuis 10 ans. Les Verts sont à la ramasse, l'UMP s'enlise grave tout seul, Mélenchon gueule mais sait-il ce qu'est une antiprotéase et la presse gay est à côté de la plaque dans une attitude non conflictuelle, sans mordant, sans edge.


L'autocritique est donc mal reçue car elle fragilise, parait-il, l'agenda LGBT. Mais cet agenda est déjà ralenti par le fait que la plupart des représentants associatifs est encartée dans des partis politiques qui utilisent la communauté dans leur stratégie politique. Nous sommes sensés proposer des idées à la société, mais ces idées ne se limitent pas au mariage gay, à l'homoparentalité et la lutte contre l'homophobie, même si nous sommes presque tous à penser que c'est le minimum syndical. Il y a d'autres idées et on les voit apparaître à travers Facebook et Internet et cela ne percute pas les associations qui sont sensées nous représenter. Et puis, si tout dépendait des élections présidentielles, pourquoi la gauche n'a pas commencé à mener ces campagnes de lutte contre l'homophobie à l'école par exemple, dans les nombreux centres sociaux et éducatifs de la Mairie de Paris? Pourquoi n'y a-t-il pas une campagne contre le bullying à l'école sur le thème des LGBT? Pourquoi la Mairie de Paris et sa région, socialiste aussi, ne systématisent-elles pas le dépistage rapide du VIH dans tous les CDAG et structures de soins, afin de débusquer le VIH dans la région la plus affectée de France? Pourquoi la fusion du centre LGBT et les archives gays et lesbiennes est entourée d'un tel parfum de prise de pouvoir? Avec les élections, pas un seul bilan n'est fait à l'intérieur de la communauté. On demande à tous les présidentiables de répondre à nos exigences, mais que faisons-nous, nous mêmes, pour faire avancer la société? Une génération d'apparatchiks LGBT sent les postes à pourvoir dans l'administration PS et le silence est de mise pour accéder aux meilleures places.

Découpler le sida

Et quand je me mets en colère sur Facebook parce que je découvre que ce livre sur le sida ne se vend pas, deux mois après sa sortie, les gens ne comprennent pas. Je sais que tout le monde est fauché, et mon idée n'est pas du tout de faire payer une personne qui est déjà en difficulté pour payer son loyer. Mais il faudrait être de mauvaise foi pour croire que j'insulte des amis FB fauchés. Je m'adresse aux autres. Ceux qui vont au cinéma. Ceux qui vont en boite. Ceux qui partent à l'étranger. Ceux qui vont au restau. Ceux qui s'achètent des fringues pour se faire photographier dans la rue. Ceux qui achètent encore de la musique. Bref, tous ceux qui ne sont pas à 20 euros près - et il sont encore nombreux.

Car ceux-là, ça fait longtemps qu'on ne les sollicite plus sur le sida. Ils ne donnent pas de sous au Sidaction, ils ne manifestent plus depuis longtemps, ils ne sont pas particulièrement attentifs à ce qui se dit sur le sida ou les IST ou les hépatites et ils ne font rien sur le sida dans les pays pauvres. Mieux, ils sont parvenus à "découpler" le sida de leur vie même quand ils sont séropositifs eux-mêmes. Ils n'en parlent plus, comme s'il n'y avait plus rien à dire. Le silence sur cette maladie n'a jamais été aussi réel depuis 25 ans et il est encouragé par chacun d'entre nous, comme si la réflexion sur ce virus qui nous concerne tant ne valait plus d'être menée.

Alors, quand je sors un livre qui tente, précisément de dire qu'il y a des choses nouvelles sur la maladie, qui fait un historique pas lourdingue sur ce qui s'est passé en 30 ans d'histoire, quand je propose à tous ceux qui ne savent plus ce qu'est le sida de se remettre à niveau, il n'y a plus personne. Et là je retrouve mon accent Larry Kramer. Cet octane élevé de la voix et j'ai des amis qui me disent "Oh! calme-toi!".
Car ce livre, c'est pas comme les précédents. Je m'en fous s'ils ne se sont pas vendus, je n'ai jamais pensé que je serais un jour un écrivain à succès. C'est juste que celui-ci porte sur un sujet qui me dépasse, qui nous dépasse tous. Et si vous êtes si peu sollicités sur le sida et que vous n'êtes pas capables de dépenser 20 euros pour un livre qui raconte votre histoire, ce que vous avez vécu et ce que vous vivez encore en tant que personne séropositive ou séronégative, alors qui êtes-vous? Pour une fois, j'écris d'une manière objective et ce livre se vend encore moins bien que les autres? Et vous voulez que j'accepte ça dans le silence et avec un sourire? Mais vous ne me connaissez pas encore? À mon âge?

