jeudi 12 octobre 2017

Tour de France



Le moins qu'on puisse dire, c'est que  depuis plus de 4 mois j'ai fait la promo de "120BPM". Pendant les débats, je me présente des fois comme l'homme à tout faire du plan média, le PR non-officiel, la fille facile qui répond toujours aux interviews. J'y ai beaucoup réfléchi, surtout au début, après Cannes, quand j'ai vu ce buzz arriver et que la première réaction a été de tout refuser par réflexe de protection. Et puis, il y a quelque chose avec le cinéma, c'est une industrie effrayante qui s'infiltre par tous les petits trous et quand on est sur FB, Twitter, Tumblr et le reste, ce sont finalement des gouffres aussi grands que celui de Padirac (souvenir d'enfance). Alors j'y suis allé parce que j'aimais trop le film et que les producteurs étaient sympas, ce qui n'est pas toujours le cas, surtout en France. Je  considère que c'est mon boulot d'expliquer au public le contexte de ce film. J'ai pris mon petit sac et j'ai passé pas mal de temps dans le train, allant là où on me demandait, imaginant que je rencontrerais au passage un homme pour une nuit ou plus. Rassurez-vous, il ne s'est rien passé, c'est toujours pareil.

D'abord il y a eu Saint-Étienne parce que Robin Campillo était là avec Arnaud Valois que je rencontrais pour la première fois.  Réservé, pas distant mais pas assez proche non plus, ce que je comprends tout à fait, j'étais content de le voir et il y avait Franck de Mémento que j'apprenais à connaître - un homme drôle et attentionné, toujours une bonne combinaison. J'étais dans une ville que j'aime, dormant pour la première fois dans le nouvel appartement de Rodolphe et son mari Stéphane, encombré de boîtes à rythme, d'instruments de musique et tout un bordel de dudes. Et deux chats.

La salle était remplie, il y a eu deux projections simultanées je crois et j'ai revu "120BPM" pour la seconde fois après Cannes, assis au premier rang (vraiment trop près de l'écran) avec Rodolphe à qui j'ai tenu la main pendant tout le film. Pas pour le réconforter, il est assez costaud pour ça mais juste parce j'en avais envie et ça me rappelait quand on était ensemble. Le débat avec Campillo et Arnaud fut bien, j'ai compris qu'avec Robin on faisait un bon tandem, lui abordant les aspects techniques et politiques du film et moi faisant le clown comme d'habitude. A un moment, Robin a dit un truc qui m'a désarçonné, ma voix lui rappelait celle de Jean-Luc Godard et j'ai compris ce qu'il voulait dire, cette diction parfois traînante, cet accent dont on ne sait pas d'où il vient, une manière de parler sans bullshit. Godard du sida, ça sonne bien.
Après le film, personne ne voulait vraiment partir. On est restés une vingtaine au bar du cinéma, un endroit sympa avec un barman gentil et un assemblage d'amis de Rodolphe et de jeunes queers du coin tous intéressants, très dans une approche politique et précaire des sujets gays. La journaliste du Nouvel Obs qui m'accompagnait regardait ça avec gourmandise, une discussion entre les jeunes et l'ancien. 
Ensuite on est rentrés à l'appartement de Stéphane et Rodolphe, ce dernier mettant de bons disques mais un poil trop fort et une nouvelle discussion avec Dominique Thévenot, un daddy que j'adore qui a tout fait et tout connu, quelqu'un que je mets proche de Nikos Karolas d'Athènes, ces gays juste un peu plus âgés qui ont toujours des histoires magnifiques à raconter.

Je n'ai pas fait les grandes avant-premières à Paris à part celle du cinéma des Lilas car je me trouvais déjà dans une impression de débordement. Comme je disais plus haut, la puissance de la promotion du cinéma n'a rien à voir avec ce que je connais, et god knows que j'ai contribué à des buzz importants dans le passé. J'ai refusé trop vite les premières invitations de Bordeaux et d'autres villes, pourtant avec qui j'avais des liens associatifs sincères. Pareil pour le festival de Douarnenez et le grand festival de formation d'Alternatiba : j'ai  raté de belles occasions de me trouver entouré de jolis hétéros écolos qui sont au cœur d'un de mes plus grands fantasmes sexuels. Et puis mon déménagement n'était pas terminé, il y avait des choses dans la maison à jeter ou à vendre, bref j'avais le sentiment de ne pas pouvoir tout faire.

