dimanche 29 août 2021

Le jardin de la reconnaissance

  

Mon prochain livre « I Love Porn » sort dans quelques jours, le 2 septembre. Le dernier, « Chroniques du sida », que j’ai auto-publié, date de 2014. Huit années sans publier de livre, la plus longue période d’invisibilité littéraire. Cette dernière décennie a été difficile pour moi, j’ai du me faire oublier. Je ne vais pas encore me plaindre, l’année prochaine je serai sûrement à la retraite, ce dont je me réjouis car je serai plus libre. 

 

Il aurait été difficile, sinon impossible, de traverser ces années sans votre aide. Depuis dix ans, je suis parvenu à surnager grâce à la générosité de ma famille, de mes amis, mais aussi grâce à des inconnu(e)s qui m’ont envoyé de l’argent. Ou qui m’ont invité pour quelques jours de vacances. D’autres m’ont aidé lors de la vente de ma collection de disques.

 

La première fut Fille de Pau, une lectrice de mon âge, qui m’envoyait un petit chèque une fois par an. Cela m’a beaucoup touché, beaucoup plus que je ne saurais le dire. Il y a eu ensuite la collecte organisée par Philippe Mangeot, qui m’a permis de vivre pendant plus d’un an. Parmi ces personnes, il y avait des anciens d’Act Up, ou des amis proches pas forcément riches. Dans tous les cas, j’ai été mal à l’aise dans mes remerciements. C’est comme quand on m’envoie un mail avec des compliments, je mets parfois des semaines avant de répondre. Je n’ai pourtant aucune gêne à dire merci, ou à m’excuser quand je fais une bêtise. C’est juste que je ne trouve pas les mots, parce qu’il s’agit d’argent. Par exemple, cela fait des mois que j’ai en tête ce post, et il ne sort qu’aujourd’hui.

Je n’ai plus de honte à dire que je vis sous le seuil de pauvreté. Cela me rapproche de celles et ceux qui sont comme moi, qui ont des difficultés, surtout par temps de Covid. Mais il faut bien admettre que je vis de la charité, comme beaucoup de monde.

 

J’ai donc réfléchi à mes possibilités de remerciement. Vous savez, la maison dans laquelle je vis, prêtée par mon amie Chantal, est la base de ma stabilité. Le jardin qui l’entoure, que je documente sur Instagram, est la source de mon bonheur et j’ai déjà assez écrit sur la nature et la campagne pour ne pas savoir à me répéter ici. Et comme je suis engagé sur les questions de mémoire, j’ai cherché un moyen de fusionner les deux.

 

Au moins de juin, j’ai lancé une pétition pour faire pression sur la Mairie de Paris qui traîne toujours des pieds sur le centre d’archives communautaire LGBT Sida. Je suis furieux après Hidalgo qui fait la sourde oreille et qui confie ce projet à une bande d’arrivistes qui sont responsables du retard de ce sujet dans notre pays. En quelques semaines, près de 8000 personnes ont répondu à l’appel. J’en espérais 10.000. Vous savez quoi ? Pas un seul média LGBT n’a relayé cette pétition. Têtu ? Komitid ? L’AJL, l’association des journalistes LGBT ? Alice Coffin ? Surtout pas. Essayez de comprendre. Moi je n’y vois qu’un exemple supplémentaire de cancel culture.

 

Alors j’ai pensé à faire de ce jardin le coin des remerciements. Je vais faire de ces deux hectares un endroit du souvenir, comme un mélange entre le jardin de Derek Jarman et d’autres endroits mémoriaux. Comme je ne voyage plus, comme je fais très peu de shopping, mes seules envies de consommation, ce sont les arbres. Le peu d’argent dont je dispose, c’est pour végétaliser ce terrain avec des espèces nécessaires pour l’environnement, pour les oiseaux ou les insectes. Par exemple, il n‘y a pas un seul érable dans le vallon où je vis, c’est pas normal. 

 

Je me suis acheté un petit set de pyrogravure. Désormais, quand je planterai un arbre, je marquerai sur un poteau son nom, l’année de la plantation et le nom d’une personne qui m’a aidée. Bien sûr, je commencerai avec les arbres déjà plantés ici depuis cinq ans pour ma famille, les anciens boyfriends, les amis décédés. Mais aussi celles et ceux que je ne peux remercier en personne, mais qui sauront qu’il y a un arbre ici qui porte leur nom, dont je m’occupe et qui sera là sûrement après ma mort. C’est la plus belle manière de les remercier sans en faire un bullshit médiatique. Il y aura une photo sur Instagram et puis c’est tout.

 

Les critères pour ces arbres et ces arbustes sont évidemment esthétiques, il faut varier les espèces pour procurer un maximum de diversité végétale et mélanger les couleurs de feuillage. Je plante beaucoup de lianes et d’espèces grimpantes pour densifier encore plus les coins délaissés du jardin, là où je n’interviens pas. Je me dirige aussi vers des arbres résistants qui pourront affronter les périodes de sécheresses des années à venir. Ma spécialité du moment, ce sont tous les arbres qui offrent à manger aux oiseaux pendant l’hiver. Ou des fruits comestibles pour les écureuils et toutes les bêtes et oiseaux qui se nourrissent au sol, quand ces fruits tombent. L’idée est aussi de planter des arbres communs disparus ou trop rares dans la campagne qui m’entoure. J’espère aussi que certains de ces arbres se multiplieront dans les terrains à l’entour. 

 

Avec toute la pluie qui est tombée cette année, j’aurais pu planter beaucoup plus, mais je n’ai pas pu le faire à cause de la baisse de mes revenus. Si vous voulez m’aider à développer la diversité écologique de ce jardin, vous savez qu’il y a sur cette page, à droite de ce texte, un accès à mon compte PayPal. Il faut aussi que je me mette sérieusement à mettre des abris pour oiseaux partout, particulièrement dans le bois qui jouxte ma maison. Planter un arbre est toujours un geste fort. A Londres, pour symboliser le souvenir des personnes décédées du Covid, des arbres vont été ainsi plantés. Cela ne rattrapera pas la catastrophe des incendies de cette année et des années précédentes dans d’autres parties du monde. Mais quel meilleur moyen pour vous témoigner ma gratitude en plantant ceci ou cela ? Ou ça encore ?

 

Ma reconnaissance est grande. Elle est éternelle.

 

 

samedi 6 février 2021

Avis aux éditeurs

Je peux enfin l'annoncer : j'ai fini mon livre sur le porno, qui m'aura occupé pendant des années, dont je suis satisfait, mais qui est aura été le plus compliqué à terminer. Son titre provisoire, "I Love Porn", est une déclaration positive et politique, une anthologie sexuelle qui raconte l'essor de ce média et qui rassemble les références des nombreux articles écrits au fil des ans sur le sujet, pour des médias ou pour mon site perso. C'est l'équivalent du livre sur la musique que je n'ai jamais écrit, mais sur la sexualité. 

Pourquoi un tel retard ? Il faut remonter à 2017 qui fut une année difficile. La sortie de "120BPM" m'a occupé pendant six mois, j'ai traversé le pays pour présenter le film et j'ai finalement pris la place d'un community manager bénévole face aux centaines de messages que je recevais et à qui il fallait répondre. A force de voyager, je me suis appauvri. Je n'avais plus le temps d'écrire. Je n'avais aucune expérience du monde du cinéma, un média autrement plus puissant que tout ce que je connaissais. Découvrir le faste de Cannes et retrouver chez moi mon statut de RSA ne m'a pas vraiment amusé.