Alors je fais un ultimatum, non pas parce que j'aime en faire mais parce que VOUS M'OBLIGEZ à en faire un. Vous me décevez. Je ne m'attendais pas à un blockbuster, mais vous participez à son échec et la prochaine fois que vous direz sur FB que vous êtes super heureux d'avoir acheté une place à 250 euros pour Madonna, Lady Gaga ou, God forbid, Mylène Farmer, vous m'entendrez loud & clear de ma campagne vous traiter de conne totale, de connes désespérées avec vos histoires de psys et de déprime et de bipolarité, vos histoires de pitites connasses avec vos anus stretchés par des godes qui coûtent une fortune, et vos petites drogues à la con et la petite déco de votre appartement à la con.

Il y a une grande histoire ici, celle d'une maladie qui continue à narguer vos cauchemars les plus secrets, qui a marqué de son empreinte la moindre de vos dragues sur Internet et votre boulimie de consommation sexuelle et vous refusez de l'embrasser, cette histoire. Vous refusez de la revendiquer, cette histoire, et c'est la pire gifle que vous pouviez m'adresser et non, je ne l'accepterai pas en souriant. Et surtout ne me dites pas que c'est en vous engueulant que ça va vous donner l'envie d'acheter le livre. Vous n'allez PAS l'acheter de toute manière. Vous avez déjà décidé de passer à côté. Un livre, c'est comme un film. Ne pas le voir dans le mois de sa sortie, c'est le faire disparaitre. L'éditeur le retire, il passe à autre chose. Et maintenant, allez voter pour François Hollande, bande de connes.


Dans le 5ème épisode de la première saison de Nurse Jackie, la directrice de l'hôpital, la formidable Gloria, après s'être tazzée elle-même (don't ask me why), avoue sur un lit de réanimation : " Ça fait trente ans que je baise le système, il n'y a pas une seule arnaque que je ne connaisse pas". Dans quelques mois, pour la première fois avec la victoire de Hollande, qui ne fait pas de doute à mon esprit, une grande partie de cette crème de la crème gay va être aspirée dans les limbes de l'Etat. La très grande majorité d'entre-eux, je les connais, n'ont absolument aucun amour particulier pour la fonction publique. Ce sont des anciens libertaires. Mais ils se vendent déjà, déterminés à trouver une place, n'importe laquelle, dans les couloirs du pouvoir. Finalement, nous les gays, vivons notre mai 68 maintenant. C'est maintenant qu'ils vont vraiment apprendre à baiser le pouvoir, alors qu'ils viennent souvent du radicalisme. Comme disent déjà Omar et Fred : "En 2012, c'est chacun pour soi".

mardi 6 mars 2012

Bonne Nouvelle et BLT



C'est un joli week-end à Paris, ce qui ne m'arrive pratiquement jamais et la ville est belle quand on est avec quelqu'un qu'on aime et qui vous aime. Parce que le fait d'être amoureux augmente le taux de dopamine, le vent était doux il y a deux semaines sur le boulevard Bonne Nouvelle en direction du bar du même nom que mon ami Robert a ouvert il y a 3 mois et des poussières et qui fait restaurant à midi. La tour du Grand Rex était illuminée, on sentait que le printemps arrivait, que tout irait bien, parce que certaines nuits sont gagnées à l'avance et que "your boner is my bonheur" comme on dit tous les deux.

À l'intérieur de ce bar qui fut l'ancien restau de Fabrice Gadeau où tous les DJ's du Rex venaient manger avant de jouer, la déco a été simplifiée et tout a été refait à neuf, un endroit qui fait face au MacDo du carrefour et qui n'a pas de voisinage, ce qui veut dire qu'on peut y passer de la house jusqu'à 2h du matin sans déranger quiconque. L'idée de ce bar, c'est qu'il y a trop de monde qui ne veut plus mettre les pieds au Marais pour boire un verre et ils veulent sortir avec leurs copines et amis hétéros sans se faire insulter comme dans certains bars de la Rue de la Verrerie, if U see what I mean. Grosso merdo, le concept est le même que celui de K.A.B.P. ou Otra Otra adapté à un bar, pas forcément ouvert à tous, mais fermé à personne, ce qui est un bon slogan publicitaire. Au début de soirée, on sert de la cochonnaille gratos et il y a ce barman, Joe, barbu, hétéro, jovial, rapide, cool, le genre de mec qui semble sorti d'un tecknival, wild mais gentil, et finalement tout ça est déjà beaucoup plus profond que la pétasse qui vous sert des bières pas fraîches ailleurs TOUT EN FAISANT LA GUEULE car en fait elle veut être à Los Angeles pour encourager The Artist.

