jeudi 27 avril 2023
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jeudi 14 juillet 2022
Requeer à La Réunion
Je ne m’attendais pas à faire ce long voyage, même s’il était prévu depuis longtemps. L’association Requeer de La Réunion m’avait invité en 2020 et 2021, ce qui avait été annulé à cause du Covid. Cette fois-ci, le voyage était confirmé, pour le 15 juin et pour une durée de 10 jours. C’est la première fois que j’allais vers l’Est, vers l’océan Indien.
Requeer est un collectif LGBTQIA qui s’est créé il y a 2 ans, émanation d’un engagement artistique dans le militantisme, et notamment dans l’organisation du mois des fiertés avec deux marches, l’une dans la capitale de La Réunion, Saint-Denis, et une autre, nouvelle, dans le sud de l’île, à Saint-Pierre. A Requeer, la seule personne que je connaissais, c’est Antoine Merveilleux du Vignaux, musicien pour le groupe mythique de mon frère dans les années 70 et début 80, Lala et les Emotions. Mais je n’avais pas vu Antoine depuis 30 ans et plus, quand il s’est installé à la Réunion, et fondé une famille.
Toujours angoissé avant les longs voyages, je suis arrivé 5 heures en avance à Orly pour mon vol. J’arrive toujours à l’avance, j’aime regarder pendant des heures les gens qui partent et qui arrivent. Déjà, je voyais les insulaires, blancs, noirs et métis, très beaux chacun dans leur genre. Dans l’avion, j’ai eu la surprise d’avoir trois sièges pour moi tout seul à l’avant de la classe économique, je croyais que ça n’existait plus, j’ai donc très bien dormi après avoir regardé deux films. Il faut dire que le vol pour La Réunion est long (13 heures), mais comme on part le soir et qu’on arrive le lendemain matin, c’est plutôt calme et agréable.
A mon arrivée, Samuel Perche m’attendait à l’aéroport, avec qui j’avais discuté via mail de l’organisation du voyage. Première révélation. Je me suis tout de suite bien entendu avec ce joli homme de 42 ans, artiste, et l’un des leaders du mouvement queer ici et président de Requeer. Samuel est parti de France pour s’installer à la Réunion il y a 15 ans. Dans la voiture, on parle de la situation de l’île, ses embouteillages, le fait que la population va bientôt atteindre un million de personnes, ce qui pose des questions d’urbanisme, le lobby du ciment et de la construction, la situation des LGBT dans l’océan indien, l’influence de l’immigration, la beauté des paysages, tout.
Il m’amène chez Antoine Merveilleux que je retrouve dans sa case du quartier de La Possession où je rencontre sa femme qui prépare le déjeuner à l’extérieur, son petit-fils réunionnais / maghrébin (un joli mélange quoi), sa fille. Et son jardin, les poules, les 3 tortues. C’est dimanche matin et il y a du reggae qui passe en fond sonore, c’est une retrouvaille émouvante. Je ne reconnais pas Antoine après les 40 ans passés, il est un peu déçu, mais je reconnais tout de suite sa gentillesse sans bullshit, sa prévenance, il est le deuxième organisateur de ce voyage, lui et Samuel ont déjà tout un programme pour moi. C’est aussi la fête des pères ce jour-là, une fête très respectée dans toute l’île où les liens familiaux sont très forts.
Après une heure à prendre contact, Samuel m’amène à Saint-Paul, ville du littoral un peu plus au sud, pour que je prenne la voiture de location qui a été réservée pour moi pendant mon séjour. En face du garage, il y a une case dans le quartier central de la ville, non loin du marché. Elle est en bon état, avec de très beaux arbres dans le jardin. Comme je l’admire en silence, Samuel me dit : « Tu vois, moi je voudrais la prendre telle qu’elle et la mettre dans un musée ». Et d’ajouter qu’elle sera sûrement détruite pour mettre un immeuble ou un commerce à la place.
Bien sûr, je suis stressé à l’idée de conduire à La Réunion. Il faut savoir qu’en métropole, j’ai un pick-up Dacia acheté neuf 8000 euros après mon licenciement de Têtu en 2008. Quatorze ans après, il n’a toujours pas dépassé les 100.000 kilomètres, preuve que je ne l’utilise pas souvent. Il est aussi totalement dépourvu d’électronique, j’ai fait exprès, pas d’autoradio et de fenêtres électriques, c’est pourquoi je suis toujours perdu avec ces voitures de location avec trop de boutons, trop de fonctions.
Je suis Samuel qui me guide vers le premier hôte de mon séjour, Julien Aure, qui a une maison à Saline-les-Bains, qui sert parfois de Airbnb. Julien est natif de l’île, un bel homme, prof et artiste, c’est un homme cultivé et doux avec une belle voix et j’arrive en pleine correction des épreuves d’examen donc je me fais tout petit. Sa maison est idéale, près de la plage, avec une petite piscine et un joli jardin. Je déballe mes affaires et je vais tout de suite à la plage où il n’y a pas beaucoup de monde, après tout c’est la saison froide, il fait pourtant 25°. La plage est magnifique avec un lagon protégé des grosses vagues sur les récifs que l’on voit à quelques centaines de mètres. Je suis trop heureux d’être face à l’océan, je n’avais pas vu la mer depuis… mon dernier séjour à Bayonne, il y a quatre ans.
Le soir, Julien a organisé une petite fête chez lui avec toute une bande d’artistes réunionnais. Le but est de présenter un documentaire qui sortira à la rentrée, ayant pour sujet la représentation d’une dizaine d’artistes de La Réunion, dont on connaît le travail, mais pas assez les visages. Julien présente le projet, on sent l’expérience pédagogique, un beau documentaire avec une typo élégante et une belle musique originale. Un peu perdu parmi ces artistes, je suis tout de suite abordé par la deuxième révélation du séjour, Sanjeeyann Paléatchy, qui vient tout de suite vers moi pour me proposer un verre. Je découvre son travail, incroyable assemblage de végétaux (graminées de l’île, fleurs séchées, etc.) qu’il présente sous forme d’installations et de totems. Comme je suis fasciné par la botanique, l’échange est facile. Il y a une dimension éminemment shamanique dans son travail, je lui parle de « Gay Spirit » de Mark Thompson, Sanjee me dit que j’arrive au bon moment pour voir les inflorescences argentées de la canne à sucre.
Fatigué par les enfants des artistes qui s’amusent jusqu’à minuit, je me retire dans ma chambre, privilège des personnes âgées. J’entends le garçon le plus volubile dire à ses amis : « Je vais te mettre dans les toilettes des pédés ! ». Je suis à deux doigts d’intervenir, mais hey, c’est pas chez moi et je viens d’arriver. La nuit, première grosse averse et orage.
