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mercredi 5 mars 2025

Mémoires : sortie aujourd'hui!


envoyé par Jimmy Somerville



Tout d'abord je ne suis pas mort. C'est drôle le nombre de personnes sur FB qui me demandent ça. Je suppose que si ce livre était posthume, vous le sauriez, non? J'ai voulu un titre minimal, à la Comme des Garçons, parce que ça se passe entre l'année de ma naissance et l'année du rendu du livre.

Ensuite, je vois que certaines personnes s'étonnent de ne pas être dans l'index du livre. C'est bien simple : ce livre fait 500 pages, j'en ai écrit le double. La première version incorporait même des interviews de mes frères, ma mère. Il a fallu couper ce qui dépassait à la tronçonneuse, des portraits d'ami(e)s, mais aussi des parties plus personnelles comme mes looks divers. Si le livre a un peu de succès, je les rajouterai sur mon blog, autrement, tant pis, c'est ce qui arrive. Et puis des extraits se terminaient mal pour certaines personnes, j'ai préféré finir ces Mémoires sur une note positive. Enfin, certains amis ne sont plus des amis comme Thomas et Rodolphe, qui n'ont pas accepté ce que je disais sur eux, donc là c'est réglé.

Comme je le dis dans la préface, on peut commencer ces Mémoires où l'on veut. Il y a cinq parties : de la naissance à 19 ans, les amours et les amis, le travail et le militantisme, la musique et enfin la nature. Je sais que vous serez nombreux à commencer par la musique, j'y consacre presque 100 pages, après tout c'est mon métier de base. A la fin du livre se trouve la playlist de ces Mémoires avec un cryptogramme, vous pouvez écouter 15 heures de musique sur Spotify, bonus cadeau. Le livre offre aussi 8 pages de photos à l'intérieur du texte, je n'ai pas pu tout mettre, mais c'est un autre bonus.

Forcément, quand on saucissonne sa vie en cinq parties, il y a des répétitions. La pire est "il n'est pas mon genre" utilisée pas moins de 4 ou 5 fois, oubliant de noter que j'en suis conscient! On pourrait en faire un t-shirt ironique et conceptuel. Il y a aussi une dizaine de coquilles dont une majeure et je m'en excuse, et cela aurait été tellement pire sans l'aide d'Emilie Pointereau chez Stock, la meilleure éditrice de ma carrière, qui a du supporter mes innombrables fautes de syntaxe, parfois même des contresens, corrigées par Sophie Harinck et Olivier de Solminihac qui ont fait un travail admirable, surtout dans la partie musique avec tous ces titres de chansons qu'il a fallu vérifier une par une. C'est la première fois que je donne crédit à ces corrections! Vraiment Emilie, merci, j'écris ce texte pour vous.

Pour un dernier livre, car c'est mon dernier, j'ai bénéficié des conseils de Guy Birenbaum qui m'a dirigé vers Stock (l'idée de Spotify c'est aussi lui, ainsi que le petit cahier de photos). Il m'a dit : "Il faut faire un beau livre". Je n'ai pas été censuré sur la Palestine, sur rien d'ailleurs.

Et enfin, merci à mon frère Lala qui m'a accompagné tout au long du livre, son aide a été précieuse pour les souvenirs et certains passages sont les siens, avec les nombreuses blagues qu'il faisait pendant notre enfance. Il a aussi corrigé un nombre incalculable de répétitions, il est la présence évidente de ces Mémoires. Je n'y serai pas arrivé sans lui.

En allégeant ce livre, il a gagné en simplicité, en reflétant ma voix. Mon écriture est plus fluide. Les deux cent premières pages se lisent d'un coup, c'est ce qu'on appelle un page turner. Je suis satisfait de ces Mémoires, malgré les coquilles, je vais enfin pouvoir m'occuper de mon jardin et de mon site perso, il va falloir refaire les archives de Magazine qui ont un glitch, et celles de Gaie Presse qu'il faut scanner, mais ce sera un plaisir de retraité.

Bonne lecture.

dimanche 7 janvier 2024

Silence = Mort à Gaza


 
"There comes a time when silence is betrayal" Martin Luther King

Quelle ironie perverse : notre époque produit enfin plusieurs expositions importantes sur le graphisme de la lutte contre le sida dans les musées de Marseille, Paris et Strasbourg, et le silence de la communauté LGBT sur le génocide en cours à Gaza est presque total. Point de départ de toute cette création visuelle militante, l'affiche Silence = Mort ne pourrait pas être plus appropriée face aux dizaines de milliers de morts à Gaza, mais aussi dans les territoires occupés de Cisjordanie. Les innocents tués, brûlés, torturés et emprisonnés par Tsahal ne semblent pas émouvoir les militants historiques d'Act Up qui ont pourtant tous porté le T-shirt ou le badge de Silence = Mort. Leur invisibilité depuis trois mois de tueries et de destruction se voit tous les jours sur Facebook ou Twitter. Et leur silence les rend complices de crimes de guerre, tout comme les dirigeants des pays occidentaux (à part l'Espagne ou l'Irlande) et les médias qui montrent encore une fois leur refus de montrer ce qui se passe vraiment en Palestine.

Ce silence est sûrement motivé par la peur d'être mal-vu, d'être traité d'antisémite ou, pire, de perdre son travail. Mais depuis quand la liberté d'expression est remise en question quand on critique un État impérialiste, dirigée par des colons qui crient tous les jours leur joie d'exterminer des innocents? Je dis : si vous n'avez pas le courage de critiquer Israël, manifestez au moins votre empathie envers la souffrance des autres et exigez un cessez le feu. Il y a assez d'images non conflictuelles pour illustrer votre point de vue. Mais non. Tous les jours, je regarde Facebook et Instagram et je vois mes amis qui se taisent, qui montrent leurs vacances, leurs vœux de bonne année, comme si le monde continuait business as usual. Chaque jour votre silence m’écœure, vous laissez les autres prendre les risques, comme vous l'avez fait depuis des années sur d'autres sujets. Vous croyez être mes amis, mais votre amitié ne m'intéresse plus si vous n'êtes pas capables de faire le strict minimum. Vous êtes face à un génocide sans précédent et vous ressemblez à ceux qui n'ont rien dit pendant la Seconde Guerre mondiale ou pendant la guerre d'Algérie. Vous pensez que ce conflit va passer, alors qu'il va durer des mois et peut-être des années et votre silence encourage la barbarie en Cisjordanie, à Jérusalem, à Gaza. C'est tout un peuple qui disparaît et vous ne dites rien parce que ce sont des Arabes ?

Je vous regarde tous les jours. Je pourrais ici nommer toutes celles et tous ceux qui se disent être mes ami(e)s et les dénoncer. Je n'accepterai jamais votre silence quand Macron a interdit les manifs pro-palestiniennes, ce qui y a eu pour résultat des manifs françaises beaucoup plus clairsemés que partout ailleurs en Europe. Il y a une pétition qui existe précisément pour vous et vous ne la signez pas. Vous me faites honte.

Trois mois de choc, de colère, d'impuissance et de mal au cœur physique, comme si cette guerre symbolisait ce qui est le plus abject dans le monde, dans une hypocrisie criminelle soutenue par des démocraties occidentales qui vendent des armes à Israël et qui ont perdu leur compas moral. Le poids de la honte sur ces pays restera longtemps, et sur votre conscience. N’êtes-vous pas horrifiés devant tous ces morts, ces blessés, ces innocents déchiquetés et brûlés au phosphore, la faim, la soif, les maladies, la peur des bombes et des snipers, la destruction de sites historiques et de quartiers entiers, de mosquées et d'églises, les hôpitaux attaqués les uns après les autres, les flics qui tabassent les manifestants, le keffieh interdit en France ainsi que le drapeau de la Palestine ?

« Mais le Hamas ???» À quoi je réponds qu’Israël savait et a laissé faire, tout le monde le sait désormais. Vous croyez vraiment que le pays qui a les meilleurs renseignements de la région, qui a Pegasus et les numéros de téléphone de tous les Palestiniens, n’aurait pas vu venir le risque ??? L'Égypte avait prévenu et le Hamas n'aurait jamais eu l'occasion de tuer autant de personnes le 7 octobre sans le laisser-faire de Tsahal, qui a par ailleurs lui-même exécuté des Israéliens le même jour. Il fallait des pertes substantielles et un nombre d'otages sans précédent pour que le gouvernement d'extrême droite d’Israël bénéficie d’un droit «  inconditionnel » à se défendre , comme si la nation palestinienne elle, envahie depuis des décennies, n'avait pas le droit à se défendre contre un occupant qui impose un apartheid désormais pire que celui de l'Afrique du Sud. 

En trois mois, Israël a détruit sa propre mythologie, et la barbarie de ses méthodes a choqué le monde entier. Peuple qui a souffert des ghettos, Israël impose les ghettos et des camps de concentration aux Palestiniens. Désormais, le tabou est levé, on peut librement critiquer ce pays sans être traité d’antisémite. Israël est le seul pays au monde qui voit son territoire progresser chaque année et qui a le droit de bombarder régulièrement le Liban, la Jordanie, l’Irak. Israël ne peut pas gagner cette guerre, comme la France ne pouvait pas gagner la guerre d’Algérie. De quel côté de l’histoire êtes-vous ? Du côté des bombes ou du côté des femmes et des enfants, principales victimes de cette boucherie ? 