 

Je n'entrerai pas ici sur le clash avec la boîte de production du film, mais j'ai fini par en avoir marre de me faire avoir. Ce n'est pas la première fois qu'un aspect de ma vie sert de base pour une création littéraire, théâtrale ou cinématographique. Et à chaque fois, j'en sors plus usé et démuni qu'avant. Finalement, c'est de l'exploitation. Quelques mois après Cannes, mon compte en banque était à découvert et il aura fallu plus d'un mois pour recevoir le versement des 1500€ qui m'étaient dus. D'un côté un ego qui grossissait trop vite, de l'autre la conviction grandissante que mon engagement sert à faire de l'argent - pour les autres. Ce qui a provoqué le tweet sur l'affaire Weinstein et les conséquences que l'on sait. J'ai retiré mes comptes Twitter et Facebook, je me suis excusé, j'ai reçu des insultes qui font encore mal aujourd'hui. Ma seule solution était de me faire oublier pendant deux ans et d'abdiquer. Pas le meilleur moment pour sortir un livre. 

 

C'est un passage presque obligé dans le journalisme à l'époque de Twitter.  Il y a des hauts et des bas, et il faut accepter ces catastrophes avec la même dignité que les bons moments. Je croyais que "120BPM" allait m'aider, mais j'ai tout détruit en prenant la grosse tête. J'ai aussi mieux compris pourquoi je me suis toujours méfié du milieu du cinéma, un monde où les affaires d'abus et d'inceste sont si courantes. C'est un monde fermé, obscur, magouilleur, qui me dégoûte en fait.

 

Et puis, pendant ces voyages à travers la France pour présenter le film, quelque chose est arrivé. Après des années de problèmes dentaires (un truc de séropo), j'ai commencé à perdre mes dents. Toutes les incisives ont commencé à bouger, puis se déchausser. J'avais peur de manger. Ma hantise était de me retrouver devant un public et de voir une dent tomber. Ce qui m'est d'ailleurs arrivé à Bruxelles, heureusement devant des gays peu nombreux et compréhensifs. Pendant cet été si émotif, j'étais aussi en plein déménagement pour m'installer dans cette petite maison que me prête mon amie Chantal. Tristesse de quitter mon ancien jardin, surexposition médiatique, dégringolade financière, les conditions idéales pour un soixantième anniversaire.

 

Quelques semaines plus tard, je perdais toutes mes dents de devant. À cause des effets secondaires des traitements VIH, les os de mes mâchoires étaient trop fragiles, impossible d'y mettre des implants. Je suis devenu un "sans dents". J'ai commencé une nouvelle vie, avec deux appareils dentaires. Et ça m'a foutu en l'air, il m'a fallu deux ans pour commencer à m'y habituer. Entre parenthèses, je trouve incroyable qu'on ne parle pas de ce problème dans notre communauté où c'est un tabou total. J'ai dû assimiler ces changements en silence. D'ailleurs cela n'a pas arrangé ma vie sexuelle puisque ça va faire deux ans que je n'ai pas eu de rencontre (c'est vrai que le Covid n'aide pas non plus). Bref, l'image de soi en a pris un coup, et cela ne m'a pas vraiment encouragé à écrire. 

 

Début 2018, un ami m'a offert un petit job alimentaire d'écriture. C'était la première fois qu'on me disait : "J'ai un boulot en trop, est-ce que ça t’intéresse ?". J'étais fauché, j'ai accepté avec plaisir. Écrire tous les jours une petite brève de news est un boulot facile, mais ça demande une certaine concentration. Ça m'a déstabilisé dans mon écriture, mais je n'ai pourtant pas arrêté de prendre des notes sur ce livre. Et je me disais que si ces notes affluaient toujours, c'est que le livre n'était pas terminé dans ma tête. Quand on arrête de prendre des notes, c'est que le sujet est plein, qu'il est temps de conclure.

 

Je suis devenu plus humble. La leçon a été retenue. Je me suis aussi consacré davantage à ma mère, qui vit à 35kms et qui a eu des problèmes de santé. Je me suis forcé à être plus patient, plus attentif, et cela aussi bouffe beaucoup d'énergie. Heureusement des amis et des inconnus m'ont aidé financièrement, je ne sais pas comment j'aurais fait autrement. Je suis en train d'écrire un projet pour les remercier.

 

Maintenant il faut trouver une maison d'édition.

So spread the Word. 

Comme ce livre est truffé de références journalistiques, de scènes porno et de livres, une version à la fois papier et digitale semble obligatoire. Et puisque plusieurs chapitres décrivent la production internationale, ce livre aura peut-être un intérêt à l'étranger. Je l'ai écrit dans ce sens. C'est aussi un ouvrage avec des entrées multiples, on peut le commencer n'importe où. Qui sait, ce sera peut-être mon dernier livre et je suis heureux de voir qu'il apporte un message positif et moderne sur la sexualité LGBT, ce qui change de mes livres précédents, beaucoup plus axés sur les échecs politiques de la communauté. Si ce livre sort, je réfléchirai ensuite à un petit essai de 100 pages sur la musique, résumé d'une carrière journalistique, le livre que mes amis me reprochent de ne pas avoir écrit. Et si personne n'est intéressé, je commencerai mes mémoires, car il est temps. 

 

Un extrait exclusif, dans le chapitre sur la musique :

Musique et porno

Aujourd'hui le porno est essentiellement en son direct, chez les gays ou les hétéros. C'est un des legs majeurs du cinéma amateur qui n'a ni les moyens, ni l'envie, de recouvrir les dialogues ou les gémissements d'une muzak que personne n'écoute. Le son direct paraît si évident de nos jours que les jeunes "écoutent" le porno avec le casque comme ils écoutent leur musique. Il semblerait en effet criminel d'ôter la parole des Brésiliens quand ils baisent ou des japonaises quand elles miaulent. Récemment, de nombreux articles ont commencé à analyser l’apport de la musique dans le porno, surtout hétéro, que certains appellent « porn groove ». Pourtant, pendant de longues années, jusque dans les années 90, la musique était le moyen de masquer l'origine géographique ou nationale des acteurs. L'envie commerciale de produire un X international où les acteurs provenant de pays différents sont noyés dans une langue unique, a volontairement caché les particularités linguistiques. Les onomatopées du sexe se sont uniformisées. 

 

Je suis pourtant arrivé dans le porno avec une oreille attentive.  Mon film séminal, "Muscle Beach" de Colt, avait une muzak légère presque jazzy qui m'a tout d'abord estomaqué. Avec ce film, je me suis tout de suite intéressé au support musical du porno, sachant que c'était le seul endroit où la musique qu'écoutaient les gays était associée à leur nudité, à part les backrooms des clubs. Et forcément, j'ai vite reconnu que la BO des films Fox Studio du début des années 80 était composée par le producteur de disco Patrick Cowley. En 2013, un petit label de San Francisco, Dark Entries, a surpris tout le monde en ressortant une compilation des meilleurs morceaux de films produits par Cowley. La presse musicale et générale s'en est emparée, c'est comme si on redécouvrait un joyau musical enfoui dans le temps. Plus récemment, le label du Bergain A-Ton a annoncé la sortie de la BO d’un film porno inconnu.

 

La musique est une des signatures d'un studio, comme sa typo ou son logo. Elle marque l'ensemble des titres dans une continuité de production avec souvent un thème mélodique qui finit par être associé à un certain genre de sexe. Par exemple dans "Darkroom" de Mustang, le riff de guitare est inséré dans l'éditing au moment où le réalisateur considère que l'action est parvenue à un nouveau palier d'excitation, pour rajouter un crescendo d'excitation. La base de la musique est un groove espacé où les synthés servent de fond sonore alors que les guitares, autre signature du studio, donne une impression de rock indépendant. 