Vendredi 17 juin
Le lendemain, il fait gris. Pas grave, j’ai bien pris le soleil la veille, je peux faire un jour off. Je regarde ce qui se passe sur les apps de drague et je m’en doutais : c’est compliqué. Sur Grindr et Tinder, beaucoup de profils « discrets » sans photo. Sur Scruff, des gays bears qui, on verra plus tard, ne sont pas très militants. Sur Hornet, pourtant spécifique pour les non-blancs, c’est pas meilleur non plus. A La Réunion, il y a toujours la crainte d’être reconnu à partir de sa voiture sur les lieux de drague (comme dans le sud-Ouest de mon adolescence) mais, quand même, je fais toujours le calcul : sur une population de 900.000 personnes, il y a 5 à 10% de personnes LGBT, donc ça fait du monde. Pendant la semaine, quelques contacts sympas et puis ensuite mon appli Grinder meurt, c’est l’influence des Tropiques.
Je ne suis pas venu pour baiser. Je dis toujours que lorsque je vais à l’étranger, je perds 10 points sur mon assurance et mon estime de soi. Je suis là pour être une éponge et absorber silencieusement ce que je regarde et les hommes hétéros sont sublimes, mais on peut les observer, il n’y a pas cette tension qui existe aux Antilles – d’ailleurs à chaque fois que j’ose une comparaison, tout le monde me dit que La Réunion est différente, ce que je sens tout de suite. A mon arrivée, j’ai demandé s’il y avait un problème d’eau sur l’île, parce que je sais que c’est le cas aux Antilles, malgré l’omniprésence de sources, mais ici tout le monde a accès à l’eau, même dans les collines et montagnes.
Le système de santé est aussi excellent, je le vois dès ce vendredi en allant à la pharmacie du coin pour m’acheter de l’Hextril car mes dents me font mal. Juste à côté, un bâtiment avec 10 (DIX) dentistes. Je crois que je n’ai jamais vu ça en France. On me dit qu’il n’y a pas de désert médical, que toute l’île est bien couverte et il suffit de se promener pour le vérifier. Le lendemain, j’arriverai à prendre un RDV pour ma 4ème dose de vaccin Covid alors que dans l’Orne et la Sarthe, il fallait que je fasse 40 kms AR, alors que le litre d’essence est à 2 euros, merci Macron.
Le premier soir, à la nuit tombée, Julien m’accompagne acheter mon premier cari de riz et poisson. En mangeant, il me raconte qu’au lycée, l’année précédente, ils ont fait l’expérience du quart d’heure de lecture en début de journée, pour calmer les élèves et les inciter à lire. Certains profs ont râlé parce que « ça faisait perdre du temps ». La deuxième année, le programme s’est arrêté alors qu’il marchait déjà. Dommage.
Samedi 18 juin
Je suis invité à découvrir le centre LGBT de l’océan Indien, à Saint-Denis, où l‘équipe a organisé un barbecue. Samuel est adorable, c’est lui qui cuit la viande et les légumes, j’ai apporté plusieurs livres signés pour la bibliothèque du centre. Très bonnes discussions avec tout le monde, en particulier les filles de La Cimade qui s’occupent de la RDR sur l’île. Le chemsex est là, mais surtout réservé aux zoreilles (les blancs) qui ramènent les produits d’Europe. La livraison via Darknet est mineure. Tout le monde est d’accord pour dire que l’île mérite un bar ou un club LGBT, il faudrait vraiment un squat car il y a beaucoup de bâtiments vides. Je reviens à Salines pour le coucher de soleil, dans les couleurs orange.
Dimanche 19 juin
Je retourne à la plage, mais le vent s’est levé et je comprends pourquoi les Réunionnais disent qu’il fait froid. L’eau est bonne, mais je grelotte en sortant de l’océan et le vent soulève le sable, comme souvent sur les plages du Sud-Ouest. Mon iPhone plante souvent, ce vieux modèle est en train de mourir, et finalement je prendrai peu de photos pendant ce voyage car l’écran tactile ne répond presque plus. Journée de farniente et de sieste.
Lundi 20 juin
Antoine Merveilleux m’invite à Lerka, la structure de Recherche et de création en Arts Actuels, fondée en 2002. C’est aussi un endroit de résidence pour artistes. Antoine insiste pour me dire qu’il n’est que « chargé de mission » et me dit que c’est une association avec des fondations associatives solides et des membres bénévoles engagés. Pour venir, je fais du covoiturage avec Sonia Charbonneau, qui habite juste à côté de la maison de Julien, et qui est une artiste de Lerka. La pauvre. C’est la première fois que je conduis en ville, vers les collines de Saint-Denis. Et je ne suis pas du tout à l’aise avec ces routes de collines où il faut négocier les virages serrés en première ou en seconde. Arrivé sur place, Antoine me présente toute l’équipe et on déjeune tous ensemble et ensuite Antoine demande à Sonia de me montrer son travail, dont une partie sera présentée à Tours l’année prochaine. Elle fait surtout de la vidéo et sa réponse au poème de Baudelaire, « A une dame créole » est un long traveling tragi-comique où on la voit déambuler sur une plage de galets avec des chaussures à talon rose fluo. Elle nous montre ensuite une pièce où elle est filmée au ras du sol en train de faire un trekking en courant vers une zone qui a été brulée quelques mois auparavant. On n’entend que son souffle, le sol et la végétation qui l’entoure, des pierres volcaniques recouvertes de lickens et de mousses, une végétation basse qui souffre du vent et du soleil, des graminées encore. Sur le retour, on a une discussion sur la sexualité d’aujourd’hui et l’éducation sexuelle des enfants. Elle est malgache et m’explique certaines coutumes.
En général, Madagascar arrive systématiquement dans les discussions. Dans l’art, dans l’histoire de La Réunion, dans la cuisine et l’artisanat, Madagascar est partout, on dirait que c’est l’île mère, même si La Réunion est un melting pot indien, musulman, africain, catholique, asiatique. On me montre sur la route de très beaux temples indous, mais aussi asiatiques. J’ai beau ne pas connaître l’île, je ne ressens pas le racisme comme en France, surtout après un an d’overdose zémourienne.
Avant de partir de Lerka, une belle femme passe pour dire bonjour à Antoine. C’est Audrey Corridon (qu’il faut suivre sur FB!), une responsable politique militante qui a fait beaucoup d’outreach pour que les gens aillent voter aux Législatives, qui ont été gagnées par Nupes un peu partout sur l’île. Tout le monde se réjouit d’une alternance politique qui mettra peut-être fin au clientélisme de la classe politique locale. Je vois ici à quel point le mouvement LGBT ici est source d’espoir et d’intersectionnalité car la marche de Saint-Denis a été un symbole fort, avec 1500 personnes et son discours sur le passé colonial la rapproche d'autres mouvements.