Où votre conscience est-elle allée se cacher ? 

Où est votre humanité ? 




jeudi 14 juillet 2022

Requeer à La Réunion


 



Je ne m’attendais pas à faire ce long voyage, même s’il était prévu depuis longtemps. L’association Requeer de La Réunion m’avait invité en 2020 et 2021, ce qui avait été annulé à cause du Covid. Cette fois-ci, le voyage était confirmé, pour le 15 juin et pour une durée de 10 jours. C’est la première fois que j’allais vers l’Est, vers l’océan Indien.

 

Requeer est un collectif LGBTQIA qui s’est créé il y a 2 ans, émanation d’un engagement artistique dans le militantisme, et notamment dans l’organisation du mois des fiertés avec deux marches, l’une dans la capitale de La Réunion, Saint-Denis, et une autre, nouvelle, dans le sud de l’île, à Saint-Pierre. A Requeer, la seule personne que je connaissais, c’est Antoine Merveilleux du Vignaux, musicien pour le groupe mythique de mon frère dans les années 70 et début 80, Lala et les Emotions. Mais je n’avais pas vu Antoine depuis 30 ans et plus, quand il s’est installé à la Réunion, et fondé une famille.

 

Toujours angoissé avant les longs voyages, je suis arrivé 5 heures en avance à Orly pour mon vol. J’arrive toujours à l’avance, j’aime regarder pendant des heures les gens qui partent et qui arrivent.  Déjà, je voyais les insulaires, blancs, noirs et métis, très beaux chacun dans leur genre. Dans l’avion, j’ai eu la surprise d’avoir trois sièges pour moi tout seul à l’avant de la classe économique, je croyais que ça n’existait plus, j’ai donc très bien dormi après avoir regardé deux films. Il faut dire que le vol pour La Réunion est long (13 heures), mais comme on part le soir et qu’on arrive le lendemain matin, c’est plutôt calme et agréable.

 

A mon arrivée, Samuel Perche m’attendait à l’aéroport, avec qui j’avais discuté via mail de l’organisation du voyage. Première révélation. Je me suis tout de suite bien entendu avec ce joli homme de 42 ans, artiste, et l’un des leaders du mouvement queer ici et président de Requeer. Samuel est parti de France pour s’installer à la Réunion il y a 15 ans. Dans la voiture, on parle de la situation de l’île, ses embouteillages, le fait que la population va bientôt atteindre un million de personnes, ce qui pose des questions d’urbanisme, le lobby du ciment et de la construction, la situation des LGBT dans l’océan indien, l’influence de l’immigration, la beauté des paysages, tout.

 

Il m’amène chez Antoine Merveilleux que je retrouve dans sa case du quartier de La Possession où je rencontre sa femme qui prépare le déjeuner à l’extérieur, son petit-fils réunionnais / maghrébin (un joli mélange quoi), sa fille. Et son jardin, les poules, les 3 tortues. C’est dimanche matin et il y a du reggae qui passe en fond sonore, c’est une retrouvaille émouvante. Je ne reconnais pas Antoine après les 40 ans passés, il est un peu déçu, mais je reconnais tout de suite sa gentillesse sans bullshit, sa prévenance, il est le deuxième organisateur de ce voyage, lui et Samuel ont déjà tout un programme pour moi. C’est aussi la fête des pères ce jour-là, une fête très respectée dans toute l’île où les liens familiaux sont très forts.

 

Après une heure à prendre contact, Samuel m’amène à Saint-Paul, ville du littoral un peu plus au sud, pour que je prenne la voiture de location qui a été réservée pour moi pendant mon séjour. En face du garage, il y a une case dans le quartier central de la ville, non loin du marché. Elle est en bon état, avec de très beaux arbres dans le jardin. Comme je l’admire en silence, Samuel me dit : « Tu vois, moi je voudrais la prendre telle qu’elle et la mettre dans un musée ». Et d’ajouter qu’elle sera sûrement détruite pour mettre un immeuble ou un commerce à la place. 

 

Bien sûr, je suis stressé à l’idée de conduire à La Réunion. Il faut savoir qu’en métropole, j’ai un pick-up Dacia acheté neuf 8000 euros après mon licenciement de Têtu en 2008. Quatorze ans après, il n’a toujours pas dépassé les 100.000 kilomètres, preuve que je ne l’utilise pas souvent. Il est aussi totalement dépourvu d’électronique, j’ai fait exprès, pas d’autoradio et de fenêtres électriques, c’est pourquoi je suis toujours perdu avec ces voitures de location avec trop de boutons, trop de fonctions.

 

Je suis Samuel qui me guide vers le premier hôte de mon séjour, Julien Aure, qui a une maison à Saline-les-Bains, qui sert parfois de Airbnb. Julien est natif de l’île, un bel homme, prof et artiste, c’est un homme cultivé et doux avec une belle voix et j’arrive en pleine correction des épreuves d’examen donc je me fais tout petit. Sa maison est idéale, près de la plage, avec une petite piscine et un joli jardin. Je déballe mes affaires et je vais tout de suite à la plage où il n’y a pas beaucoup de monde, après tout c’est la saison froide, il fait pourtant 25°. La plage est magnifique avec un lagon protégé des grosses vagues sur les récifs que l’on voit à quelques centaines de mètres. Je suis trop heureux d’être face à l’océan, je n’avais pas vu la mer depuis… mon dernier séjour à Bayonne, il y a quatre ans.

 

Le soir, Julien a organisé une petite fête chez lui avec toute une bande d’artistes réunionnais. Le but est de présenter un documentaire qui sortira à la rentrée, ayant pour sujet la représentation d’une dizaine d’artistes de La Réunion, dont on connaît le travail, mais pas assez les visages. Julien présente le projet, on sent l’expérience pédagogique, un beau documentaire avec une typo élégante et une belle musique originale. Un peu perdu parmi ces artistes, je suis tout de suite abordé par la deuxième révélation du séjour, Sanjeeyann Paléatchy, qui vient tout de suite vers moi pour me proposer un verre. Je découvre son travail, incroyable assemblage de végétaux (graminées de l’île, fleurs séchées, etc.) qu’il présente sous forme d’installations et de totems. Comme je suis fasciné par la botanique, l’échange est facile. Il y a une dimension éminemment shamanique dans son travail, je lui parle de « Gay Spirit » de Mark Thompson, Sanjee me dit que j’arrive au bon moment pour voir les inflorescences argentées de la canne à sucre.

 

Fatigué par les enfants des artistes qui s’amusent jusqu’à minuit, je me retire dans ma chambre, privilège des personnes âgées. J’entends le garçon le plus volubile dire à ses amis : « Je vais te mettre dans les toilettes des pédés ! ». Je suis à deux doigts d’intervenir, mais hey, c’est pas chez moi et je viens d’arriver. La nuit, première grosse averse et orage. 

 

Vendredi 17 juin

Le lendemain, il fait gris. Pas grave, j’ai bien pris le soleil la veille, je peux faire un jour off. Je regarde ce qui se passe sur les apps de drague et je m’en doutais : c’est compliqué. Sur Grindr et Tinder, beaucoup de profils « discrets » sans photo. Sur Scruff, des gays bears qui, on verra plus tard, ne sont pas très militants. Sur Hornet, pourtant spécifique pour les non-blancs, c’est pas meilleur non plus. A La Réunion, il y a toujours la crainte d’être reconnu à partir de sa voiture sur les lieux de drague (comme dans le sud-Ouest de mon adolescence) mais, quand même, je fais toujours le calcul : sur une population de 900.000 personnes, il y a 5 à 10% de personnes LGBT, donc ça fait du monde. Pendant la semaine, quelques contacts sympas et puis ensuite mon appli Grinder meurt, c’est l’influence des Tropiques.

 

Je ne suis pas venu pour baiser. Je dis toujours que lorsque je vais à l’étranger, je perds 10 points sur mon assurance et mon estime de soi. Je suis là pour être une éponge et absorber silencieusement ce que je regarde et les hommes hétéros sont sublimes, mais on peut les observer, il n’y a pas cette tension qui existe aux Antilles – d’ailleurs à chaque fois que j’ose une comparaison, tout le monde me dit que La Réunion est différente, ce que je sens tout de suite. A mon arrivée, j’ai demandé s’il y avait un problème d’eau sur l’île, parce que je sais que c’est le cas aux Antilles, malgré l’omniprésence de sources, mais ici tout le monde a accès à l’eau, même dans les collines et montagnes.

Le système de santé est aussi excellent, je le vois dès ce vendredi en allant à la pharmacie du coin pour m’acheter de l’Hextril car mes dents me font mal. Juste à côté, un bâtiment avec 10 (DIX) dentistes. Je crois que je n’ai jamais vu ça en France. On me dit qu’il n’y a pas de désert médical, que toute l’île est bien couverte et il suffit de se promener pour le vérifier. Le lendemain, j’arriverai à prendre un RDV pour ma 4ème dose de vaccin Covid alors que dans l’Orne et la Sarthe, il fallait que je fasse 40 kms AR, alors que le litre d’essence est à 2 euros, merci Macron.

Le premier soir, à la nuit tombée, Julien m’accompagne acheter mon premier cari de riz et poisson. En mangeant, il me raconte qu’au lycée, l’année précédente, ils ont fait l’expérience du quart d’heure de lecture en début de journée, pour calmer les élèves et les inciter à lire. Certains profs ont râlé parce que « ça faisait perdre du temps ». La deuxième année, le programme s’est arrêté alors qu’il marchait déjà. Dommage.

