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dimanche 14 janvier 2018

Été 1963


Ça doit être l'âge qui avance mais depuis un an ou deux, des visions de mon enfance réapparaissent sans vraie raison. Je ne suis pas nostalgique de nature, quand je me rappelle mon enfance et mon adolescence, je vois surtout de la tristesse et de la frustration, pas de quoi traumatiser un enfant mais assez pour savoir que ces années ne furent pas agréables. L'école et le collège ont été difficiles, j'ai découvert une discipline que je trouvais incohérente, la vie en pension était proche de la prison. Avec le divorce de mes parents à 4 ans, au moment de l'indépendance de l'Algérie, le concept de famille est vite devenu quelque chose de menaçant. Si c'était ça le mariage, autant ne jamais le vivre.

Mes vrais souvenirs datent de l'été 1963, le premier jour de mon arrivée dans la vallée du Lot, à Saint Etienne de Fougères, à 3 kilomètres de Sainte Livrade-sur-Lot. Je découvrais le Sud Ouest et, comme je l'ai raconté dans la préface de "Kinsey 6", ma première surprise a été de remarquer que sur les routes il y avait encore des charrettes de foin tirées par des bœufs. Tout était très agricole, très années 50. La ferme de mon père était comme les autres fermes du coin, juste un peu plus moderne peut-être. Il y a eu des vaches (une douzaine), une porcherie, un poulailler, des canards à la mare, 3 chiens qu'on adorait, des chats, des souris sous le lit et parfois même dedans, des fouines dans le grenier qui faisaient beaucoup de bruit jusqu'à que l'on supplie mon père de les faire partir, et plus tard une volière avec des canaris et des sereins. On a grandi dans le froid, parfois le matin mon père mettait de l'alcool dans une soucoupe pour chauffer l'air de la chambre. La grange était le centre de la ferme, grande, beaucoup de foin au premier étage, l'odeur un peu dégoûtante du lait chaud, il y avait des pièces sombres qui donnaient l'impression de trésors cachés.

J'aimais beaucoup ma grand-mère, elle s'est assurée que nous devions savoir tuer une poule, l'ébouillanter et la plumer et la passer sur le réchaud pour brûler les derniers duvets. En tant que fils d'agriculteurs, nous devions savoir un peu tout faire. Ramasser les haricots dans les champs (épuisant), remplir les bocaux de ces haricots en les serrant (incroyablement boring), surveiller la cuisson des confitures, ramasser les prunes, rentrer du bois pour la cheminée, mettre du fuel dans le poêle à mazout, arroser le jardin, balayer la terrasse, plus tard tondre la pelouse, aller chercher des choses à l'épicerie du village, aller à l'école en vélo, accompagner mon père les soirs d'été à la coopérative de Monclar d'Agenais pour y livrer les sacs de haricots verts, travailler dans les fours à pruneaux. Je suis content d'avoir eu une éducation de manuel. On côtoyait constamment les marocains qui vivaient dans la maison d'à coté. 

Je n'aimais pas particulièrement travailler à la ferme, il fut vite évident que je ne serais pas agriculteur même si j'appréciais cette vie indépendante. La vallée du Lot était alors très belle, Sainte Livrade était une ville débordante de commerces, de marchés avec plein de bêtes et de volailles, je trouvais les maisons jolies, il y avait deux jolis petits cinémas avec des noms fleuris comme "Florida" et malgré la très grosse chaleur de l'été, j'aimais le climat, en tout cas davantage que celui de l'Algérie et de l'Alsace où nous avons passé quelque temps après l'indépendance. Le Sud Ouest était encore jalonné de ces grands bâtiments noirs rectangulaires qui servaient de séchoirs à tabac, il y en avait deux dans la ferme et le parfum des feuilles qui pendaient du plafond, sous la chaleur, était enivrant. Dès qu'il y avait un fleuve, une rivière, un étang, les gens pêchaient partout. C'était un département qui respirait l'abondance, ma grand-mère disait toujours que les fruits et les légumes étaient plus beaux que partout ailleurs. On entendait les coqs chanter partout et constamment, quelque chose qui n'existe plus aujourd'hui. Le plastique n'avait pas encore envahi notre monde. On vivait encore dans une civilisation de bois et de métal. 