Avant d’aller à Lerka, Sonia et moi sommes passés voir le conteneur jaune de Frac-Réunion qui présente l'expo KWOR à Saint-Denis, près du Petit marché, qui sert d’expo itinérante et qui apporte le sujet LGBT et militant dans plusieurs villes de l’île. Tout est fait pour ne pas privilégier la grande ville et aller plus loin vers les campagnes. Je découvre le travail de plusieurs artistes dont on me parle depuis mon arrivée : Brandon Gercara, Abel Techer…
Et je commence à comprendre la particularité unique de La Réunion. Ici le mouvement LGBT est mené, littéralement, par des artistes queer. Ce n’est vraiment pas le cas à Paris, si vous voyez ce que je veux dire. Cette nouvelle génération est passée par les beaux-arts, il y a eu un lien éducatif très fort entre les jeunes issus des quartiers populaires ou des campagnes et la génération précédente, qui a quitté la France pour s’installer sur une île qui a cherché à atteindre l’excellence dans de nombreux domaines. Dans la santé, j’y reviendrai plus tard, dans la qualité des routes, même si tous les petits trains qui sillonnaient l’île ont disparu, et aussi dans le discours anticolonial qui est omniprésent. Cette fusion entre l’art et le militantisme me rappelle la création d’ACT UP à New York avec le collectif Gran Fury. Vous imaginez si le mouvement LGBT hexagonal était mené par des jeunes de 25 ans qui font de l’art ? On aurait déjà le centre d’Archives LGBT à Paris depuis des années.
Mardi 22 juin
Samuel a organisé un RDV avec Emmanuelle Thore, cheffe du service du CeGIDD Ouest de Saint-Paul, en direction de la PreP mais aussi des consultation de gynécologie, et d’interruption de grossesse. Là aussi, rencontre instantanée avec une médecin qui connaît Act Up et on fait le tour des problèmes de santé de l’île. Je pose des questions sur l’éducation sexuelle dans les lycées, la prévalence des IST mais Emmanuelle a aussi une question pour moi. Il y a certaines réticences dans le corps médical du coin pour cibler les populations de jeunes Réunionnais non blancs. Je réponds : « Oui bien sûr, vous devez cibler, c’est pas du tout stigmatisant. De toute façon, si vous ne le faites pas, vous serez critiqué anyway. Regardez aux USA où les LGBT noirs ou latinos ont été en retard dans l’accès aux soins, pour les ARV et la PreP. Vous savez faire le dépistage rapide, il ne faut pas avoir de scrupules, il faut apporter le message ». La discussion se poursuit dans les couloirs, puis à l’entrée, puis sur les marches à l’extérieur. On pourrait parler longtemps.
A ce stade, je comprends que Requeer a organisé ces rendez-vous, non pas pour que je parle d’Act Up, qui est assez peu connu sur l’île. D’abord parce que La Réunion n’a pas trop souffert du sida, contrairement aux Antilles et la Guyane (vous voyez, je compare encore mfgrrr) et donc le drama de la maladie n’a pas été massif. Ce qui est important ici n’est pas de parler d’Act Up, même si beaucoup ont vu « 120 BPM », mais de rencontrer les personnes dynamiques de l’île pour faire avancer les connections de Requeer. L’île est à un moment pivotal, où la nouvelle génération bouscule tout, avec la créolité au centre. Dans les marches que j’ai vues sur FB, Brandon Gercara s’exprime autant en français qu’en créole. Les slogans sont créolisés. Et ça donne une puissance assez proche des premières manifs d’Act Up où tout un nouveau vocabulaire était révélé.
Mercredi 23 juin
Antoine Merveilleux me propose d’abréger mon séjour chez Julien pour rejoindre le sud de l’île, à Langevin, où son amie Christiane a aussi une maison qui sert de AirbnB. Avant cela, je dois me débrouiller tout seul et aller me faire vacciner au Port. Tout se passe bien, je suis fier d’avoir fait cette dose de rappel à l’autre bout du monde alors que c’était si difficile dans ma campagne.
Ensuite je prends l’autoroute qui tourne autour de l’ile, cap au sud. Je vois les paysages changer avec ces ravines aux noms amusants, ces versants au-dessus de l’océan avec des herbes sèches (ce sont celles que je veux voir de près !) et des buissons, une sorte de garrigue tropicale atomisée par le soleil, et toujours cette bande de littoral et toutes ces plages qui me donnent envie d’y aller pour me baigner. Et puis je vois enfin les champs de canne à sucre avec ces inflorescences métalliques, qui accrochent toute la lumière. J’arrive juste avant la nuit et je me perds sur la route de la Passerelle en direction du Grand galet. Les collines sont vertigineuses, recouverte de végétation tropicale, et ces pestes grimpantes impressionnantes. La rivière Langevin est si belle que j’ai envie de m’y arrêter à chaque virage. C’est là où je retrouve l’ambiance des nombreux dessins de Tom de Pékin qui est souvent venu ici, et les récits d’autres personnes.
Arrivé chez Christiane Fauvre, je découvre une femme de 70 ans avec qui je m’entends tout de suite, nouvelle révélation du voyage. Comment résumer Christiane ? C’est une féministe, écolo pour de vrai, artiste, en couple avec un autre artiste, Ollivier Freynet, absent à ce moment car en métropole. Elle a été prof aux Beaux-arts, s’est engagée avec passion dans plein de domaines pour finir par être déçue du milieu artistique, ses magouilles, son injustice, ses cochonneries sexuelles aussi. Comme Antoine Merveilleux, elle connaît tous les artistes de l’île et au-delà. Très influencée par l’Inde, elle est comme mon amie Chantal Rivet car l’Inde est la source de passions culinaires, de gestes et d’attitude, d’attirance pour les hommes androgynes et fins de La Réunion et c’est aussi ce qui la rend proche de beaucoup de sujets sur l’identité de genre. Elle a trois chats, tous venus de la forêt environnante, deux chiens, quatre poules, deux paons, trois tortues et une ruche d’abeilles. Toute sa cuisine vient du jardin, je découvre les chouchous qui vont devenir mon légume préféré de ces vacances et elle dit souvent que La Réunion a tout pour être autosuffisante au niveau alimentaire, si les champs de canne à sucre étaient remplacés par le riz ou autre culture.
Sachant que j’ai besoin de calme le matin au petit déjeuner, Christiane va s’occuper de moi pendant les derniers jours, me faisant découvrir les plats locaux tout en lançant des discussions interminables que j’adore. Elle est aussi bavarde que moi et me raconte tout sur l’art comme sur l’île, regrettant chaque jour que je ne sois pas allé à la forêt primaire qui n’est pas loin, les cascades, etc. A chaque fois, je lui réponds que je suis ici pour travailler et que je suis sédentaire même pendant les voyages. J’ai pourtant une voiture, je pourrais aller n’importe où. Mais les routes sont délicates et je ne suis pas du genre à courir pour aller voir ceci ou cela. Passer quelques jours dans ce vallon avec ces sommets tout autour, c’est une manière de vivre l’île comme une autre. Je regarde les oiseaux, elle me sort un livre sur les oiseaux de l’île. Je lui pose des questions sur les arbres qui nous entourent, elle me sort un livre sur les mangues de La Réunion, où on trouve 50 variétés différentes dont certaines très rares qui mériteraient d’être cultivées.