Présenter un film et mener un débat ensuite est relativement facile. Le film est en vedette, c'est lui que le public vient voir donc on a une position de retrait. Mais quand le film est si émotif, on ne présente pas seulement le cadre d'une œuvre, on l'accompagne. "120BPM" se termine par un long générique silencieux qui aggrave la claque reçue pendant la dernière demi-heure et il faut savoir retourner ce choc en blaguant avec le public. "Ça va, vous avez pas trop morflé?" est une manière simple et attentive de dire " OK, je vais essayer de vous aider" et les questions se libèrent plus facilement. Chaque ville et chaque cinéma sont différents et pour moi, habitué depuis des années à des débats associatifs où j'attire un maximum de 50 personnes, être confronté à des salles pleines est une manière excitante de faire un show. Je commence toujours par des notes amusantes pour finir avec le bazooka. Je considère que si le public reste jusqu'à la fin du débat, même s'il a raté un dîner à cause du film qui dure 2h20, il est mûr pour un message fort. C'est à la base des appels à la révolte ou, au moins, à la riposte.

Dès les premières projections, j'ai réalisé ce que j'ai dénoncé sur FB, il y a relativement peu de gays à ces projections. On a beau dire que les avant-premières de l'été ont attiré beaucoup de gays et que dès la commercialisation du film, ils étaient nombreux dans les salles. Mais je sais reconnaître quand les gays regardent ailleurs, j'en ai fait une spécialité de ma carrière. Quand j'arrive dans une grande ville avec une foule de mecs sur les apps de drague locales, je vois une démographie d'homosexuels qui n'a pas du tout envie de participer à un débat sur un film qui est en train de devenir un phénomène culturel. Même parmi ceux que je connais, il y a encore plein de gays qui ne sont pas allés voir "120BPM" par crainte d'être confronté à des traumatismes. Ou par pure flemmardise. Il est donc intéressant de noter que lorsqu'un film réalisé par un gay avec une équipe d'acteurs remplie de gays affirmés sur un sujet éminemment gay devient un événement, une partie non négligeable des gays n'y va pas. Et je suis le seul à pouvoir donner un tel avis car j'ai traversé la France en plusieurs directions et le constat est le même partout. Le public est largement formé de femmes de tous les âges, de jeunes, et une petite minorité de gays, rarement dans la trentaine. Je peux les reconnaître, je regarde le public droit dans les yeux.

Bayonne
C'est ma ville préférée en France (je ne connais encore pas assez bien Marseille mais ça va changer). Bayonne a le don de me remuer, à chaque fois c'est un voyage spirituel. Txetx m'attend à la gare et comme d'habitude, tout est déjà prêt quand j'arrive. Plusieurs interviews avec des médias Basques, un grand papier dans Sud-Ouest où on fait notre coming-out de "frères militants" et le plaisir de voir tous ces hommes magnifiques dans le vieux Bayonne. Dès mon arrivée, direction le cinéma Atalante où deux projections de "120BPM" sont programmées à la suite dans une salle surchauffée. Il y a Jon Palais de Bizi et le président de l'association LGBT basque Bascos qui m'accompagnent en introduction du film et pour le débat. Pendant la projection, pas un moment de répit : signature de livres, interviews, je commence à avoir la tête qui tourne et puis je revois des amis pas vus depuis longtemps, Peio et Frédéric Forsans, ces hommes hétéros que j'adore avec qui je me sens si proche. Au second débat, je suis moins bon, je commence à fatiguer car le voyage en train du matin commence à se faire sentir. Il y a un couscous délicieux qu'on mange à table sur le trottoir avec l'équipe du cinéma à qui je raconte les potins du film à Cannes. Je dors dans l'appartement de Txetx où un nouveau matelas m'attend dans la chambre d'amis.
Le lendemain, interview à la librairie Elkar, signature de quelques livres, on m'offre un livre sur Ramiro Arrue, mon peintre basque préféré. L'après-midi, réunion de travail avec Bizi sur la stratégie de l'association. Je m'enfonce de plus en plus dans l'ambiance basque.