Trois mojitos plus tard et the night is young and full of possibilities. Pierre est déjà là pour son anniversaire et a amené ses amis du Marais qui découvrent l'endroit. Ceux-là, ils sont allés partout dans le monde, ils ont tout vu, donc un nouveau bar pour eux c'est un épisode de plus de Coronation Street, un au milieu de 10.000. Orn est là, still looking good avec une chemise à carreau style LL Bean mais d'Abercombie d'il y a 15 ans. Son mari Elie est adorable, ça se voit tout de suite et comme je suis la dernière personne à le savoir, je leur demande comment ils se sont rencontrés il y a 5 ans. Orn me répond :
- Dans le Marais, il allait au Cox et moi j'étais au téléphone dans la rue et quand j'ai vu qu'il me regardait, j'ai cru qu'il draguait un autre mec derrière moi et je n'en croyais pas mes yeux
- Vous êtes allés au Cox ensemble?
- Non on est rentrés chez moi.
- Good boys.
Il y a Patrick Vidal qui passe avant d'aller à la BLT avec Gilles Beaujard et Mandel Turner arrive avec son turban à la Billy Holiday, moi si je portais un truc pareil je me ferais pourchasser dans la rue avec de la glue et des plumes mais lui, ça va, il est même butch avec ça sur la tête. Comme je présente mon nouveau mari à mes amis, il y a Eric et Fred que j'ai vus le week-end précédent à la maison, JLB qui est le seul dans le bar à avoir des cheveux en bonne santé, Hervé Lassïnce qui arrive avec son nouveau beau qui est une crème, Alice et Tewfic et la bande des avocats cools, un autre Fred qui part à New York 3 jours plus tard pour un nouveau job et qui a décroché un apparte là-bas AVANT MEME d'avoir son passeport, je lui dis "C'est formidable, tu vas échapper aux élections présidentielles, veinard". Il y a Alain, ce grand Syrien magnifique avec une barbe noire, profonde, de la vraie mythologie perse puis arrive cet immense kid black de 26 ans que Vidal me présente comme une révélation, une sorte de Sylvester des banlieues parisiennes et qui sait tout sur tout, Carlos Dalton arrive et met enfin de la musique un peu plus funky et tout de suite le son est plus sharp, plus clair, plus groove et je lui raconte mon histoire préférée sur lui quand, en 1995, j'était tellement au fond de la déprime sous Rohypnol que je l'avais suivi, lui et son mec, au Monoprix de Réaumur Sébastopol parce que je voulais juste voir comment deux mecs in love faisaient les courses et ça me rappelait trop la relation amoureuse que je venais de perdre.
Il me dit : T'es folle.
- Non j'étais désespéré et j'ai fait ça une seule fois dans ma vie, c'était avec vous.
Arrive ensuite un kid qui travaille à Respect Mag et je luis fais le compliment de la mort "Tu sais, votre numéro Noirs de France, c'est exactement ce qu'on voulait faire pour Têtu en... 2007 et vous vous le faites en vrai." Justement Gildas et là aussi et sent bon le savon de Marseille et Fred Otero arrive enfin avec Thomas et Marie. Je me retourne, le bar est plein et Robert est content. Arrivent les amis hétéros de Robert, le crew de Saint-Denis et j'adore ces mecs mais j'ai pas le temps de les embrasser comme il faudrait et mon mari me dit "C'est incroyable, c'est comme si je découvrais tous les codes gays que j'ai toujours voulu connaître, mais je suis toujours tombé sur les mauvais, ceux qu'on voit dans les mauvais endroits". Il est content et tout le monde dit qu'il a un regard qui respire la gentillesse, il y a un barbu super beau que je verrai plus tard à la BLT et qui danse très très bien, je me dis qu'il aura fallu attendre 20 ans pour que les gays ressemblent à Brad Pitt dans Kalifornia mais on y est enfin et ça valait le coup d'insister pour leur dire d'arrêter de se raser comme des branques, et tout le monde y gagne car ça fait moins de mousse à raser et de Gilette à acheter et bientôt les homos vont ressembler à Lissandro Lopez de l'Olympique Lyonnais, avec la même barbe pointue, c'est la marque du brotherhood gay comme le développe Lassïnce dans ses photos sur FB quand il parle de ses amis comme de ses frères; ce que les Noirs disent depuis des décennies avec brothers & sisters, qui sont les premiers mots du Promised Land de joe Smooth. Et après on va me dire qu'il n'y a plus de sentiment de communauté chez les gays, groumf.