Je fais la sieste pendant la deuxième journée (et dernière) de pluie en lisant un livre trouvé dans la bibliothèque sur les grands voyageurs (Marco Polo, mais surtout Ibn Battûra en Asie Centrale et le récit de Las Casas sur l’extermination des peuples des Caraïbes par les Espagnols dans « Très brève relation de la destruction des Indes » : « d’autres attachaient de la paille sèche au corps des Indiens, y mettaient le feu et les brûlaient de la sorte ») tout en passant deux heures de calme tous les soirs avant de me coucher avec un joint de zamal, tellement bon qu’on tire trois taffes - et on oublie le joint. C’est une herbe vraiment magique et thérapeutique, qui donne tout de suite des idées et des résolutions, qui stimule l’esprit et le corps.
Vendredi 24 juin
Le beau temps est revenu à Langevin et je vais me promener en montant à pied la Route de la Passerelle vers le Grand Galet. Je ne vais pas jusqu’au bout, préférant m’arrêter dans un petit chemin désaffecté où se trouvent deux chapelles ouvertes, dont une en bois peinte dans un rouge parfait. La rivière est bouillonnante avec des rochers noirs, on l’imagine à la saison des pluies avec un débit énorme, et la végétation sur les rochers abrite de toutes petites plantes, fougères, graminées, très japonisant. Chaque mètre carré est fait comme un mini jardin. Je reste deux heures à regarder autour de moi et descends lentement sur le bord de la route où je suis comme toujours attiré en priorité par les plantes et les arbres qui y poussent. Le bord de la route, avec ses cases abandonnées, est souvent plus romantique que la nature sauvage.
Dans l’après-midi, je vais voir l’expo de Samuel Perche « No Man Men » à Grand Bois, dans un beau local abandonné qui a été aménagé pour une expo. C’est un entrepôt qui servait à l’usine de canne à sucre (grande cheminée carrée juste en face) et je rencontre aussi le directeur de la galerie. Le travail de Samuel est dérangeant au début, ce sont de grandes toiles où le bleu domine sur des scènes de baise entre hommes. Il y a un côté Berghain dans ce travail que je vois comme un complément érotique de la création de l’île. Je pense que son intention est d’abord de briser un tabou sexuel avec des bites, des pénétrations, des plans à trois.
Le soir, c’est le jour de mon intervention à la Médiathèque du Sud Sauvage, à Saint-Joseph, une belle architecture faite de bois et de pierres volcaniques. Au moment où j’arrive, c’est l’appel à la prière d’une petite mosquée voisine. Je suis ému, me disant que c’est une chose impossible en France, mais ici toutes les croyances sont acceptées.
Le staff de la médiathèque est adorable et je me présente avant la projection de « We Were Here » de David Weismann, film que j’ai choisi comme illustration de la discussion à venir. Il y a peu de monde, vraiment les gays, encore une fois, sont incapables de se bouger pour un film qui n’a jamais été montré sur l’île. Pendant la projection, je sens des moments de tremblement dans la salle, Samuel qui est à côté de moi est très ému. Le débat qui suit est intéressant et ça se finit par un pot organisé par la médiathèque. Ah, s’il y avait eu plus de monde ! Je laisse plusieurs livres signés pour la bibliothèque.
Samedi 25 juin
C’est le grand jour de la marche des fiertés, pour la première fois à Saint-Pierre, dans le sud (quelques photos sur mon IG). Le trajet commence près de la plage et doit se promener en ville. Requeer se demande si ce sera un succès, mais très vite le cortège se forme et la surprise, c’est la jeunesse de la foule. On dirait que la moyenne d’âge ne dépasse pas 20 ou 22 ans, très grande majorité de lycéens et lycéennes, toutes heureuses, en bande. Je rencontre pour la première fois Brandon Gercara, lui aussi fatigué par ces mois d’activités, comme Samuel. Je passe aussi du temps à discuter avec un couple de gays vraiment bien, rencontrés à la Médiathèque la veille. Je dis à plusieurs filles qu’elles se rappelleront toujours cette marche. Le cortège passe par les rues du centre, faisant une boucle pour revenir au point de départ où tous les représentants associatifs font un discours commun. Si on veut comparer, c’est un mélange entre la Pride des banlieues et la Pride radicale. Je demande pourquoi les gays de Scruff ne sont pas là. 1500 personnes, bravo pour une première édition !
Antoine Merveilleux et moi prenons ensuite un café sur la plage. Avec tout ce qui s’est passé en quelques jours, je me sens désormais obligé d’écrire quelque chose sur ce voyage. En bon RP de La Réunion, il me répond avec un sourire : « Mais bien sûr ! ». Comme s’il avait accompli sa mission. Un SDF de Paris qui passe reconnaît mon t-shirt « Silence = Mort » et me félicite pour l’action sur l’Obélisque de la Concorde (1994). Nous allons ensuite passer la nuit chez Christiane à Langevin car Antoine et Christiane ne se sont pas vus depuis… plus de dix ans alors qu’ils vivent sur la même île. Soirée parfaite à se raconter des histoires sur l’art, sur le sexe aussi et même le fist-fucking.
Dimanche 26 juin
C’est mon dernier jour avant de prendre l’avion. Je dois rendre la voiture de location à Saint-Paul et Brandon vient me chercher pour me déposer ensuite à l’hôtel Dina Morgabine de Saint-Denis où je passerai ma dernière nuit. C’est la première fois qu’on se parle de la semaine et il s’excuse de s’être fait attendre car il avait beaucoup de travail. Je lui réponds que c’est à moi de venir vers lui - et non l’inverse. Je lui dis qu’à 25 ans, il va devenir énorme. Il me répond que ses positions sur le sujet décolonial ne plaisent pas à tout le monde, mais je réponds que c’est sa base, en tant qu’artiste et activiste, c’est sa crédibilité et ça ne le quittera jamais. On parle de Requeer, de Voguing, de shamanisme, d’art. Je lui raconte une anecdote assez drôle qui vient de Jonathan Katz : pendant les guerres dans le Far-Ouest, les jésuites qui torturaient les Amérindiens étaient subjugués car ces derniers se moquaient d’eux en disant : « C’est pas comme ça qu’on torture, attendez on va vous montrer ».
Brandon est vraiment unique et touche à tout. Encore un militant multi-talentueux. A suivre absolument sur FB ou IG. Il fait des vidéos avec son ami Yannick Piera qui sont hilarantes, mais je lui dis qu’il faudrait des sous-titres en français pour mieux comprendre. On se quitte en se promettant de se voir à Paris où il sera à la rentrée.
Arrivé à l’hôtel, il fait nuit, je me promène dans le quartier pour trouver quelque chose à manger, la ville est endormie. Puis je vais me baigner dans la piscine du roof top de l’hôtel où il n’y a personne. Je fume mon dernier zamal en regardant les lumières de la ville sur les collines et je commence à avoir le cafard de partir.
Lundi 27 juin
Je me lève pour aller au Petit marché que j’avais visité avec Sonia Charbonneau. La vendeuse d’origine indienne me reconnaît. « C’est vous avec un tatouage sur la jambe ? » et elle me conseille sur tout ce qui m’attire. Je prends un petit pilon (elle me dit d’en prendre un autre qui vient de Madagascar, les autres venant de Chine), un chapeau de paille, un bracelet de pierre noires et deux eaux de toilette (lotion Pompeia et eau de Cologne des Princes, tous deux de L.T.Piver) dont Sonia dira plus tard « ça sent le tonton », ce qui me fait plaisir car je cherche toujours des parfums démodés.
