Affichage des articles dont le libellé est Prévention. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Prévention. Afficher tous les articles

jeudi 14 juillet 2022

Requeer à La Réunion


 



Je ne m’attendais pas à faire ce long voyage, même s’il était prévu depuis longtemps. L’association Requeer de La Réunion m’avait invité en 2020 et 2021, ce qui avait été annulé à cause du Covid. Cette fois-ci, le voyage était confirmé, pour le 15 juin et pour une durée de 10 jours. C’est la première fois que j’allais vers l’Est, vers l’océan Indien.

 

Requeer est un collectif LGBTQIA qui s’est créé il y a 2 ans, émanation d’un engagement artistique dans le militantisme, et notamment dans l’organisation du mois des fiertés avec deux marches, l’une dans la capitale de La Réunion, Saint-Denis, et une autre, nouvelle, dans le sud de l’île, à Saint-Pierre. A Requeer, la seule personne que je connaissais, c’est Antoine Merveilleux du Vignaux, musicien pour le groupe mythique de mon frère dans les années 70 et début 80, Lala et les Emotions. Mais je n’avais pas vu Antoine depuis 30 ans et plus, quand il s’est installé à la Réunion, et fondé une famille.

 

Toujours angoissé avant les longs voyages, je suis arrivé 5 heures en avance à Orly pour mon vol. J’arrive toujours à l’avance, j’aime regarder pendant des heures les gens qui partent et qui arrivent.  Déjà, je voyais les insulaires, blancs, noirs et métis, très beaux chacun dans leur genre. Dans l’avion, j’ai eu la surprise d’avoir trois sièges pour moi tout seul à l’avant de la classe économique, je croyais que ça n’existait plus, j’ai donc très bien dormi après avoir regardé deux films. Il faut dire que le vol pour La Réunion est long (13 heures), mais comme on part le soir et qu’on arrive le lendemain matin, c’est plutôt calme et agréable.

 

A mon arrivée, Samuel Perche m’attendait à l’aéroport, avec qui j’avais discuté via mail de l’organisation du voyage. Première révélation. Je me suis tout de suite bien entendu avec ce joli homme de 42 ans, artiste, et l’un des leaders du mouvement queer ici et président de Requeer. Samuel est parti de France pour s’installer à la Réunion il y a 15 ans. Dans la voiture, on parle de la situation de l’île, ses embouteillages, le fait que la population va bientôt atteindre un million de personnes, ce qui pose des questions d’urbanisme, le lobby du ciment et de la construction, la situation des LGBT dans l’océan indien, l’influence de l’immigration, la beauté des paysages, tout.

 

Il m’amène chez Antoine Merveilleux que je retrouve dans sa case du quartier de La Possession où je rencontre sa femme qui prépare le déjeuner à l’extérieur, son petit-fils réunionnais / maghrébin (un joli mélange quoi), sa fille. Et son jardin, les poules, les 3 tortues. C’est dimanche matin et il y a du reggae qui passe en fond sonore, c’est une retrouvaille émouvante. Je ne reconnais pas Antoine après les 40 ans passés, il est un peu déçu, mais je reconnais tout de suite sa gentillesse sans bullshit, sa prévenance, il est le deuxième organisateur de ce voyage, lui et Samuel ont déjà tout un programme pour moi. C’est aussi la fête des pères ce jour-là, une fête très respectée dans toute l’île où les liens familiaux sont très forts.

 

Après une heure à prendre contact, Samuel m’amène à Saint-Paul, ville du littoral un peu plus au sud, pour que je prenne la voiture de location qui a été réservée pour moi pendant mon séjour. En face du garage, il y a une case dans le quartier central de la ville, non loin du marché. Elle est en bon état, avec de très beaux arbres dans le jardin. Comme je l’admire en silence, Samuel me dit : « Tu vois, moi je voudrais la prendre telle qu’elle et la mettre dans un musée ». Et d’ajouter qu’elle sera sûrement détruite pour mettre un immeuble ou un commerce à la place. 

 

Bien sûr, je suis stressé à l’idée de conduire à La Réunion. Il faut savoir qu’en métropole, j’ai un pick-up Dacia acheté neuf 8000 euros après mon licenciement de Têtu en 2008. Quatorze ans après, il n’a toujours pas dépassé les 100.000 kilomètres, preuve que je ne l’utilise pas souvent. Il est aussi totalement dépourvu d’électronique, j’ai fait exprès, pas d’autoradio et de fenêtres électriques, c’est pourquoi je suis toujours perdu avec ces voitures de location avec trop de boutons, trop de fonctions.

 

Je suis Samuel qui me guide vers le premier hôte de mon séjour, Julien Aure, qui a une maison à Saline-les-Bains, qui sert parfois de Airbnb. Julien est natif de l’île, un bel homme, prof et artiste, c’est un homme cultivé et doux avec une belle voix et j’arrive en pleine correction des épreuves d’examen donc je me fais tout petit. Sa maison est idéale, près de la plage, avec une petite piscine et un joli jardin. Je déballe mes affaires et je vais tout de suite à la plage où il n’y a pas beaucoup de monde, après tout c’est la saison froide, il fait pourtant 25°. La plage est magnifique avec un lagon protégé des grosses vagues sur les récifs que l’on voit à quelques centaines de mètres. Je suis trop heureux d’être face à l’océan, je n’avais pas vu la mer depuis… mon dernier séjour à Bayonne, il y a quatre ans.

 

Le soir, Julien a organisé une petite fête chez lui avec toute une bande d’artistes réunionnais. Le but est de présenter un documentaire qui sortira à la rentrée, ayant pour sujet la représentation d’une dizaine d’artistes de La Réunion, dont on connaît le travail, mais pas assez les visages. Julien présente le projet, on sent l’expérience pédagogique, un beau documentaire avec une typo élégante et une belle musique originale. Un peu perdu parmi ces artistes, je suis tout de suite abordé par la deuxième révélation du séjour, Sanjeeyann Paléatchy, qui vient tout de suite vers moi pour me proposer un verre. Je découvre son travail, incroyable assemblage de végétaux (graminées de l’île, fleurs séchées, etc.) qu’il présente sous forme d’installations et de totems. Comme je suis fasciné par la botanique, l’échange est facile. Il y a une dimension éminemment shamanique dans son travail, je lui parle de « Gay Spirit » de Mark Thompson, Sanjee me dit que j’arrive au bon moment pour voir les inflorescences argentées de la canne à sucre.

 

Fatigué par les enfants des artistes qui s’amusent jusqu’à minuit, je me retire dans ma chambre, privilège des personnes âgées. J’entends le garçon le plus volubile dire à ses amis : « Je vais te mettre dans les toilettes des pédés ! ». Je suis à deux doigts d’intervenir, mais hey, c’est pas chez moi et je viens d’arriver. La nuit, première grosse averse et orage. 

 

Vendredi 17 juin

Le lendemain, il fait gris. Pas grave, j’ai bien pris le soleil la veille, je peux faire un jour off. Je regarde ce qui se passe sur les apps de drague et je m’en doutais : c’est compliqué. Sur Grindr et Tinder, beaucoup de profils « discrets » sans photo. Sur Scruff, des gays bears qui, on verra plus tard, ne sont pas très militants. Sur Hornet, pourtant spécifique pour les non-blancs, c’est pas meilleur non plus. A La Réunion, il y a toujours la crainte d’être reconnu à partir de sa voiture sur les lieux de drague (comme dans le sud-Ouest de mon adolescence) mais, quand même, je fais toujours le calcul : sur une population de 900.000 personnes, il y a 5 à 10% de personnes LGBT, donc ça fait du monde. Pendant la semaine, quelques contacts sympas et puis ensuite mon appli Grinder meurt, c’est l’influence des Tropiques.

 

Je ne suis pas venu pour baiser. Je dis toujours que lorsque je vais à l’étranger, je perds 10 points sur mon assurance et mon estime de soi. Je suis là pour être une éponge et absorber silencieusement ce que je regarde et les hommes hétéros sont sublimes, mais on peut les observer, il n’y a pas cette tension qui existe aux Antilles – d’ailleurs à chaque fois que j’ose une comparaison, tout le monde me dit que La Réunion est différente, ce que je sens tout de suite. A mon arrivée, j’ai demandé s’il y avait un problème d’eau sur l’île, parce que je sais que c’est le cas aux Antilles, malgré l’omniprésence de sources, mais ici tout le monde a accès à l’eau, même dans les collines et montagnes.