Le lendemain, direction Pau dans le van increvable de Txetx. Au volant, il me lit des extraits du Guide du pèlerin de Saint Jacques de Compostelle (XIIème siècle) qui décrit le peuple basque comme le pire des obstacles sur le chemin du pèlérinage. Les Basques sont vus comme le plus barbare des peuples, sale, obscène, violent, sans culture, vivant comme des animaux et ça nous fait rire. Je demande à Txetx de ne pas prendre l'autoroute vers Pau mais plutôt la nationale pour voir la campagne car j'ai aussi une affection pour le Béarn (on passe pas loin de Salies-de-Béarn où j'avais passé quelques jours dans la maison de Jacques Renaud et sa femme avec Robert dans les années 90).    
A Pau je suis accueilli au Méliès par l'équipe du cinéma et Matthieu Lamarque avec qui je m'entends instantanément. Et puis il y a mon amie Solange, fille de Pau, peut-être ma première fan féminine, une femme qui me suit depuis des années et que j'aime énormément, qui a le même accent des Landes que Jean-Marc Arnaudé qui ne me parle plus depuis dix ans. Cette fois-ci, je lui ai apporté un sac de noix de mon jardin car la dernière fois, elle était venue avec des cadeaux. Sachant que je ne voulais pas me trimbaler des objets encombrants, elle m'apporte un joli petit aimant en métal,  c'est le genre de folk art que j'adore. Les gens m'offrent des cadeaux, c'est nouveau, et ça me déstabilise. Je ne sais pas quoi dire. La salle du Méliès est remplie, c'est un beau cinéma et le débat après la projection est formidable. À deux reprises, je suis au bord des larmes en parlant des migrants et en faisant le lien avec la crise du sida qu'on a connue. Sur le chemin du retour, sur l'autoroute dans la nuit, on écoute de la musique et Txetx me raconte ses histoires de baston indépendantiste quand il était jeune. De retour chez lui, avec une bière, je lui fais découvrir le clip de "Rapper's Delight" qu'il n'avait jamais vu alors que c'était un des 2 morceaux de défouloir total sur lequel ses amis et lui dansaient comme des dingues après les manifs d'affrontement massif.

Dans mon lit, tout d'un coup, enfin seul, je sens les larmes qui coulent et je ne peux pas m'empêcher de pleurer. Depuis la sortie commerciale du film, je reçois sans cesse des messages sur Messenger des gens qui sortent du film et qui ont besoin de dire à quel point ils ont été remués. Des gens que je connais mais surtout des gens que je ne connais pas. Je suis obligé de faire un post sur FB pour leur demander gentiment de m'envoyer moins de messages. Un mois après Cannes, c'est le moment de la décompression, je prends conscience du raz de marée émotionnel qui me tombe dessus. La beauté des hommes basques de Bilbao que je vois sur Tinder fait le reste. Je suis sur un volcan émotionnel et je suis seul.
Comme je suis fragile, Malika m'amène l'après-midi à la plage de Bayonne. On s'aime beaucoup depuis des années, on parle souvent de l'Algérie et de politique, elle me montre une photo de son fils qui vit à Paris. Arrivé sur la plage, je vais directement à l'eau, je ne suis pas allé à la mer de tout l'été et tout va tout de suite mieux. La mer me recale, me rassure. Chaque voyage au Pays Basque a le don de me transformer, tous les gens que je rencontre me font du bien, si je ne vivais pas là où je suis c'est vraiment l'endroit où j'aimerais finir mes jours. Je suis nourri par les discussions avec tout le monde, c'est un bain culturel, politique et érotique. J'y trouve la camaraderie entre hétéros et gays que j'aime tellement.

Ces derniers jours se terminent avec un défi personnel : il faut vite remonter à Paris pour le 28 Minutes de Arte avec Philippe Mangeot. C'est la seule télé que j'accepte de faire et je suis très tendu. Mais les retrouvailles avec Philippe que je n'ai pas vu depuis Cannes sont joyeuses. Dans la loge, j'ai préparé les sujets que je veux aborder mais je finis par comprendre que nous n'aurons que quelques minutes à l'antenne. Je n'aurai pas le temps d'exposer mon point. Tant pis, je me laisse faire et Philippe parle beaucoup, il rentre de vacances et il est plein d'énergie. Je suis content d'être avec lui même si je n'ai pas pu dire ce que je voulais. 
Tout de suite après, j'enchaîne et je retrouve ma bande d'amis au Louxor pour voir le film. L'idée était d'aller à une séance normale, sans tralala ou avant première, juste pour passer un quality moment ensemble. Il y a Alice et Thomas, Mustapha et son mari, Jean Christophe, Jean-Luc, Isabelle Meda et Frédéric Gibout que je n'ai pas vus depuis longtemps, il y a aussi Simon Collet et Stéphane Trieulet. A la fin du film, deux femmes en pleurs restent dans la salle dont une vraiment bouleversée que je réconforte d'un geste sur l'épaule. C'est la troisième fois que je vois le film et il me fait toujours de l'effet. Maintenant je me focalise sur des tout petits détails. Je commence à dire à tout le monde qu'il faut le voir deux fois en fait. La première pour absorber le choc, la seconde pour la beauté de l'ensemble. On passe une bonne soirée chez Alice.

