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mercredi 31 juillet 2013

Daft Punk, 3 mois après



Après tout le délire sur la sortie de l'album des Daft, je me demande s'il ne serait pas temps d'aborder leur travail sous l'aspect de la neuro-science sociale. Oui, je sais que c'est un domaine à la mode où on arrive à faire dire n'importe quoi dans tout ce fatras d'études cogno-scientifiques dont les Américains sont particulièrement friands. Un article du NYT, "Popneuroscience under attack" parlait précisément de cette batardisation du "porno cérébral" par les écrivains à succès comme Malcolm Gladwell. Il est courant de voir les médias résumer et embellir des résultats des études scientifiques, surtout sur les liens entre le fonctionnement du cerveau et ses conséquences altruistes.

Mais après tout, les Daft sont supposés être un duo de faux cyborgs et leur dernier album s'appelle Random Access Memories donc nous sommes en plein cœur du sujet. Comment les souvenirs influencent, excitent et déforment notre attrait pour la musique. Il est donc peut-être temps d'aborder leur disque sous l'angle de ce qui se passe dans le cerveau quand on l'écoute.

Etant donné que cet album, encore une fois, ne prend absolument pas en considération l'incroyable crise mondiale qui nous entoure, comme si la musique des Daft prenait son origine sur les belles collines de Los Angeles où Thomas Bangalter a sa maison (et où Guy-Manuel de Homen-Christo a rangé sa Porsche), il faut bien chercher la valeur intrinsèque de ce disque si attendu dans les profondeurs du mental. En ces périodes difficiles, la pop se débarrasse de toute profondeur militante, disait déjà en 2011 Jon Pareles. Nous sommes entourés de disques qui réduisent le besoin de concentration du public: c'est la loi du tube de 3 minutes avec deux idées parce que les jeunes ont trop d'information à digérer pour trop peu de temps disponible. Dans ce sens, les Daft se situent plus que jamais dans un monde immatériel, à mi-chemin entre la chambre et le seul endroit qui a encore du prestige, le club, ou plutôt sa partie V.I.P. En choisissant cette place, sans trop d'affect dramatique, sans engagement, sans description du monde moderne tel qu'il est, comparé au monde moderne du début de leur carrière, les Daft rejoignent ce que dit le critique de musique Steve Almond quand il réalise que son métier n'est plus nécessaire: "J'en suis venu à définir un concept que j'appelle le Paradoxe du Critique Musical : le simple fait que même les meilleurs critiques, ceux qui, contrairement à moi, ont de l'entrainement et du talent, ne parviennent pas à commencer à comprendre ce que cela veut dire d'écouter de la musique. Car écouter de la musique est un processus collectif. Les fans ne restent pas là (comme les critiques le font) en train de découper en tranches l'intérêt d'une chanson. Ils apportent à chaque chanson leurs propres besoins émotionnels, leurs désirs et leur tristesse, leurs espoirs et leurs cœurs brisés. Suis-je en train de suggérer que la critique musicale est un exercice qui ne sert à rien? 
Oui, je le crois".

Pour moi, les Daft utilisent cette désaffection mentale de la musique exactement comme les corporations utilisent notre perte d'espoir en un  meilleur futur. C'est un deep learning qui vient des ordinateurs qui sont conçus de plus en plus pour penser comme nous - et donc nous apprennent à penser comme eux. Les Daft ont toute l'intelligence pour créer l'hymne de la révolution que les 5 continents attendent. Les Daft ont aussi ce côté rugueux, imprévisible, érudit. Il n'y a vraiment rien qu'ils ne puissent accomplir. A 40 ans, ce duo "arafo" pourrait enfin satisfaire ce que j'attendais d'eux, moi un "arafaifu" (autour de 50 ans), prouver qu'ils vieillissent dans le bon sens du terme. Montrer de l'affection pour les autres. Prouver qu'ils développent leur comportement prosocial à travers des actions qui aident les gens. Il y aurait pu avoir toute une théorie, tout un angle dans cet album qui aurait enfin montré que les Daft pouvaient contribuer d'une manière altruiste au monde. Essayez de lire cet article sur comment une chanson peut vous faire pleurer.