Le système de santé est aussi excellent, je le vois dès ce vendredi en allant à la pharmacie du coin pour m’acheter de l’Hextril car mes dents me font mal. Juste à côté, un bâtiment avec 10 (DIX) dentistes. Je crois que je n’ai jamais vu ça en France. On me dit qu’il n’y a pas de désert médical, que toute l’île est bien couverte et il suffit de se promener pour le vérifier. Le lendemain, j’arriverai à prendre un RDV pour ma 4ème dose de vaccin Covid alors que dans l’Orne et la Sarthe, il fallait que je fasse 40 kms AR, alors que le litre d’essence est à 2 euros, merci Macron.

Le premier soir, à la nuit tombée, Julien m’accompagne acheter mon premier cari de riz et poisson. En mangeant, il me raconte qu’au lycée, l’année précédente, ils ont fait l’expérience du quart d’heure de lecture en début de journée, pour calmer les élèves et les inciter à lire. Certains profs ont râlé parce que « ça faisait perdre du temps ». La deuxième année, le programme s’est arrêté alors qu’il marchait déjà. Dommage.

 

Samedi 18 juin

Je suis invité à découvrir le centre LGBT de l’océan Indien, à Saint-Denis, où l‘équipe a organisé un barbecue. Samuel est adorable, c’est lui qui cuit la viande et les légumes, j’ai apporté plusieurs livres signés pour la bibliothèque du centre. Très bonnes discussions avec tout le monde, en particulier les filles de La Cimade qui s’occupent de la RDR sur l’île. Le chemsex est là, mais surtout réservé aux zoreilles (les blancs) qui ramènent les produits d’Europe. La livraison via Darknet est mineure. Tout le monde est d’accord pour dire que l’île mérite un bar ou un club LGBT, il faudrait vraiment un squat car il y a beaucoup de bâtiments vides. Je reviens à Salines pour le coucher de soleil, dans les couleurs orange.

 

Dimanche 19 juin

Je retourne à la plage, mais le vent s’est levé et je comprends pourquoi les Réunionnais disent qu’il fait froid. L’eau est bonne, mais je grelotte en sortant de l’océan et le vent soulève le sable, comme souvent sur les plages du Sud-Ouest. Mon iPhone plante souvent, ce vieux modèle est en train de mourir, et finalement je prendrai peu de photos pendant ce voyage car l’écran tactile ne répond presque plus. Journée de farniente et de sieste.

 

Lundi 20 juin

Antoine Merveilleux m’invite à Lerka, la structure de Recherche et de création en Arts Actuels, fondée en 2002. C’est aussi un endroit de résidence pour artistes. Antoine insiste pour me dire qu’il n’est que « chargé de mission » et me dit que c’est une association avec des fondations associatives solides et des membres bénévoles engagés. Pour venir, je fais du covoiturage avec Sonia Charbonneau, qui habite juste à côté de la maison de Julien, et qui est une artiste de Lerka. La pauvre. C’est la première fois que je conduis en ville, vers les collines de Saint-Denis. Et je ne suis pas du tout à l’aise avec ces routes de collines où il faut négocier les virages serrés en première ou en seconde. Arrivé sur place, Antoine me présente toute l’équipe et on déjeune tous ensemble et ensuite Antoine demande à Sonia de me montrer son travail, dont une partie sera présentée à Tours l’année prochaine. Elle fait surtout de la vidéo et sa réponse au poème de Baudelaire, « A une dame créole » est un long traveling tragi-comique où on la voit déambuler sur une plage de galets avec des chaussures à talon rose fluo. Elle nous montre ensuite une pièce où elle est filmée au ras du sol en train de faire un trekking en courant vers une zone qui a été brulée quelques mois auparavant. On n’entend que son souffle, le sol et la végétation qui l’entoure, des pierres volcaniques recouvertes de lickens et de mousses, une végétation basse qui souffre du vent et du soleil, des graminées encore. Sur le retour, on a une discussion sur la sexualité d’aujourd’hui et l’éducation sexuelle des enfants. Elle est malgache et m’explique certaines coutumes. 

En général, Madagascar arrive systématiquement dans les discussions. Dans l’art, dans l’histoire de La Réunion, dans la cuisine et l’artisanat, Madagascar est partout, on dirait que c’est l’île mère, même si La Réunion est un melting pot indien, musulman, africain, catholique, asiatique. On me montre sur la route de très beaux temples indous, mais aussi asiatiques. J’ai beau ne pas connaître l’île, je ne ressens pas le racisme comme en France, surtout après un an d’overdose zémourienne.

 

Avant de partir de Lerka, une belle femme passe pour dire bonjour à Antoine. C’est Audrey Corridon (qu’il faut suivre sur FB!), une responsable politique militante qui a fait beaucoup d’outreach pour que les gens aillent voter aux Législatives, qui ont été gagnées par Nupes un peu partout sur l’île. Tout le monde se réjouit d’une alternance politique qui mettra peut-être fin au clientélisme de la classe politique locale. Je vois ici à quel point le mouvement LGBT ici est source d’espoir et d’intersectionnalité car la marche de Saint-Denis a été un symbole fort, avec 1500 personnes et son discours sur le passé colonial la rapproche d'autres mouvements.

Avant d’aller à Lerka, Sonia et moi sommes passés voir le conteneur jaune de Frac-Réunion qui présente l'expo KWOR à Saint-Denis, près du Petit marché, qui sert d’expo itinérante et qui apporte le sujet LGBT et militant dans plusieurs villes de l’île. Tout est fait pour ne pas privilégier la grande ville et aller plus loin vers les campagnes. Je découvre le travail de plusieurs artistes dont on me parle depuis mon arrivée : Brandon Gercara, Abel Techer…

 

Et je commence à comprendre la particularité unique de La Réunion. Ici le mouvement LGBT est mené, littéralement, par des artistes queer. Ce n’est vraiment pas le cas à Paris, si vous voyez ce que je veux dire. Cette nouvelle génération est passée par les beaux-arts, il y a eu un lien éducatif très fort entre les jeunes issus des quartiers populaires ou des campagnes et la génération précédente, qui a quitté la France pour s’installer sur une île qui a cherché à atteindre l’excellence dans de nombreux domaines. Dans la santé, j’y reviendrai plus tard, dans la qualité des routes, même si tous les petits trains qui sillonnaient l’île ont disparu, et aussi dans le discours anticolonial qui est omniprésent. Cette fusion entre l’art et le militantisme me rappelle la création d’ACT UP à New York avec le collectif Gran Fury. Vous imaginez si le mouvement LGBT hexagonal était mené par des jeunes de 25 ans qui font de l’art ? On aurait déjà le centre d’Archives LGBT à Paris depuis des années.

 

Mardi 22 juin

Samuel a organisé un RDV avec Emmanuelle Thore, cheffe du service du CeGIDD Ouest de Saint-Paul, en direction de la PreP mais aussi des consultation de gynécologie, et d’interruption de grossesse. Là aussi, rencontre instantanée avec une médecin qui connaît Act Up et on fait le tour des problèmes de santé de l’île. Je pose des questions sur l’éducation sexuelle dans les lycées, la prévalence des IST mais Emmanuelle a aussi une question pour moi. Il y a certaines réticences dans le corps médical du coin pour cibler les populations de jeunes Réunionnais non blancs. Je réponds : « Oui bien sûr, vous devez cibler, c’est pas du tout stigmatisant. De toute façon, si vous ne le faites pas, vous serez critiqué anyway. Regardez aux USA où les LGBT noirs ou latinos ont été en retard dans l’accès aux soins, pour les ARV et la PreP. Vous savez faire le dépistage rapide, il ne faut pas avoir de scrupules, il faut apporter le message ». La discussion se poursuit dans les couloirs, puis à l’entrée, puis sur les marches à l’extérieur. On pourrait parler longtemps.