A midi, je retrouve Antoine Merveilleux et Samuel au restaurant de l’hôtel. Samuel a été agressé la nuit de la marche de Saint-Pierre, par le videur du club. Son visage est amoché et la règle à Requeer, c’est d’aller tout de suite à la gendarmerie, même pour une insulte dans la rue, Brandon est catégorique sur ce point. Un média vient l’interviewer. Antoine et moi, en vrais daddys, on s’inquiète de l’état de fatigue de Samuel. Il est inébranlable et souriant. Pour lui, La Réunion devrait être développée et appréciée pour sa tolérance et son développement des sujets LGBT, ce qui en ferait une île encore plus unique dans l’océan Indien. A tous les deux, je répète que je n’ai jamais été traité comme ça pendant toutes mes années d’activisme, à part avec Bizi à Bayonne lors de leur création. Les Basques et les Réunionnais ! Un billet d’avion, une voiture de location, deux endroits parfaits pour le séjour, 500 euros de per diem (waou !) et un super hôtel pour finir. Antoine me dit que je suis un artiste car je suis écrivain et que je dois être traité comme tel. Je réponds que je ne suis qu’un militant.
Tout au long de nos rencontres, pendant ces dix jours, on a beaucoup parlé avec Samuel. De sa vie amoureuse et sexuelle, du militantisme et des questions de genre, c’est un homme blanc qui a complètement assimilé les aspects les plus radicaux du militantisme. Il m’a raconté beaucoup de choses sur les forces politiques et associatives de l’île, son passé sexuel à Paris (il était venu à KABP ou Otra Otra) et finalement on a une passion commune et non complexée pour les hommes noirs et métissés, parce que c’est souvent une passion réciproque et que ça s’est toujours bien passé. Au fur et à mesure que les jours passaient, je me demandais si nous étions compatibles sexuellement ou si tout simplement on aurait dû passer une nuit ensemble, par pure amitié.
Ensuite, il m’amène à l’aéroport. La fin de l’après-midi approche, le ciel est superbe et le cafard se renforce à l’idée de partir. Mes derniers mots à Samuel sont « amis pour la vie ! » et je lui caresse le torse et passe les heures suivantes, avant l’enregistrement, à admirer le coucher de soleil qui s’assombrit dans la nuit tropicale.
dimanche 7 octobre 2018
My rules
La seule chose que je demande, c'est une heure seul avant d'aller me coucher. J'ai besoin de ce moment à moi, soit pour regarder du porno ou un truc sur Netflix, soit pour ranger la cuisine pour le petit déjeuner, soit pour sortir sur la terrasse après la prise de mes médicaments. C'est le seul moment qui me permet de faire le point, revenir sur les moments agréables (ou parfois embarrassants!) de la journée, préparer le lendemain, réfléchir à mon travail, prendre des notes. Après une journée à m'occuper des autres, j'ai absolument besoin de cette solitude pour me nettoyer la tête, surtout quand le feu de la cheminée brûle encore ou qu'un clair de lune éclaire la terrasse. Pendant longtemps, j'ai cru qu'il y aurait forcément un homme que ce type de refuge loin de la ville attirerait, j'ai même écrit un livre sur ça mais les années passent et il faut bien admettre que les gays de ce pays se séparent de plus en plus de la nature. C'est l'air du temps, à un moment où l'écologie est de plus en plus pressante. Twitter, Facebook et Instagram replacent désormais les arbres.
samedi 1 octobre 2011
Hubert Duprat

De tous les artistes que je connais, à part mon frère Lala, Hubert Duprat est le seul avec qui j'ai grandi. Nous étions tous les deux dans le même lycée d'Agen, c'était mon seul vrai ami, celui qui a averti le Principal le soir de ma tentative de suicide, à 17 ans, quand je m'étais réfugié sur le toit d'un parking à étage du centre ville, avec pour seuls objets le premier livre édité en France sur les graffitis de New York, et le premier livre sur la Factory d'Andy Warhol. Plus tôt dans l'après-midi, j'avais acheté 200 comprimés d'aspirine et une bouteille d'eau minérale et après avoir avalé (difficilement) les comprimés âcres et secs, j'attendais que le soleil se couche sur la ville, avec des tons de rouge et d'orange, regardant ces livres qui me faisaient rêver d'un au-delà plus grand, plus tolérant, plus wild.
Hubert Duprat était mon confident et j'étais le sien dans un lycée religieux intransigeant, à la discipline intraitable, et nous étions en terminale. Les seuls bons profs étaient ceux qui traitaient d'histoire et de géo et la vie était dure, sans argent, sans culture, dans une ville stupide où même les gays étaient méchants et pervers. Nous étions tous les deux fils d'agriculteurs, mon père du côté de Sainte Livrade-sur-Lot, lui du côté d'Aiguillon. Ses parents étaient gentils et nous nous retrouvions souvent chez un ami commun, Ariel, là où j'ai pris mes premiers LSD.
C'est dans cette campagne ensoleillée qu'Hubert m'a parlé pour la première fois d'archéologie et de minerais, une de ses passions d'alors. Il était capable de reconnaître de loin les tracés des voies romaines et, au début, j'étais incrédule, je pensais qu'il était impossible de discerner dans les champs des routes datant de 2000 ans. J'ai su plus tard que ces vestiges sont visibles par voie aérienne et j'étais fasciné par sa collection de pierres et de silex.
Nos vies se sont séparées après le Bac (qu'il a réussi, moi pas), mais nous avons passé 30 ans à suivre chacun le travail de l'autre et dès le début, avec ses objets d'arts conçus à partir des Trichoptères qui formaient des fourreaux de protection à base de pierres précieuses, d'or et de diamants, j'ai compris que j'avais eu la chance de grandir avec un garçon qui avait une vision, à mi-chemin entre l'art conceptuel et le musée de curiosités. Pendant longtemps, j'ai pensé qu'il m'était impossible d'écrire correctement sur son travail. Les textes érudits qui décryptaient ses expositions me semblaient incroyablement complexes, une manière de parler et d'écrire sur l'art qui m'a toujours irritée, celle d'Art Press de notre époque. Pourtant, les gens de ma génération ont bénéficié d'une éducation artistique assez poussée dans les années 70, nous avions toutes les bases pour comprendre les grandes familles de l'art et quand nous sommes arrivés à Paris, nous avons scrupuleusement visité tous les grands musées, et les petits aussi, comme celui de Gustave-Moreau. Hubert s'est installé dans le Sud, moi à Paris. Nous avons gardé le contact, même épisodiquement, tous les deux très respectueux du travail de l'autre.