Les films porno 70 étaient intéressants car autant la musique pouvait être une disco faite au kilomètre, autant on pouvait entendre de temps en temps un disque de rare groove, assez inconnu pour être volé sans payer les droits. Parfois un tube disco déboulait sans prévenir. Il faut se rappeler qu'à l'époque ce furent les sonorités rock et jazzy qui permettaient de mettre des instrumentaux sur les images. Falcon a fait ça pendant des années avec des morceaux qui avaient un aspect rugueux qui allait très bien avec le grain épais des pellicules. Ce mélange jazz/rock est aussi ce que l'on entend sur la BO de "Cruising", le célèbre film de William Friedkin où Al Pacino est un policier enquêtant dans le milieu SM de New York. 


Souvent, c'était le même loop qui était utilisé sur plusieurs films, ce qui signait la marque du studio, particulièrement chez les anciens films de Falcon. Mais parfois un thème musical était spécialement créé pour un film important comme "These Bases Are Loaded" qui est en soi un des meilleurs films témoin de son époque. Et puis il y a ce film où Jeff Striker montait sur scène pour jouer avec un (mauvais) groupe de rock. Plus tard, la musique des films de Kristen Bjorn rejoint une muzak d’adagios de guitare, comme pour rajouter de l’exotisme culturel. La mauvaise disco des années 80 est particulièrement présente dans les films brésiliens (« Brazilian Students – Paulo Guina Shower Scene »). Dans une autre scène avec Paul Guinoa, « Fishing Pole », on entend des oiseaux chanter dans les jardins et il y a même un marchand ambulant qui passe dans la rue d’à côté. Dans « Sex in the City » (Man Avenue), avec Berne Banks & Girth Brooks, la soft disco est très proche de celle  de Metro Area. Dans « Muscle stud Bobby Blake fucks White boy », on entend une musique improbable de ballades Country & Western. Dans « When Jamaica meets Puerto Rico » (RawFuckClub, 2019), on entend pour la première fois de la musique africaine écoutée par des Afro-américains. D’ailleurs, l’acteur Rhyhem Shabazz choisit lui-même la musique d’une scène de JustForFans (une variante de OnlyFans) avec du Quiet Storm et, pour la première fois en quarante ans de porno, « I Want You » de Marvin Gaye. De temps en temps, on entend le galop d’un cavalier dans le péplum « Sacred Band of Thebes » (Men, 2019), juste pour nous rappeler que le champ de bataille n’est pas loin. Dans « Pizza Cazonne (Cazzo, 2009), on a l’exemple typique de deep house idéale pour porno, pendant que Matt Hughes baise une pâte à pizza.

 



lundi 25 janvier 2021

La "vie d'avant"

 


La pandémie de Covid marque son premier anniversaire. 

Et 2021 sera encore une année très difficile, il n'y aura pas de sortie de crise au moins avant deux ans - et nous n'avons pas encore subi les pleines conséquences de l'effondrement du marché du travail. La campagne de vaccination en France ne fait que commencer. On prédit que le variant anglais sera majoritaire dans le pays d'ici la fin du mois de février. D’autres virus mutants sont apparus au Brésil, Afrique du Sud, Californie. Un autre confinement se prépare. Hier, on comptabilisait 70.000 décès dans l'hexagone et 2,12 millions dans le monde.

 

Et pourtant, régulièrement, on entend discuter dans les médias de l'espoir de retrouver "la vie d'avant", ou le besoin de "vivre normalement". La nostalgie de 2019 se diffuse, alors que tant de familles sont affectées par ces décès, alors que tant de malades Covid ne se remettent pas. Les scandales sanitaires s'accumulent, celui des masques, du dépistage, de la vaccination, des magouilles de l’industrie pharmaceutique. Décidément, la société fait tout pour oublier l'expérience acquise dans le sida.

 

Parce que dans le VIH, nous avons passé plus de 20 ans à voir notre vie d'avant s'écrouler. Entre la découverte des premiers cas en 1981, et la fin du débat sur le bareback, dans les années 2000, nous avons traversé trois décennies de discussion et de conflits sur la prévention et le safe sex. Et vous nous avez rarement entendu pleurer sur la perte de notre existence d'avant. En tant qu'activistes, nous pensions que cette vie ne pouvait plus être normale, justement : dès le milieu des années 80, nous avons changé nos vies sexuelles par force, et cela ne s'est pas fait dans la joie. 

Comme les restaurateurs et les bars d'aujourd'hui, nous avons vu nos lieux de rencontre fermer leurs portes. Ces endroits étaient souvent historiques, créés dans les années 50, 60 ou 70. A Paris, en province ou même perdus dans la campagne, ces lieux faisaient partie de notre histoire. très vite, nous avons réduit le nombre de nos partenaires. Les pratiques sexuelles étaient marquées par la peur des fluides corporels. Nous ne portions pas des masques, mais des capotes. La survie est devenue plus importante que le plaisir. Dans les clubs comme le Tea Dance du Palace, nous remarquions chaque semaine les absents sur le dancefloor. Et il n'y avait pas de public aux fenêtres pour nous donner du courage.

 

Je ne sortirai pas le cliché du carnet d'adresses vidé par les décès, je le laisse aux pitres de la communauté qui ne font pas grand-chose comme Jean-Luc Romero, mais le sida a entraîné la fermeture de nombreux saunas, sex clubs, lieux de drague. Récemment, on a appris que le Tango est en vente dans le Marais, le Spijker, le plus vieux bar d'Amsterdam, est presque en liquidation. Le sida a aussi précipité la déroute des médias importants comme le Gai Pied et de clubs tout aussi symboliques (le Palace, etc.). Avant le sida, il y avait des centaines d'établissements gays à San Francisco, à New York, à Londres. Et ceci ne serait pas exactement la même chose si un centre d'archives LGBT existait dans notre pays. Tout est lié. Les archives disparaissent quand on meurt, du sida comme du Covid. Ultime ironie : dans le dernier numéro de Têtu, qui marque son 25èmeanniversaire, pas un article d’analyse sur l’impact du Covid sur notre communauté.

 

 

 

Ce sentiment est très bien décrit par Russell T.Davies et sa nouvelle série "It's a Sin" qui revient sur cette époque, oubliée des jeunes :

 Si dans les années 80 on avait eu, comme en 2020, le Premier ministre à la télévision parler du virus, si des témoignages téléphoniques de personnes infectées avaient été émis, si autant d’articles avaient été écrits dans la presse, il y aurait eu moins de morts. C’est un fait. Mais il y a des similitudes : la confusion, la paranoïa, les mensonges. Le sida aurait été envoyé par Dieu comme punition ; du Covid, on dit que la 5G l’envoie. C’est la même folie, la même réticence à affronter les faits, à apprendre, à affronter la réalité. Il est étrange et triste aussi qu’à ces deux occasions, une minorité soit oubliée : les hommes homosexuels dans les années 80 et maintenant les personnes âgées et les pauvres, du moins au Royaume-Uni. Les gouvernements trouvent toujours de nouvelles façons d’ignorer les gens. Et la rage va durer longtemps. Les gens sont en colère contre le sida depuis des années, à cause de toutes les pertes que nous avons subies, et je pense que ce sera la même chose avec cette pandémie. Tous ces gens qui sont restés sans voir leur mère, leur père … Cette colère brûlera longtemps.

 

Vivre normalement, pour beaucoup qui ne veulent pas porter le masque, c'est presque du bareback. C'est privilégier son point de vue face à la santé publique. C'est vivre dans le déni de ce qui se passe à travers le monde. C'est aussi oublier encore une fois les millions de personnes décédées du sida, dont la créativité a été fauchée à un âge souvent jeune. Et il y a tous ceux qui se sont suicidés, qui ne sont même pas dans les statistiques officielles. Quand on parle de l’impact sociétal du Covid, avez-vous oublié l’impact du sida ? N’était-il pas sociétal lui aussi ?