 

A ce stade, je comprends que Requeer a organisé ces rendez-vous, non pas pour que je parle d’Act Up, qui est assez peu connu sur l’île. D’abord parce que La Réunion n’a pas trop souffert du sida, contrairement aux Antilles et la Guyane (vous voyez, je compare encore mfgrrr) et donc le drama de la maladie n’a pas été massif. Ce qui est important ici n’est pas de parler d’Act Up, même si beaucoup ont vu « 120 BPM », mais de rencontrer les personnes dynamiques de l’île pour faire avancer les connections de Requeer. L’île est à un moment pivotal, où la nouvelle génération bouscule tout, avec la créolité au centre. Dans les marches que j’ai vues sur FB, Brandon Gercara s’exprime autant en français qu’en créole. Les slogans sont créolisés. Et ça donne une puissance assez proche des premières manifs d’Act Up où tout un nouveau vocabulaire était révélé.

 

Mercredi 23 juin

Antoine Merveilleux me propose d’abréger mon séjour chez Julien pour rejoindre le sud de l’île, à Langevin, où son amie Christiane a aussi une maison qui sert de AirbnB. Avant cela, je dois me débrouiller tout seul et aller me faire vacciner au Port. Tout se passe bien, je suis fier d’avoir fait cette dose de rappel à l’autre bout du monde alors que c’était si difficile dans ma campagne.

Ensuite je prends l’autoroute qui tourne autour de l’ile, cap au sud. Je vois les paysages changer avec ces ravines aux noms amusants, ces versants au-dessus de l’océan avec des herbes sèches (ce sont celles que je veux voir de près !) et des buissons, une sorte de garrigue tropicale atomisée par le soleil, et toujours cette bande de littoral et toutes ces plages qui me donnent envie d’y aller pour me baigner. Et puis je vois enfin les champs de canne à sucre avec ces inflorescences métalliques, qui accrochent toute la lumière. J’arrive juste avant la nuit et je me perds sur la route de la Passerelle en direction du Grand galet. Les collines sont vertigineuses, recouverte de végétation tropicale, et ces pestes grimpantes impressionnantes. La rivière Langevin est si belle que j’ai envie de m’y arrêter à chaque virage. C’est là où je retrouve l’ambiance des nombreux dessins de Tom de Pékin qui est souvent venu ici, et les récits d’autres personnes.


Arrivé chez Christiane Fauvre, je découvre une femme de 70 ans avec qui je m’entends tout de suite, nouvelle révélation du voyage. Comment résumer Christiane ? C’est une féministe, écolo pour de vrai, artiste, en couple avec un autre artiste, Ollivier Freynet, absent à ce moment car en métropole. Elle a été prof aux Beaux-arts, s’est engagée avec passion dans plein de domaines pour finir par être déçue du milieu artistique, ses magouilles, son injustice, ses cochonneries sexuelles aussi. Comme Antoine Merveilleux, elle connaît tous les artistes de l’île et au-delà. Très influencée par l’Inde, elle est comme mon amie Chantal Rivet car l’Inde est la source de passions culinaires, de gestes et d’attitude, d’attirance pour les hommes androgynes et fins de La Réunion et c’est aussi ce qui la rend proche de beaucoup de sujets sur l’identité de genre. Elle a trois chats, tous venus de la forêt environnante, deux chiens, quatre poules, deux paons, trois tortues et une ruche d’abeilles. Toute sa cuisine vient du jardin, je découvre les chouchous qui vont devenir mon légume préféré de ces vacances et elle dit souvent que La Réunion a tout pour être autosuffisante au niveau alimentaire, si les champs de canne à sucre étaient remplacés par le riz ou autre culture.

Sachant que j’ai besoin de calme le matin au petit déjeuner, Christiane va s’occuper de moi pendant les derniers jours, me faisant découvrir les plats locaux tout en lançant des discussions interminables que j’adore. Elle est aussi bavarde que moi et me raconte tout sur l’art comme sur l’île, regrettant chaque jour que je ne sois pas allé à la forêt primaire qui n’est pas loin, les cascades, etc. A chaque fois, je lui réponds que je suis ici pour travailler et que je suis sédentaire même pendant les voyages. J’ai pourtant une voiture, je pourrais aller n’importe où. Mais les routes sont délicates et je ne suis pas du genre à courir pour aller voir ceci ou cela. Passer quelques jours dans ce vallon avec ces sommets tout autour, c’est une manière de vivre l’île comme une autre. Je regarde les oiseaux, elle me sort un livre sur les oiseaux de l’île. Je lui pose des questions sur les arbres qui nous entourent, elle me sort un livre sur les mangues de La Réunion, où on trouve 50 variétés différentes dont certaines très rares qui mériteraient d’être cultivées. 

Je fais la sieste pendant la deuxième journée (et dernière) de pluie en lisant un livre trouvé dans la bibliothèque sur les grands voyageurs (Marco Polo, mais surtout Ibn Battûra en Asie Centrale et le récit de Las Casas sur l’extermination des peuples des Caraïbes par les Espagnols dans « Très brève relation de la destruction des Indes » : « d’autres attachaient de la paille sèche au corps des Indiens, y mettaient le feu et les brûlaient de la sorte ») tout en passant deux heures de calme tous les soirs avant de me coucher avec un joint de zamal, tellement bon qu’on tire trois taffes - et on oublie le joint. C’est une herbe vraiment magique et thérapeutique, qui donne tout de suite des idées et des résolutions, qui stimule l’esprit et le corps.

 

Vendredi 24 juin

Le beau temps est revenu à Langevin et je vais me promener en montant à pied la Route de la Passerelle vers le Grand Galet. Je ne vais pas jusqu’au bout, préférant m’arrêter dans un petit chemin désaffecté où se trouvent deux chapelles ouvertes, dont une en bois peinte dans un rouge parfait. La rivière est bouillonnante avec des rochers noirs, on l’imagine à la saison des pluies avec un débit énorme, et la végétation sur les rochers abrite de toutes petites plantes, fougères, graminées, très japonisant. Chaque mètre carré est fait comme un mini jardin. Je reste deux heures à regarder autour de moi et descends lentement sur le bord de la route où je suis comme toujours attiré en priorité par les plantes et les arbres qui y poussent. Le bord de la route, avec ses cases abandonnées, est souvent plus romantique que la nature sauvage.

 

Dans l’après-midi, je vais voir l’expo de Samuel Perche « No Man Men » à Grand Bois, dans un beau local abandonné qui a été aménagé pour une expo. C’est un entrepôt qui servait à l’usine de canne à sucre (grande cheminée carrée juste en face) et je rencontre aussi le directeur de la galerie. Le travail de Samuel est dérangeant au début, ce sont de grandes toiles où le bleu domine sur des scènes de baise entre hommes. Il y a un côté Berghain dans ce travail que je vois comme un complément érotique de la création de l’île. Je pense que son intention est d’abord de briser un tabou sexuel avec des bites, des pénétrations, des plans à trois.

 

Le soir, c’est le jour de mon intervention à la Médiathèque du Sud Sauvage, à Saint-Joseph, une belle architecture faite de bois et de pierres volcaniques. Au moment où j’arrive, c’est l’appel à la prière d’une petite mosquée voisine. Je suis ému, me disant que c’est une chose impossible en France, mais ici toutes les croyances sont acceptées.

Le staff de la médiathèque est adorable et je me présente avant la projection de « We Were Here » de David Weismann, film que j’ai choisi comme illustration de la discussion à venir. Il y a peu de monde, vraiment les gays, encore une fois, sont incapables de se bouger pour un film qui n’a jamais été montré sur l’île. Pendant la projection, je sens des moments de tremblement dans la salle, Samuel qui est à côté de moi est très ému. Le débat qui suit est intéressant et ça se finit par un pot organisé par la médiathèque. Ah, s’il y avait eu plus de monde ! Je laisse plusieurs livres signés pour la bibliothèque.