Un exemple. Avant même que l'album sorte, j'étais persuadé que le succès serait tel qu'il changerait le cours de l'été 2013. Cet été aurait pu être le second été de la French Touch. Avec toute une série de tubes collés les uns aux autres, Daft Punk aurait pu entraîner dans leur comète toute une nouvelle génération d'artistes français vers l'international. Finalement, trois mois après la sortie de l'album, il est évident que l'été 2013 ne sera pas un été particulièrement Daft. OK, un énorme tube mondial avec Get Lucky, mais la suite? C'est vraiment pas le raz-de-marée que j'avais imaginé.

Et donc on peut imaginer que les Daft ont fait un mauvais pari. Leur album était foncièrement mental, même s'il est enregistré avec des vrais instruments. En 2013, nous sommes au sommet de l'Existenzmaximum, le phénomène apparu dans les années 80 avec le lancement des appareils portables, le Walkman, et depuis les iPods, les casques qui vous protègent des bruits extérieurs et les autres produits digitaux qui nous permettent de vivre cloisonnés des endroits publics les plus sonores. Et les Daft ont raté cette occasion de cristalliser ce moment unique de notre culture en créant quelque chose qui soit vraiment dans leur domaine, celui de la neuroscience.

L'album

J'étais si prêt à aimer Randon Access Memories que j'avais décidé de l'acheter pour de vrai, le CD et tout. C'est l'objet que je voulais, pour lire les crédits et regarder la pochette en détail, ne pas se contenter d'un achat iTunes. Avant que l'album ne sorte, je le défendais déjà dans les discussions. Mon point de vue était simple: quand les Daft travaillent avec Giorgio Moroder ou Nile Rodgers, je ne vais pas bouder mon plaisir.

Le jour de la sortie de l'album, je suis allé au supermarché pour faire les courses et... j'ai oublié de l'acheter. Pourtant, ramener les Daft de Carrefour, je trouvais ça assez cool, même au troisième degré. Et puis un ami était chez moi, il avait téléchargé l'album et pendant le weekend, j'ai refusé de l'écouter. Je tenais vraiment à le découvrir en CD. Finalement, par facilité, un moment d'ennui et de spleen et je me suis dit "Bah tant que tu es là, ce serait vraiment stupide de ne pas l'écouter".

Je sais très bien que certains albums nécessitent plusieurs écoutes pour vraiment pénétrer dans votre cortex intime. Mais je connais les Daft et ils ont toujours cette approche instantanée, right in your face, on comprend tout de suite ce qu'ils veulent dire, ce qui est une qualité dans ce monde de folles qui se triturent l'esprit à chaque fois qu'elles ouvrent une bouteille d'eau minérale. J'étais dans un état d'esprit vierge, prêt à me laisser surprendre, prêt à découvrir n'importe quoi même la plus grande hérésie musicale, même une éjaculation faciale, c'est pour dire.

Disclaimer aussi: je sais que Random Access Memories a été promotionné d'une manière parfaite mais cela ne m'influence pas du tout, dans un sens ou un autre. Les Daft avaient déjà fait le coup pour le BO de Tron et c'est la moindre des choses quand on a 25 avocats (estimation à la louche) qui travaillent pour le groupe. Le plan média des Daft, c'est comme la promo de la nouvelle console Nintendo, je m'en fous totalement. Donc pas de méchanceté ici sur le pouvoir de la machine commerciale, ça ne m'intéresse pas du tout.