Arrive le temps d'aller à Bizarre Love Triangle et on y va avec JLB, Alice et et mon mari, à la porte de Maxim's il y a Jenny Bel'Air qui fait toujours des leçons aux kids de 20 ans. Il faut l'écouter, c'est comme revenir à l'école : "C'est moi qui fais les règles ici, d'accord? C'est bien compris? Aujourd'hui vous ne payez pas, mais la prochaine fois je ne veux pas entendre un mot si je vous dis de passer par la caisse pour payer 10 euros d'entrée, OK?". Il y en a un qui est Espagnol et Jenny lui demande de parler en espagnol rien que pour s'assurer qu'il ne se fout pas d'elle. Lassïnce arrive avec son boyfriend et un garçon réalisateur qui beau que je lui dis "Tu es incroyablement beau". Moi j'étais allé qu'une seule fois à Maxim's il y a très longtemps au restau du rez-de-chaussée donc je n'ai jamais vu les étages car les garçons de mon époque, c'était impossible de pénétrer dans cet endroit si on n'avait pas un costume et des Churchs et là il y a des kids blacks et beurs qui entrent dans ce sommet du selector, et je finis par dire à Julien et Emmanuel de BLT : "C'est formidable parce qu'ici c'est Step Back Into Time mais d'avant Time, avant TOUT, et c'est formidable que vous puissiez faire venir les gosses de la banlieue à Rue Royale où jamais jamais ils auraient pu foutre les pieds" et quand ils rentrent chez eux, leurs parents leur demandent où ils étaient la nuit et ils répondent "Chez Maxim's" et tout le monde doit être fier de leurs enfants.

Tout est rouge et doré dans cet endroit et le fumoir est le plus joli de Paris je supppose même si on y trouve un bon tiers de folles insouciantes bourges, mais après tout ce sont elles qui font tourner le bar pour celles qui n'ont pas le sou. Heureusement, au milieu il y a la Bourette, qui avance vers Rodolphe avec les lèvres droit devant et il faut lui dire "Heu but yes but no but yes but yes but nooo arrête c'est mon nouveau mari quoi". C'est un club presque sans lumières, pas de flash ni de robolights qui clignotent, c'est une autre bonne idée et on danse sur de la moquette ce qui est assez agréable ma foi, même si c'est zarbi. Il devrait y avoir beaucoup plus de filles car c'est trop gay et c'est bien connu que c'est le mix de filles et de garçons qui fait le succès des jolis clubs. Et pourtant, il y a tout ici pour plaire aux filles, la musique, le décor, le prestige, la gentillesse des gens, moi si j'étais hétéro je viendrais draguer dans un endroit comme ça... Du coin du dancefloor où on s'est mis pour danser, on voit le backstage derrière le DJ avec la lumière qui passe par une grande fenêtre avec un de ces lampadaires immenses de la Rue Royale et ça donne un halo oblique qui ressemble évidemment à un tableau d'Edgar Hooper et je leur dis "Il faut absolument immortaliser ce moment" mais on danse, un tribute à Whitney, sous les encouragements du MC, Fred Otero est toujours le meilleur danseur que je connaisse, et de très loin, c'est un documentaire à lui seul, Jeffrey Hinton arrive et il me dit qu'il a un show à la Tate Gallery en avril, au fumoir il y a des folles de 22 ans qui détournent le regard quand on leur demande du feu, so shady, Il y a Hamid dans la queue pour les toilettes, Vix et son mari qui ont un truc à me dire mais qui disparaissent, ADD or what, et je danse longtemps avec un T-shirt qui ne me va pas, j'aurais pu m'habiller mieux vraiment mais je m'en fous, je suis avec mon loved one qui est heureux donc who cares. Christophe Hamaide Pierson arrive enfin, le dancefloor commence à s'éclaircir, Robert et Carlos arrivent aussi de la fermeture du Bonne Nouvelle, Alice me dit de rester sur le dancefloor jusqu'à la dernière minute, comme on faisait en boite, par respect pour les DJ's pour les applaudir quand c'est fini et après on se trouve derrière avec Vidal et les BLT qui ont l'air vraiment de princes de la nuit, cools mais calmes.