 

Samedi 25 juin

C’est le grand jour de la marche des fiertés, pour la première fois à Saint-Pierre, dans le sud  (quelques photos sur mon IG). Le trajet commence près de la plage et doit se promener en ville. Requeer se demande si ce sera un succès, mais très vite le cortège se forme et la surprise, c’est la jeunesse de la foule. On dirait que la moyenne d’âge ne dépasse pas 20 ou 22 ans, très grande majorité de lycéens et lycéennes, toutes heureuses, en bande. Je rencontre pour la première fois Brandon Gercara, lui aussi fatigué par ces mois d’activités, comme Samuel. Je passe aussi du temps à discuter avec un couple de gays vraiment bien, rencontrés à la Médiathèque la veille. Je dis à plusieurs filles qu’elles se rappelleront toujours cette marche. Le cortège passe par les rues du centre, faisant une boucle pour revenir au point de départ où tous les représentants associatifs font un discours commun. Si on veut comparer, c’est un mélange entre la Pride des banlieues et la Pride radicale. Je demande pourquoi les gays de Scruff ne sont pas là. 1500 personnes, bravo pour une première édition !

Antoine Merveilleux et moi prenons ensuite un café sur la plage. Avec tout ce qui s’est passé en quelques jours, je me sens désormais obligé d’écrire quelque chose sur ce voyage. En bon RP de La Réunion, il me répond avec un sourire : « Mais bien sûr ! ». Comme s’il avait accompli sa mission. Un SDF de Paris qui passe reconnaît mon t-shirt « Silence = Mort » et me félicite pour l’action sur l’Obélisque de la Concorde (1994). Nous allons ensuite passer la nuit chez Christiane à Langevin car Antoine et Christiane ne se sont pas vus depuis… plus de dix ans alors qu’ils vivent sur la même île. Soirée parfaite à se raconter des histoires sur l’art, sur le sexe aussi et même le fist-fucking.

 

Dimanche 26 juin

C’est mon dernier jour avant de prendre l’avion. Je dois rendre la voiture de location à Saint-Paul et Brandon vient me chercher pour me déposer ensuite à l’hôtel Dina Morgabine de Saint-Denis où je passerai ma dernière nuit. C’est la première fois qu’on se parle de la semaine et il s’excuse de s’être fait attendre car il avait beaucoup de travail. Je lui réponds que c’est à moi de venir vers lui - et non l’inverse. Je lui dis qu’à 25 ans, il va devenir énorme. Il me répond que ses positions sur le sujet décolonial ne plaisent pas à tout le monde, mais je réponds que c’est sa base, en tant qu’artiste et activiste, c’est sa crédibilité et ça ne le quittera jamais. On parle de Requeer, de Voguing, de shamanisme, d’art. Je lui raconte une anecdote assez drôle qui vient de Jonathan Katz : pendant les guerres dans le Far-Ouest, les jésuites qui torturaient les Amérindiens étaient subjugués car ces derniers se moquaient d’eux en disant : « C’est pas comme ça qu’on torture, attendez on va vous montrer ».

Brandon est vraiment unique et touche à tout. Encore un militant multi-talentueux. A suivre absolument sur FB ou IG. Il fait des vidéos avec son ami Yannick Piera qui sont hilarantes, mais je lui dis qu’il faudrait des sous-titres en français pour mieux comprendre. On se quitte en se promettant de se voir à Paris où il sera à la rentrée.

Arrivé à l’hôtel, il fait nuit, je me promène dans le quartier pour trouver quelque chose à manger, la ville est endormie. Puis je vais me baigner dans la piscine du roof top de l’hôtel où il n’y a personne. Je fume mon dernier zamal en regardant les lumières de la ville sur les collines et je commence à avoir le cafard de partir.

 

Lundi 27 juin

Je me lève pour aller au Petit marché que j’avais visité avec Sonia Charbonneau. La vendeuse d’origine indienne me reconnaît. « C’est vous avec un tatouage sur la jambe ? » et elle me conseille sur tout ce qui m’attire. Je prends un petit pilon (elle me dit d’en prendre un autre qui vient de Madagascar, les autres venant de Chine), un chapeau de paille, un bracelet de pierre noires et deux eaux de toilette (lotion Pompeia et eau de Cologne des Princes, tous deux de L.T.Piver) dont Sonia dira plus tard « ça sent le tonton », ce qui me fait plaisir car je cherche toujours des parfums démodés.

A midi, je retrouve Antoine Merveilleux et Samuel au restaurant de l’hôtel. Samuel a été agressé la nuit de la marche de Saint-Pierre, par le videur du club. Son visage est amoché et la règle à Requeer, c’est d’aller tout de suite à la gendarmerie, même pour une insulte dans la rue, Brandon est catégorique sur ce point. Un média vient l’interviewer. Antoine et moi, en vrais daddys, on s’inquiète de l’état de fatigue de Samuel. Il est inébranlable et souriant. Pour lui, La Réunion devrait être développée et appréciée pour sa tolérance et son développement des sujets LGBT, ce qui en ferait une île encore plus unique dans l’océan Indien. A tous les deux, je répète que je n’ai jamais été traité comme ça pendant toutes mes années d’activisme, à part avec Bizi à Bayonne lors de leur création. Les Basques et les Réunionnais ! Un billet d’avion, une voiture de location, deux endroits parfaits pour le séjour, 500 euros de per diem (waou !) et un super hôtel pour finir. Antoine me dit que je suis un artiste car je suis écrivain et que je dois être traité comme tel. Je réponds que je ne suis qu’un militant.

 

Tout au long de nos rencontres, pendant ces dix jours, on a beaucoup parlé avec Samuel. De sa vie amoureuse et sexuelle, du militantisme et des questions de genre, c’est un homme blanc qui a complètement assimilé les aspects les plus radicaux du militantisme. Il m’a raconté beaucoup de choses sur les forces politiques et associatives de l’île, son passé sexuel à Paris (il était venu à KABP ou Otra Otra) et finalement on a une passion commune et non complexée pour les hommes noirs et métissés, parce que c’est souvent une passion réciproque et que ça s’est toujours bien passé. Au fur et à mesure que les jours passaient, je me demandais si nous étions compatibles sexuellement ou si tout simplement on aurait dû passer une nuit ensemble, par pure amitié.

 

Ensuite, il m’amène à l’aéroport. La fin de l’après-midi approche, le ciel est superbe et le cafard se renforce à l’idée de partir. Mes derniers mots à Samuel sont « amis pour la vie ! » et je lui caresse le torse et passe les heures suivantes, avant l’enregistrement, à admirer le coucher de soleil qui s’assombrit dans la nuit tropicale.

 

 

 

 

vendredi 27 mai 2022

Où sont les gays?

 


La promotion de « I Love Porn » s’est terminée avec le voyage à Metz pour le salon du livre LGBT. Ce dernier livre ne sera donc pas un succès, avec beaucoup moins d’articles et pas une seule apparition à la télé. Je sais bien que ces dernières années, le paysage médiatique s’est complètement transformé. Sortir un livre sur le porno à un moment où les magazines sont de plus en plus uniformes, avec le Covid, la Présidentielle, la guerre, l’effondrement écologique, forcément, ces sujets accaparent tout. Plusieurs médias comme Vice n’ont pas parlé du livre alors que ce dernier est rempli de références d’articles de Vice. Têtu a décidé de ne pas en parler, après avoir mis le livre dans sa liste des 10 meilleurs livres de 2021. Talk about cancel culture. Les sites d’information VIH / sida comme VIH.org ou Le Journal du Sida (pour qui j’ai écrit pendant des années) ont refusé d’en parler aussi, alors que le VIH dispose d’un chapitre entier. Le Tag Parfait, fragile économiquement, n’a pas pu en parler non plus alors que c’était presque le seul endroit où on pouvait discuter des liens entre porno gay et porno hétéro. Tant qu’aux sociologues qui s’intéressent désormais au sujet porno, ce fut silence radio.

 

C’est connu, je suis naïf, je pensais sincèrement que ce livre aurait du succès, avec une couverture de Geneviève Gauckler, des éditeurs indépendants et sympas avec qui j’ai eu le plaisir de travailler. Après tout, on considère souvent que presque tout ce qui a trait au sexe se vend. Ce livre, qui est le seul à analyser la sexualité gay depuis 50 ans à travers le prisme du porno est unique, ce n’est pas comme s’il en sortait beaucoup. De plus, j’ai simplifié mon style, j’ai accepté de le faire court alors que je pensais publier un gros volume de 450 pages, j’avais des textes en réserve et des tonnes de notes. J’ai été attentif à ne pas me laisser emporter par un aspect polémique ou un tweet hasardeux. Pendant des mois, j’ai tout fait pour ne pas polluer la promotion de ce livre par d’autres textes qui auraient pu lui faire concurrence. Je n’ai pas écrit sur ce blog, précisément pour ne pas mélanger les genres.