 

 

Admettons-le, nous vivons déjà sur un mode survival. Les étudiants bloqués dans leurs chambres qui ont l'impression de vivre en Ehpad, les gens qui économisent au lieu de dépenser, et ceux qui n'ont plus rien alors que les aides se réduisent. On ne voyage plus, des amis me disent qu'ils n'ont pas eu de relations sexuelles depuis un an, l'incertitude d'un nouveau confinement, il faut tenir chaque jour, chaque semaine, chaque mois. Je m’inquiète du manque de soutien envers notre communauté, qui voit cette nouvelle épidémie s’ajouter à la précédente. Pour l’instant, nous nous sommes bien comportés vis-à-vis du Covid. Mais beaucoup d’entre nous craquent. J’espère que vous saurez tenir. J’ai du mal à vous souhaiter une bonne année, car je crains qu’elle sera aussi difficile de 2020. Mais courage, my friends.



dimanche 1 novembre 2020

Vivre sans masque


 

Pendant des mois, je me suis empêché d'écrire sur le premier confinement parce que cette expérience avait été dure pour des millions de personnes bloquées en ville dont beaucoup avaient perdu leur travail. Il y avait aussi tous ces malades, l'irruption de la peur, les décès, les hôpitaux dépassés, la découverte d'une nouvelle épidémie. Pour moi, ces deux mois de confinement à la campagne ont été un moment inoubliable. Je ne me rappelle tout simplement pas d'une autre période de ma vie où deux mois consécutifs avaient été si marqués par le bonheur. Soudainement, la vie à la campagne est devenue magique. Je vis sur le bord d'une petite route départementale où passent quand même pas mal de camions (avec les années, j'ai même l'impression qu'il y en a de plus en plus). Et tout s'est arrêté d’un coup, à part le passage des agriculteurs du coin. Comme dans les villes où les rues se sont vidées, la campagne est devenue plus belle, et les taux de pollution dégringolaient à travers le monde. L'air était plus pur. La lumière semblait plus claire.

 

Chaque jour, je me réveillais avec une excitation inédite, le simple fait d'ouvrir la porte de la maison pour découvrir un silence total faisait bondir mon cœur. Pas de bruit, pas de chasse, les animaux de la forêt qui se promenaient sur la route, les migrations d'oiseaux qui se faisaient sans obstacle, c'était la réponse de la nature face à la consommation des hommes. La solitude, que je vis depuis des années, prenait alors une dimension éclatante. Mon potager était fini, laitues, poireaux et fraises marquaient le printemps qui arrivait, cette idée de décroissance qui est la mienne depuis longtemps semblait enfin arrivée. À la campagne, je me sentais plus protégé qu'ailleurs des risques d'infection et le confinement a été pour moi source d'hyper activité. J'ai nettoyé et rangé la maison de fond en comble, refait les peintures blanches des murs, rafraîchi toutes les portes et fenêtres, sans parler du jardin.

 

Dès le confinement, j'ai perdu le seul job alimentaire qui me restait, mais l'aide aux autoentrepreneurs a été rapide, efficace, enfin jusqu'au mois d'août et aujourd'hui je vis encore de la charité des ami(e)s pour boucler mes fins de mois (cette icône est à la droite du texte, si si vous pouvez la voir).

Pour la première fois de ma vie, j'ai accepté le fait de ne pas écrire pendant une longue période, ce qui était très libérateur. Le pays était à l'arrêt, moi aussi. J'ai commencé à me dire que l'âge de la retraite approchait, que je ne retrouverais jamais un job de journaliste, que l'épidémie devait nous inciter, nous les seniors, à laisser le moindre travail aux jeunes. Le confinement nous poussait encore plus vers la sortie. Cela fait aussi des mois que je n'ai pas eu de relation sexuelle et c'est précisément à ce moment que je me suis dit que ce n'était pas grave et j'ai accepté cette solitude comme une base de stabilité et d'acceptation. Je me suis beaucoup occupé de ma mère qui vit à trente kilomètres, en fait j'ai passé tout l'été à faire des bonnes actions.

 

Comme tout le monde, j’étais toutefois effrayé par l'accumulation de catastrophes à travers le monde, comme dans un déroulé de "Years & Years". Les feux en Amazonie, en Russie et en Californie, la fonte des glaces, le permafrost qui libère des tonnes de carbone, la sécheresse qui a frappé ici dès le mois d'avril, ce qui n'arrive JAMAIS, et puis cette politique française toujours plus à droite, violente, policière, militaire, médiatiquement raciste, incapable de comprendre le message de Black Life Matters, prolongeant une surenchère anti-arabe qui a abouti à une nouvelle publication des caricatures de Charlie. Et tout recommence. Il faudra un jour se demander combien de morts auront été la conséquence de la publication de ces dessins. Perso, je reste convaincu qu'aucune liberté d'expression ne justifie la moquerie d'un milliard et demi de musulmans. Nous passons nos vies à nous autocensurer pour le bien commun, mais il y a une poignée de connards qui a le droit d'insulter des millions de personnes, et les médias applaudissent.

 

Au début, j'étais en pleine boulimie de news sur ce nouveau virus. You see, j'adore les films de contagion, ce qui peut paraître paradoxal quand on est séropo depuis plus de 30 ans. Le fonctionnement des virus m'a toujours fasciné, j'ai même essayé, à un moment, de collectionner tous les films qui en parlent. Mais, très vite, je me suis réfugié sur Netflix et j'ai dévalisé tous les documentaires sur l'Égyptologie, la nature, les voyages, j'ai beaucoup regardé de bêtises sur les grenouilles et les oiseaux. Impossible de regarder les chaînes infos à part Euronews, France 24 ou les chaînes étrangères comme BBC, CNN.  Besoin de s'éloigner davantage. 

Cet été par exemple, je suis tombé sur Vice qui faisait appel à des témoignages sur les journalistes qui voulaient abandonner leur vocation, leur carrière. Et je me suis complètement retrouvé dans ces témoignages de conditions de travail indignes, de perte de confiance dans le métier, de dégoût. Zemmour et les autres m’ont fait détester les médias et les réseaux sociaux, je ne suis presque plus sur FB et je n’ai même plus envie de regarder les autres sur Instagram. J’ai passé ma vie à exprimer un point de vue marginal, minoritaire, aujourd’hui il est étouffé par le bruit nocif de CNews. Cela ne m’intéresse plus d’écrire la moindre chose sur la musique ou sur des sujets plus légers et je me désole devoir si peu de personnes de ma communauté  défendre les autres minorités exclues de la société.

 

Et voici la seconde vague et le nouveau confinement. 

Visiblement, tout le monde a oublié que nous avons connu une autre épidémie ces dernières quarante années. Une grande partie du legs historique, médical, social du sida a été perdu alors que les mêmes phénomènes se répètent : peur de la contamination, prévention, dépistage, course aux traitements et aux vaccins, magouilles de Big Pharma. Tout ce qui a traumatisé les gays pendant plusieurs décennies traumatise désormais la population générale. Après tout, les politiques de distanciation sociales sont très proches du safe sex des années 80 et 90 : réduction des partenaires, port du masque (ou de la capote), crainte d'être porteur asymptomatique mais contaminant, disparition des lieux de drague et de nombreux bars ou clubs, auto-contrôle et souci de la santé des autres. Les rivalités générationnelles apparaissent sur les comportements à risque et je ne suis pas le seul à voir des points communs entre le bareback classique du début des années 2000 et cette envie de vivre la vie "comme si c'était le dernier jour", les fêtes illégales étant assez proches des fêtes bareback, le besoin d'être rebelle, ou nihiliste. Le déni est le plus grand allié des maladies en général. Le consumérisme avant la santé, le plaisir avant la protection, le moment présent avant l'incertitude du futur. 