1) Give Life Back To Music
Donc le premier morceau comporte une vraie intro avec fanfares et trompettes et tout de suite, on est en terrain conquis, un groove comme on aime, Nile Rodgers dès l'ouverture d'un titre qui ne dit qu'une chose: c'est notre maison, elle est immense, il y a des escaliers larges de 4 mètres et une vue fantastique sur Los Angeles, voici Sofia Coppola sur la gauche, il y a des gens qui s'amusent et rigolent et on les entend dans le titre, un des effets musicaux que j'adorais dans Rappin' de Kurtis Blow (la version longue fait 8 minutes et l'instru, j'en parle même pas) mais là ça ne dure que 10 secondes. Ce morceau est une intro et une note d'intention, je vous dis. Là, dans mon esprit, je met un caillou de côté.

2) The Game of Love
Premier bon morceau et le second me fait rigoler intérieurement, je vois qu'on est dans le registre du midtempo avec des paroles sentimentales et je comprends que les Daft ont envie de parler perso, de montrer leur côté fragile parce qu'ils ont vieilli et forcément les histoires d'amour affectent les robots privilégiés aussi, ce n'est pas moi qui vais les critiquer quand ils pleurent en public. Le Game of Love et le rejet sont le fond de commerce de la composition musicale et les Daft n'ont plus peur de s'y aventurer. Ce deuxième titre est parfait pour ce qu'il est: "Je suis la deuxième chanson de l'album et je vous prends par la main pour aller dans une chambre de la grande maison pendant que Sofia et les autres s'amusent en bas et sur la terrasse". I love it. Deuxième caillou.

3) Giorgio by Moroder
Moroder apparaît enfin et, well, j'aurais fait la même chose si je devais faire un disque avec lui. Laisser parler un vieux monsieur qui n'a jamais parlé. Je ne crois pas que je l'aurais fait parler sur cet aspect de ses souvenirs mais l'idée est touchante, il parle de ses débuts, de l'étrangeté de la découverte de la disco quand on est soi-même l'inventeur. Bien sûr Philippe Doux-Laplace n'a pas pu s'empêcher de pondre un tweet très drôle en disant, je résume: "Je me demande si ça aurait été mieux si Moroder avait raconté la liste de ses commissions au supermarché, dans le genre du monologue qui dure dix heures, qui commence dans les années 60 pour terminer par Ne pas oublier le café et le poivre, et tiens je me demande s'il reste des Springles. Quand la voix revient à 5:15 sur le thème musical très banal quand on pense à ce que Giorgio aurait pu aider à pondre, il y a un très joli break et puis après ça vire à du Craig Amstrong puis Air avec de vraies batteries et là mes sourcils froncent même si je comprends très bien pourquoi ils ont fait ça, c'est pour donner du Ommph live mais ce batteur en fait trop, ça sent le requin de studio à 1000 nautiques à la ronde et franchement, je m'en fous si le mec est connu parce que c'est même pas un jeu de batterie très raffiné, il me semble que Jean-Michel Jarre pointe son nez dans le studio pour pousser Moroder dehors. Et puis ensuite ce solo de guitare de merde. Non mais les mecs, on est sur les platebandes de Moroder, c'est pas Cerrone quoi. Bref, j'avais déjà mis un caillou de côté parce que j'étais fan de Moroder avant que les Daft soient nés mais cette fin est tellement naff que le caillou est jeté au compost de mon jardin.

4) Within
Intro comme du Frankie Knuckles circa 1995 et donc je dis chapeau mais après ça tourne à François Feldman avec une mélodie tellement rance que perso ça m'aurait fait mal de sortir un truc pareil sous mon nom. Je me dis "Bon les Daft ont vraiment envie de nous montrer qu'ils sont humains, ce qui est OK, mais la phrase "I am lost - I even can't remember my name" est si dodgy que ça va finir en slogan de surmoi pour Tumblr, faut être vraiment en delirium pour ne PAS se rappeler son propre nom et Manuel de Homen-Christo je crois que tu te rappelles très bien de ton nom donc fais pas semblant de faire la bipolaire, la folie mentale est un sujet sérieux, et la solitude aussi, arrête de faire croire aux kids qu'à 14 ans c'est super cool de ne pas se rappeler son nom. "Mais Maman, je t'assure, je suis si perduuuuuuuuu que je ne me rappelle pas mon nom!" Un caillou dans la poubelle.