 

Le plus triste dans tout ceci, c’est le peu de feedback de la part des amis à qui j’ai envoyé le livre, un geste généreux d’autant plus difficile que mes éditeurs sont indépendants et ne disposent pas de ressources illimitées. Ça, c’est aussi nouveau, sûrement une conséquence de la baisse de la lecture dans notre société. Mais quand même. Quand j’écris, une partie importante de mes histoires proviennent de ces amis et le peu de retour de leur part a été pour moi une blessure. Je croyais faire remonter leurs expériences, les mélanger aux miennes et les nourrir avec de nombreuses références bivliographiques. Ce livre, je l’ai aussi écrit pour l’étranger, je rêvais d’une traduction espagnole ou brésilienne, sans plus croire à une traduction anglaise. Pas un seul de mes livres n’a été traduit. Il aura fallu vingt ans pour que « Act Up, une histoire » sorte bientôt en format poche, c’est pour dire.

 

A 64 ans, je vais bientôt prendre ma retraite. L’échec de « I Love Porn » est peut-être un signe qu’il vaut mieux terminer cette carrière. J’ai écrit ce livre positif pour les gays, après des livres qui sont tous des alertes, je voulais leur offrir un dernier volume qui les mettait en avant. Je l’ai écrit pour leur faire plaisir. Les gays s’en foutent, les médias s’en foutent, merci pour tout, je vous emmerde. Désormais, je vais commencer à écrire mes mémoires, mais je ne signerai pas un contrat d’édition qui ne soit pas correct pour ce long travail. Je pourrais très bien aussi écrire un petit essai de 150 pages sur mon avis définitif sur la musique, ce que certains amis me reprochent de ne pas avoir publié. Mais là aussi, je ne signerai pas pour un contrat au rabais. You don’t want me, I don't want you either.

 

Les quelques signatures dans les librairies et les salons du livres m’ont fait comprendre à quel point les gays sont absents partout où je vais. Mais même lorsqu’on célèbre une sexualité sans trop de contrainte après une crise du sida qui a laissé des cicatrices profondes, ils ne sont même pas capables d’apprécier un livre qui est un hommage à toute cette sexualité et identité. Ce livre positif se termine donc comme les autres. Vous êtes des cons. Votre égoïsme est étouffant. La génération des trentenaires au Cox est aussi décevante que celle des très jeunes pour qui l’histoire LGBT n’est pas un attrait. Vous passez votre temps à suivre des stars Only Fans qui ont 300.000 followers, mais vous ne voulez pas savoir pourquoi. Vous bouffez du porno mais vous prétendez ne « pas aimer ça ». L’Eurovision est votre niveau de culture. Vous prétendez être woke, mais il n’y a que votre vie qui vous intéresse.

 

Je suis aigri? Et alors? Blacklisté par une partie de la communauté LGBT, par les télés, tout ça à cause de mon soutien à la cause palestinienne, méprisé par l’Académie et les sociologues qui ont pourtant dans ce livre un document unique sur la sexualité d’aujourd’hui, fragilisé par une précarité qui ne m’a pas quittée depuis mon licenciement de Têtu en 2008, je suis dégoûté par votre égoïsme, je n’ai plus envie d’écrire pour vous, de vous alerter quand quelque chose se produit et dont personne ne parle. Le centre d’archives LGBT / sida à Paris, c’est pareil, je n’y crois plus et je sens de plus en plus que ce centre n’existera pas avant ma mort. Je suis un lanceur d’alerte, même si ce terme m’est totalement étranger et si mes alertes vous emmerdent, si vous ne pouvez pas être plus nombreux à une simple signature de livres aux Mots à la Bouche, well, fuck you.

lundi 25 janvier 2021

La "vie d'avant"

 


La pandémie de Covid marque son premier anniversaire. 

Et 2021 sera encore une année très difficile, il n'y aura pas de sortie de crise au moins avant deux ans - et nous n'avons pas encore subi les pleines conséquences de l'effondrement du marché du travail. La campagne de vaccination en France ne fait que commencer. On prédit que le variant anglais sera majoritaire dans le pays d'ici la fin du mois de février. D’autres virus mutants sont apparus au Brésil, Afrique du Sud, Californie. Un autre confinement se prépare. Hier, on comptabilisait 70.000 décès dans l'hexagone et 2,12 millions dans le monde.

 

Et pourtant, régulièrement, on entend discuter dans les médias de l'espoir de retrouver "la vie d'avant", ou le besoin de "vivre normalement". La nostalgie de 2019 se diffuse, alors que tant de familles sont affectées par ces décès, alors que tant de malades Covid ne se remettent pas. Les scandales sanitaires s'accumulent, celui des masques, du dépistage, de la vaccination, des magouilles de l’industrie pharmaceutique. Décidément, la société fait tout pour oublier l'expérience acquise dans le sida.

 

Parce que dans le VIH, nous avons passé plus de 20 ans à voir notre vie d'avant s'écrouler. Entre la découverte des premiers cas en 1981, et la fin du débat sur le bareback, dans les années 2000, nous avons traversé trois décennies de discussion et de conflits sur la prévention et le safe sex. Et vous nous avez rarement entendu pleurer sur la perte de notre existence d'avant. En tant qu'activistes, nous pensions que cette vie ne pouvait plus être normale, justement : dès le milieu des années 80, nous avons changé nos vies sexuelles par force, et cela ne s'est pas fait dans la joie. 

Comme les restaurateurs et les bars d'aujourd'hui, nous avons vu nos lieux de rencontre fermer leurs portes. Ces endroits étaient souvent historiques, créés dans les années 50, 60 ou 70. A Paris, en province ou même perdus dans la campagne, ces lieux faisaient partie de notre histoire. très vite, nous avons réduit le nombre de nos partenaires. Les pratiques sexuelles étaient marquées par la peur des fluides corporels. Nous ne portions pas des masques, mais des capotes. La survie est devenue plus importante que le plaisir. Dans les clubs comme le Tea Dance du Palace, nous remarquions chaque semaine les absents sur le dancefloor. Et il n'y avait pas de public aux fenêtres pour nous donner du courage.

 

Je ne sortirai pas le cliché du carnet d'adresses vidé par les décès, je le laisse aux pitres de la communauté qui ne font pas grand-chose comme Jean-Luc Romero, mais le sida a entraîné la fermeture de nombreux saunas, sex clubs, lieux de drague. Récemment, on a appris que le Tango est en vente dans le Marais, le Spijker, le plus vieux bar d'Amsterdam, est presque en liquidation. Le sida a aussi précipité la déroute des médias importants comme le Gai Pied et de clubs tout aussi symboliques (le Palace, etc.). Avant le sida, il y avait des centaines d'établissements gays à San Francisco, à New York, à Londres. Et ceci ne serait pas exactement la même chose si un centre d'archives LGBT existait dans notre pays. Tout est lié. Les archives disparaissent quand on meurt, du sida comme du Covid. Ultime ironie : dans le dernier numéro de Têtu, qui marque son 25èmeanniversaire, pas un article d’analyse sur l’impact du Covid sur notre communauté.

 

 

 

Ce sentiment est très bien décrit par Russell T.Davies et sa nouvelle série "It's a Sin" qui revient sur cette époque, oubliée des jeunes :

 Si dans les années 80 on avait eu, comme en 2020, le Premier ministre à la télévision parler du virus, si des témoignages téléphoniques de personnes infectées avaient été émis, si autant d’articles avaient été écrits dans la presse, il y aurait eu moins de morts. C’est un fait. Mais il y a des similitudes : la confusion, la paranoïa, les mensonges. Le sida aurait été envoyé par Dieu comme punition ; du Covid, on dit que la 5G l’envoie. C’est la même folie, la même réticence à affronter les faits, à apprendre, à affronter la réalité. Il est étrange et triste aussi qu’à ces deux occasions, une minorité soit oubliée : les hommes homosexuels dans les années 80 et maintenant les personnes âgées et les pauvres, du moins au Royaume-Uni. Les gouvernements trouvent toujours de nouvelles façons d’ignorer les gens. Et la rage va durer longtemps. Les gens sont en colère contre le sida depuis des années, à cause de toutes les pertes que nous avons subies, et je pense que ce sera la même chose avec cette pandémie. Tous ces gens qui sont restés sans voir leur mère, leur père … Cette colère brûlera longtemps.