Vous vous plaignez parce que les librairies sont fermées pendant un mois. 

Nous, on a vécu sans sperme pendant vingt ans, bordel. 

Faites un effort, relisez vos classiques, je sais pas moi.

 

Comme au début du sida, les malades du Covid sont morts seuls, à l'hôpital. Comme au début du sida, ils ont été enterrés à la va-vite. Le travail de deuil n'a pas été fait pour de nombreuses familles à travers le monde. Et beaucoup de rescapés du Covid souffrent de complications mystérieuses, comme au début du sida. On a passé sous silence les derniers jours des plus fragiles, particulièrement en France où le black-out médical a été total à l'hôpital (pas de photos, pas de témoignages, invisibilité complète de la maladie). Ce type de drame a des conséquences psychologiques dans les familles et la société que personne n'aborde aujourd'hui. Il faudra s'attendre à un effet rebond de ces lacunes, qui se sont multipliées tout au cours de l'été quand le Covid a été mis de côté pour le sacro-saint plaisir des vacances. Nous, les anciens du sida, aurions pu être sollicités pour témoigner, mais personne ne nous a demandé notre avis, seuls les experts et les médecins ont eu le droit d'apparaître à la télé ou dans les médias. Seule consolation, la plupart étaient issus de la génération sida, ce que je remarquais déjà chez Slate en mars dernier

 

Pire, cette crise humanitaire n'a absolument pas fait avancer les sujets liés à la mort ou la survie en société, comme la possibilité de mourir dignement, la dépénalisation du cannabis thérapeutique, l'aide aux seniors LGBT, ou même le revenu universel qui serait pourtant la meilleure réponse à la montée du chômage et des précarités. Cet oubli de la génération sida est le résultat du mépris pour notre histoire et notre culture. Désormais, tous les sujets LGBT et sida sont sous la main d'un seul homme, Jean-Luc Romero, à la mairie de Paris, un homosexuel qui cumule une dizaine de "vocations" qui n'ont pas progressé depuis qu'il s'en est accaparé (je vous laisse le lien avec sa page Wiki parce que c'est édifiant).

 

Aujourd'hui, si j'avais 30 ans, je partirais de France. Comme je voulais partir de France en 1987 pour vivre à New York avec l'homme que j'aimais. J'aurais pu passer les cinq dernières années qu'il lui restait à vivre avec lui et j'aurais été plus efficace dans mon soutien dans ses derniers jours. Je comprends les parisiens qui quittent la ville, réalisant que la province est moins chère et souvent plus amicale. Cela fait 25 ans que je n'ai pas subi d'homophobie et je l'attribue à l'âge qui avance ("It Gets Better") et à la gentillesse des Normands. Grâce à la campagne, je vis sans masque. Je ne le porte que lors des courses que je fais pour moi-même ou pour ma mère. C'est un message personnel, forcément personnel car je n'ai pas de compagnon ni d'enfant. Mais c'est un message malgré tout, avant le long hiver noir qui nous attend. Cette crise va durer longtemps. Oubliez Noël si vous voulez voir 2021.



Envoyé de mon iPad

 

jeudi 28 mai 2020

It's the virus, stupid!


Il n'aura fallu que quelques jours pour retarder la PMA à la fin du mandat de Macron, sauver le Puy du Fou, encourager Bigard et voir la police française maltraiter encore un homme Noir.  Dans une épidémie ou le rassemblement était supposé être la règle, l'État français persiste à insulter et attaquer les minorités qui, pourtant, sont les plus frappées par l'épidémie. La France dégringole chaque année dans le classement des pays qui garantissent les droits LGBT. Les années passent et rien ne change pour nous. Les lesbiennes doivent toujours aller à l'étranger pour avoir des enfants. Pour certaines, c’est déjà trop tard.


Je n'ai aucune idée de l'issue de cette épidémie. C'est le choc industriel et social le plus important depuis très longtemps, des millions de personnes sont au chômage - et pourtant l'angoisse actuelle, celle dont tout le monde parle dans les médias, c'est « où aller en vacances cet été »... Quelle ironie. Je ne sais pas s'il y aura un rebond des infections, si l'automne verra une résurgence dans d'autres parties du monde qui feront boomerang. Je ne sais pas si un traitement ou un vaccin seront efficaces. J’ai peur pour l’Amérique latine et l’Afrique En tout cas, la méfiance envers les gouvernements est à son plus haut niveau. Comme pour le sida, certains pays voient leurs dirigeants adopter une attitude de déni qui a pour effet immédiat la disparition des plus faibles. 

Des dizaines de milliers de morts dont on ne parle pas, que l'on ne voit pas, dont on ne voit pas les visages. Même l'épidémie de sida était plus visuelle que celle-ci. Quand je disais que la place des malades de cette épidémie serait un marqueur important, je voyais déjà venir une invisibilité au profit des experts et des médecins. Et surtout quand on sait qu'une grande partie des cas ont affecté les minorités ethniques, cette mise à l'écart renforce davantage ces populations dans le silence. Aucun mouvement rassemblant ces familles endeuillées, aucune parole qui ne soit pas médicalisée. Face à ce virus qui a changé le monde, les médias n'ont pas changé, ils ont encore plus privilégié les vieux chroniqueurs racistes du passé. Pas de visage nouveau, pas de leader (à part Raoult – mais c’est toute une autre histoire), pas de renouvellement par la base qui, pourtant, s'est engagée comme jamais pour aider, fabriquer des masques, distribuer de la nourriture.

Grâce au confinement et à l'état d'urgence, cette épidémie a été policée, comme le reste de la politique de Macron. L'armée, la police, sans cesse célébrées, ont réprimé les quartiers des banlieues qui, pourtant, on fait un effort immense. Malgré les réseaux sociaux, pas de mouvement novateur pour faire face à une situation inédite.

Des dizaines de milliers de morts dans chaque pays ont affecté les populations les plus fragiles et déjà stigmatisées : travailleurs de la ligne 13, femmes, précaires, cette épidémie regorge de scandales sociaux qui resteront marqués dans les mémoires : mensonges sur les masques et les tests de dépistage, influence du lobby pharmaceutique, communication aléatoire et peu transparente, retard des données sur le nombre des décès, départ de la Ministre de la santé en pleine phase de contamination, lourdeur de l'administration qui a retardé la recherche, dégoût des chaînes info, refus de légaliser les sans-papiers alors que l'Italie a montré l’exemple, beaucoup d'erreurs actuelles rappellent les scandales qui ont accompagné l'épidémie de VIH. Ce pays n'est même pas capable de faire remonter le nombre de morts dans les Ehpad! La crise du Covid-19 a été celle du système Macron et de tous ces vieux chroniqueurs à la télé qui le défendent. Cette colère s'ajoute à celle causée par les violences policières, l'État d'urgence, la réduction des libertés, l'immobilisation de la population. Plus que jamais une coalition est possible entre les mouvements écologistes et les mouvements sociaux. Car les épidémies sont toujours un moment propice pour l'engagement.