 

Samedi 18 juin

Je suis invité à découvrir le centre LGBT de l’océan Indien, à Saint-Denis, où l‘équipe a organisé un barbecue. Samuel est adorable, c’est lui qui cuit la viande et les légumes, j’ai apporté plusieurs livres signés pour la bibliothèque du centre. Très bonnes discussions avec tout le monde, en particulier les filles de La Cimade qui s’occupent de la RDR sur l’île. Le chemsex est là, mais surtout réservé aux zoreilles (les blancs) qui ramènent les produits d’Europe. La livraison via Darknet est mineure. Tout le monde est d’accord pour dire que l’île mérite un bar ou un club LGBT, il faudrait vraiment un squat car il y a beaucoup de bâtiments vides. Je reviens à Salines pour le coucher de soleil, dans les couleurs orange.

 

Dimanche 19 juin

Je retourne à la plage, mais le vent s’est levé et je comprends pourquoi les Réunionnais disent qu’il fait froid. L’eau est bonne, mais je grelotte en sortant de l’océan et le vent soulève le sable, comme souvent sur les plages du Sud-Ouest. Mon iPhone plante souvent, ce vieux modèle est en train de mourir, et finalement je prendrai peu de photos pendant ce voyage car l’écran tactile ne répond presque plus. Journée de farniente et de sieste.

 

Lundi 20 juin

Antoine Merveilleux m’invite à Lerka, la structure de Recherche et de création en Arts Actuels, fondée en 2002. C’est aussi un endroit de résidence pour artistes. Antoine insiste pour me dire qu’il n’est que « chargé de mission » et me dit que c’est une association avec des fondations associatives solides et des membres bénévoles engagés. Pour venir, je fais du covoiturage avec Sonia Charbonneau, qui habite juste à côté de la maison de Julien, et qui est une artiste de Lerka. La pauvre. C’est la première fois que je conduis en ville, vers les collines de Saint-Denis. Et je ne suis pas du tout à l’aise avec ces routes de collines où il faut négocier les virages serrés en première ou en seconde. Arrivé sur place, Antoine me présente toute l’équipe et on déjeune tous ensemble et ensuite Antoine demande à Sonia de me montrer son travail, dont une partie sera présentée à Tours l’année prochaine. Elle fait surtout de la vidéo et sa réponse au poème de Baudelaire, « A une dame créole » est un long traveling tragi-comique où on la voit déambuler sur une plage de galets avec des chaussures à talon rose fluo. Elle nous montre ensuite une pièce où elle est filmée au ras du sol en train de faire un trekking en courant vers une zone qui a été brulée quelques mois auparavant. On n’entend que son souffle, le sol et la végétation qui l’entoure, des pierres volcaniques recouvertes de lickens et de mousses, une végétation basse qui souffre du vent et du soleil, des graminées encore. Sur le retour, on a une discussion sur la sexualité d’aujourd’hui et l’éducation sexuelle des enfants. Elle est malgache et m’explique certaines coutumes. 

En général, Madagascar arrive systématiquement dans les discussions. Dans l’art, dans l’histoire de La Réunion, dans la cuisine et l’artisanat, Madagascar est partout, on dirait que c’est l’île mère, même si La Réunion est un melting pot indien, musulman, africain, catholique, asiatique. On me montre sur la route de très beaux temples indous, mais aussi asiatiques. J’ai beau ne pas connaître l’île, je ne ressens pas le racisme comme en France, surtout après un an d’overdose zémourienne.

 

Avant de partir de Lerka, une belle femme passe pour dire bonjour à Antoine. C’est Audrey Corridon (qu’il faut suivre sur FB!), une responsable politique militante qui a fait beaucoup d’outreach pour que les gens aillent voter aux Législatives, qui ont été gagnées par Nupes un peu partout sur l’île. Tout le monde se réjouit d’une alternance politique qui mettra peut-être fin au clientélisme de la classe politique locale. Je vois ici à quel point le mouvement LGBT ici est source d’espoir et d’intersectionnalité car la marche de Saint-Denis a été un symbole fort, avec 1500 personnes et son discours sur le passé colonial la rapproche d'autres mouvements.

Avant d’aller à Lerka, Sonia et moi sommes passés voir le conteneur jaune de Frac-Réunion qui présente l'expo KWOR à Saint-Denis, près du Petit marché, qui sert d’expo itinérante et qui apporte le sujet LGBT et militant dans plusieurs villes de l’île. Tout est fait pour ne pas privilégier la grande ville et aller plus loin vers les campagnes. Je découvre le travail de plusieurs artistes dont on me parle depuis mon arrivée : Brandon Gercara, Abel Techer

 

Et je commence à comprendre la particularité unique de La Réunion. Ici le mouvement LGBT est mené, littéralement, par des artistes queer. Ce n’est vraiment pas le cas à Paris, si vous voyez ce que je veux dire. Cette nouvelle génération est passée par les beaux-arts, il y a eu un lien éducatif très fort entre les jeunes issus des quartiers populaires ou des campagnes et la génération précédente, qui a quitté la France pour s’installer sur une île qui a cherché à atteindre l’excellence dans de nombreux domaines. Dans la santé, j’y reviendrai plus tard, dans la qualité des routes, même si tous les petits trains qui sillonnaient l’île ont disparu, et aussi dans le discours anticolonial qui est omniprésent. Cette fusion entre l’art et le militantisme me rappelle la création d’ACT UP à New York avec le collectif Gran Fury. Vous imaginez si le mouvement LGBT hexagonal était mené par des jeunes de 25 ans qui font de l’art ? On aurait déjà le centre d’Archives LGBT à Paris depuis des années.

 

Mardi 22 juin

Samuel a organisé un RDV avec Emmanuelle Thore, cheffe du service du CeGIDD Ouest de Saint-Paul, en direction de la PreP mais aussi des consultation de gynécologie, et d’interruption de grossesse. Là aussi, rencontre instantanée avec une médecin qui connaît Act Up et on fait le tour des problèmes de santé de l’île. Je pose des questions sur l’éducation sexuelle dans les lycées, la prévalence des IST mais Emmanuelle a aussi une question pour moi. Il y a certaines réticences dans le corps médical du coin pour cibler les populations de jeunes Réunionnais non blancs. Je réponds : « Oui bien sûr, vous devez cibler, c’est pas du tout stigmatisant. De toute façon, si vous ne le faites pas, vous serez critiqué anyway. Regardez aux USA où les LGBT noirs ou latinos ont été en retard dans l’accès aux soins, pour les ARV et la PreP. Vous savez faire le dépistage rapide, il ne faut pas avoir de scrupules, il faut apporter le message ». La discussion se poursuit dans les couloirs, puis à l’entrée, puis sur les marches à l’extérieur. On pourrait parler longtemps.

 

A ce stade, je comprends que Requeer a organisé ces rendez-vous, non pas pour que je parle d’Act Up, qui est assez peu connu sur l’île. D’abord parce que La Réunion n’a pas trop souffert du sida, contrairement aux Antilles et la Guyane (vous voyez, je compare encore mfgrrr) et donc le drama de la maladie n’a pas été massif. Ce qui est important ici n’est pas de parler d’Act Up, même si beaucoup ont vu « 120 BPM », mais de rencontrer les personnes dynamiques de l’île pour faire avancer les connections de Requeer. L’île est à un moment pivotal, où la nouvelle génération bouscule tout, avec la créolité au centre. Dans les marches que j’ai vues sur FB, Brandon Gercara s’exprime autant en français qu’en créole. Les slogans sont créolisés. Et ça donne une puissance assez proche des premières manifs d’Act Up où tout un nouveau vocabulaire était révélé.

 

Mercredi 23 juin

Antoine Merveilleux me propose d’abréger mon séjour chez Julien pour rejoindre le sud de l’île, à Langevin, où son amie Christiane a aussi une maison qui sert de AirbnB. Avant cela, je dois me débrouiller tout seul et aller me faire vacciner au Port. Tout se passe bien, je suis fier d’avoir fait cette dose de rappel à l’autre bout du monde alors que c’était si difficile dans ma campagne.

Ensuite je prends l’autoroute qui tourne autour de l’ile, cap au sud. Je vois les paysages changer avec ces ravines aux noms amusants, ces versants au-dessus de l’océan avec des herbes sèches (ce sont celles que je veux voir de près !) et des buissons, une sorte de garrigue tropicale atomisée par le soleil, et toujours cette bande de littoral et toutes ces plages qui me donnent envie d’y aller pour me baigner. Et puis je vois enfin les champs de canne à sucre avec ces inflorescences métalliques, qui accrochent toute la lumière. J’arrive juste avant la nuit et je me perds sur la route de la Passerelle en direction du Grand galet. Les collines sont vertigineuses, recouverte de végétation tropicale, et ces pestes grimpantes impressionnantes. La rivière Langevin est si belle que j’ai envie de m’y arrêter à chaque virage. C’est là où je retrouve l’ambiance des nombreux dessins de Tom de Pékin qui est souvent venu ici, et les récits d’autres personnes.