5) Instant Crush
Ca commence comme du Lio qui ferait une autopsie chez "Les Experts" mais je respecte, je suis en train de comprendre que l'album est mou fait exprès, on est dans l'easy listening et la muzak et God Knows que je n'ai rien contre ça mais pour moi les Daft sont un groupe qui arrache en live et je me demande quand même quel est l'apport ici des Daft quand on a déjà Todd Rundgren et Steely Dan. Et pof encore un solo de guitare, la marque du méchant requin de studio: il en donne une autre couche au cas où on aurait pas pigé la première fois. Tout ce qui nous a dirigé vers la house en 1986, c'était précisément de ne plus entendre de solo de guitare EVER, c'est pour ça qu'on aime les synthés les mecs mais forcément, ça vous excite à un niveau pervers de mettre un deuxième solo de guitare, vous devez probablement être en train de rigoler comme des fous dans le studio d'enregistrement "Waou on est en plein déliiiiire, fais-nous un solo de guitare mec". Encore un caillou dans le broyeur SFA (j'en ai pas, c'est pour faire un petit gag).

6) Lose Yourself To Dance
C'est parfait. Une idée dans le morceau et c'est génial. Je garde mon caillou.

7) Touch 
Ca commence comme du Spielberg sous Quaalude donc je dis oui. Sweet & camp, nice, belle intro qui nourrit le suspense, rien, de renversant, on dirait du FSOL et je me dis "OK, il fallait ça dans le melting pot de l'album, il faut dire que Paul Williams est là pour faire un featuring qui peaufine le calcul mathématique du disque en termes de cross-over et tout est beau jusqu'à 3:20 où on est en plein Savannah Band et Cherchez la Femme, un peu de Dixieland ne fait jamais de mal surtout avec des vrilles de synthés et finalement, c'est le morceau le plus classe de l'album, les arrangements de violons et de coeurs sont super, je n'ai rien à dire, la construction du track, mélange plein d'idées dans un mash-up qui est exactement ce que l'on peut attendre des Daft quand ils jouent à Lou Reed dans Goodnight Ladies. Quatrième caillou.

8) Get Lucky
C'est le morceau dont la mélodie vous apparaît régulièrement au réveil. C'est l'effet tube de l'été 2013, le morceau est tellement sublime qu'il est devenu un earworm planétaire. C'est la fusion parfaite, sans excès, du passé et du présent et je suis simplement content, pour la première fois de cette écoute et j'adore tout: le groove, les paroles, la douceur du morceau qui colle à l'irrésistible envie de se lever qu'il procure, ça vous fait rêver au mec qui danserait avec vous dans le salon ou partout où il vous emmènerait, c'est la chanson typique "C'mon & get my love baby" et les vocaux sont tellement sexy. C'est un classique moderne, no doubt. Le genre de morceau qui rassemble tout le monde, les kids de 15 ans comme les vieux de 60 ans, c'est limpide, sincère, gentil, généreux, everlasting. Bravo les mecs.

9) Beyond
Franchement, c'est bien de A à Z. Intro grandiloquente, filmique. Hitchcock groovy quoi.

10) Motherboard
C'est mignon. Mais c'est de la muzak. Admettez-le.

11) Fragments of Time
Je commence à fatiguer. I'm loosing it, je sais très bien que c'est ce genre de mélasse que vous avez envie d'entendre sur la Route 66 ou la D676  entre Bergerac et Monflanquin mais je pose la question: c'est quoi l'idée derrière tout ça? Je n'arrête pas d'imaginer la gueule des Daft en studio, du genre "Yeeahhhhhh encore de la pedal steel guitar mister!!!! Man, on est tellement wasted avec notre Coca Light qu'on vit à 100 à l'heure. C'est donc ça l'alternative à Rihanna et Pitbull? Je ne crois pas. Encore un caillou jeté à la mer, bien loin, bien profond.