Cette pandémie est éminemment écologique. Ce sont les avions, les porte containers et les échanges commerciaux qui ont diffusé ce virus a l'échelle de la planète. Notre manière de consommer est directement la source du problème. Ces deux mois d'isolement nous ont donné des leçons sur nos besoins et nos loisirs (les voyages, la consommation, les cercles courts etc.). Il aura fallu un long confinement et une peur de l'autre pour nous diriger, momentanément, vers une société moins destructrice. Depuis trois mois, la crise du Covid-19 a laissé respirer la planète comme jamais dans son histoire récente. Le silence s'est diffusé dans d'immenses territoires, les routes se sont vidées, les migrations d'oiseaux se sont faites sans obstacle ni chasse, les eaux des mers se sont éclaircies, des générations de poissons ont eu le temps de se reproduire, la vie animale s'est rapprochée des villes. Cette explosion de nature protégée nous rappelle à quel point la faune et la flore peuvent se rétablir si on leur donne une chance. Et si tout le monde parle du "monde d'après", le risque de revenir au consumérisme est quasi certain. Les photos des bouteilles oubliées le long des promenades parisiennes l'ont prouvé, les masques qui traînent dans les eaux des plages aussi.

Ces deux mois de confinement ont été un clin d'œil à celles et ceux qui ont déjà pris l'habitude de vivre avec peu de besoins et beaucoup de solitude. Ne pas bouger est déjà une manière de vivre quand on n'a pas d'enfants et de charges importantes. Ces deux mois ont été une confirmation de ce que beaucoup vivent déjà : pas de mec, pas de sexe, aucune envie de voyager dans des avions bondés. Forcée, la population à moins consommé même si internet a explosé. C'est pourtant le moment idéal pour rediriger l'économie vers l'écologie, pour légaliser les sans-papiers, pour réformer les prisons. C'est le moment de privilégier l'industrie dans la réparation du vieux monde. Isoler les maisons, mettre du solaire partout, économiser l'eau. Mais comment croire que Macron le fera? Il ne le fera pas.

Comme beaucoup de personnes séropositives, j'ai regardé cette épidémie sans trop intervenir, sans ramener notre expérience du sida. On doit être réservé face à une épidémie si différente. Ça m'a amusé de voir qu'il fallait éduquer une population sur le R zéro, l'épidémiologie, l'idée de l'essai en double aveugle, toussa. Quand Macron a parlé de "guerre", cela ne m'a pas dérangé car c'est un terme que l'on a beaucoup utilisé dans le VIH. Je voulais voir comment il allait s'y prendre contre ce conflit épidémiologique qui était annoncé depuis longtemps par les écologistes. 

Heureusement, les anciens comme Gwen Fauchois, Jérôme Martin ou Madjid Ben Chikh ont fait le boulot de veille. J'ai perdu mon job alimentaire, ce qui était prévisible, et il va être si difficile pour les pigistes de trouver à nouveau du travail que je commence à envisager la possibilité de prendre ma retraite plus tôt. Je n'ai pas écrit en deux mois. J'en ai profité pour faire vraiment ce que je voulais : être dehors pour profiter du silence. Cette crise doit nous questionner sur notre rapport avec elle, combien elle nous manque quand on est confinés, pourquoi elle s'est révoltée ainsi contre notre manière de vivre. Pour ma part, je me suis obligé à finir les peintures de toute la maison et sauver le jardin qui n'a pas eu de pluie depuis des semaines. 

Et puis il y a la disparition de Larry Kramer. Un des symboles de l'épidémie du sida qui meurt au moment de l'épidémie du Covid. Larry était faible depuis des années, mais il est parvenu à terminer son grand projet avec le deuxième tome de son livre, "The American People". Les Français célèbrent son livre "Faggots" et sa pièce "The Normal Heart", mais ils n'ont pas lu ses autres livres, tout simplement parce qu’ils n’ont pas été traduits en français. Même ses livres plus récents comme "The Tragedy of Today's Gays". Le monde de l'édition, l'académie, les universitaires l'ont écarté de la connaissance parce que son radicalisme, sa colère et surtout son éloquence n'ont trouvé aucun intérêt à leurs yeux. La nouvelle génération ne l'a pas sauvé de l'oubli non plus. 

On va encore dire que je suis aigri, ce qui est l'insulte typique contre les Boomers au XXIème siècle. Mais je vous demande : vous n'avez pas de raison d'être aigri(e), vous? Cela fait dix ans que les lesbiennes attendent la PMA et deux mandats présidentiels le leur ont refusé. Vous ne pensez pas qu'elles sont aigries, en colère? Covid a effrayé la population comme le sida a effrayé les gays. Ce genre de peur reste longtemps ancré dans les esprits. Avez-vous sincèrement l'impression que tout a été fait aussi bien qu'au Portugal ou en Allemagne?  En Espagne, on distribue des masques à l'entrée du métro, à Paris on donne des contraventions de 135€. « It's the virus, stupid!" A-t-on envie de crier à Macron, ce saccageur de société. 

vendredi 15 novembre 2019

Le voile est un geste punk



La manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre dernier a éyé un succès. Plus de 13.000 personnes dans les rues de Paris, dans une ambiance joyeuse malgré la gravité de la situation, pas d’incident, c’est une première historique depuis longtemps. Et malg
La manifestation contre l’islamophobie du 10 novembre dernier a été un succès. Plus de 13.000 personnes dans les rues de Paris, dans une ambiance joyeuse malgré la gravité de la situation, pas d’incident, et beaucoup de personnes LGBT dans le cortège. C’est une première historique depuis longtemps. Et malgré une campagne médiatique haineuse avant, pendant et après la manif qui aboutit, aujourd’hui, à des menaces de mort envers les organisateurs. 
J’avais écrit ce texte pour Slate, avant le 10 novembre, en geste de soutien. Mais cette publication a été retardée, elle n’est pas sortie à temps, donc j’ai décidé de la poster sur mon blog.
Here it is.

Le voile est un geste punk

Comme je parle du voile avec tous les gens que je connais, pour voir où ils en sont, parce que je considère que c’est un marqueur politique fondamental, le fils de ma meilleure amie m'a sorti cette phrase définitive il y a trois ans, lors de la première affaire du burkini. "Mais le port du voile, c'est un geste punk!" Ce cri du cœur est devenu un leitmotiv personnel, et offre un nouvel angle d'analyse sociale sur un des sujets qui déchire le pays.

Tout d'abord, je comprendrai très bien que des personnes croyantes se mettent en colère face à une idée saugrenue venant d'une personne athée. Pour avoir été un gay punk dans les années 70, je sais que la foi religieuse n'est pas vraiment comparable au mouvement punk. Le slogan de l'époque, "No future", n'a rien à voir avec la profondeur des préceptes du Coran ou de toute autre religion. Mais le mouvement punk était surtout une réponse à une société bloquée où l'acceptation de la jeunesse, des minorités et des individualités était encore plus réduite qu'aujourd'hui. Les punks étaient détestés par la société, les médias, le Français moyen.

Le look des punks était plus important que la musique dont il était issu, c'était un moyen de reconnaissance afin de faire pression sur la société, pour qu'elle change enfin. Il fallait choquer, au risque d'être battu dans la rue à la fois par les rockers et les fachos, exactement comme les cheveux longs et les coupes afro ont été un signe de rébellion dans les années 60. Et si le punk a été un mouvement assez bref, entre 1975 et 1980, il a définitivement influencé la culture des années 80 dans un renouveau de l'engagement politique, surtout dans la musique.

Apartheid institutionnel

Depuis des années en France, les femmes musulmanes sont écartées de toute visibilité. On leur a interdit l'accès à la fonction publique, ce qui a motivé, d'ailleurs, un repli qui a encouragé des formes de télétravail ou d'entreprenariat associatif, notamment en banlieue. Cette discrimination, quasi unique en Europe, est le fait d'un État universaliste qui cherche à détruire le dynamisme communautaire et tout concept minoritaire. Les femmes sont les premières à souffrir de cette politique d'exclusion, mais leurs maris, leurs enfants, leurs familles en souffrent tout autant. La violence non contrôlée des médias est une source de colère nourrie tous les jours, sans cesse, depuis plus de deux décennies. Les débats sur le port du voile en France sont une honte internationale.