Arrivé chez Christiane Fauvre, je découvre une femme de 70 ans avec qui je m’entends tout de suite, nouvelle révélation du voyage. Comment résumer Christiane ? C’est une féministe, écolo pour de vrai, artiste, en couple avec un autre artiste, Ollivier Freynet, absent à ce moment car en métropole. Elle a été prof aux Beaux-arts, s’est engagée avec passion dans plein de domaines pour finir par être déçue du milieu artistique, ses magouilles, son injustice, ses cochonneries sexuelles aussi. Comme Antoine Merveilleux, elle connaît tous les artistes de l’île et au-delà. Très influencée par l’Inde, elle est comme mon amie Chantal Rivet car l’Inde est la source de passions culinaires, de gestes et d’attitude, d’attirance pour les hommes androgynes et fins de La Réunion et c’est aussi ce qui la rend proche de beaucoup de sujets sur l’identité de genre. Elle a trois chats, tous venus de la forêt environnante, deux chiens, quatre poules, deux paons, trois tortues et une ruche d’abeilles. Toute sa cuisine vient du jardin, je découvre les chouchous qui vont devenir mon légume préféré de ces vacances et elle dit souvent que La Réunion a tout pour être autosuffisante au niveau alimentaire, si les champs de canne à sucre étaient remplacés par le riz ou autre culture.

Sachant que j’ai besoin de calme le matin au petit déjeuner, Christiane va s’occuper de moi pendant les derniers jours, me faisant découvrir les plats locaux tout en lançant des discussions interminables que j’adore. Elle est aussi bavarde que moi et me raconte tout sur l’art comme sur l’île, regrettant chaque jour que je ne sois pas allé à la forêt primaire qui n’est pas loin, les cascades, etc. A chaque fois, je lui réponds que je suis ici pour travailler et que je suis sédentaire même pendant les voyages. J’ai pourtant une voiture, je pourrais aller n’importe où. Mais les routes sont délicates et je ne suis pas du genre à courir pour aller voir ceci ou cela. Passer quelques jours dans ce vallon avec ces sommets tout autour, c’est une manière de vivre l’île comme une autre. Je regarde les oiseaux, elle me sort un livre sur les oiseaux de l’île. Je lui pose des questions sur les arbres qui nous entourent, elle me sort un livre sur les mangues de La Réunion, où on trouve 50 variétés différentes dont certaines très rares qui mériteraient d’être cultivées. 

Je fais la sieste pendant la deuxième journée (et dernière) de pluie en lisant un livre trouvé dans la bibliothèque sur les grands voyageurs (Marco Polo, mais surtout Ibn Battûra en Asie Centrale et le récit de Las Casas sur l’extermination des peuples des Caraïbes par les Espagnols dans « Très brève relation de la destruction des Indes » : « d’autres attachaient de la paille sèche au corps des Indiens, y mettaient le feu et les brûlaient de la sorte ») tout en passant deux heures de calme tous les soirs avant de me coucher avec un joint de zamal, tellement bon qu’on tire trois taffes - et on oublie le joint. C’est une herbe vraiment magique et thérapeutique, qui donne tout de suite des idées et des résolutions, qui stimule l’esprit et le corps.

 

Vendredi 24 juin

Le beau temps est revenu à Langevin et je vais me promener en montant à pied la Route de la Passerelle vers le Grand Galet. Je ne vais pas jusqu’au bout, préférant m’arrêter dans un petit chemin désaffecté où se trouvent deux chapelles ouvertes, dont une en bois peinte dans un rouge parfait. La rivière est bouillonnante avec des rochers noirs, on l’imagine à la saison des pluies avec un débit énorme, et la végétation sur les rochers abrite de toutes petites plantes, fougères, graminées, très japonisant. Chaque mètre carré est fait comme un mini jardin. Je reste deux heures à regarder autour de moi et descends lentement sur le bord de la route où je suis comme toujours attiré en priorité par les plantes et les arbres qui y poussent. Le bord de la route, avec ses cases abandonnées, est souvent plus romantique que la nature sauvage.

 

Dans l’après-midi, je vais voir l’expo de Samuel Perche « No Man Men » à Grand Bois, dans un beau local abandonné qui a été aménagé pour une expo. C’est un entrepôt qui servait à l’usine de canne à sucre (grande cheminée carrée juste en face) et je rencontre aussi le directeur de la galerie. Le travail de Samuel est dérangeant au début, ce sont de grandes toiles où le bleu domine sur des scènes de baise entre hommes. Il y a un côté Berghain dans ce travail que je vois comme un complément érotique de la création de l’île. Je pense que son intention est d’abord de briser un tabou sexuel avec des bites, des pénétrations, des plans à trois.

 

Le soir, c’est le jour de mon intervention à la Médiathèque du Sud Sauvage, à Saint-Joseph, une belle architecture faite de bois et de pierres volcaniques. Au moment où j’arrive, c’est l’appel à la prière d’une petite mosquée voisine. Je suis ému, me disant que c’est une chose impossible en France, mais ici toutes les croyances sont acceptées.

Le staff de la médiathèque est adorable et je me présente avant la projection de « We Were Here » de David Weismann, film que j’ai choisi comme illustration de la discussion à venir. Il y a peu de monde, vraiment les gays, encore une fois, sont incapables de se bouger pour un film qui n’a jamais été montré sur l’île. Pendant la projection, je sens des moments de tremblement dans la salle, Samuel qui est à côté de moi est très ému. Le débat qui suit est intéressant et ça se finit par un pot organisé par la médiathèque. Ah, s’il y avait eu plus de monde ! Je laisse plusieurs livres signés pour la bibliothèque.

 

Samedi 25 juin

C’est le grand jour de la marche des fiertés, pour la première fois à Saint-Pierre, dans le sud  (quelques photos sur mon IG). Le trajet commence près de la plage et doit se promener en ville. Requeer se demande si ce sera un succès, mais très vite le cortège se forme et la surprise, c’est la jeunesse de la foule. On dirait que la moyenne d’âge ne dépasse pas 20 ou 22 ans, très grande majorité de lycéens et lycéennes, toutes heureuses, en bande. Je rencontre pour la première fois Brandon Gercara, lui aussi fatigué par ces mois d’activités, comme Samuel. Je passe aussi du temps à discuter avec un couple de gays vraiment bien, rencontrés à la Médiathèque la veille. Je dis à plusieurs filles qu’elles se rappelleront toujours cette marche. Le cortège passe par les rues du centre, faisant une boucle pour revenir au point de départ où tous les représentants associatifs font un discours commun. Si on veut comparer, c’est un mélange entre la Pride des banlieues et la Pride radicale. Je demande pourquoi les gays de Scruff ne sont pas là. 1500 personnes, bravo pour une première édition !

Antoine Merveilleux et moi prenons ensuite un café sur la plage. Avec tout ce qui s’est passé en quelques jours, je me sens désormais obligé d’écrire quelque chose sur ce voyage. En bon RP de La Réunion, il me répond avec un sourire : « Mais bien sûr ! ». Comme s’il avait accompli sa mission. Un SDF de Paris qui passe reconnaît mon t-shirt « Silence = Mort » et me félicite pour l’action sur l’Obélisque de la Concorde (1994). Nous allons ensuite passer la nuit chez Christiane à Langevin car Antoine et Christiane ne se sont pas vus depuis… plus de dix ans alors qu’ils vivent sur la même île. Soirée parfaite à se raconter des histoires sur l’art, sur le sexe aussi et même le fist-fucking.

 

Dimanche 26 juin

C’est mon dernier jour avant de prendre l’avion. Je dois rendre la voiture de location à Saint-Paul et Brandon vient me chercher pour me déposer ensuite à l’hôtel Dina Morgabine de Saint-Denis où je passerai ma dernière nuit. C’est la première fois qu’on se parle de la semaine et il s’excuse de s’être fait attendre car il avait beaucoup de travail. Je lui réponds que c’est à moi de venir vers lui - et non l’inverse. Je lui dis qu’à 25 ans, il va devenir énorme. Il me répond que ses positions sur le sujet décolonial ne plaisent pas à tout le monde, mais je réponds que c’est sa base, en tant qu’artiste et activiste, c’est sa crédibilité et ça ne le quittera jamais. On parle de Requeer, de Voguing, de shamanisme, d’art. Je lui raconte une anecdote assez drôle qui vient de Jonathan Katz : pendant les guerres dans le Far-Ouest, les jésuites qui torturaient les Amérindiens étaient subjugués car ces derniers se moquaient d’eux en disant : « C’est pas comme ça qu’on torture, attendez on va vous montrer ».

Brandon est vraiment unique et touche à tout. Encore un militant multi-talentueux. A suivre absolument sur FB ou IG. Il fait des vidéos avec son ami Yannick Piera qui sont hilarantes, mais je lui dis qu’il faudrait des sous-titres en français pour mieux comprendre. On se quitte en se promettant de se voir à Paris où il sera à la rentrée.

Arrivé à l’hôtel, il fait nuit, je me promène dans le quartier pour trouver quelque chose à manger, la ville est endormie. Puis je vais me baigner dans la piscine du roof top de l’hôtel où il n’y a personne. Je fume mon dernier zamal en regardant les lumières de la ville sur les collines et je commence à avoir le cafard de partir.