 

Vivre normalement, pour beaucoup qui ne veulent pas porter le masque, c'est presque du bareback. C'est privilégier son point de vue face à la santé publique. C'est vivre dans le déni de ce qui se passe à travers le monde. C'est aussi oublier encore une fois les millions de personnes décédées du sida, dont la créativité a été fauchée à un âge souvent jeune. Et il y a tous ceux qui se sont suicidés, qui ne sont même pas dans les statistiques officielles. Quand on parle de l’impact sociétal du Covid, avez-vous oublié l’impact du sida ? N’était-il pas sociétal lui aussi ?

 

 

Admettons-le, nous vivons déjà sur un mode survival. Les étudiants bloqués dans leurs chambres qui ont l'impression de vivre en Ehpad, les gens qui économisent au lieu de dépenser, et ceux qui n'ont plus rien alors que les aides se réduisent. On ne voyage plus, des amis me disent qu'ils n'ont pas eu de relations sexuelles depuis un an, l'incertitude d'un nouveau confinement, il faut tenir chaque jour, chaque semaine, chaque mois. Je m’inquiète du manque de soutien envers notre communauté, qui voit cette nouvelle épidémie s’ajouter à la précédente. Pour l’instant, nous nous sommes bien comportés vis-à-vis du Covid. Mais beaucoup d’entre nous craquent. J’espère que vous saurez tenir. J’ai du mal à vous souhaiter une bonne année, car je crains qu’elle sera aussi difficile de 2020. Mais courage, my friends.



dimanche 1 novembre 2020

Vivre sans masque


 

Pendant des mois, je me suis empêché d'écrire sur le premier confinement parce que cette expérience avait été dure pour des millions de personnes bloquées en ville dont beaucoup avaient perdu leur travail. Il y avait aussi tous ces malades, l'irruption de la peur, les décès, les hôpitaux dépassés, la découverte d'une nouvelle épidémie. Pour moi, ces deux mois de confinement à la campagne ont été un moment inoubliable. Je ne me rappelle tout simplement pas d'une autre période de ma vie où deux mois consécutifs avaient été si marqués par le bonheur. Soudainement, la vie à la campagne est devenue magique. Je vis sur le bord d'une petite route départementale où passent quand même pas mal de camions (avec les années, j'ai même l'impression qu'il y en a de plus en plus). Et tout s'est arrêté d’un coup, à part le passage des agriculteurs du coin. Comme dans les villes où les rues se sont vidées, la campagne est devenue plus belle, et les taux de pollution dégringolaient à travers le monde. L'air était plus pur. La lumière semblait plus claire.

 

Chaque jour, je me réveillais avec une excitation inédite, le simple fait d'ouvrir la porte de la maison pour découvrir un silence total faisait bondir mon cœur. Pas de bruit, pas de chasse, les animaux de la forêt qui se promenaient sur la route, les migrations d'oiseaux qui se faisaient sans obstacle, c'était la réponse de la nature face à la consommation des hommes. La solitude, que je vis depuis des années, prenait alors une dimension éclatante. Mon potager était fini, laitues, poireaux et fraises marquaient le printemps qui arrivait, cette idée de décroissance qui est la mienne depuis longtemps semblait enfin arrivée. À la campagne, je me sentais plus protégé qu'ailleurs des risques d'infection et le confinement a été pour moi source d'hyper activité. J'ai nettoyé et rangé la maison de fond en comble, refait les peintures blanches des murs, rafraîchi toutes les portes et fenêtres, sans parler du jardin.

 

Dès le confinement, j'ai perdu le seul job alimentaire qui me restait, mais l'aide aux autoentrepreneurs a été rapide, efficace, enfin jusqu'au mois d'août et aujourd'hui je vis encore de la charité des ami(e)s pour boucler mes fins de mois (cette icône est à la droite du texte, si si vous pouvez la voir).

Pour la première fois de ma vie, j'ai accepté le fait de ne pas écrire pendant une longue période, ce qui était très libérateur. Le pays était à l'arrêt, moi aussi. J'ai commencé à me dire que l'âge de la retraite approchait, que je ne retrouverais jamais un job de journaliste, que l'épidémie devait nous inciter, nous les seniors, à laisser le moindre travail aux jeunes. Le confinement nous poussait encore plus vers la sortie. Cela fait aussi des mois que je n'ai pas eu de relation sexuelle et c'est précisément à ce moment que je me suis dit que ce n'était pas grave et j'ai accepté cette solitude comme une base de stabilité et d'acceptation. Je me suis beaucoup occupé de ma mère qui vit à trente kilomètres, en fait j'ai passé tout l'été à faire des bonnes actions.

 

Comme tout le monde, j’étais toutefois effrayé par l'accumulation de catastrophes à travers le monde, comme dans un déroulé de "Years & Years". Les feux en Amazonie, en Russie et en Californie, la fonte des glaces, le permafrost qui libère des tonnes de carbone, la sécheresse qui a frappé ici dès le mois d'avril, ce qui n'arrive JAMAIS, et puis cette politique française toujours plus à droite, violente, policière, militaire, médiatiquement raciste, incapable de comprendre le message de Black Life Matters, prolongeant une surenchère anti-arabe qui a abouti à une nouvelle publication des caricatures de Charlie. Et tout recommence. Il faudra un jour se demander combien de morts auront été la conséquence de la publication de ces dessins. Perso, je reste convaincu qu'aucune liberté d'expression ne justifie la moquerie d'un milliard et demi de musulmans. Nous passons nos vies à nous autocensurer pour le bien commun, mais il y a une poignée de connards qui a le droit d'insulter des millions de personnes, et les médias applaudissent.

 

Au début, j'étais en pleine boulimie de news sur ce nouveau virus. You see, j'adore les films de contagion, ce qui peut paraître paradoxal quand on est séropo depuis plus de 30 ans. Le fonctionnement des virus m'a toujours fasciné, j'ai même essayé, à un moment, de collectionner tous les films qui en parlent. Mais, très vite, je me suis réfugié sur Netflix et j'ai dévalisé tous les documentaires sur l'Égyptologie, la nature, les voyages, j'ai beaucoup regardé de bêtises sur les grenouilles et les oiseaux. Impossible de regarder les chaînes infos à part Euronews, France 24 ou les chaînes étrangères comme BBC, CNN.  Besoin de s'éloigner davantage. 

Cet été par exemple, je suis tombé sur Vice qui faisait appel à des témoignages sur les journalistes qui voulaient abandonner leur vocation, leur carrière. Et je me suis complètement retrouvé dans ces témoignages de conditions de travail indignes, de perte de confiance dans le métier, de dégoût. Zemmour et les autres m’ont fait détester les médias et les réseaux sociaux, je ne suis presque plus sur FB et je n’ai même plus envie de regarder les autres sur Instagram. J’ai passé ma vie à exprimer un point de vue marginal, minoritaire, aujourd’hui il est étouffé par le bruit nocif de CNews. Cela ne m’intéresse plus d’écrire la moindre chose sur la musique ou sur des sujets plus légers et je me désole devoir si peu de personnes de ma communauté  défendre les autres minorités exclues de la société.

 

Et voici la seconde vague et le nouveau confinement. 

Visiblement, tout le monde a oublié que nous avons connu une autre épidémie ces dernières quarante années. Une grande partie du legs historique, médical, social du sida a été perdu alors que les mêmes phénomènes se répètent : peur de la contamination, prévention, dépistage, course aux traitements et aux vaccins, magouilles de Big Pharma. Tout ce qui a traumatisé les gays pendant plusieurs décennies traumatise désormais la population générale. Après tout, les politiques de distanciation sociales sont très proches du safe sex des années 80 et 90 : réduction des partenaires, port du masque (ou de la capote), crainte d'être porteur asymptomatique mais contaminant, disparition des lieux de drague et de nombreux bars ou clubs, auto-contrôle et souci de la santé des autres. Les rivalités générationnelles apparaissent sur les comportements à risque et je ne suis pas le seul à voir des points communs entre le bareback classique du début des années 2000 et cette envie de vivre la vie "comme si c'était le dernier jour", les fêtes illégales étant assez proches des fêtes bareback, le besoin d'être rebelle, ou nihiliste. Le déni est le plus grand allié des maladies en général. Le consumérisme avant la santé, le plaisir avant la protection, le moment présent avant l'incertitude du futur. 