Dans la rue, c'est drôle pour attendre les taxis qui vont chez Alice qui tient absolument à nous faire venir chez elle car elle veut acheter de la soupe et c'est vrai qu'on a faim bordel. Jenny a disparu en vitesse car elle avait un "plan". On arrive chez Alice avec Vidal, les deux anges de BLT, Fred Otero et Rodolphe, et cette soupe achetée en bas chez les Indiens est yummy to die for, avec des croutons de pain et du champagne mais moi j'en bois pas parce que j'aime pas ça. Il est 8h et ça faisait longtemps qu'on ne m'avait pas empêché de rentrer à la maison plus tôt et je fais encore des compliments à Julien et Emmanuel pour qu'ils comprennent que c'est pas une parole de mec bourré. En partant, au métro Strasbourg Saint-Denis, on s'embrasse avec Fred et un mec qui passe sur le trottoir nous dit : "Et moi, pas de bisou?" et on descend les escaliers en se disant "Mais bien sûr, on aurait du l'embrasser aussi". Il est 9h, all is well, a good night out.

lundi 13 février 2012

Qui est Bertrand Delanoë – et que veut-elle ?


Ceci est un chapitre du livre "Pourquoi les gays sont passés à droite" (Seuil) qui n'a pas été retenu afin de garder le texte dans son aspect le plus direct, concis. Mais il y a des idées ici que je tiens à formuler.

Les gens disent que je suis obsédé par Delanoë. Je m’en fiche s’ils croient que je fais une fixette car je passe très peu de temps à penser à lui, mais mon avis est très clair, définitif. Je ne lui accorde rien de bien. Cette opposition au cas Delanoë, je ne la mène pas par amusement, je le fais parce que je ne supporte plus l'omerta gay sur lui. Tout le monde se tait sur son bilan catastrophique. C’est le principal responsable de l’échec gay à gauche.

Je me rappelle l’avoir vu à la fin des années 80, au début de ma présidence d’Act Up. C’était une des premières fois que je le voyais dans le cadre d’une réunion de travail à l’Hôtel de Ville sur le sida et j’avais trouvé beaucoup d’assurance en lui, une certaine fougue et même une pointe d’humour auto dérisoire, ce qui est toujours un énorme avantage pour n’importe quelle personne publique à mon avis. Je m’étais dit que Delanoë était très prometteur. A cette époque, à Act Up, nos interlocuteurs faisaient très rarement cette impression.
Vingt ans après et je vois un homme usé, qui ne brille plus dans ses interviews pour la presse puisqu’elles sont toutes contrôlées et parfois même ré-écrites et les livres régulièrement publiés sur lui n’ont pas abordé cet ennui effroyable qu’il suscite désormais. Ses passages à la télé sont catastrophiques. Il est devenu tellement rigide que cela heurte en moi toute l’idée que je me donne d’un homosexuel heureux. Et je ne vois dans son bilan que son obsession de tout contrôler, de parler sans cesse avec des fromages, des statistiques et des pourcentages.

Oui, il a été blessé physiquement lors de l’agression de la Nuit Blanche du mois d’octobre 2002 et je comprends que cela soit traumatisant. Mais si c’est à ce point une blessure insurmontable, il faut savoir se retirer car, autrement, ce spectacle de douleur afflige les gens. C’est comme le drame Bérégovoy. Si ça lui pèse trop, comme son agression physique, il peut s’écarter du pouvoir et tout le monde l’admirera pour ça. Je me fiche complètement si une majorité de Parisiens le plébiscite car j’ai été Parisien moi-même pendant 25 ans et le Paris d’aujourd’hui est loin d’être celui que j’imaginais quand je suis arrivé à la capitale en 1977. C’est pour ça que je suis parti d’ailleurs, je ne pouvais plus vivre dans un environnement qui me rappelait tous les jours mes espoirs déçus.