12) Doing It Right
Oui, c'est bien, vraiment Daft comme il faut avec un rythme pédestre électro légèrement pressé dans le genre "Si je veux m'acheter cette montre à 1800 euros chez Colette, c'est NOW avant que ça ferme d'un autre côté je suis millionnaire et je peux avoir la boutique ouverte à 23h rien que pour moi comme Elton John, la crise c'est pour les autres bébé, pas pour les Daft". Patrick Thévenin a cette théorie selon laquelle cet album est parfait parce qu'il prend tout le monde à contrepied et il a raison, je vois très bien ce qu'il veut dire, c'est un geste d'indépendance par rapport aux attentes et c'est là où la répétition de cet album fonctionne avec ces vocaux qui hachent les notes les unes après les autres et le bourdonnement des boites à rythmes, un morceau sans excès, vraiment très joli, une matrice pour plein de remixes merveilleux à venir. Je garde ce caillou SVP.

13) Contact
Les voix des cosmonautes regardant la Terre ne constituent PAS une idée originale, mes chers adolescents trainspotters, mais c'est très agréable quand on aime la SF et ce que ça veut dire. Ce qui commence comme un joli track de synthés va bientôt être méthodiquement détruit par ce putain de batteur relou qui prend toute la place. Dans l'histoire des (mauvais/pléonasme) groupes de rock de baloche, il y avait toujours le batteur connard qui tape comme un branque et qui éclipse tout le monde, dans le genre Vander de Magma mais en beaucoup plus beauf. Je crois que les Daft ont la nostalgie de cet aspect bourrin du rock et je ne leur en veux pas, ils étaient juste trop jeunes pour connaître à quel point c'était avilissant, tous ces solos de batterie pendant les concerts. On se dirige vers la fin de l'album, un morceau qui préfigure très bien ce que pourrait être la fin de la prochaine tournée des Daft, et je m'en fous s'il n'y a pas de tournée, çà ce stade je suis en train de perdre mon intérêt. Ce n'est pas que cet album ne ressemble pas à celui que j'avais imaginé dans mon esprit retardé de vieux mec qui vit à la cambrouse et qui n'a jamais discuté avec Sofia C, ce qui je suis en train de réaliser, c'est plutôt que cet album n'est PAS un CD que j'aurais voulu acheter en vrai.

Résultat: 7 morceaux que j'aime sur 13. Et pourtant, je ne suis pas difficile. Sur la musique comme dans le sexe ou les films d'action, je me contente de peu car il faut toujours être heureux d'avoir juste ce qu'il faut. Un album qu'on aime à moitié, pourquoi pas? Mais si l'autre moitié vous irrite au point de faire fast forward afin de sauter 6 titres c'est énervant. J'étais prêt pour cet album, prêt à mettre de côté toutes mes considérations politiques et éthiques pour n'écouter que la musique, commencer une page neuve, atteindre un niveau de convergence harmonique avec les Daft - après toutes ces années. Finalement, même si je comprends chacun de leurs gestes, je ne vois toujours que deux hommes aisés qui ne sont pas du tout attentifs à ce qui se passe autour d'eux. Ils ont presque 40 ans tic tac et parviennent toujours à se projeter dans le monde des kids, ce qui est déjà très bien mais I KNOW TOO MUCH et eux aussi savent tout ce qu'il faut savoir sur la musique et je ne trouve pas chez eux cette impression de découvrir quelque chose qui arrache et qui soit présenté d'une manière instantanée, comme quand j'écoute les mixes de ART Department.