Récemment, Hubert m'a envoyé deux livres et catalogues sur l'ensemble de son œuvre et je me suis dit qu'il était temps que j'exprime mon émerveillement pour tout ce qu'il a fait. Je n'avais pas besoin de décrire son cheminement avec des références érudites et je pouvais en parler avec des mots simples car ce qu'il fait m'émeut d'une manière très magique. Il y a chez lui un élément naturel et concret qui est en phase avec ce que j'admire dans la nature et chez les artistes qui font battre mon cœur plus vite, comme Richard Long, Andy Goldsworthy ou l'art artisanal japonais. Des hommes qui font des choses profondes et mystérieuses à partir de l'équilibre instable des objets naturels. Avec une méthode rigide et calculée, Hubert ouvre une porte mystique puissante qui persévère à travers le temps comme un objet vaudou, ou un objet païen et pourtant religieux. Ce qui m'a émerveillé dans les mises en scène d'Hubert, c'est le craftmenship, un travail artisanal dont je ne comprends toujours pas le mécanisme.
Par exemple, de toutes les pièces qu'il a conçues, celle que j'aime le plus ne sont pas les larves de Phryganes, que j'ai vu pourtant naître, mais "Coupé-Cloué", les troncs d'arbres recouvert de clous dorés. Ce sont ces objets qui m'ont fait poser ces questions naïves, "Comment tu as fait?". Techniquement, je voyais le travail répétitif des assistants, mais j'étais abasourdi par la précision du détail, ces lignes de clous si bien dessinées qui mettent en valeur, sans les cacher, les courbes des troncs d'arbre. Pour moi, c'est un travail très masculin, exactement comme j'ai fini par associer instinctivement le legs féminin du design de Barbara Kruger et de Jenny Holzer. J'ai toujours été envieux de ces hommes comme Richard Long qui passent des jours à marcher ou Andy Goldsworthy qui passe des mois à tourner autour de ruisseaux ou de murs de pierres. Quand Hubert m'a raconté ses voyages à Madagascar pour trouver et choisir les éclats de calcite qui sont à la base de ses constructions, j'ai compris qu'il était passé à un niveau supérieur de son travail tout en restant très fidèle à ses origines archéologiques et minières.
Et pendant ce temps, j'étais conscient de la difficulté de vivre de son travail, de l'incompréhension de sa démarche car elle reste sincèrement indépendante. Il me parlait de la difficulté d'enseigner dans des écoles d'art où l'on ne dessine plus désormais, exactement comme les professeurs réalisent aujourd'hui que leurs élèves de 12 ans passent leur vie devant YouTube sans avoir la curiosité d'aller sur Google pour découvrir tout ce que Internet peut offrir.
C'est surtout son côté intègre que j'admire le plus, une sorte de défaitisme face à la dureté du marché de l'art, comme le marché des médias est pourri, au tel point que je finis par développer un rejet pour des photographes comme Tony Richardson (ce soir chez Colette, of all places) ou Wolfgang Tillmans, qui sont intrinsèquement intéressants mais qui deviennent gerbants à cause de leur opportunisme commercial. A vouloir toujours vendre, toujours courir après le succès en se foutant à poil comme les pédés se mettent à 4 pattes sur les sites Internet pour gagner une bite, ces artistes ont perdu la dignité qu'ils avaient au début et je fais partie de ces gens démodés qui pensent que la dignité est le degré ultime de l'art, c'est ce que l'on atteint en fin de compte quand on a tout réussi et si l'on pousse le bouchon trop loin, a bridge too far, c'est l'ensemble de l'œuvre qui vacille car tout le monde n'est pas Picasso, Warhol ou même Jeff Koons.
J'aime l'art d'Hubert Duprat comme j'aime l'art de Djamel Shabazz, parce que j'y vois une ligne qui ne s'est jamais brisée entre leurs dernières créations et leurs racines modestes. Nous avons beaucoup souffert, de nos complexes et de la société dans laquelle nous avions grandi car notre adolescence a été quasi dramatique, d'une dureté implacable, celle de la chaleur étouffante du Sud-Ouest quand cette terre riche, lourde, se craquelle sous le soleil pour devenir aussi imperméable que les gens qui y vivent, toujours à vous juger et vous rendre la vie plus difficile. Ce furent des années de cauchemar quand elles devaient être les plus belles de la jeunesse et lui hétéro, comme moi homosexuel, nous avons reçu ça en pleine figure sans que personne ne nous aide ou nous comprenne. De là est né le voyage d'Hubert vers la pierre et le mien vers la musique. Nous avons grandi avec le complexe de vivre à mi-chemin entre les belles grandes villes que sont Bordeaux et Toulouse, dans un no man's land de fruits et de légumes, une plaine du Lot et de la Garonne nourricière, mais étrangement réfractaire à toute culture et cela nous a marqué à tout jamais. Même si désormais nous sommes tous les deux assez âgés pour être parvenus à dépasser tout ça depuis longtemps. Mais j'ai été témoin de la blessure d'Hubert, et il a été témoin de la mienne, et il m'a sauvé la vie, le soir des 200 aspirines, du livre des graffitis de New York et de la Factory recouverte de papier aluminium.
mercredi 9 février 2011
Catalogué

Je suis déstabilisé par un petit groupe d’amis FB qui s’y connaissent tellement en jardinage et en botanique que je n’ose plus écrire quoi que ce soit désormais car je me goure toujours quelque part sur un détail, sur une plante ou quoi que ce soit. Mais il y a un texte que je voulais écrire depuis quelque temps. C’est sur les catalogues de plantes. Je sais, ça fait sur nous, amis de la nature, le même effet que lorsque vous allez sur le site de Kitsuné : vous avez envie de dépenser l’argent que vous n’avez plus depuis longtemps. En plus, on commande tous nos plantes sur Internet désormais, mais les catalogues de plantes, sur papier, c’est notre doudou à lire au lit le soir avant de se mettre à rêver à toutes ces plantes qu’on aimerait avoir. Il y a un aspect commercial évident, ça peut pousser à faire des folies de dépenses, mais j’arrive à me retenir et je réfléchis beaucoup avant d’acheter quoi que ce soit. En général, je reçois ces catalogues parce que j’ai déjà commandé des plantes chez tel ou tel commerçant. Mais quand je reçois un catalogue par la poste, c’est toujours un jour de fête, un peu comme si c’était un DVD porno.