Je ne suis pas nostalgique, je le répète. La seule période de la vie que je regrette un peu, c'est la musique produite entre 1980 et 1985, grosso modo de Prelude à Flyte Tyme en passant par Bronski, l'époque de Cherelle et du Love Come Down d'Evelyn "Champagne" King quand les chanteuses avaient une diction parfaite, tout ça. Je n'étais pas encore séropo. Mais je suis triste quand je pense aux papillons de mon enfance et de la multitude d'insectes qui ont aujourd'hui disparu. You see, j'avais 5 ans et il y avait encore beaucoup de machaons. Dès qu'un pied de fenouil sauvage poussait sur le bord d'un chemin, il y avait souvent une chenille dans les feuilles. On voyait souvent des chrysalides de papillons, partout. L'insecte que je regrette le plus, ce sont les vers luisants. Les soirs d'été, mes frères et moi allions nous promener sur le bord de la route et il y en avait toujours dans les fossés. Je trouvais ça magique, on en ramassait un ou deux dans un verre que l'on mettait à côté du lit avant de s'endormir. Chaque ferme attirait une foule d'oiseaux, divers et jolis. Les chardonnerets étaient nombreux, les hirondelles revenaient chaque année, il y avait encore des moineaux. J'avais un nid de chouette de Minerve juste au coin de la fenêtre de ma chambre, sous le toit et j'ai grandi en entendant chaque année les bébés crier et plus tard s'envoler dans les branches des Acacias qui étaient tout près. Parfois, en voiture, on passait devant des granges où des rapaces avaient été cloués pour conjurer le sort. Les gens parlaient encore le patois, il y avait des rebouteux, la France des années 60 était encore très marquée par les croyances, les tabous, les fictions, les mystères, ce qui devrait nous rappeler que nous étions pas si longtemps comme les migrants qui arrivent (ou pas) chez nous. 

Dans chaque village, il y avait une clique qui traversait les rues pendant les grandes fêtes, parfois avec des majorettes. Chaque semaine de mai ou juin était remplie de processions de communions solennelles. Les gens portaient encore des habits du dimanche pour aller à la messe. Dans les champs, il y avait des coquelicots et des bleuets. Partout. Les près étaient encore envahis de jonquilles et les vignes de muscaris. Avec mes frères, on jouait dans les champs de maïs. Les derniers ormes immenses, que l'on voyait alors partout dans le paysage français, étaient en train de mourir mais leurs silhouettes marquaient l'horizon. Il y en avait deux dans le petit bois, ça nous a crevé le cœur quand il a fallu les abattre. On voyait beaucoup de pies, de huppes dont les nids sentaient mauvais, des bouvreuils, des Martin-pêcheurs, des têtards dans chaque flaque d'eau des champs. Souvent dans les fermes il y avait un arbre à kakis dont les fruits orange étaient toujours une surprise en hiver. Mon frère Thierry dit qu'il regrette certains oiseaux qui ont disparu comme les roitelets, il y avait toujours un nid caché sous l'arche du petit pont à l'entrée de notre ferme, dans le bosquet. L'hiver, des bandes de grives s'approchaient de la maison, mon père qui n'était pas un vrai chasseur prenait alors le fusil qui traînait près de la porte de l'entrée pour en tirer quelques-unes mais nous nous mettions souvent à crier pour les effrayer avant qu'il ait le temps de tirer.

Mon plus grand regret était l'abondance des chicorées sauvages que j'ai vite mis dans le Top 5 des plus belles fleurs sauvages avec les primevères veris et les jacinthes des bois. Un de mes arbres préférés était le peuplier tremble, ces grands monuments argentés dont les feuillent faisaient tant de bruit pendant les coups de vent. Ma vie était essentiellement tournée vers le rock et la nature et les champs étaient l'extension de la maison. Les chiens affectueux étaient toujours allongés dehors, attendant de suivre le tracteur dans les vergers. J'étais rassuré dans les champs parce que je n'aimais pas l'école et le catéchisme (oui, ça existait encore), je n'aimais pas les intrus non plus. Dès que quelqu'un arrivait à la ferme ou frappait à la porte (et c'était souvent), je préférais disparaître, ce qui énervait mon père d'ailleurs qui disait, avec raison, que c'était notre travail d'accueillir les voisins quand il labourait. D'une manière générale, je trouvais les fermiers idiots, incultes et méchants. Je voyais déjà qu'ils maltraitaient de plus en plus la terre et les arbres. Très vite, les saules taillés en têtard que l'on voyait partout au bord des ruisseaux ont disparu, comme les haies, les pigeonniers. Les gens ont arrêté de faire leurs paniers en jonc.