Je m'entends réfléchir quand j'écoute les Daft alors que je ne devrais entendre que leur musique. Et j'en ai marre d'entendre la musique moderne tout en visualisant le wall chart de toutes leurs influences. "Alors ce son vient de là et celui-ci c'est complètement 1967 et ces synthés c'est 1987 à donf et ainsi de suite". J'aimais ce procédé intellectuel avant parce que ça me donnait l'impression d'être intelligent mais ça ne m'intéresse plus du tout aujourd'hui. J'aime les artistes qui ont cette connaissance et qui trouvent un moyen de faire oublier leur technique et les grosses ficelles de leur comportement. Les Daft Punk sont encore très loin de ça. La musique conceptuelle, c'est bien pour les étudiants en école de commerce un peu originaux, mais pas pour moi. Je veux m'oublier dans la musique et cet album y parvient sur quelques titres, c'est un verdict très décevant.

Pourtant, j'étais vraiment vraiment vraiment prêt.

mercredi 18 juillet 2012

As One



L'autre jour je suis tombé par hasard (as you do) sur "Fantasy" d'Earth Wind & Fire et en chantonnant machinalement les paroles, j'ai réalisé à quel point cette idée du "As One" a disparu du vocabulaire de la musique moderne. Vous n'entendez plus un tube décrire cette unicité dans un monde où les teenagers, qui décident des orientations de la pop, n'ont plus du tout cette idée dans la tête.

And we will live together
Until the twelfth of never
Our voices will ring forever as one


Comme le décrit si bien Sherry Turkle dans un de ces nombreux articles qui tentent de déchiffrer comment la conversation moderne passe par de nombreux médias comme le SMS et FB, la nouvelle idée moderne c'est d'être "seuls ensemble". La vie contemporaine est remplie de "technologies qui nous offrent l'illusion de la compagnie des autres sans les demandes d'une vraie relation". Les jeunes surtout, communiquent tellement entre eux qu'ils ne supportent plus la solitude. "Quand les gens sont seuls, même pour quelques instants, ils ne tiennent pas en place et se jettent sur n'importe quel appareil. Ici la connexion fonctionne comme un symptôme, pas comme une guérison et notre besoin constant et involontaire de nous connecter à d'autres détermine une nouvelle manière de vivre".


Donc, As One existe toujours, c'est ce besoin d'être seuls ensemble alors que le As One de ma génération était l'espoir de dépasser le racisme sous toutes ses formes. Depuis les années 70, la pop nous incitait à nous rassembler. Les festivals de Woodstock et de l'ile de Wight, c'était ça. Ensuite la disco et danser ensemble, ce qui était totalement nouveau, c'était ça aussi. Ensuite la house et le message messianique de Chicago, la terre promise, c'était ça aussi. Ensuite la techno en a fait un tel symbole, à travers MayDay, la Love Parade et les teknivals, que Dirk Degiorgio reprend le terme pour faire de la deep techno chez Warp. Ce qui est intéressant, c'est que l'idée rebondit en 99 en Asie avec le duo Coréen du même nom...


Nous avons traversé la musique des années 60, 70, 80, 90 avec cette idée à construire et l'idée était si présente dans les paroles des chansons que c'était presque devenu un cliché. On avait presque les yeux au ciel, par une tendre ironie, quand on entendait un disque dans un club qui nous incitait à rassembler nos mains, élever nos esprits, coller nos corps. Earth Wind & Fire parlait de ça dans "Fantasy", un titre qui montre que tout ceci était un rêve et il ne tenait qu'à nous qu'il devienne réalité.


Dans le sexe chez les hétéros, être un c'est dépasser par l'orgasme la différence entre homme et femme. Chez les gays et les lesbiennes, c'est être un dans le réconfort d'une jumellité. Être un avec quelque chose (la nature, la musique, le sport), c'est avoir travaillé au plus profond de soi pour s'abandonner tel que l'on est tout en assimilant tous les codes et les règles qui font que l'on peut faire le grand saut. As One, c'est l'idée d'un habitant de la Terre, non pas parce qu'on est tous pareils comme voudrait nous le faire croire l'universalisme, mais parce qu'on est tous différents. Et très différents.