Je commence par Baumaux parce que Christian s’est moqué de moi récemment car, selon lui, ils ne sont pas assez écolos. Bon, moi je suis pourtant attentif à ça, mais pas vraiment quand ce catalogue a plus de 1000 pages en couleurs, une épaisseur de tranche d’1cm et à peu près 5 trillions de références. Baumaux est LE catalogue qui a accompagné mon arrivée à la campagne et je ne l’oublierai pas. Avant, je n’en pouvais plus de feuilleter cette bible de graines en rêvant de les semer. C’est le supplice des jardiniers qui vivent en ville. J’ai passé les premières années ici à semer comme un dingue, mon massif central est passé par toutes les couleurs d’annuelles, mais au bout de trois ans, je me suis stabilisé avec un mix quasi exclusif de cosmos Versailles Dazzler pourpres (2476) et de cosmos sulphureus Sunny Red (2492). Quand Jean-Luc m’a dit « Ca serait bien de changer un peu, non? c’est la même chose tous les ans » je me suis renfrogné en contre attaquant parce qu’il ne voyait pas que le fait de ressemer ce champ tous les ans, c’était le seul moyen de se débarrasser une fois pour toutes du liseron et des autres mauvaises herbes que je ne voulais plus voir. Ce mix de cosmos, c’était comme si j’étais arrivé à un plateau de qualité et ce mini champ était envahi de milliers d’abeilles et de papillons et de grosses sauterelles vertes et toutes les bêtes qui vont avec, même les belettes et tous les chardonnerets venaient de tous les coins pour manger les graines. Avant, j’avais mélangé tout ça avec plusieurs variétés de coquelicots, de pavots, d’immortelles, d’achillées, de giroflées, de pensées, de violettes, tous les trucs qui se sèment facilement. Alors, quand j’ai eu des problèmes cardiaques en 2008, je me suis dit que c’était fini le champ à retourner et désherber à la main, à arroser l’été, à retourner la terre en hiver. J’ai tout transformé en champ de graminées. Maximum d’effet pour un minimum d’entretien.
Mais ces catalogues ne cessent de proposer de nouvelles graines et de nouveaux tubercules. Il y a une révolution en marche depuis dix ans qui renverse toutes les idées reçues sur les plantes et ces catalogues nous donnent une idée de ce qui est imaginé par les ingénieurs en agronomie, surtout quand on ne va plus, comme moi, dans les festivals du genre Chaumont ou Courson. Je découvre les nouvelles espèces dans mon lit, au chaud.
Pour que ce texte ne fasse pas un livre, voici ce que j’ai trouvé dans le catalogue Beaumaux Printemps 2011. Cette année, je vais recommencer les semis de vivaces pour mes amis Ray et Chantal qui ont besoin de belles plantes qui se débrouillent toutes seules. J’aimerais bien essayer les Eryngium leaven Worthii (1338), Eryngium giganteum Silver Frost (1600) et Eryngium alpinum Suberbum (1602) mais c’est super dur à faire lever ces trucs là, je n’ai réussi bien qu’avec les Planum.
- Isatis Tinctoria (1456) pour les cailloux chez Chantal.
- Mulhenbergia Capillaris (2092) qui est une graminée avec une floraison rose
- Hierochloe Odorata (2072), une graminée avec des fleurs qui sentent la vanille
- Hordeum Jubatum (2108) et bien sur Lagurus Bonny Tails, les plus jolies graminées à pompon
- Ammi visnagra Casablanca (2009) et Anathum graveolens Mariska (2015) pour le champ naturel de Chantal
- Centaurée moschara Suavolens Magnus (2391) jaune citron
- Chrysanthème coronarium Primrose en jaune primevère, de toute manière je suis gaga de toutes les fleures qui ressemblent à des fleurs de camomille comme les Tetra White Wonder (2416) et les achillées ptarmina Pearl (1007) tellement faciles à semer
- Carotte Black Night (2344) woaou, une fleur de carotte lilas mauve.
Toujours des œillets d’Inde tenuifolia Ornament brun rouge (3060) pour le potager mais je rêve de les remplacer par les Red (3051) en rouge acajou plus pétard. Ou alors des roses d’Inde Golden Trumpets (3308), absolument dingo et un tournesol Valentine (3457) jaune clair à disque noir, toujours très facile à semer. Il faut absolument que j’essaye cette reine marguerite Hulk (3244), une sorte de monstruosité verte radioactive, du Réséda pyramidal Machet (3290) ou la versio bio (1950) qui sentent bon l’été et je veux essayer le Teloxys aristata Ecume de mer (3532), une mauvaise graminée qui fait une floraison rougeâtre pour faire sécher.
Baumaux est un bel endroit pour noter les délires de la mode qui font que certaines plantes démodées comme des zinnias vont leur popularité remonter depuis 10 ou 15 ans. Les dahlias, c’est la folie depuis la mode des Bishop of York et Bishop of Leceister. Là il ya des couleurs qui pètent comme Night Buttefly (831), Pink Isa (797), les 3 Lucky Love (766), Lucky Heart (767) et Lucky Stripe (765) (oui, acheter une plante pour son nom !) et je ne parle pas du délirant Smarty (850), une découverte bionique avec des pétales alternés dans le désordre if you please. Les glaïeuls c’est kif kif, il y a encore 5 ans personne n’osait y toucher réellement c’est beauf, maintenant ils ont des couleurs si extrêmes qu’on peut les glisser dans n’importe quel massif pour faire genre comme le Kings Lynn (9916). Bon, les bégonias, j’y arrive toujours pas même si mon frère Lala adore ça et je vois aussi que ça bouge de ce côté. Les lys, j’y arrive pas non plus, uniquement parce que c’est trop cher mais finalement les gros lys monstrueux style Honeymoon (931) sont pas chers (3 pour 6.80€). Les arums, j’y arrive enfin avec Alberville qui a un puits noir funky dans une fleur blanche (9431) et bien sûr cet arum Cornutum mythologique (9486) dont j’ai parlé dans « Cheikh » je crois. Les hémérocalles sont en pleine vogue à nouveau avec, comme les lys, des feuillages panachés qui changent tout comme Golden Zebra (86771) et les coréopsis, c’est tellement beau que je n’en ai jamais planté pourtant Bolero (93443) est woaou ! avec des fleurs rouge bourgogne. Les hostas, j’y suis enfin, après toutes ces années pendant lesquelles je remettais à plus tard et je commence à craquer sur le monstrueux Indépendance (9680) et surtout White Feather (9687) qui est un hosta albinos à mettre dans un coin sombre pour provoquer un double take à chaque fois qu’on passe devant, mais je me demande si mon préféré n’est pas le nouveau War Paint (96826) ou Jurassic Park (96828), monstrueux.
Echinaceas hybrides Meringue (9345) un joli pompon blanc vert, une euphorbe amygdaloïdes Helena’s Blush ( 79086), pourpre marginée de crème. Je saute ici très vite plein de variétés que j’adore comme les œillets et les graminées parce que ça fait mal aux yeux et si je me mets à parler de ça, on va vraiment penser que je suis débile et on retourne le catalogue qui commence dans l’autre sens, the arabe way, pour le potager. Cette année encore, j’ai décidé de sacrifier le potager pour faire des semis de vivaces pour les amis, mais cette partie du catalogue Baumaux est vraiment ce qui rend cette marque unique. Ils vendent des trucs qui n’existent pas en France. Je ne vous décris pas les 800 engrais (OK j’exagère un peu) qu’ils ont, c’est affolant maintenant ils font des engrais spécifiques pour chaque plante, si ça continue il y en aura pour les mauvaises herbes. But what is a mauvaise herbe de nos jours anyway je vous le demande.