Saint-Denis
Particulièrement heureux de faire une projection dans cette ville que j'aime par sa mixité et son dynamisme. Lors de la signature à la librairie Folies d'Encre, je fais un speech parfait, je suis en forme, il y a beaucoup de monde, beaucoup de femmes. Au cinéma Le Grand Ecran,  je suis accompagné du président d'Aides Île-de-France et de Madjid Messaoudene, conseiller municipal de la ville. Bon débat où le sujet principal tourne autour de la tolérance entre les différentes communautés. Je commence à découvrir des directeurs de salles de cinéma qui m'impressionnent par leur gentillesse et leur générosité. Je voudrais que ça dure plus longtemps.

Caen
Quelques jours plus tard, retour à Caen et cette fois l'université a fait les choses en grand. 650 personnes, je n'ai jamais vu une telle queue pour voir le film. C'est à partir de Caen que je remarque que le public évolue. Quelques notables, pas mal de lesbiennes, beaucoup de jeunes, très peu de gays alors que le débat est organisé avec le centre LGBT de la ville. En terme de foule, Caen est le sommet de cette tournée, j'ai rarement eu l'occasion de parler à autant de personnes d'un coup. Il y a quand même beaucoup de monde qui part à la fin du film, mais c'est tout à fait normal. Tout se passe bien, je rentre chez moi le lendemain content et inspiré.

Mâcon
Quand je prends le train vers Lyon ou Mâcon, je suis toujours émerveillé par les paysages que le TGV traverse à grande vitesse. C'est pratiquement l'endroit de la France que j'aime le plus regarder, j'aime ses grandes vallées et ses immenses prairies saupoudrées de vaches blanches, on dirait que la laideur de l'agriculture moderne n'a pas envahi cette région. En arrivant à Mâcon, le relief se plie et se contracte, les vignes sont superbes et je suis encore attendu par un autre directeur de cinéma adorable. La salle n'est pas remplie mais ce n'est pas grave, parler avec peu de personnes, c'est mon boulot de berger. Le soir, je dors dans un hôtel un peu trop chic, du coup le matin je me trompe de gare mais j'arrive à temps à Montpellier où je rencontre un autre directeur de salle de cinéma formidable, c'est vraiment une série.

Montpellier
C'est une ville que je connais bien, une partie de ma famille y habite mais mes tantes sont trop âgées pour venir voir un film pareil, d'ailleurs je ne leur ai pas dit que j'étais en ville. Au cinéma Utopia, je retrouve Patrick Cardon, toujours pareil, drôle, grande dame, Hussein Bourgi, Jesse Hultberg et son mari. Il y a deux projections simultanées car il y a trop de monde. Le débat est super dans une salle où, pour la première fois, une partie du public ne part pas à la fin du film. Montpellier signe le changement démographique du public : désormais, comme à Caen, c'est une majorité de jeunes qui viennent. Ils ont compris, à travers les médias et le bouche à oreille, que ce film est fait pour eux. À chaque fois, le sujet de l'éducation sexuelle revient, toujours plus insistant. Les jeunes sont furieux de voir que l'enseignement sexuel est si mal fait dans les collèges et les facs et je les encourage à s'organiser localement, lycée après lycée, sur Facebook et ailleurs, pour contrer l'influence de Sens Commun qui s'oppose à l'éducation sexuelle.  On sent cette génération bourdonner, pleine d'envies et de frustration. Un haut niveau de communication dans la salle.