Je n'ai aucune idée du pourquoi de ces souvenirs maintenant. Cette année j'aurai 60 ans, c'est sûrement la raison, ce chiffre est tellement ahurissant que je n'arrive toujours pas à le réaliser. Je fais partie de vos aînés, comme Patrick Vidal et notre XXème siècle est rempli de mélodies et du blues. Oh, avoir 10 ans et être déjà marqué par les Beatles, Janis Joplin, Aretha Franklin et Jimi Hendrix! 

dimanche 16 juin 2013

La Chocha @ K.A.B.P., 2002


Il y a deux mois, j'ai passé une soirée merveilleuse avec Patrick Thévenin et Anna La Chocha. Quand je suis arrivé chez Patrick, je SAVAIS que ce ne serait pas une visite rapide comme j'en ai la spécialité, ce serait forcément 4 heures de rires, de confessions et de politique. Je n'avais pas vu la Chocha depuis plusieurs années, elle était en Floride et à Cuba chez sa smala familiale à faire des films. On avait beaucoup de choses à se raconter et puis j'étais en plein désespoir sentimental, un peu à fleur de peau. Patrick disait : "Je suis tellement content qu'Anna squatte chez moi, c'est un vrai antidépresseur humain, cette lesbienne!".

On a parlé de tout, des temps qui changent, des pédés, des lesbiennes et des trans, de la nouvelle génération, des projets d'écriture de docus de chacun, du mariage gay, de musique. À un moment, Chocha m'a rappelé un truc que j'avais complètement zappé. Il y a dix ans, elle avait filmé une nuit entière de la soirée qu'on faisait à l'époque, K.A.B.P. C'était la nuit en hommage à Sextoy qui venait de décéder. La politique du club était démoniaque: pas de vidéos à l'intérieur, pas de photographes. On en avait marre de voir dans les autres clubs des bourrins traverser le dancefloor avec des projos et une grosse caméra sur l'épaule et on avait décidé "Pas de ça chez nous, les clubbers doivent danser tranquilles". Donc il n'y a pas de souvenir vidéo de ce club qui a duré 4 merveilleuses années. Mais Anna Margarita Albelo La Chocha n'est pas comme tout le monde. À ce moment, elle habitait avec Patrick Vidal, le DJ résident et donc ça la mettait dans une position de magna princessa latina.

Bref, elle a filmé une série de séquences qui racontent toute la soirée de K.A.B.P. du début à la fin, en commençant par le samedi matin, vers 11H, avec Patrick Vidal qui commence consciencieusement à travailler son set pour le soir même. Ensuite Anna se filme l'après midi pour un sketch en répondant au téléphone: "Dring!!! Oui c'est pour la liste? Toi + 1? OK". 5 minutes plus tard: "Dring Dring!!! Oui c'est pour la liste? Toi + 1? OK" et ainsi de suite jusqu'à fasse un ad lib du genre "Mais c'est quoi ces folles qui attendent le dernier moment pour se mettre sur la liste? The cheek of it!"

La vidéo reprend le soir quand Vidal et Anna arrivent à la Boule Noire. Au bout de deux ans K.A.B.P était à son sommet, à 11H30 il y avait déjà la queue devant le club et Anna remonte toute la file avec toutes les folles (filles et garçons mind you) qui la saluent criant les bras en l'air "La Chocha! Que tal?". Tout le monde est joyeux, on dirait un mix de The Magician. La caméra passe devant le physio (c'était Fabien?) puis dépasse le vestiaire et on arrive dans la salle, déjà remplie, jumping, les néons créées par Robert qui clignotent au fond derrière le DJ. Chocha longe la foule et partout c'est "LA CHOCHAAAAAAA".

Plus tard, elle arrive au backstage qui était rempli et c'te folle intervient dans les discussions de chaque petit groupe et tout le monde rigole parce que tu ne peux pas résister à la Chocha. On voit très bien l'ambiance de ce grand backstage, gratuit, ouvert à tous, qui était le plus produit de ce club. À un moment, elle monte l'escalier vers les toilettes et, bien sûr, cliché complet, y'a deux mecs en train de se faire un rail de coke. Pourtant on leur avait bien dit!

Après avoir écumé le backstage dans chacun de ses petits recoins, elle attaque la salle principale et là c'est peak hour, les gens dansent, les néons sont full blast, Vidal joue son set en honneur de Sextoy, c'est parfait et émouvant. On voit les visages de tous les gens qui ont fait de ce club un endroit sympa et mixte. Et comme la Chocha vivait chez Patrick, elle était toujours assurée de rentrer chez elle avec lui en taxi et donc elle reste jusqu'à la fermeture, 7 heures, les kids qui ne veulent pas partir, il faut les pousser littéralement dehors en rigolant pendant que Robert et moi et quelques amis rangeons le matos et les lumières en parlant de la soirée. "Tu as gobé? - Non". "Tu as bu au moins? - "Même pas, j'ai oublié". La vidéo se termine sur le boulevard Barbès au matin, la Chocha montant dans le taxi de Vidal avec les derniers clubbers qui leur font des signes. Classique.