Cet homme est un symbole, à l’échelle d’une capitale, des déceptions vécues dans la communauté gay, et ailleurs. Face à lui, une population de gays privilégiés qui ne demande pas plus que ce qu’on leur donne, terrorisés à l’idée de revenir à l’époque de Tibéri — comme si c’était possible. Lyon, Bordeaux, de nombreuses cités nous montrent comment des villes entières peuvent être modernisées en un temps record. Et ça va vite. Vous avez un immeuble hypra moderne dans le centre de Lyon, juste à côté d’une église. Des centaines de milliers de personnes passent devant, témoins de cette juxtaposition d’idées que je ne vois pas à Paris dans les quartiers populaires (cela aurait pu être Les Halles et regardez ce qui va être fait, un projet déjà vieux avant d’être commencé).
Mais je ne fais que radoter car le bilan de Delanoë, à mon humble niveau minoritaire (gay / sida / musiques électroniques) est encore pire car, là, ce sont les sujets que je connais par cœur. Au niveau gay, nous sommes typiquement dans le cadre du leader gay qui a fait son coming-out à la télé et qui utilise sans relâche ce joker pour ne plus rien faire d’autre, par peur du prosélytisme. Le centre LGBT a mis des années à être créé et franchement, je crois que c’est un centre qui aide surtout les associations, mais qui ne s’adresse pas à l’immense majorité des gays et lesbiennes de la région. Je pense qu’ils ne sont pas nombreux à avoir visité ce centre, malgré son positionnement stratégique dans le quartier gay. Les archives LGBT sont au point mort, ce qui est un scandale quand tant de gays sont décédés du sida et toutes ces archives disparaissent à la poubelle. On ne ferait jamais ça avec les juifs. Le sida est notre holocauste. C’est le message de Larry Kramer.

Comme les autres gays publics qui nous déçoivent, Delanoë est paniqué à l’idée que l’on puisse le prendre en défaut de privilégier les gays, ce qui fait de son « ami » le maire de Berlin, Klaus Wowereit, quelqu’un de si attachant, par contraste, car lui s’en fiche totalement. Paris a la plus grande manif de rue avec la Gay Pride et après, c’est le néant pendant le reste de l’année. Les festivals gays et lesbiens comme le festival de cinéma « Chéries-Chéris » ne sont pas vraiment reconnus comme des événements importants comme ceux de Berlin ou de New York. Il n’y a personne derrière Delanoë, aucune aspiration vers le haut, vers des projets qui pourraient faire travailler tous ces gays et ces lesbiennes qui créent, qui innovent, qui ouvrent des nouveaux clubs, de l’art, de l’expression. Christophe Girard veut surtout devenir ministre. Il n’y a pas de grand projet pour lutter efficacement contre l’homophobie, le bullying, le soutien psy chez les gays, des programmes d’aide contre l’alcool et les drogues, les maisons de retraite LGBT, je sais pas moi, tout ce qui pourrait être fait pour aider les gays et les lesbiennes et les trans qui ne sont pas tous bien dans leur peau. Et on n'est pas happy happy happy tout le temps, vous savez.
Je ne crois pas non plus que Delanoë se batte mordicus pour le mariage et pour l’adoption ou alors on le saurait, on l’entendrait. En termes de renom international ou d’aide à la communauté, Delanoë est toujours a minima. Il fait le strict minimum sur tout. Un grand incendie dans un immeuble insalubre ? Parfois, il ne vient même pas. Bref, quand on pense que la mairie de Paris est au PS, ainsi que la région Ile-de-France, on se demanbde pourquoi ces politiques n'ont pas déjà entamé le travail en faveur des LGBT dans tous les centres sociaux dont ils disposent, et ils sont nombreux, et surtout ne me dites pas qu'ils ne peuvent pas le faire parce que la droite les empêche. Le PS a les pleins pouvoirs. On voit ici le vrai bilan de la gauche et il faut comprendre que nos revendications ne se limitent pas au mariage gay et à l'homoparentalité. Paris pourrait être un bouillon de culture pour la banlieue, on pourrait tester des programmes innovants, mais c'est tout le contraire qui se dessine.