 

Lundi 27 juin

Je me lève pour aller au Petit marché que j’avais visité avec Sonia Charbonneau. La vendeuse d’origine indienne me reconnaît. « C’est vous avec un tatouage sur la jambe ? » et elle me conseille sur tout ce qui m’attire. Je prends un petit pilon (elle me dit d’en prendre un autre qui vient de Madagascar, les autres venant de Chine), un chapeau de paille, un bracelet de pierre noires et deux eaux de toilette (lotion Pompeia et eau de Cologne des Princes, tous deux de L.T.Piver) dont Sonia dira plus tard « ça sent le tonton », ce qui me fait plaisir car je cherche toujours des parfums démodés.

A midi, je retrouve Antoine Merveilleux et Samuel au restaurant de l’hôtel. Samuel a été agressé la nuit de la marche de Saint-Pierre, par le videur du club. Son visage est amoché et la règle à Requeer, c’est d’aller tout de suite à la gendarmerie, même pour une insulte dans la rue, Brandon est catégorique sur ce point. Un média vient l’interviewer. Antoine et moi, en vrais daddys, on s’inquiète de l’état de fatigue de Samuel. Il est inébranlable et souriant. Pour lui, La Réunion devrait être développée et appréciée pour sa tolérance et son développement des sujets LGBT, ce qui en ferait une île encore plus unique dans l’océan Indien. A tous les deux, je répète que je n’ai jamais été traité comme ça pendant toutes mes années d’activisme, à part avec Bizi à Bayonne lors de leur création. Les Basques et les Réunionnais ! Un billet d’avion, une voiture de location, deux endroits parfaits pour le séjour, 500 euros de per diem (waou !) et un super hôtel pour finir. Antoine me dit que je suis un artiste car je suis écrivain et que je dois être traité comme tel. Je réponds que je ne suis qu’un militant.

 

Tout au long de nos rencontres, pendant ces dix jours, on a beaucoup parlé avec Samuel. De sa vie amoureuse et sexuelle, du militantisme et des questions de genre, c’est un homme blanc qui a complètement assimilé les aspects les plus radicaux du militantisme. Il m’a raconté beaucoup de choses sur les forces politiques et associatives de l’île, son passé sexuel à Paris (il était venu à KABP ou Otra Otra) et finalement on a une passion commune et non complexée pour les hommes noirs et métissés, parce que c’est souvent une passion réciproque et que ça s’est toujours bien passé. Au fur et à mesure que les jours passaient, je me demandais si nous étions compatibles sexuellement ou si tout simplement on aurait dû passer une nuit ensemble, par pure amitié.

 

Ensuite, il m’amène à l’aéroport. La fin de l’après-midi approche, le ciel est superbe et le cafard se renforce à l’idée de partir. Mes derniers mots à Samuel sont « amis pour la vie ! » et je lui caresse le torse et passe les heures suivantes, avant l’enregistrement, à admirer le coucher de soleil qui s’assombrit dans la nuit tropicale.

 

 

 

 

samedi 28 mai 2022

Adieu Paris



Au premier tour des Présidentielles, on a vu Anne Hidalgo et le PS atteindre leur plus bas niveau historique, avec moins de 2% de votes, une déchéance qui rejaillit sur la Marie de Paris, qui se trouve désormais dans une situation d’extrême faiblesse. On aurait pu espérer un changement de cap de la politique de la ville, ou au moins une remise en question de l’intransigeance d’Anne Hidalgo sur certains points, comme, au hasard, la situation des travailleur(se)s du sexe ou l’accueil des réfugiés non Ukrainiens. Mais Hidalgo est inébranlable et cette obstination se voit dans le sujet qui m’intéresse, celui du centre d’archives LGBT /sida. Ce projet, qui a désormais un nom de code, « l’arlésienne », traîne comme un boulet à la Mairie de Paris depuis plus de vingt ans, suivant l’exemple de Delanoë qui est parti sans tenir sa promesse de le voir ouvert. Hidalgo n’en parle jamais, laissant la patate chaude à son homme à tout faire, Jean-Luc Romero.

 

Il y a cinq ans, j’adressais un ultimatum à la Marie de Paris qui a eu un certain succès. Un compte-à-rebours était lancé. Entre temps, sous l’impulsion d’Act Up, un Collectif s’est formé et a présenté, au fil des années, tous les rapports demandés, et a mené avec constance des réunions difficiles. Un an plus tard, le dossier était toujours au point mort. Face à l’urgence du projet, la Mairie de Paris a choisi la pire option : traîner des pieds, jouer sur l’usure et surtout la zizanie entre associations (une technique que je connais bien, c’était celle des laboratoires pharmaceutiques face à l’activisme thérapeutique sida dans les années 90). Aujourd’hui, la situation est toujours bloquée à la veille des Marche de fiertés à travers le pays. Lassées, les lesbiennes ont quitté le navire, seule l’Académie Gay et Lesbienne est parvenue à trouver, enfin, la promesse de disposer d’un toit pour sa collection d’archives commencée il y a 3 décennies et plus.

 

Vous savez, en trente ans de militantisme, je n’ai jamais pu approcher Anne Hidalgo, sûrement à cause de sa détestation vis-à-vis d’Act Up. Après 2017 et le succès de « 120 BPM » qui abordait la perte de mémoire de l’histoire du sida en France, j’ai été invité à discuter avec Hélène Bidart à la Mairie, un rendez-vous poli et constructif, vite tombé à l’eau quand les relations entre elle et Act Up se sont détériorées parce qu’elle ne comprend pas le vocabulaire militant du groupe, rien de nouveau dans l’impatience d’Act Up sur certains sujets. Pendant vingt ans, j’ai fait la promotion du rêve de voir dans cette ville un lieu ouvert, spacieux, inclusif, et joli, dans une ville qui, plus qu’une autre en France, a été le centre de la vie communautaire LGBT et, malheureusement, le centre de l’épidémie du sida. Je suis fidèle et constant, malgré tous les avis contraires qui considèrent que ce projet est désormais tellement en retard par rapport aux centres qui existent à l’étranger et qu’il n’existera jamais. 

Bref, il serait maudit.


Lors de mon dernier déménagement, il y a quelques années à peine, pour une maison plus petite, j’ai dù jeter des cartons de mes archives personnelles sur le sida. Je n’en suis pas fier, je ne l’ai dit à personne, mais l’impossibilité de donner ces documents au Centre d’archives qui n’existait pas m’y a obligé. Je me vois encore en train de jeter des piles de compte rendus et d’abstracts sida dans les bennes de recyclage de papier. Voilà ce qui se passe quand il n’y a pas de maison pour protéger ce que vous avez mis des années à préserver.


Il y a un mois, au Conseil de Paris, Aurélien Véron a présenté le projet du centre. Il faut voir cet échange pour comprendre l’absurdité de la conversation. D’un côté un élu de droite qui a complètement compris l’enjeu de cette mémoire commune, et qui sait le défendre d’une manière sincère ; de l’autre un Jean-Luc Romero qui répond avec des arguments qui ont été tout de suite démentis par le Collectif. Bref, le bullshit habituel. Le vote du voeu au Conseil s’est avéré un échec, Romero votant contre, et je crois qu’Alice Coffin a voté contre aussi. Un comble.

 

Voilà, il est temps de prendre ses responsabilités et constater que tout ce processus est voué à l’échec. Pour travailler ensemble, il faut un minimum de confiance et je n’en ai plus aucune envers la Mairie de Paris. Mes archives, les oeuvres d’art photographiques des années 80 de la collection Magazine, elles n’iront pas à Paris, une ville que j’ai quittée depuis longtemps, mais qui a été la ville où j’ai tout construit, de Magazine à Act Up, en passant par Têtu et le TRT-5 qui fête ses 30 ans cette année. On me dit « Mais c’était couru d’avance Didier », à quoi je réponds qu’il fallait bien poursuivre le processus de négociation jusqu’à son terme, et il est désormais arrivé.

 

Aujourd’hui, il faut aller ailleurs et j’adresse ici un message aux villes du pays qui voudraient prendre le relais. Pourquoi pas Montreuil, ou Saint-Denis, d’où partira, le 4 juin, la marche des quartiers populaires ? Pourquoi pas Marseille, où le MUCEM poursuit une programmation pointue et courageuse, après l’expo sur le militantisme sida en France et l’expo actuelle sur Ald el-Kader. Je pourrais dès aujourd’hui offrir mon « Estate » au MUCEM, les yeux fermés, je sais que mon trésor serait bien traité. Alors que le projet parisien, on le sait désormais, risque d’être un endroit fermé au public, presque sans fenêtre, on parle même d’un mur qui séparerait l’espace choisi par la Mairie, rue Molière. Tout un symbole. Un mur. Comme s’il n’y en avait pas assez qui se construisent à travers l’Europe et ailleurs.

 

La Mairie de Paris est parvenue à me dégoûter de ce projet. Et Anne Hidalgo porte l’entière responsabilité de ce dégoût. Elle est la cause de l’effondrement de ce rêve, sa politique est de nous pousser à bout pour pointer le doigt vers notre impatience et notre dénonciation du temps qui passe – et qui détruit l’espoir. Je dois dire aussi que ce projet souffre du désintérêt des homosexuels au pouvoir dans le gouvernement Macron. Que font les Gabriel Attal et Franck Riester, et les autres ? Rien. Absolument rien. Un simple coup de fil de leur part pourrait débloquer le statu quo. Pareil pour l’ancienne Ministre de la Culture. J’ai adressé une lettre à Roselyne Bachelot il y a un an et demi. Pas de réponse. Et que fait Eve Plenel au niveau VIH ? Silence radio sur le sujet. Il faut voir que l'ensemble des associations parisiennes LGBT dépendent en grande partie de l'aval de Romero pour leurs aides, il y a ici un vrai problème d'asservissement politique. Alors on me dit que peut-être Rachida Dati pourrait trouver l’endroit magique dans un arrondissement qui ne serait pas le sien. Je ne la connais pas, mais elle est supposée être aimée par beaucoup de LGBT. Même si c’est une manoeuvre politique, je rappelle souvent qu’à travers l’Europe, certains droits LGBT, et pas les moindres, ont été accordé par des coalitions du centre. Le PS nous a trahi, il est temps d’en mesurer les conséquences.