Et pourtant cette communauté musulmane encaisse les coups sans provoquer des manifestations monstres justifiées. Les immigrés et les descendants d'immigrés représentaient en 2018 14 millions de personnes, soit 20,9% de la population française, mais vous ne les voyez pas dans les rues pour protester. Les cathos, on les voit. Les musulmans cultivent la réserve. Ou la crainte.

Il faut dire que depuis les émeutes de 2005, les banlieues n'attendent plus rien de l'État. Le divorce est officiel. Discrimination à l'embauche, niveau record de chômage, profilage et violences policières, invisibilité dans les médias, liberté de culte bafouée (il faudrait comprendre une bonne fois pour toutes que les prières de rue existent parce que les maires refusent d'accorder le droit d'édifier des mosquées), refus du droit de vote pour les immigrés et absence de données statistiques sur les populations racisées, la vie des musulman(e)s est marquée par un apartheid institutionnel.

Encore une fois, il suffit de traverser la Manche ou les Pyrénées pour voir que la France est la pire en termes d'intégration. Un seul exemple parmi des milliers : le documentaire de Doug Saunders, programmé sur Arte en 2017, qui comparaissait les politiques d'accueil des migrants d'Istanbul, Londres, Berlin, Amsterdam et... Évry. La France était le seul pays incapable d'établir des quartier-tremplin qui permettent une immigration bénéfique pour l'ensemble de la population.

Un refus communautaire (presque) généralisé

En portant le voile ou le burkini, les musulmanes adoptent bien sûr avant tout un signe religieux qui valorise la pudeur, dans un monde qui en manque de moins en moins. Mais elles sont à l'avant garde d'un comportement qui est un signe de contestation et de colère intériorisée. C'est leur manière de répondre à la haine de l'État républicain qui refuse en bloc l'idée identitaire pour les minorités tout en privilégiant le soi-disant modèle laïc. Ces femmes sont un exemple de désobéissance civile, rappelant les mouvements des droits civiques par la visibilité et le nombre, exactement comme la communauté LGBT est passée par une visibilité des individus dans la rue, qu'ils soient gays, lesbiennes, bi, trans.

La société française voudrait nous voir sans signes distinctifs et le retard de la mémoire des archives LGBT est exactement le même qui touche au passé colonial de ce pays. On voit très bien que cette amnésie forcée est un enjeu de pouvoir. Seule la communauté juive a obtenu un droit au souvenir, la récente inauguration du Centre européen du Judaïsme par le Président de la République en atteste. Et cette préférence pour une minorité choisie alimente une frustration de la part des autres minorités qui, elles aussi, ont beaucoup souffert dans le passé.

En tant qu'athée, ancien laïcard forcené pendant mon adolescence, je comprends aussi la gêne des LGBT sur ce sujet. A la base, la religion, c'est le cauchemar des sexualités. Et puis il y a cet argument pervers, que j'ai entendu tant de fois chez beaucoup de gays : "Je m'intéresserai au sort des femmes voilées quand les pays arabes ne seront plus homophobes", ce qui revient à faire du Caroline Fourest. Mais en vieillissant, depuis trente ans, je vois bien que ce qui me choque le plus, c'est d'empêcher le droit universel de croire selon ses convictions. D'athée intransigeant, je suis devenu un athée tolérant car je suis né en Algérie, je fais partie de la dernière génération des Pieds-Noirs, et j'ai une dette personnelle envers toute l'Afrique.

Donc la vue de signes religieux ne me gêne pas, au contraire, je la trouve belle désormais. C'est un symbole indigène, et n'oublions pas que les colons français ont tout fait pour interdire le voile pendant les pires années de la guerre d'indépendance. J'ai du respect pour le combat de ces femmes et je voudrais leur témoigner mon soutien. D'une manière plus large, je pense que l'homosexualité devrait être naturellement du côté des femmes voilées. 

"Live discreetly"

La série "Years and Years" illustre très bien les pressions exercées par les forces laïcardes ou catholiques de droite et de gauche qui voudraient faire en sorte que toutes les minorités "vivent discrètement", comme pour enrayer la visibilité des femmes qui accèdent au droit à la PMA, des jeunes trans qui font leur coming-out, des femmes voilées, des musulmans barbus, des gays trop extravagants. C'est un courant européen populiste qui touche les pays de l'est de l'Europe comme la France et qui fustige les Queer studies, la montée en puissance du discours décolonial, le nouveau radicalisme écolo, etc.

Après des semaines de bourrage de crâne médiatique contre le port du voile, il est temps de répondre et de se coordonner. Ce rassemblement des minorités se voit dans la liste des signataires pour la manifestation du 10 novembre contre l'islamophobie ou l'appel des organisateurs de l'action contre CNews :"On va plus rester devant la télé sans rien faire [...] On va se battre. Tous ensemble, unis, qu'on soit musulman, juif, athée, homosexuel, on doit être unis parce que la France c'est nous". Mais il ne suffit pas de manifester, il faut personnaliser le combat. A un moment où la convergence des luttes est possible, il faut s’engager pour réduire ce bruit médiatique qui fait tant de mal à beaucoup de monde. Ce n'est pas CNews qu'il faut faire plier, c'est Zemmour lui-même. Il faut le confronter partout où il va, comme faisait Act Up contre ses ennemis, quand on réveillait les ministres ou les PDG de labos pharmaceutiques à 5 heures du matin, à leur domicile. Ça aussi, c'est de la désobéissance civile.

Le voile, symbole des minorités

En tant que gay, je sais que l'identité est désormais le principal moteur du mouvement LGBT. La frontière politique apportée par les personnes transgenres nous appelle à évoluer sur notre acceptation de celles et de ceux qui restent en marge de la société. Le port du voile est ainsi une affirmation identitaire qui force à la réflexion. "Vous ne voulez pas de nous? Ok, je vais porter le voile". C'est un acte de protection et de visibilité, exactement comme la Gay Pride l'a été pour nous.

On le voit à travers des vidéos de défiance humoristique où des femmes voilées se filment en mettant un, deux, trois foulards l'un sur l'autre pour appuyer le message. Ou des déclarations d'hommes non croyants, sur Twitter, qui disent être prêts à porter le voile en signe de soutien. Pour la société, ce soutien est "communautariste". Non, il est humain, généreux, solidaire. On empêche cette communauté d’en être une alors qu’à la télé, on peut entendre dire « la communauté LGBT ». Une communauté, c’est un quartier, une ville, une vie associative et politique, quelque chose qui a de la valeur. Après tout, la communauté, c'est cet espace vers lequel on se tourne quand l'État ne fait pas son travail.

Enfin, à mes risques et périls, je pose la question que je vois nulle part sur les réseaux sociaux. Maintenant, il est clair que les messages de haine à l'encontre des musulmans proviennent particulièrement de personnalités juives comme Zemmour, Goldnadel, Finkielkraut, etc. Et ne me dites pas que vous ne l'avez pas remarqué. Une pétition contre Zemmour a récolté plus de 300.000 personnes, soit le tiers de celle sur la privatisation d’ADP. N'est-il pas temps de demander à la communauté juive de se désolidariser de ces personnalités qui ont un discours si toxique dans la société française? 




vendredi 5 avril 2019

Des nouvelles


Je suis bien conscient que je n'ai jamais aussi peu écrit sur ce blog depuis des années. Comme tout le monde ou presque, je suis affecté par l'actualité et la perte de temps liée aux réseaux sociaux. Tous les jours, je vois des messages sur Twitter qui ne provoquent aucune réaction et le mouvement des gilets jaunes, que je soutiens, suscite un mépris politique qui me déprime. On dirait qu'il n'y a plus qu'une vingtaine de personnes qui expriment des sentiments sincères. Le défaitisme prend des proportions internationales.  Heureusement que les choses se passent bien en Algérie, pour l'instant.