Paris
Invité aux rencontres Fnac à l'espace des Blancs Manteaux, je me retrouve à signer des livres mais c'est surtout le débat avec Robin Campillo qui me fait plaisir. Parler avec lui est une récompense, on raconte des histoires drôles sur Act Up et sur le film, j'adore tout chez lui que je n'ai pas vu depuis Saint-Etienne et désormais le film est un blockbuster. On a alors dépassé le cap du demi-million d'entrées. Il y a aussi Franck de Mémento et à la fin on décide d'aller prendre un verre au Cox où je n'ai pas mis les pieds depuis longtemps, la dernière fois c'était avec Rodolphe mais j'en suis pas sûr, ça doit remonter à plus longtemps encore. Rodrigue est super content de nous voir. J'en profite pour poser des questions sur le film à Robin que je n'osais pas poser avant, comme, c'est quoi l'histoire de ce garçon dans la scène du zap au lycée? Pourquoi le voit-t-on si bien dès le début de la scène et jusqu'à la fin?  Et puis pourquoi Boston est mentionné au moment de la cassette de musique? Il ne s'est pourtant rien passé dans le coin au niveau de la House ou de la techno! Est-ce que je peux l'accompagner à Londres pour faire venir Jimmy Somerville ou à New York pour essayer de faire traduire mon livre sur Act Up? Le Cox est toujours pareil, on passe un bon moment, tout le monde est gentil. Je rentre seul à l'hôtel, épuisé.

Fontenay sous Bois
Quelques jours plus tard, Université populaire de Fontenay sous bois, invité avec Alice Rivières du collectif DingDingDong qui travaille sur la maladie d'Huntington pour parler de l'impact des malades dans la recherche et les soins. Une cinquantaine de personnes seulement mais un accueil adorable de la part de tout le monde. Ludovic Bouchet est venu avec sa femme, c'est une joie de les revoir tous les deux, je reste longtemps à discuter. 
Le lendemain, journée chargée avec déjeuner avec Ian Brossat, puis rendez-vous à la mairie de Paris sur le projet des archives LGBT sida, puis signature pour les Mots à la Bouche à la mairie du IVème arrondissement avec Christophe Girard. Plus de 200 personnes, Marc Endeweld sourit du fond de la salle, il connaît mon discours par cœur, il y a des amis, des anciens d'Act Up et les nouveaux et il y a tellement de livres à signer que j'en ai le tournis. Beaucoup de messages d'affection de la part d'inconnus et puis ces lectrices fans qui me suivent sur Facebook ou Twitter et que je rencontre pour la première fois. Ça ne m'était pas arrivé avant, ça doit être le signe d'un tournant littéraire, je vois désormais que mon cœur de lecteurs n'est plus dans le milieu gay mais dans le lectorat féminin. 

Nantes
A Montpelier, dans la salle, il y avait aussi Pr Jacques Reynes que je connaissais à travers les réunions de l'AC5 à l'ANRS. Pendant ces années de travail avec les chercheurs, j'ai découvert cette génération de médecins qui ont fait bouger les soins et la recherche en province. Je sais que c'est mon pragmatisme qui les séduit, ils se plaignent de la lourdeur du système des COREVIH que j'ai toujours considéré comme une usine à gaz mais mon point est : dans l'immense unanimité médiatique sur "120BPM", pas un seul article à abordé un angle médical. Le milieu associatif a bien sûr bénéficié de toutes les louanges mais on a oublié de rappeler à quel point nos vies de séropositifs ont été sauvées par un corps médical exemplaire. Que serais-je devenu sans certaines infirmières à Rothschild, sans ma dentiste, sans mon ophtalmo, toutes ces femmes qui ont été les premières à monter au créneau? Alice a été la première à me le dire, je devrais faire un article sur le sujet. 
 Nantes, j'arrive devant une salle comble de 350 étudiants en médecine et le débat est mené avec Pr Raffi du CHU de la ville, un hôpital qui a été leader dans le développement des antiprotéases et du VIH en général. Raffi était aussi à l'AC5, on a pratiquement le même âge, je l'aime beaucoup, et le débat est rapide, avec un public qui, encore une fois, reste après le film pour discuter. Tout l'échange sur le médical est intense, ce qui me change des rencontres précédentes. Il y a plein de beaux mecs. 
Apres on va prendre un verre avec les étudiants qui ont organisé la rencontre. Il est 1h du matin, il fait doux, les jeunes sont dans la rue à boire et draguer à côté de l'hôpital, j'aime vraiment beaucoup cette ville. Pas un seul gay identifiable au cinéma. Le matin, je dois me lever tôt pour prendre le train et j'oublie les billets dans la chambre de l'hôtel, presque trop luxueuse encore une fois.