 

Enfin, parce que je suis une des rares personnes dans la communauté LGBT à défendre systématiquement la cause palestinenne (on devrait plutôt m’encourager), je suis à nouveau la cible des mêmes trolls qui me reprochent ma critique de la position anti-BDS de la Mairie de Paris. Je n’ai rien à me reprocher, on est encore dans un pays où la critique d’Israël n’est pas de l’antisémitisme, il faut arrêter avec ce fonctionnement qui cherche à museler celles et ceux qui dénoncent la politique d’apartheid en Israël. On m’a demandé quel était le rapport entre le soutien inconditionnel de Hidalgo envers Israël et l’échec du Centre d’archives. Il est évident. D’un côté notre mémoire est jetée dans les poubelles, de l’autre la mémoire des Palestinien(e)s est détruite par l’occupation colonialiste et les meurtres dans les territoires occupés, qui sont quotidiens actuellement qui ont culminé avec l’assassinat de Shireen Abu Akleh. Le rapport entre ces deux sujets ? Le rapport est qu’on ne peut travailler avec une municipalité avec laquelle on ne peut s’accorder sur ces sujets primordiaux.

 

Le centre d’archives LGBT / sida de Paris sera une coquille vide parce que la Mairie de Paris nous déteste, tout simplement et refuse d’accepter ce que nous sommes. Et ce sujet n’est pas le seul, on le voit avec le travail du sexe, les TDS et d’autres revendications. Mon propos ici n’est pas d’argumenter point par point, je fais entièrement confiance au Collectif qui connaît le sujet par coeur et je le suivrai, quoi qu'il arrive. Mon propos est affectif, parce que notre mémoire est vitale, riche et belle, et je la vois piétinée par la Mairie de Paris depuis trop longtemps. Mettre des plaques commémoratives dans les rues de Paris, c’est bien, mais largement insuffisant. Nous voulions notre maison, Hidalgo ne la veut pas.

dimanche 29 août 2021

Le jardin de la reconnaissance

  

Mon prochain livre « I Love Porn » sort dans quelques jours, le 2 septembre. Le dernier, « Chroniques du sida », que j’ai auto-publié, date de 2014. Huit années sans publier de livre, la plus longue période d’invisibilité littéraire. Cette dernière décennie a été difficile pour moi, j’ai du me faire oublier. Je ne vais pas encore me plaindre, l’année prochaine je serai sûrement à la retraite, ce dont je me réjouis car je serai plus libre. 

 

Il aurait été difficile, sinon impossible, de traverser ces années sans votre aide. Depuis dix ans, je suis parvenu à surnager grâce à la générosité de ma famille, de mes amis, mais aussi grâce à des inconnu(e)s qui m’ont envoyé de l’argent. Ou qui m’ont invité pour quelques jours de vacances. D’autres m’ont aidé lors de la vente de ma collection de disques.

 

La première fut Fille de Pau, une lectrice de mon âge, qui m’envoyait un petit chèque une fois par an. Cela m’a beaucoup touché, beaucoup plus que je ne saurais le dire. Il y a eu ensuite la collecte organisée par Philippe Mangeot, qui m’a permis de vivre pendant plus d’un an. Parmi ces personnes, il y avait des anciens d’Act Up, ou des amis proches pas forcément riches. Dans tous les cas, j’ai été mal à l’aise dans mes remerciements. C’est comme quand on m’envoie un mail avec des compliments, je mets parfois des semaines avant de répondre. Je n’ai pourtant aucune gêne à dire merci, ou à m’excuser quand je fais une bêtise. C’est juste que je ne trouve pas les mots, parce qu’il s’agit d’argent. Par exemple, cela fait des mois que j’ai en tête ce post, et il ne sort qu’aujourd’hui.

Je n’ai plus de honte à dire que je vis sous le seuil de pauvreté. Cela me rapproche de celles et ceux qui sont comme moi, qui ont des difficultés, surtout par temps de Covid. Mais il faut bien admettre que je vis de la charité, comme beaucoup de monde.

 

J’ai donc réfléchi à mes possibilités de remerciement. Vous savez, la maison dans laquelle je vis, prêtée par mon amie Chantal, est la base de ma stabilité. Le jardin qui l’entoure, que je documente sur Instagram, est la source de mon bonheur et j’ai déjà assez écrit sur la nature et la campagne pour ne pas savoir à me répéter ici. Et comme je suis engagé sur les questions de mémoire, j’ai cherché un moyen de fusionner les deux.

 

Au moins de juin, j’ai lancé une pétition pour faire pression sur la Mairie de Paris qui traîne toujours des pieds sur le centre d’archives communautaire LGBT Sida. Je suis furieux après Hidalgo qui fait la sourde oreille et qui confie ce projet à une bande d’arrivistes qui sont responsables du retard de ce sujet dans notre pays. En quelques semaines, près de 8000 personnes ont répondu à l’appel. J’en espérais 10.000. Vous savez quoi ? Pas un seul média LGBT n’a relayé cette pétition. Têtu ? Komitid ? L’AJL, l’association des journalistes LGBT ? Alice Coffin ? Surtout pas. Essayez de comprendre. Moi je n’y vois qu’un exemple supplémentaire de cancel culture.

 

Alors j’ai pensé à faire de ce jardin le coin des remerciements. Je vais faire de ces deux hectares un endroit du souvenir, comme un mélange entre le jardin de Derek Jarman et d’autres endroits mémoriaux. Comme je ne voyage plus, comme je fais très peu de shopping, mes seules envies de consommation, ce sont les arbres. Le peu d’argent dont je dispose, c’est pour végétaliser ce terrain avec des espèces nécessaires pour l’environnement, pour les oiseaux ou les insectes. Par exemple, il n‘y a pas un seul érable dans le vallon où je vis, c’est pas normal. 

 

Je me suis acheté un petit set de pyrogravure. Désormais, quand je planterai un arbre, je marquerai sur un poteau son nom, l’année de la plantation et le nom d’une personne qui m’a aidée. Bien sûr, je commencerai avec les arbres déjà plantés ici depuis cinq ans pour ma famille, les anciens boyfriends, les amis décédés. Mais aussi celles et ceux que je ne peux remercier en personne, mais qui sauront qu’il y a un arbre ici qui porte leur nom, dont je m’occupe et qui sera là sûrement après ma mort. C’est la plus belle manière de les remercier sans en faire un bullshit médiatique. Il y aura une photo sur Instagram et puis c’est tout.

 

Les critères pour ces arbres et ces arbustes sont évidemment esthétiques, il faut varier les espèces pour procurer un maximum de diversité végétale et mélanger les couleurs de feuillage. Je plante beaucoup de lianes et d’espèces grimpantes pour densifier encore plus les coins délaissés du jardin, là où je n’interviens pas. Je me dirige aussi vers des arbres résistants qui pourront affronter les périodes de sécheresses des années à venir. Ma spécialité du moment, ce sont tous les arbres qui offrent à manger aux oiseaux pendant l’hiver. Ou des fruits comestibles pour les écureuils et toutes les bêtes et oiseaux qui se nourrissent au sol, quand ces fruits tombent. L’idée est aussi de planter des arbres communs disparus ou trop rares dans la campagne qui m’entoure. J’espère aussi que certains de ces arbres se multiplieront dans les terrains à l’entour. 

 

Avec toute la pluie qui est tombée cette année, j’aurais pu planter beaucoup plus, mais je n’ai pas pu le faire à cause de la baisse de mes revenus. Si vous voulez m’aider à développer la diversité écologique de ce jardin, vous savez qu’il y a sur cette page, à droite de ce texte, un accès à mon compte PayPal. Il faut aussi que je me mette sérieusement à mettre des abris pour oiseaux partout, particulièrement dans le bois qui jouxte ma maison. Planter un arbre est toujours un geste fort. A Londres, pour symboliser le souvenir des personnes décédées du Covid, des arbres vont été ainsi plantés. Cela ne rattrapera pas la catastrophe des incendies de cette année et des années précédentes dans d’autres parties du monde. Mais quel meilleur moyen pour vous témoigner ma gratitude en plantant ceci ou cela ? Ou ça encore ?

 

Ma reconnaissance est grande. Elle est éternelle.

 

 

jeudi 28 mai 2020

It's the virus, stupid!


Il n'aura fallu que quelques jours pour retarder la PMA à la fin du mandat de Macron, sauver le Puy du Fou, encourager Bigard et voir la police française maltraiter encore un homme Noir.  Dans une épidémie ou le rassemblement était supposé être la règle, l'État français persiste à insulter et attaquer les minorités qui, pourtant, sont les plus frappées par l'épidémie. La France dégringole chaque année dans le classement des pays qui garantissent les droits LGBT. Les années passent et rien ne change pour nous. Les lesbiennes doivent toujours aller à l'étranger pour avoir des enfants. Pour certaines, c’est déjà trop tard.