J’ai découvert un produit qui s’appelle Mascara (ben voyons) que l’on sulfate sur les plantes avant un gros coup de chaleur en été, ça forme une fine pellicule sur les feuilles qui arrête les UV (98488). Cool ! J’ai vu le meilleur incinérateur de jardin ever (77096) bien que lorsqu’on voit le modèle on se dit qu’on peut le faire soi-même au lieu de dépenser 30,80€ mais quelle bonne idée. Et à partir de la page 270, on pénètre dans le monde des serres en plastoc et tout le matériel qui va avec, c’est hallucinant ce qu’on trouve comme ces sacs en plastic rouge super jolis (77823) pour planter des tomates hors sol (3 pour 20.60€), des radiateurs de serre qui n’existaient qu’en Angleterre et des outils rares comme cette faucille que je n’ai jamais vue pour faucher facilement l’herbe haute (78527) et tellement de mini-serres d’appartement qu’on se demande si Baumaux n’est pas le principal ami des accros à la ganja.
Ensuite on est noyé par les centaines de variés de salades, les légumes de toutes les couleurs et de tous les goûts et je ne reprends mon souffle qu’avec les plantes aromatiques de la fin où là, il y a vraiment plus de choix que partout ailleurs. Plein d’ail différents dont un allium fistulosom bleu (9014), plein de ciboulettes : Toga, Totem, Staro, de lepazotte pour ne pas péter le soir (9104), des poireaux chinois (9205) et toutes les plantes médicinales importantes de l’Orient qui guérissent de tout. Un truc très drôle : la seule plante qui a droit a une page entière est la Steva rebaudiana qui est interdite et le texte vous dit laconiquement pourquoi (9239) et plein de marjolaines, de thyms et de menthes (à ce stade je stabilosse tout et je finis par rien acheter, comme chaque année).
Pour résumer : un catalogue qui fait peur ! Quand on fait la liste des plantes qu’on se promet d’acheter chaque année, on arrive à un total de commande (et pourtant c’est pas cher) qui impose de tout barrer sur la liste pour ne prendre que ce qui est ABSOLUMENT nécessaire pour traverser ce cruel cruel world.
Promesse de fleurs, le nouveau nom du catalogue Schryve, est toujours aussi fascinant. Les plantes sont chères mais il y a toujours des spécimens qu’on ne voit pas ailleurs. Et parfois, j’achète une plante en quantité unique, pour l’essayer, ou pour en récolter les graines et multiplier. C’est un catalogue un peu chabada précieuse mais beaucoup d’idées, avec une maquette très claire aussi, car Baumaux a tellement de références que Christophe Hamaide Pierson m’a dit une fois qu’il n’arrivait pas à trouver les textes qui vont avec l’image, ce qui est VRAI !
Alors, Printemps Eté 2011. La tendance est : les clématites deviennent barges. Pour la première fois, une fleur blanche avec des taches de vert sur Yukiokoshi (681419) et d’autres clématites pour jardinier qu’a gobé comme I’m Lady J (681376) et Dancing Smile (681373) qui donne des fleurs si doubles qu’on dirait un dahlia. Un Echinacea Green Envy (7443). Un géranium vivace Summer Sky double mauve (7455) et un autre que je vois depuis quelques années et que je vais enfin essayer, Splish Splash (7240), trop joli avec des fleurs blanches « éclaboussées de bleu mauve ». Une euphorbe griffithii Fireglow (7297) avec des fleurs oranges « mises en valeur sur un feuillage vert olive teinté de pourpre », un arum vert Goddles en spirale de tournicotis de feuilles.
Jacques Briant. Bah, moquez vous. Oui c’est cheap, mais c’est toujours le meilleur catalogue quand vous voulez acheter une vivace en plusieurs exemplaires pour faire un effet de masse. Au départ, c’est un catalogue de vieux, pour les jardins qui gagnent des prix dans les petites villes de province. Mais ! Parfois vous trouvez des plantes super criardes que les autres n’osent pas vendre et des fleurs que personne ne vous propose. Et les prix sont si bas ici que vous pouvez faire une folie, genre acheter deux bulbes d’arum avec des couleurs psyché comme Picasso (4251) ou Lavender (4516), le genre de truc qui arrache dans un pot mis à un endroit étonnant. Par exemple, moi qui trouve que les lys sont trop chers partout, le très classique Regale (4593) coûte 8.99€ pour 3. Il y a un dahlia à fleur d’orchidée complètement barjo, Honka Surprise (4634) et le plus délire de tous est Funanbule (4638) avec des pétales fuchsia autour d’un centre bombé en nid d’abeille. Une pomme de terre bleue foncée, Bleue d’Artois (4783) et une autre encore violette, Vitelotte (4802). Une clématite de folle, Avant Garde (5457), le summum étant Viennetta (5460) qui ressemble à un paon qui ferait la roue. Et où trouver trois phlox pour 7.45€ ? Trois héleniums Ruby Tuesday pour 8.99€ ? 5 roses trémières doubles pour 8.75€ ? Je vous demande ? Et 2 chardons bleus des Alpes Blue Star (5776) que tout le monde veut pour 6.99€ ? C’mon.
Hortiflor, c’est pareil, un catalogue de prolos avec la fâcheuse tendance à donner des noms chrétiens à toutes les plantes, même celles qui sont connues sous des noms « normaux ». Mais les prix sont les plus bas et ils ont aussi des plantes que les autres n’ont pas. Par exemple, ils ont un géranium vivace Splish Splash (15007) moins cher que chez Schryve, des saxifrages, des asters, des campanules, des scabieuses et beaucoup d’autres plantes nécessaires comme l’énorme centaurée macrocephala (01226) à 2.10€ pièce. À un tel prix, ça vaut le coup d’acheter une plante que l’on ne connaît pas du tout pour voir si elle capable de nous étonner et il y a des sauges dont les graines Nemesa seront faciles à semer aussi. Je ne vais pas rater une nouveauté aussi, un lychnis flos-cuculi Nana (03004), c’est tellement facile à resemer ces trucs ! Et quelle collection de pélargoniums odorants, 31 au total, avec tous des parfums et des formes différentes, et 27 menthes différentes, toutes belles avec des parfums et des formes différentes aussi. Plein de vieux légumes aussi comme le poireau perpétuel (00925), un oignon rocambole (00923), etc.
Je ne parle pas ici de Thierry Denis sur lequel j’ai déjà écrit, mais il y a une chose qui est très intéressante dans The Garden. J’ai des cartons entiers de cette revue que me donne Ray et je suis épaté de voir le niveau de sophistication qu’ont les Anglais quand il s’agit du jardin. Bien sûr, on voit là que c’est une industrie énorme, les publicités nous montrent des outils introuvables ici ou carrément des maisons pour y parquer sa voiture que je vois moi comme de vraies maisons. Mais pour une revue hypra-select, les sujets sont toujours écolos et il y a des débats captivants dans des table rondes avec des experts qui disent des choses que même les écolos ici ne disent pas, avec un contenu très politique. C’est quand même le Journal of the Royal Horticural Society, quoi. More on that later.
PS : oui, OK, je vais vous metre les liens hypertexte pour toutes les références mais j'ai faim là.