Enfin, la vidéo ressemble à ça quand La Chocha me l'a décrite car je ne l'ai pas encore vue. La Chocha est une lesbienne imprévisible (pléonasme ou quoi) et si vous lui passez un disque dur pour qu'elle y mettre le film, vous pouvez être certain que ça prendra 6 mois ce bordel. Alors, comme j'insiste, elle finit par balancer 2 minutes du backstage sur YouTube, comme si ça allait me faire patienter et comme elle est une femme et attentionnée, elle choisi le bout de la vidéo où je suis en train de parler. Mais c'est pas ça que je voulais Chocha, je voulais voir LES AUTRES, le club, les lumières, mais surtout pas mon visage lipodystrophié de 2002.

En 2002, il y avait déjà le New Fill mais j'ai été un des derniers à m'y mettre. Comme on avait suivi ce produit au TRT-5 depuis le tout début, j'étais même allé au Ministère de la santé pour faire avance le dossier de remboursement à la Direction Générale de la Santé, il fallait vraiment montrer à ces fonctionnaires pourquoi l'accès à ce produit (cher) était si urgent pour les personnes séropositives. "Vous voyez mon visage? J'ai l'air de sortir d'un camp de concentration nan?" Ça les effrayait et ça a marché. La France a été un des premiers pays à accorder un accès gratuit au New Fill pour ceux qui n'avaient pas l'argent de se le payer.

Mais en 2002, une sorte de délicatesse idiote me faisait hésiter à me faire injecter ce truc dans le visage et me voilà dans cette vidéo, c'est comme si vous retrouviez une photo oubliée de vous après un tabassage de skins. Plus de graisse sur le visage, un look de vieux freak avant l'âge, que des os, la maigreur du Sida Old Times. Bien sûr, je n'ai pas regardé la vidéo sur YouTube jusqu'à la fin, ça va je suis pas maso et pis y'a que 2 personnes qui l'ont regardé merci Dieu tout puissant. Je n'ai jamais aimé être filmé mais on est tous passés par ces années de lipodystrophie et ça vous marque pour toujours. Cette maladresse accentue la maladresse de mes blagues même pas drôles, vous savez en même temps que vous parlez que les gens n'entendent pas vos mots, ils sont juste en train de s'acclimater à cette maigreur. J'étais dans mon rôle, au backstage, pour m'assurer que les gens se comportaient bien, que ça ne partait pas en live avec des mecs qui baisaient ou qui prenaient de la drogue devant tout le monde. J'étais la maîtresse qui fait peur. Je me rappelle très bien une nuit, quand le backstage était archiplein et que ça devenait limite incontrôlable. J'étais monté sur une chaise et je m'étais exclamé "OK les filles, je suis la patronne et je vous demande gentiment de vous calmer de 20%". Et là, j'ai vu pour la première fois le look surpris et effrayé de beaucoup de gens que je ne connaissais pas qui m'ont vu, comme un épouvantail dans un champ rempli de gazelles et de corbeaux, le visage vidé de sa substance. Je sentais dans leur regard la peur du sida, de l'énervement aussi, du genre "Mais elle devrait se cacher, elle nous fait peur, on va faire un bad trip". Je suis redescendu de la chaise. Cette image est restée dans mes cauchemars, un exemple flagrant d'overshare en public.

Aujourd'hui mon visage a été sauvé grâce aux injections de New Fill. Dix ans plus tard, j'ai l'air plus jeune qu'en 2002. Mais ce passage par les lipoatrophies du visage, nous sommes des milliers à avoir connu ça et ça fait encore mal quand on tombe par hasard sur des images ou des films qui vous rappellent ce moment atroce de votre vie. C'est d'ailleurs à ce moment que je suis parti vivre seul à la campagne, la nature est gentille à cet égard. Donc Chocha, va à Bonne Nouvelle récupérer le disque dur que j'ai passé à Robert pour toi et qui t'attend depuis deux mois pour que les fans de K.AB.P. puissent se revoir, 10 ans plus jeunes, au milieu d'une soirée parfaite.
With love, chica.