Je n'ai aucune idée de l'issue de cette épidémie. C'est le choc industriel et social le plus important depuis très longtemps, des millions de personnes sont au chômage - et pourtant l'angoisse actuelle, celle dont tout le monde parle dans les médias, c'est « où aller en vacances cet été »... Quelle ironie. Je ne sais pas s'il y aura un rebond des infections, si l'automne verra une résurgence dans d'autres parties du monde qui feront boomerang. Je ne sais pas si un traitement ou un vaccin seront efficaces. J’ai peur pour l’Amérique latine et l’Afrique En tout cas, la méfiance envers les gouvernements est à son plus haut niveau. Comme pour le sida, certains pays voient leurs dirigeants adopter une attitude de déni qui a pour effet immédiat la disparition des plus faibles. 

Des dizaines de milliers de morts dont on ne parle pas, que l'on ne voit pas, dont on ne voit pas les visages. Même l'épidémie de sida était plus visuelle que celle-ci. Quand je disais que la place des malades de cette épidémie serait un marqueur important, je voyais déjà venir une invisibilité au profit des experts et des médecins. Et surtout quand on sait qu'une grande partie des cas ont affecté les minorités ethniques, cette mise à l'écart renforce davantage ces populations dans le silence. Aucun mouvement rassemblant ces familles endeuillées, aucune parole qui ne soit pas médicalisée. Face à ce virus qui a changé le monde, les médias n'ont pas changé, ils ont encore plus privilégié les vieux chroniqueurs racistes du passé. Pas de visage nouveau, pas de leader (à part Raoult – mais c’est toute une autre histoire), pas de renouvellement par la base qui, pourtant, s'est engagée comme jamais pour aider, fabriquer des masques, distribuer de la nourriture.

Grâce au confinement et à l'état d'urgence, cette épidémie a été policée, comme le reste de la politique de Macron. L'armée, la police, sans cesse célébrées, ont réprimé les quartiers des banlieues qui, pourtant, on fait un effort immense. Malgré les réseaux sociaux, pas de mouvement novateur pour faire face à une situation inédite.

Des dizaines de milliers de morts dans chaque pays ont affecté les populations les plus fragiles et déjà stigmatisées : travailleurs de la ligne 13, femmes, précaires, cette épidémie regorge de scandales sociaux qui resteront marqués dans les mémoires : mensonges sur les masques et les tests de dépistage, influence du lobby pharmaceutique, communication aléatoire et peu transparente, retard des données sur le nombre des décès, départ de la Ministre de la santé en pleine phase de contamination, lourdeur de l'administration qui a retardé la recherche, dégoût des chaînes info, refus de légaliser les sans-papiers alors que l'Italie a montré l’exemple, beaucoup d'erreurs actuelles rappellent les scandales qui ont accompagné l'épidémie de VIH. Ce pays n'est même pas capable de faire remonter le nombre de morts dans les Ehpad! La crise du Covid-19 a été celle du système Macron et de tous ces vieux chroniqueurs à la télé qui le défendent. Cette colère s'ajoute à celle causée par les violences policières, l'État d'urgence, la réduction des libertés, l'immobilisation de la population. Plus que jamais une coalition est possible entre les mouvements écologistes et les mouvements sociaux. Car les épidémies sont toujours un moment propice pour l'engagement.

Cette pandémie est éminemment écologique. Ce sont les avions, les porte containers et les échanges commerciaux qui ont diffusé ce virus a l'échelle de la planète. Notre manière de consommer est directement la source du problème. Ces deux mois d'isolement nous ont donné des leçons sur nos besoins et nos loisirs (les voyages, la consommation, les cercles courts etc.). Il aura fallu un long confinement et une peur de l'autre pour nous diriger, momentanément, vers une société moins destructrice. Depuis trois mois, la crise du Covid-19 a laissé respirer la planète comme jamais dans son histoire récente. Le silence s'est diffusé dans d'immenses territoires, les routes se sont vidées, les migrations d'oiseaux se sont faites sans obstacle ni chasse, les eaux des mers se sont éclaircies, des générations de poissons ont eu le temps de se reproduire, la vie animale s'est rapprochée des villes. Cette explosion de nature protégée nous rappelle à quel point la faune et la flore peuvent se rétablir si on leur donne une chance. Et si tout le monde parle du "monde d'après", le risque de revenir au consumérisme est quasi certain. Les photos des bouteilles oubliées le long des promenades parisiennes l'ont prouvé, les masques qui traînent dans les eaux des plages aussi.

Ces deux mois de confinement ont été un clin d'œil à celles et ceux qui ont déjà pris l'habitude de vivre avec peu de besoins et beaucoup de solitude. Ne pas bouger est déjà une manière de vivre quand on n'a pas d'enfants et de charges importantes. Ces deux mois ont été une confirmation de ce que beaucoup vivent déjà : pas de mec, pas de sexe, aucune envie de voyager dans des avions bondés. Forcée, la population à moins consommé même si internet a explosé. C'est pourtant le moment idéal pour rediriger l'économie vers l'écologie, pour légaliser les sans-papiers, pour réformer les prisons. C'est le moment de privilégier l'industrie dans la réparation du vieux monde. Isoler les maisons, mettre du solaire partout, économiser l'eau. Mais comment croire que Macron le fera? Il ne le fera pas.

Comme beaucoup de personnes séropositives, j'ai regardé cette épidémie sans trop intervenir, sans ramener notre expérience du sida. On doit être réservé face à une épidémie si différente. Ça m'a amusé de voir qu'il fallait éduquer une population sur le R zéro, l'épidémiologie, l'idée de l'essai en double aveugle, toussa. Quand Macron a parlé de "guerre", cela ne m'a pas dérangé car c'est un terme que l'on a beaucoup utilisé dans le VIH. Je voulais voir comment il allait s'y prendre contre ce conflit épidémiologique qui était annoncé depuis longtemps par les écologistes. 

Heureusement, les anciens comme Gwen Fauchois, Jérôme Martin ou Madjid Ben Chikh ont fait le boulot de veille. J'ai perdu mon job alimentaire, ce qui était prévisible, et il va être si difficile pour les pigistes de trouver à nouveau du travail que je commence à envisager la possibilité de prendre ma retraite plus tôt. Je n'ai pas écrit en deux mois. J'en ai profité pour faire vraiment ce que je voulais : être dehors pour profiter du silence. Cette crise doit nous questionner sur notre rapport avec elle, combien elle nous manque quand on est confinés, pourquoi elle s'est révoltée ainsi contre notre manière de vivre. Pour ma part, je me suis obligé à finir les peintures de toute la maison et sauver le jardin qui n'a pas eu de pluie depuis des semaines. 

Et puis il y a la disparition de Larry Kramer. Un des symboles de l'épidémie du sida qui meurt au moment de l'épidémie du Covid. Larry était faible depuis des années, mais il est parvenu à terminer son grand projet avec le deuxième tome de son livre, "The American People". Les Français célèbrent son livre "Faggots" et sa pièce "The Normal Heart", mais ils n'ont pas lu ses autres livres, tout simplement parce qu’ils n’ont pas été traduits en français. Même ses livres plus récents comme "The Tragedy of Today's Gays". Le monde de l'édition, l'académie, les universitaires l'ont écarté de la connaissance parce que son radicalisme, sa colère et surtout son éloquence n'ont trouvé aucun intérêt à leurs yeux. La nouvelle génération ne l'a pas sauvé de l'oubli non plus. 

On va encore dire que je suis aigri, ce qui est l'insulte typique contre les Boomers au XXIème siècle. Mais je vous demande : vous n'avez pas de raison d'être aigri(e), vous? Cela fait dix ans que les lesbiennes attendent la PMA et deux mandats présidentiels le leur ont refusé. Vous ne pensez pas qu'elles sont aigries, en colère? Covid a effrayé la population comme le sida a effrayé les gays. Ce genre de peur reste longtemps ancré dans les esprits. Avez-vous sincèrement l'impression que tout a été fait aussi bien qu'au Portugal ou en Allemagne?  En Espagne, on distribue des masques à l'entrée du métro, à Paris on donne des contraventions de 135€. « It's the virus, stupid!" A-t-on envie de crier à Macron, ce saccageur de société. 

vendredi 15 novembre 2019

Le voile est un geste punk



La manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre dernier a éyé un succès. Plus de 13.000 personnes dans les rues de Paris, dans une ambiance joyeuse malgré la gravité de la situation, pas d’incident, c’est une première historique depuis longtemps. Et malg
La manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre dernier a été un succès. Plus de 13.000 personnes dans les rues de Paris, dans une ambiance joyeuse malgré la gravité de la situation, pas d’incident, et beaucoup de personnes LGBT dans le cortège. C’est une première historique depuis longtemps. Et malgré une campagne médiatique haineuse avant, pendant et après la manif qui aboutit, aujourd’hui, à des menaces de mort envers les organisateurs. 
J’avais écrit ce texte pour Slate, avant le 10 novembre, en geste de soutien. Mais cette publication a été retardée, elle n’est pas sortie à temps, donc j’ai décidé de la poster sur mon blog.
Here it is.