Tous les trois mois, je dois désormais m'adapter à un nouveau signe de la vieillesse, une fatigue face à l'effort que je ne connaissais pas avant, le besoin de faire la sieste en fin d'après-midi sans trop culpabiliser, le besoin aussi de me vider la tête tous les soirs sur Netflix, une boulimie de documentaires à la télé sur les pays lointains, les voyages que je ne ferai jamais car j'ai accepté désormais que ces pays, comme la Nouvelle Zélande ou le Brésil sont hors de portée, financièrement, physiquement, sentimentalement.
L'année dernière a été un tournant, j'ai mis six mois pour m'adapter à mes derniers soins dentaires. J'ai accepté progressivement que la solitude serait désormais permanente, et puis, à 60 ans, il faut bien se résoudre au fait qu'il faut arrêter de chercher quelqu'un. Cette solitude est celle des personnes âgées en général et elle ne me dérange plus, c'est comme si je m'étais libéré de cette obligation. Le travail sur cet âge, c'est précisément de s'adapter. Les discussions hebdomadaires avec ma mère abordent souvent ce sujet : c'est pas si mal d'être enfin tranquille. Depuis l'été dernier, j'ai rencontré deux hommes noirs qui se sont bien occupés de moi, mais rien de sérieux. Je suis beaucoup plus apaisé sur ce sujet, sûrement parce que je me dis que si quelqu'un était intéressé je le saurais, donc cela veut dire que cela ne sert à rien d'attendre. Ma dernière sortie en club a été une autre leçon : je me suis dit qu'il fallait vraiment arrêter (la tête des kids quand ils voient un pappy est gérable à minuit, beaucoup moins à 3 heures du matin lol). Ma sédentarité s'est accentuée, j'ai énormément ralenti mes voyages et les interventions à l'extérieur et, à vrai dire, j'ai du mal avec la ville désormais, je n'y trouve aucun intérêt et je quitte toujours ma maison avec regret. 

Mon jardin et la nature ont pris presque toute la place. Je sens toujours grandir en moi cette passion, tous les soirs avant de m'endormir je suis dans une rêverie de ce qui reste à faire ou de ce que j'ai fait dans la journée. Le terrain est si grand ici que la moitié du jardin est toujours à défricher, les ronces occupent encore un bon hectare. Quand ça va mal, ou au contraire quand je suis en forme, je prends mon sécateur et je m'attaque à une montagne de ronces. Je n'ai plus la force physique de manier une débroussailleuse, pourtant beaucoup plus efficace, alors je coupe les ronces tige par tige pour ne pas être écorché de tous les côtés. Ces bêtes sont incroyablement insidieuses, elles ont une manière de se défendre bien à elles. Je fais des gros tas de branches en avançant dans le massif et quand j'arrive au sixième ou septième tas, je considère que j'ai bien passé mon après-midi. Je récupère des surfaces qui deviendront une prairie fleurie. L'air et la lumière nourrissent la perspective. L'accès à la forêt est plus ouvert, le bûcheron a fini de couper les arbres morts, il est enfin temps de replanter le sous-bois qui a été détruit lors du grand feuEt puis, il y a le potager et l'accès direct à la maison qui sont en voie d'être terminés, ce sera fini ce printemps. Retourner la terre sur 15 mètres a été épuisant, ainsi que le décaissement de l'allée centrale, mais j'y suis allé méthodiquement, patiemment, même si pour l'instant cela ressemble toujours à un chantier pas vraiment esthétique. 

Cette passion pour la nature dévore tout le reste, dépassant le travail d'écriture, le livre sur le porno à terminer, même le rendu de certains articles. Après tout, je suis entré dans une période de préretraite et je ne sens moins dans l'obligation de "produire". Mon métier de journaliste n'a pas bonne réputation, il est détruit jour après jour par les enjeux politiques et après mon tweet de 2017, je savais qu'une année sabbatique ne ferait de mal à personne. Cet hiver, j'ai fini de vendre ma collection de disques, ce qui m'a permis de prendre deux mois à l'écart, ce ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Cela fait 17 ans désormais depuis mon départ de Paris et je ne suis plus la même personne, j'ai trouvé ici une indépendance que je ne pourrais pas trouver ailleurs. Je ne me sens plus pressé. Même ce livre sur le porno, qui aurait dû être terminé depuis plus d'un an, il n'y a personne qui peut l'écrire à ma place, je n'ai aucune compétition. Et comme mes autres sujets politiques sont dans l'impasse à cause de la mairie de Paris et du gouvernement actuel (la mémoire LGBT, le centre d'archives, la reconnaissance des militants sida, même la PMA), je dois bien admettre que l'horizon est bouché à court ou moyen terme. 
La colère a toujours été un élément central de mon caractère, elle est de plus en plus alimentée par nos dirigeants qui n'écoutent pas les attentes européennes sur le climat et l'écologie. Pour la première fois de ma vie de militant, j'ai écrit une longue lettre à là ministre de la santé à qui je me suis défini comme "un gilet jaune du sida" et qui m'a répondu, deux mois plus tard, dans le plus grand style "Computer says no". Je m'en doutais, à vrai dire. Ma génération vit dans la précarité et je m'inquiète pour des personnes comme Hélène Azera, toutes celles et ceux qui travaillent sur le souvenir. Les gens nous poussent gentiment vers la sortie.

A la campagne, l'hiver est toujours une épreuve, c'est le deuxième que je passe dans cette maison et ses murs épais me protègent du froid et du manque de lumière. J'ai presque fini de repeindre tous les murs dans un éventail de couleurs nouvelles pour moi, plus flashy, des teintes qui jurent presque entre elles. Presque tous les soirs, le feu dans la cheminée est une présence qui alimente la solitude, le fait de rentrer le bois, s'occuper et entretenir les flammes, choisir une belle bûche, regarder les braises avant d'aller se coucher, c'est comme si je m'adressais mentalement au foyer, me demandant s'il y aura assez de bois avant le mois d'avril. La répétition incroyable des jours que l'on remarque avant d'aller dans la chambre, vérifier que la porte d'entrée est bien fermée, se laver les dents, préparer une bouillotte pour le lit, éteindre les lumières toujours dans le même ordre, quand on devient âgé cette répétition devient presque philosophique. 

Il y a quelques jours, il a enfin plu après des semaines de soleil et j'ai semé à la volée des milliers de graines sur le sol nettoyé de la prairie à venir, plusieurs variétés de pavots et de coquelicots, d'immortelles, de bleuets à fleurs doubles, surtout des fleurs qui nourrissent les abeilles comme du trèfle rouge. J'ai aussi ouvert depuis une semaine ou deux un compte Instagram sur ce jardin, une décision illogique vu ma fatigue des réseaux sociaux mais, cette fois, je ne me laisserai pas envahir par les commentaires et les demandes de discussion. Cet Instagram est purement informatif, je ne cherche pas les likes ou quoi que ce soit, c'est comme un journal de ce bout de terrain qui m'entoure, les petits objets que je dispose ça et là, les plantes qui se ressèment dans des endroits étonnants, les photos prises par les amis de passage - et surtout pas un seul selfie. Ce jardin m'offre la satisfaction que la société me refuse, c'est le seul endroit où je sens aller les choses dans le bon sens, même si le gel ou la sécheresse peuvent tout détruire. Ce sont ces quelques hectares qui me rappellent le chemin parcouru dans cette vie, ils font remonter mes souvenirs d'enfant à la ferme. 
Je commence à penser à écrire "mes mémoires".
Je suis né à la campagne en Algérie et je mourrai à la campagne en France.