As One, en tant qu'idée, a disparu des paroles de la musique en une décennie à peine. Tout à coup, le R&B, la techno et la pop ont décidé qu'il fallait tourner la page et adopter le point de vue des kids. Ces derniers vivent ce besoin de rassemblement dans "une nouvelle forme de désillusion qui accepte la simulation de la compassion comme suffisante - pour la journée". Bref, tout est moi moi moi dans ce monde moderne.


As One a perdu sa dimension généreuse. Ces 40 années d'appel au rassemblement ont effectivement révolutionné le monde car nous vivons mieux qu'avant. Mais As One n'est plus une exigence. As One était une idée de camaraderie qui a presque disparu, par exemple, chez les gays. Et cette désillusion n'est pas seulement économique et politique. Nous ne faisons plus confiance à nos dirigeants et c'est chacun pour soi. Pourtant les crises sont toujours une période, aussi, pendant lesquelles nous disposons plus de temps pour nous occuper des autres. Alors pourquoi As One est un concept qui a disparu depuis la fin du siècle dernier?


La réponse se trouve dans les paroles d'Earth, Wind & Fire. Et ce qui se dit, encore, malgré tout, dans le Hip Hop. Ou dans "Friends" d'Amii Stewart. Bien sûr dans "Imagine" de John Lennon. Dans les mots de Martin Luther King qui ont été tellement samplés par la house. C'est un message que l'on passait de génération en génération, comme une légende vocale : "Je te dis ça parce qu'avant il y a eu Marvin Gaye avec "Mercy Mercy Mercy (The Ecology)". Et 23 ans après Marvin, il y a "I'm Your Brother" de Round One. Et 9 ans après, il y a "He Said" de Dominique.


Mais ces disques sont désormais des petits bleeps dans un ciel toujours aussi vaste alors que le bruit de la musique, aujourd'hui, est celui du moi moi moi. Au stade où même si les artistes modernes sont formidables, on refuse de se faire avoir. OK Beth Ditto, tu es brillantissime mais c'est trop toi. OK Daft Punk, vous avez réussi à traverser 15 ans de techno, mais c'est trop vous vous vous. Et même si le monde s'écroule sur nos têtes et que la récession ne va pas cesser de nous appauvrir, pouvons-nous croire à un nouvel espoir, un nouveau "Fantasy"? Celui d'être ensemble malgré l'adversité car non, les disputes ne nourrissent pas l'ego (POR FAVOR!?) mais le bien commun. Pour être As One, pas seulement sur FB et Twitter et Tumblr, mais ensemble devant le coucher de soleil. Et sans mettre un casque sur les oreilles ou un téléphone dans la main. You can do it.