Le voile est un geste punk

Comme je parle du voile avec tous les gens que je connais, pour voir où ils en sont, parce que je considère que c’est un marqueur politique fondamental, le fils de ma meilleure amie m'a sorti cette phrase définitive il y a trois ans, lors de la première affaire du burkini. "Mais le port du voile, c'est un geste punk!" Ce cri du cœur est devenu un leitmotiv personnel, et offre un nouvel angle d'analyse sociale sur un des sujets qui déchire le pays.

Tout d'abord, je comprendrai très bien que des personnes croyantes se mettent en colère face à une idée saugrenue venant d'une personne athée. Pour avoir été un gay punk dans les années 70, je sais que la foi religieuse n'est pas vraiment comparable au mouvement punk. Le slogan de l'époque, "No future", n'a rien à voir avec la profondeur des préceptes du Coran ou de toute autre religion. Mais le mouvement punk était surtout une réponse à une société bloquée où l'acceptation de la jeunesse, des minorités et des individualités était encore plus réduite qu'aujourd'hui. Les punks étaient détestés par la société, les médias, le Français moyen.

Le look des punks était plus important que la musique dont il était issu, c'était un moyen de reconnaissance afin de faire pression sur la société, pour qu'elle change enfin. Il fallait choquer, au risque d'être battu dans la rue à la fois par les rockers et les fachos, exactement comme les cheveux longs et les coupes afro ont été un signe de rébellion dans les années 60. Et si le punk a été un mouvement assez bref, entre 1975 et 1980, il a définitivement influencé la culture des années 80 dans un renouveau de l'engagement politique, surtout dans la musique.

Apartheid institutionnel

Depuis des années en France, les femmes musulmanes sont écartées de toute visibilité. On leur a interdit l'accès à la fonction publique, ce qui a motivé, d'ailleurs, un repli qui a encouragé des formes de télétravail ou d'entreprenariat associatif, notamment en banlieue. Cette discrimination, quasi unique en Europe, est le fait d'un État universaliste qui cherche à détruire le dynamisme communautaire et tout concept minoritaire. Les femmes sont les premières à souffrir de cette politique d'exclusion, mais leurs maris, leurs enfants, leurs familles en souffrent tout autant. La violence non contrôlée des médias est une source de colère nourrie tous les jours, sans cesse, depuis plus de deux décennies. Les débats sur le port du voile en France sont une honte internationale.

Et pourtant cette communauté musulmane encaisse les coups sans provoquer des manifestations monstres justifiées. Les immigrés et les descendants d'immigrés représentaient en 2018 14 millions de personnes, soit 20,9% de la population française, mais vous ne les voyez pas dans les rues pour protester. Les cathos, on les voit. Les musulmans cultivent la réserve. Ou la crainte.

Il faut dire que depuis les émeutes de 2005, les banlieues n'attendent plus rien de l'État. Le divorce est officiel. Discrimination à l'embauche, niveau record de chômage, profilage et violences policières, invisibilité dans les médias, liberté de culte bafouée (il faudrait comprendre une bonne fois pour toutes que les prières de rue existent parce que les maires refusent d'accorder le droit d'édifier des mosquées), refus du droit de vote pour les immigrés et absence de données statistiques sur les populations racisées, la vie des musulman(e)s est marquée par un apartheid institutionnel.

Encore une fois, il suffit de traverser la Manche ou les Pyrénées pour voir que la France est la pire en termes d'intégration. Un seul exemple parmi des milliers : le documentaire de Doug Saunders, programmé sur Arte en 2017, qui comparaissait les politiques d'accueil des migrants d'Istanbul, Londres, Berlin, Amsterdam et... Évry. La France était le seul pays incapable d'établir des quartier-tremplin qui permettent une immigration bénéfique pour l'ensemble de la population.

Un refus communautaire (presque) généralisé

En portant le voile ou le burkini, les musulmanes adoptent bien sûr avant tout un signe religieux qui valorise la pudeur, dans un monde qui en manque de moins en moins. Mais elles sont à l'avant garde d'un comportement qui est un signe de contestation et de colère intériorisée. C'est leur manière de répondre à la haine de l'État républicain qui refuse en bloc l'idée identitaire pour les minorités tout en privilégiant le soi-disant modèle laïc. Ces femmes sont un exemple de désobéissance civile, rappelant les mouvements des droits civiques par la visibilité et le nombre, exactement comme la communauté LGBT est passée par une visibilité des individus dans la rue, qu'ils soient gays, lesbiennes, bi, trans.

La société française voudrait nous voir sans signes distinctifs et le retard de la mémoire des archives LGBT est exactement le même qui touche au passé colonial de ce pays. On voit très bien que cette amnésie forcée est un enjeu de pouvoir. Seule la communauté juive a obtenu un droit au souvenir, la récente inauguration du Centre européen du Judaïsme par le Président de la République en atteste. Et cette préférence pour une minorité choisie alimente une frustration de la part des autres minorités qui, elles aussi, ont beaucoup souffert dans le passé.

En tant qu'athée, ancien laïcard forcené pendant mon adolescence, je comprends aussi la gêne des LGBT sur ce sujet. A la base, la religion, c'est le cauchemar des sexualités. Et puis il y a cet argument pervers, que j'ai entendu tant de fois chez beaucoup de gays : "Je m'intéresserai au sort des femmes voilées quand les pays arabes ne seront plus homophobes", ce qui revient à faire du Caroline Fourest. Mais en vieillissant, depuis trente ans, je vois bien que ce qui me choque le plus, c'est d'empêcher le droit universel de croire selon ses convictions. D'athée intransigeant, je suis devenu un athée tolérant car je suis né en Algérie, je fais partie de la dernière génération des Pieds-Noirs, et j'ai une dette personnelle envers toute l'Afrique.

Donc la vue de signes religieux ne me gêne pas, au contraire, je la trouve belle désormais. C'est un symbole indigène, et n'oublions pas que les colons français ont tout fait pour interdire le voile pendant les pires années de la guerre d'indépendance. J'ai du respect pour le combat de ces femmes et je voudrais leur témoigner mon soutien. D'une manière plus large, je pense que l'homosexualité devrait être naturellement du côté des femmes voilées. 

"Live discreetly"

La série "Years and Years" illustre très bien les pressions exercées par les forces laïcardes ou catholiques de droite et de gauche qui voudraient faire en sorte que toutes les minorités "vivent discrètement", comme pour enrayer la visibilité des femmes qui accèdent au droit à la PMA, des jeunes trans qui font leur coming-out, des femmes voilées, des musulmans barbus, des gays trop extravagants. C'est un courant européen populiste qui touche les pays de l'est de l'Europe comme la France et qui fustige les Queer studies, la montée en puissance du discours décolonial, le nouveau radicalisme écolo, etc.

Après des semaines de bourrage de crâne médiatique contre le port du voile, il est temps de répondre et de se coordonner. Ce rassemblement des minorités se voit dans la liste des signataires pour la manifestation du 10 novembre contre l'islamophobie ou l'appel des organisateurs de l'action contre CNews :"On va plus rester devant la télé sans rien faire [...] On va se battre. Tous ensemble, unis, qu'on soit musulman, juif, athée, homosexuel, on doit être unis parce que la France c'est nous". Mais il ne suffit pas de manifester, il faut personnaliser le combat. A un moment où la convergence des luttes est possible, il faut s’engager pour réduire ce bruit médiatique qui fait tant de mal à beaucoup de monde. Ce n'est pas CNews qu'il faut faire plier, c'est Zemmour lui-même. Il faut le confronter partout où il va, comme faisait Act Up contre ses ennemis, quand on réveillait les ministres ou les PDG de labos pharmaceutiques à 5 heures du matin, à leur domicile. Ça aussi, c'est de la désobéissance civile.

Le voile, symbole des minorités

En tant que gay, je sais que l'identité est désormais le principal moteur du mouvement LGBT. La frontière politique apportée par les personnes transgenres nous appelle à évoluer sur notre acceptation de celles et de ceux qui restent en marge de la société. Le port du voile est ainsi une affirmation identitaire qui force à la réflexion. "Vous ne voulez pas de nous? Ok, je vais porter le voile". C'est un acte de protection et de visibilité, exactement comme la Gay Pride l'a été pour nous.

On le voit à travers des vidéos de défiance humoristique où des femmes voilées se filment en mettant un, deux, trois foulards l'un sur l'autre pour appuyer le message. Ou des déclarations d'hommes non croyants, sur Twitter, qui disent être prêts à porter le voile en signe de soutien. Pour la société, ce soutien est "communautariste". Non, il est humain, généreux, solidaire. On empêche cette communauté d’en être une alors qu’à la télé, on peut entendre dire « la communauté LGBT ». Une communauté, c’est un quartier, une ville, une vie associative et politique, quelque chose qui a de la valeur. Après tout, la communauté, c'est cet espace vers lequel on se tourne quand l'État ne fait pas son travail.

Enfin, à mes risques et périls, je pose la question que je vois nulle part sur les réseaux sociaux. Maintenant, il est clair que les messages de haine à l'encontre des musulmans proviennent particulièrement de personnalités juives comme Zemmour, Goldnadel, Finkielkraut, etc. Et ne me dites pas que vous ne l'avez pas remarqué. Une pétition contre Zemmour a récolté plus de 300.000 personnes, soit le tiers de celle sur la privatisation d’ADP. N'est-il pas temps de demander à la communauté juive de se désolidariser de ces personnalités qui ont un discours si toxique dans la société française?