Angers
Sur le chemin, je réalise que c'est mon dernier voyage autour du film. Finalement, je n'ai pas fait tant de villes que ça mais ça m'a pris beaucoup de temps et beaucoup d'énergie. Stéphane Corbin m'attend à la gare et il a tout organisé pour moi. C'est un des rares militants LGBT en qui j'ai confiance, on est d'accord sur tout. Si le mouvement LGBT était dirigé par des personnes comme lui, on aurait déjà obtenu ce qu'on nous refuse depuis des années. La salle est remplie, ce qui est un exploit alors que le film est sorti depuis plus d'un mois maintenant mais les représentants de Aides ont visiblement oublié de venir, ce qui dit tout vraiment. Désormais, à chaque rencontre, je martèle que Aides ne fait pas son travail en direction des migrants alors que c'est normalement leur prérogative : dépistage de personnes marginalisées, écoute, information, remontée des infos du terrain. Je suppose qu'ils attendent des "budgets fléchés" pour faire leur boulot. Malgré tout, la fatigue est réelle lors du débat, je ne suis pas aussi bon que d'habitude, et puis je suis toujours moins à l'aise quand je suis filmé.

Je suis bien sûr conscient que les grandes villes n'ont pas été celles que j'ai visitées. Ces grandes villes ont eu la présence de Campillo. Mon travail était d'accompagner le film pour délester Robin qui, depuis deux mois, travaille surtout sur la promotion du film à l'étranger. J'étais heureux de rencontrer tout ce monde, écouter les gens, essayer de les motiver dans l'engagement à un moment où tout le monde déserte le milieu associatif LGBT. "120BPM" et la réédition de mon livre sur Act Up m'ont réparé après des années creuses et difficiles, marquées par l'abandon de deux amis très proches qui ne me parlent plus, quelque chose qui m'a fait plus de mal, finalement, que ma solitude affective. Tout ce travail, je l'ai fait seul avec l'aide de Franck de Mémento et Cécile Gateff de Denoël mais tous ces articles, ces tribunes, c'est moi tout seul, sans agent, sans attachée de presse, sans plan media. Je construis un momentum qui se dirige vers la projection de "The Doom Troubadour", le premier docu qui me laisse parler et qui sera projeté lors du festival Chéries-Chéris de novembre dont je suis membre du jury. Mon rêve est que mon livre sur Act Up soit traduit en anglais. J'espérais aller à New York pour la première afin d'essayer de rencontrer des éditeurs mais cela ne s'est pas fait. Tchip. Je commence à en avoir vraiment marre de voir que mes amis américains ou anglais n'ont finalement rien lu de ce que j'ai écrit toute ma vie. Cela fait 17 ans que je vis avec cette injustice alors qu'une grande de partie de mon écriture est en direction du monde anglo-saxon. Chacun de mes livres a été écrit avec une ouverture vers l'étranger. C'est pour ça que je n'aime pas le monde de l'édition, je le trouve incapable, il ne cherche absolument pas à exporter ses idées. Et quand ces idées sont forcément minoritaires, c'est un fonctionnement qui rejoint d'autres fonctionnements d'isolement culturel et politique. Arriver à 60 ans et ne pas pouvoir s'adresser à l'Amérique quand toute sa vie a été nourrie par ses hommes et sa culture.  C'est une manière de vous rabaisser pour ne jamais pouvoir discuter d'égal à égal. Et ça, on sait ce que ça veut dire. 

4 commentaires:

cecile a dit…

Ton lectorat féminin, en effet...
Certaines dissensions n'otent rien à l'étrange indestructible affection.
Retirée moi aussi, voir de loin, jardiner, la mer...

Je crois qu'on ne peut qu'adorer se brouiller avec toi, pour mieux t'embrasser ensuite.

C'est mon cas.

Toujours.

Les fantômes dorment, les hommes et les femmes s'étreignent, eux.

C'est mon cas.

De loin.

You did it great Did.

Love,c;

Derby a dit…

Un nouveau livre please. In english then. Que du bon que ces lignes et ces derniers mois. Merci robin ��...

ben a dit…

J'adore lire chacun de vos billets de blog, merci beaucoup de nous les offrir !

jules julien a dit…

Le grand amour par hasard...
mais dans 1 an vous parlerez de tendresse de vieux...ou des meilleurs gods pour cuculs plissés.