Vous vous plaignez parce que les librairies sont fermées pendant un mois. 

Nous, on a vécu sans sperme pendant vingt ans, bordel. 

Faites un effort, relisez vos classiques, je sais pas moi.

 

Comme au début du sida, les malades du Covid sont morts seuls, à l'hôpital. Comme au début du sida, ils ont été enterrés à la va-vite. Le travail de deuil n'a pas été fait pour de nombreuses familles à travers le monde. Et beaucoup de rescapés du Covid souffrent de complications mystérieuses, comme au début du sida. On a passé sous silence les derniers jours des plus fragiles, particulièrement en France où le black-out médical a été total à l'hôpital (pas de photos, pas de témoignages, invisibilité complète de la maladie). Ce type de drame a des conséquences psychologiques dans les familles et la société que personne n'aborde aujourd'hui. Il faudra s'attendre à un effet rebond de ces lacunes, qui se sont multipliées tout au cours de l'été quand le Covid a été mis de côté pour le sacro-saint plaisir des vacances. Nous, les anciens du sida, aurions pu être sollicités pour témoigner, mais personne ne nous a demandé notre avis, seuls les experts et les médecins ont eu le droit d'apparaître à la télé ou dans les médias. Seule consolation, la plupart étaient issus de la génération sida, ce que je remarquais déjà chez Slate en mars dernier. 

 

Pire, cette crise humanitaire n'a absolument pas fait avancer les sujets liés à la mort ou la survie en société, comme la possibilité de mourir dignement, la dépénalisation du cannabis thérapeutique, l'aide aux seniors LGBT, ou même le revenu universel qui serait pourtant la meilleure réponse à la montée du chômage et des précarités. Cet oubli de la génération sida est le résultat du mépris pour notre histoire et notre culture. Désormais, tous les sujets LGBT et sida sont sous la main d'un seul homme, Jean-Luc Romero, à la mairie de Paris, un homosexuel qui cumule une dizaine de "vocations" qui n'ont pas progressé depuis qu'il s'en est accaparé (je vous laisse le lien avec sa page Wiki parce que c'est édifiant).

 

Aujourd'hui, si j'avais 30 ans, je partirais de France. Comme je voulais partir de France en 1987 pour vivre à New York avec l'homme que j'aimais. J'aurais pu passer les cinq dernières années qu'il lui restait à vivre avec lui et j'aurais été plus efficace dans mon soutien dans ses derniers jours. Je comprends les parisiens qui quittent la ville, réalisant que la province est moins chère et souvent plus amicale. Cela fait 25 ans que je n'ai pas subi d'homophobie et je l'attribue à l'âge qui avance ("It Gets Better") et à la gentillesse des Normands. Grâce à la campagne, je vis sans masque. Je ne le porte que lors des courses que je fais pour moi-même ou pour ma mère. C'est un message personnel, forcément personnel car je n'ai pas de compagnon ni d'enfant. Mais c'est un message malgré tout, avant le long hiver noir qui nous attend. Cette crise va durer longtemps. Oubliez Noël si vous voulez voir 2021.



Envoyé de mon iPad

 

mardi 27 janvier 2015

9ème livre


Parfois, on n'a pas envie de parler. Les gens ont envie d'oublier. Vous regardez d'un œil extérieur ce qui se passe sur FB et vous comptez machinalement le nombre de commentaires sur les pages des autres. Sur Twitter, beaucoup plus intéressant si on s'intéresse encore à la politique ou aux news, le moteur principal est la colère, mais une colère souvent vouée à l'échec, une impuissance devant les injustices de notre époque.

Ma petite théorie sur notre époque, c'est que la crise est là non seulement pour nous fragiliser mais surtout pour nous faire abdiquer. Avec la pauvreté qui grandit, c'est la purge intellectuelle et politique. Chaque mot devient un risque, il est fortement déconseillé de se faire remarquer - ce qui est très paradoxal à une époque moderne où, précisément, l'auto proclamation est la nourriture du selfie et de la célébrité. Aujourd'hui, pas une tête ne doit dépasser ou elle tombe, ce qui a un impact profond dans la culture, surtout dans un moment d'uniformité nationale.

La crise fonctionne comme une épuration, ceux qui sont bien placés survivent. Les autres n'ont plus envie d'être témoins des choses affreuses qui se produisent, on n'a plus envie de rire ou même de se moquer. L'avenir ne ressemble à rien de bon, il nous rappelle des décennies perdues à espérer quelque chose qui n'arrivera plus. Comme, en premier, moins de racisme. La récession est républicaine mais on la défend, on aime sa police. Objectivement, tout est plus grave. Ce qui se dit à la télé, dans les médias est si pervers que n'importe qui peut le voir désormais. C'est limpide.

Plusieurs mois sans rien dire en attendant que mon neuvième livre sorte parce que je tenais à ce que cela soit fait pour passer à autre chose. Et si ce premier livre édité chez BoD a pris beaucoup de retard, ce n'est pas grave. Des fois, ça ne sert à rien de précipiter les choses, surtout quand on se doute bien que le livre restera mineur. J'ai passé l'année 2014 à me consacrer à une relation amoureuse, en y donnant énormément de temps, d'espoir et d'attention. J'ai moins écrit parce que j'ai beaucoup aimé. J'espérais sortir enfin de la solitude. Mais ça n'a pas marché.

Comme je l'explique dans l'introduction de mon premier iBook, ceci est mon dernier livre sur le sida. J'ai presque tout dit à part quelques idées et expériences récentes dont je parlerai plus tard ici. J'ai passé presque vingt années à écrire ces 120 chroniques qui sont le fil invisible de mes livres. Si je les publie aujourd'hui à compte d'auteur, c'est parce que je m'en débarrasse. Ce sont mes mots mais ils sont tellement anciens que je les lis avec beaucoup de distance. Je les mets à disposition pour montrer les principes qui ont été ceux de beaucoup de personnes pendant les années tristes du sida. Mais deux décennies plus tard, nous avons changé, la sexualité et les traitements ont changé, le monde n'est plus du tout le même. Ca, en revanche, c'est bien.

Ce qui m'a intéressé dans ce projet, c'est de le faire comme si le livre était secondaire car c'est sa version Kindle que je mets en avant. Comme toujours chez moi, dans mes boîtes de disques ou mon site, c'est du home made. Le look nunuche du livre est assumé, j'aime les fleurs de mon jardin et Fred Javelaud a toujours su les capter au meilleur moment. L'impression de BoD s'avère décevante mais ce livre, posé sur la table, est un joli petit objet. Mais j'insiste, c'est la version iBook qu'il faut acheter parce qu'elle est supérieure. C'est fait exprès.

Tout d'abord, j'ai choisi de baisser son prix à son maximum, à 4,99€, c'est le prix d'un magazine donc on peut le voir comme un achat impulsif à moindre coût. Ensuite la version Kindle offre forcement plus d'éclat et la profondeur des photographies est préservée. Enfin, cette version compte des liens hypertexte qui dirigent vers des archives d'articles, des morceaux de musique que j'écoutais au moment où j'écrivais ces chroniques, année par année. Les textes des chroniques sont laissés brut, sans commentaires ni mise en contexte. J'aurais pu truffer ces textes de commentaires, je ne l'ai pas fait, je préfère toujours l'option simple à l'option érudite. Je vous encourage donc fortement à acheter la version à 4,99€ plutôt que la version à 19€ que je trouve de moins bonne qualité. Et puis, qui a vingt euros pour un livre de nos jours, je me demande...