Sur le sida, je ne suis pas critique, je suis létal. L’épidémie du sida à Paris est apparue sous Chirac et Tibéri, mais Delanoë a échoué dans sa stratégie pour la réduire. D'ailleurs, quelle est cette stratégie? L'épidémie du sida se maintient à Paris et en banlieue. Je devais faire un article à charge sur ça et il ne s’est pas fait — mais je peux toujours le faire. Il y a 20 ans, Paris était de loin la capitale d’Europe la plus touchée par le sida. Elle l’est toujours avec plus de la moitié des cas recensés en France. A Act Up, ce sujet a été le moteur de dizaines d’actions. Il existe une réelle critique envers ce que Paris aurait pu faire, non seulement pour affronter une épidémie qui poursuit sa progression dans les murs mêmes de la capitale et de sa région, mais on aurait pu innover aussi. Londres, Lausanne, Amsterdam bénéficient de systèmes de dépistage rapide du VIH qui ne sont plus, depuis longtemps, au stade de « l’évaluation » comme c’est encore le cas à Paris. Depuis toujours, les campagnes annuelles sur le sida de la Mairie ont tellement insipides que personne n’en parle. Elles font partie du décor urbain, on passe devant sans les voir, comme une sanisette. Et on voit d’ailleurs à quel point elles sont efficaces : il suffit de regarder le nombre des personnes nouvellement contaminées chaque année chez les gays. Il est en progression. Ce n'est pas moi qui dit ceci, c'est Willy Rozenbaum, pas forcément un grand médecin que je cite souvent : "Tant que les contaminations ne chuttent pas, on est en échec". Et le pire, c'est que des personnes comme Bruno Julliard, que l'on n'a jamais entendu dire quoi que ce soit de notable sur le sida, se permettent de venir défendre le bilan de la mairie de Paris, lors d'une réunion consacrée aux COREVIH, il y a deux mois. Sur la prévention, il a prononcé ces mots: "On a tendance à baisser la garde". Ah bon. Ca fait 10 ans qu'on dit ça. C'est plus une tendance depuis longtemps, Bruno. C'est une confirmation. Et c'est lui qui s'occupe des jeunes dans la ville? Super.

Pendant les pires périodes du sida, quand les gens mourraient à la chaîne, il n’y a pas eu de structures innovantes sur la fin de vie des malades comme la London Lighthouse et d’autres endroits à travers le monde, qui aident les malades à mourir dans des conditions de suivi médical optimal et de soutien 24/24. Pour discuter du pour et du contre de structures « spécifiques au sida », ça on a fait ! Ce sont pourtant des endroits d’étude et de compréhension d’une maladie nouvelle, ces endroits, ce n’est pas seulement une jolie maison où 5 ou 6 malades très chanceux ont la possibilité d’affronter le moment le plus douloureux de leurs vies avec un maximum d’amour. C’est le genre de structure et d’expérience qui peut intéresser de nombreuses autres pathologies.
Pendant les années Delanoë, la lutte contre le sida s’est tellement institutionnalisée qu’elle a même cessé de fonctionner. En 2004, j’ai écrit pour Têtu un article avec les journalistes Marie Brune et Emmanuelle Cosse, sur les conditions sanitaire du sexclub Le Dépôt, le plus grand de la ville. Avant cet article, « La mafia du Dépôt », l’établissement n’avait jamais été inspecté par les administrations sanitaires qui dépendent de la ville, malgré le fait qu’il attire des milliers de gays qui y baisent non stop, et qu’il y ait eu plusieurs morts par overdose dans cet établissement qui jouxte, je rappelle pour ceux qui ne savent pas, le plus grand commissariat du 4ème arrondissement, flambant neuf à l’époque. Moi je ne sais pas, quand on est un maire gay, on s’assure pour que les bordels soient propres. Il y a des clubs de cul à Paris où vous pouvez faire n’importe quoi en terme de safe sex, avec la liberté complète de contaminer les autres si vous voulez, et je me demande toujours ce que pense un maire homosexuel qui, lui-même, a connu beaucoup de gays qui sont morts du sida. Quand je vois que la dernière structure d’accueil pour les personnes séropositives a été exclue du Centre LGBT l'an dernier, je me dis que c’est à la Mairie de Paris de faire en sorte que cette structure pour les séropos SDF ou démunis puisse avoir un toit, et en administrer la vie, comme elle le fait pour des dizaines de bibliothèques (enfin, pas les archives gays, c’est trop communautaire).