vendredi 19 juin 2009

Mad as hell


J’ai toujours adoré, dans « Network » de Sidney Lumet (1976), quand les gens ouvrent leurs fenêtres et se mettent à crier : « I am mad as hell and I won’t take it anymore ! ». Je viens de dépasser la cinquantaine et je crois que je ressens toujours ce sentiment de colère. C’est pourquoi je vis à la campagne : au moins personne ne me voit quand je suis furieux. Par exemple, beaucoup de gens disent que la télé est pourrie (ce que je n’ai jamais vraiment pensé) parce que la télé est la meilleure fenêtre sur cette colère. Il suffit de regarder n’importe quelle chaîne info, tous les jours, pour s’imbiber de cette révolte. La seule observation du traitement de l’info mondiale est le meilleur moyen de préserver quelque chose en nous qui reste authentique, qui n’est pas foutu en l’air par tous les gens qu’on déteste avec fidélité depuis toujours. Franchement, je trouve trop facile de se définir par rapport aux choses qu’on aime (bien que je n’aie pas honte de mes 50 pages de fans sur FB). Il est beaucoup plus révélateur de faire une liste de ceux que l’on déteste. Les maires gays des capitales qui ne foutent rien et qu’on entend jamais sur les sujets qui fâchent. Les gens qui vous blacklistent parce que vous avez le malheur de soutenir Gaza. Les associations qui hébergent des militants qui finissent par être plus bornés que ceux qui travaillent dans les ministères. Les médias qui nous font encore chier avec des produits de luxe à 5000 euros que personne peut acheter. Les gens trop riches qui deviennent encore plus riches grâce au Pacs alors que ce dernier n’a pas été créé pour ça. Le cinéma français dans son ensemble, la chanson française dans son ensemble, les putes de Daft Punk qui foutent en l’air ce qui reste de l’esprit de la house, les Socialos qui n’ont toujours pas accepté les Noirs et les Beurs au plus haut niveau politique (comme au plus bas d’ailleurs). Les cons qui ne recyclent pas et ces putains de drogués qui nous emmerdent avec leurs dépendances chimiques ou sexuelles.

Selon Gilbert & George, « It takes a boy to understand a boy’s point of view ». Je n’ai jamais prétendu être autre chose. Je parle de ce que je connais. D’où je suis. Nous sommes en train de vivre une crise sans précédent et tous les gens qu’on admire sont en train de nous convaincre de ne pas regarder là où ça brûle. Music as usual ? Business as usual ? You must be joking ! This is a moment of a lifetime !

Ce qui est notable désormais, ce n’est pas le nombre de personnes qui ont des problèmes psy et qui consultent. C’est la très grande partie de ces personnes qui se plaignent du peu d’aide que leur procurent les psys qu’ils consultent. Mais le pire absolu, c’est qu’ils acceptent cette situation, comme si cela faisait partie du marché psychanalytique.

J’oublie souvent que je parle comme quelqu’un qui n’a rien à cacher. Pour la première fois depuis vingt ans, je ne travaille pas pour quelqu’un d’autre, je suis libre, je peux dire ce que je pense. Je suis fondamentalement attaché aux faits et je frémis à chaque fois que je vois ces homosexuels à la télé, dont certains sont séropos, qui ont vécu ces dix dernières années à se cacher. Ils sont persuadés que personne ne voit leur mensonge. Les sourires et les applaudissements qu’ils reçoivent à longueur de temps sont une manière de cacher cet étonnement intime, quand on se demande : « Mais pourquoi ne le dit-il pas ? ». Le temps passe. Chaque année, ce temps s‘étire et la déception finit par gonfler en prenant des formes très visibles. Tout le monde se chauffe sur l’homophobie, mais personne, vraiment personne ne montre le doigt vers ces pédés planqués pour dire que ce sont eux, les principaux fautifs de cette homophobie. D’anciennes menaces d’outing s’oublient et s’ajoutent à d’autres déceptions militantes qui fusionnent avec d’autres incohérences politiques. Je me rappelle que lorsque nous avons créé Têtu en 1995, j’étais persuadé que nous finirions par rattraper le retard que la France avait face à ses pays voisins. Force est de constater, en 2009, que l’échec est total sur ce sujet – et Têtu n’est pas fautif, c’est l’ensemble de la culture gay française qui a refusé de bouger. Quand je dis que le crise économique actuelle ressemble souvent à la déception vécue à l’intérieur de la communauté gay, c’est un peu ce que d’autres remarquent dans leur propre domaine. Gail Collins, le 12 décembre 2008, écrivait dans l’International Herald Tribune que la culture pop n’avait toujours pas abordé le problème de la crise. Dans « The Good News From Illinois », elle remarquait : « Yet Hollywood starlets and pop singers have been unhelpfully quiet ».

Six mois plus tard, rien n’a changé.