Quand je dis que c'est mon dernier livre sur le sida, j'en suis convaincu. Et puis je suis entouré d'amis qui me conseillent depuis pas mal de temps déjà d'en sortir. Le sujet a disparu de la sphère culturelle, je dois être un des derniers à publier des news VIH sur Twitter alors que même les associations oublient de le faire. C'est mon dernier livre parce qu'on est passé à une autre époque. Pour ceux qui ont envie de comprendre (ou de se souvenir) de tous les sentiments que nous avons ressenti pendant ces deux décennies de survie communautaire, c'est un document source qui reflète l'expérience que la majorité de personnes séropositives ont traversée, à un moment de leurs vies. 

Ces sentiments ont valeur d'archive dans le sens où ces chroniques décrivent toutes les étapes séquentielles depuis les premières bithérapies peu efficaces contre le sida jusqu'au supermarché qu'est devenu le marché VIH d'aujourd'hui. L'itinéraire de ce livre est donc transparent : un long tunnel qui débouche sur une renaissance abîmée, déçue, solitaire.

Ces Chroniques du Journal du Sida sont mon premier livre sans éditeur, sans maquettiste, sans promo. Il est parfaitement adapté à la lecture sur iPad. Vous pouvez en changer la typo, lire les chroniques dans le désordre, commencer par la musique par exemple. Vous pouvez en tirer des extraits, les publier sur FB ou ailleurs. Si vous avez une carte de presse ou si vous êtes journaliste, vous pouvez en commander un exemplaire chez BoD. Si vous êtes contre Amazon, vous pourrez le commander chez d'autres libraires ici ou encore ici.


mardi 9 avril 2013

I'm so angry I could die


Je n'aurais jamais du écrire ce texte sur les Femen où je m'émerveillais avec naïveté de leurs modes d'action parce que j'espérais que ça serait repris par une partie radicale des LGBT. J'ai été tellement con ce jour-là! Non seulement les Femen sont critiquées à travers le monde à cause de leur mépris des musulmanes voilées mais leur action du mois de novembre dernier n'a provoqué aucun réveil de la part des gays. À part Pink bloc, les autres se sont dit que ce n'était pas la peine de renouveler leurs modes d'action puisque les Femen faisaient le job à leur place. C'est tellement mieux de rester au chaud dans un bar ou aller à Flash Cocotte. Les folles hystériques de maintenant sont presque plus hystériques que celles de ma génération mais le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles redoutent le froid plus que le ridicule et elles ont oublié toutes les manifs qui ont eu lieu quand elles avaient 10 ans. Et nous on y allait sous la pluie et la neige.

Les gays dont devenus des moutons et quand le loup des cathos tradis s'attaque à la bergerie, les LGBT en appellent à Manuel Valls pour les défendre. Comme s'ils ne pouvaient pas se défendre tous seuls! Alors les gays espèrent un service d'ordre devant l'Espace des Blanc Manteaux, en plein Marais, sur leurs terres, comme si on était dans Game of Thrones, et on s'étonne que les fachos reprennent à la lettre les modes d'action d'Act Up en 1990?

Quoi, des affiches sur le mur du Printemps des associations? Quelle horreur! Mais c'est exactement que faisait Act Up sur les murs des bordels pour imposer la prévention, dans les halls des laboratoires pharmaceutiques pour défendre les malades, à l'entrée du ministère de la Santé pour développer les médicaments contre le VIH. Avant, les gays collaient ces affiches, aujourd'hui ce dont les cathos tradis. Vous imaginez qu'ils sont assez idiots pour ne pas avoir compris la leçon? C'est mal connaitre les gens du GUD qui opèrent tous sur le mode du bouche à oreille et de l'action nocturne. Exactement comme Act Up. Vous croyez que les gays ont le droit d'envahir Notre-Dame sans que les fachos investissent les débats sur le mariage gay avec Taubira? Vous vivez dans un monde de bisounours?

Vous avez sûrement remarqué que l'homosexuel qui s'est fait tabasser est hollandais d'origine et qu'il a pris le courage de médiatiser son agression précisément parce qu'il a amené en France son bagage militant hollandais et qu'il n'a pas hésité à s'engager contre l'homophobie au détriment de sa vie privée. D'ailleurs, il le dit lui-même, la France est en train dedevenir un pays nauséabond mais c'est vrai qu'on n'avait pas besoin d'un tabassage de pédé pour le savoir. Moi je remarque que Delanoë a attendu 3 jours pour lui envoyer un message de soutien mais que font les autres? Ils sont où les faux leaders mous du genou? Il a quoi à dire le nouveau boss de Têtu sur cette affaire? On ne savait même pas qu'il était gay avant d'acheter le magazine pour un euro symbolique et le voilà maintenant éclaboussé par une affaire Cahuzac-light quand on apprend qu'il est actionnaire de compagnies offshore? Ah c'est sûr, il ne va pas se mettre en avant désormais!

Qui va taper sur la table pour dire assez? Ils sont où, les faux leaders à la Jean-Luc Romero? Pourquoi les rares associations qui ont de l'argent ne s'engagent pas? Et à quoi sert la Fondation Pierre Bergé qui a en caisse des millions d'euros? Tous ces tableaux, tous ces meubles, tout cet art mis en vente, c'était en partie pour lutter contre le sida, non? Et lutter contre le sida, c'est encore aider les gays non? Que fait-on de cet argent depuis 2009, il dort? Et sur quel compte d'abord? Deux millions par an contre le sida, ça va où? Peut-on parler de transparence ici aussi? Qu'attend Bergé pour faire comme Bill Gates et offrir des antirétroviraux à des centaines de milliers de malades en Afrique? C'est pourtant simple non? Au lieu de ça, on passe 3 jours à a télé pour le Sidaction où les patrons de cette association viennent nous sortir toujours le même discours depuis 10 ans : "Ah mais vous savez, c'est pas seulement les gays qui se contaminent, c'est les femmes hétérosexuelles aussi" Non, les gays représentent à eux seuls pratiquement 50% des nouvelles contaminations depuis des années. Et ça a un impact sur l'homophobie, je vous le garantis.

Au début du mois de janvier, j'ai vu passer un tweet de Nicolas Gougain de l'inter-LGBT qui annonçait fièrement un truc comme, je résume, "Bonne année 2013, l'année du mariage pour tous!". Eh bien non, 2013 n'est pas l'année du mariage gay, c'est déjà l'année des tabassages de pédés, l'année du revival facho, l'année de la subordination complète au PS et tout ça parce que les gays ne savent plus se défendre. Vous avez besoin d'un service d'ordre? Mais ils servent à quoi tous ces barbus bodybuildés du Cox et de Spirit of Star? Si vous vous draguez comme des pauvres folles sur des sites de cul de "lutteurs gays" (mfgrrr LOL vraiment), allez directement montrer vos jolis muscles pour créer un rapport de force viril face aux homophobes qui veulent vous faire peur. Voilà! On ne savait pas comment convaincre les pédés virils des bars! On a trouvé! Réinventez la Gay Activists Alliance! Ah vous ne savez pas ce que c'est? Dans le docu de Jeffrey Schwarz sur Vito Russo, on voit Larry Kramer dire "Il faut que la peur change de camp. C'est à nous de les effrayer désormais". Et c'est qu'il a fait, avec d'autres. Il s'est défendu.

Alors demain soir à 20h, il y a un rassemblement dans le Marais à l'appel de nombreuses associations. Je ne sais pas si ça va servir à quelque chose mais c'est le moment de vous concerter pour décider ce que vous voulez faire ensuite. Je mets officiellement au défi les LGBT de 20 à 35 ans afin qu'ils s'engagent. C'est à vous de vous bouger le cul. Nous, on a donné. On a tellement donné qu'on aurait dû arrêter depuis longtemps. Parce que vous n'avez pas compris. Ça vous effraie peut-être de vous engager mais le fait d'être ensemble, de faire quelque chose, ça va vous faire du bien. C'est un acte libérateur. Mais VOUS devez vous engager, marquer votre époque, et pas seulement en mettant du rimmel ou en passant des disques dans des bars. Parce que je vous le dis : si c'est la merde actuellement, c'est parce que vous êtes invisibles. Il y en a marre de signer des pétitions tout le temps qui donnent bonne conscience. On veut des nouveaux leaders. Et ça ne peut être que parmi vous. Parce que ceux qui dirigent le mouvement LGBT, ce sont des vendus et on en veut plus.