Paris n’a pas organisé de grande conférence mondiale sur le sida depuis… 1986. Alors que nous possédons un des plus grands tissus associatifs sida au monde, même s’il n’est plus aussi dynamique qu’en 1995. Nous avons à Paris l’Agence nationale de Recherches sur le sida et les hépatites (ANRS) qui une des seules agences gouvernementales au monde exclusivement tournée vers la recherche thérapeutique de ces épidémies. Mettre tout ça en relief lors d’une conférence, le faire connaître, créer un événement qui remercie le travail accompli en 30 ans ? Bah, pourquoi faire...
Il existe des dizaines de sujets graves dans le sida à Paris comme le vieillissement des personnes séropositives, comment elles vont vieillir de plus en plus dans la solitude, il y a le sida chez les jeunes, la drogue chez les gays, le sida chez les migrants (là il y a des choses qui sont faites) et celui des Antilles (là, rien du tout malgré le travail soutenu de Tjembé Rèd) et on attend que les associations affrontent ces problèmes quand souvent, il ne s’agit que de santé publique. Et quand cette mairie a aussi la responsabilité des hôpitaux, c’est une des prérogatives du maire de la ville de créer de nouveaux services quand ces problèmes n’existaient pas avant, parce que les malades du sida ne survivaient pas, il décédaient.
La mairie se dit débordée de sollicitations LGBT et quand vous entendez Christophe Girard, c’est une longue suite de doléances. De fait, l’Hôtel de Ville a reçu pendant deux jours une conférence organisée par Warning, une association qui pense que deux homosexuels séropositifs n’ont pas à utiliser la capote entre eux, puisqu’ils sont déjà séropos pardi et on se demande toujours comment une association si critiquée a eu le privilège de disposer de l’adresse prestigieuse de l’Hôtel de Ville et de ses grandes salles quand des associations plus importantes et moins scandaleuses n’ont pas eu cet honneur.

Ce sujet politique à l’intérieur de la communauté a bénéficié d’un accord tacite de non agression des deux côtés du spectre gay. Il y a des personnes qui sont très en colère face au conservatisme des gays, mais qui ont du mal à exprimer leurs griefs d’une manière claire. On le voit dans les résultats d’un sondage de Yagg qui attribue 77% de satisfaction des personnes LGBT sur le bilan de Bertrand Delanoë à Paris. 80%. Bien sûr, parmi celles et ceux qui font partie de ces 77%, une immense majorité de personnes qui se situent « à gauche » puisqu’elles encouragent un maire socialiste. C’est la majorité béni-oui-oui gay.
Ces 77% d’avis positifs, cela veut dire que tous les gays de droite qui lisent Yagg n’existent pas ou n’ont pas pris la peine de répondre à un sondage vite fait. Où sont-il donc ces opposants au maire gay PS si nous sommes en train de glisser vers une homosexualité droitière et xénophobe ? Se glissent-ils à l’intérieur des rangs socialistes ? Tous les gens que je connais sont déçus de Delanoë, tous. Ils pensent que le maire gay leur a offert les clés de Paris — mais il les a mises dans un coffre fort. Nous sommes forcément plus nombreux que ces 20% qui accumulent les gays de droite anti Delanoë et ceux de gauche auxquels je fais partie qui se sentent humiliés par la politique de ce maire renégat. Nous nous sommes fait avoir et pour parler crument, nous nous sommes fait baiser par un gay.
Ce chiffre de 77% illustre la non agression qui a persisté pendant de nombreuses années à gauche. Personne n’a vraiment confronté ces leaders gays qui n’en sont pas. Pas de livre à charge écrit sur le maire gay, pas de lettre publique adressée à Caroline Fourest pour nous avoir mis d’office dans un discours qui n’est pas le notre, pas de kiss-in pour protester contre Frédéric Mitterrand. Les gays n’aiment pas attaquer d’autres gays devant tout le monde, c’est la règle et cette règle n’a même pas été formulée clairement par qui que ce soit.


Mon verdict sur Delanoë, c’est qu’il est un mauvais exemple gay pour son parti et la classe politique en général. OK, ils connaissent tous des gays dans les partis politiques, mais Delanoë est le seul à en avoir fait un élément important de son accession au pouvoir. Et franchement, on est mal représentés auprès des présidentiables de ce pays. Je ne me rappelle pas si j’ai vu une photo de Delanoë en jean. Arrêtez un moment de lire ce livre et posez-vous la même question, je ne crois pas que vous trouverez dans votre mémoire cette image non plus. Quand je pense qu’il y a des gens qui disent que je suis coincé, mais regardez-le. On dirait qu’il n’y a pas un moment de la journée où il est réellement lui-même. C’est devenu le Berlusconi des gays, dans le genre carton pâte. Ou peut-être son vrai lui-même a disparu il y a des années et on ne s’en est pas rendu compte. La presse est tellement indulgente envers lui. Franchement, je n’arrive pas à comprendre comment vous pouvez aimer une personne qui n’est plus elle-même à force de s’effacer. C’est peut-être vous, la population de Paris, les bobos avec leurs gosses à Gambetta, les pédés avec leurs jouets SM, qui se trompe.