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mercredi 5 mars 2025

Mémoires : sortie aujourd'hui!


envoyé par Jimmy Somerville



Tout d'abord je ne suis pas mort. C'est drôle le nombre de personnes sur FB qui me demandent ça. Je suppose que si ce livre était posthume, vous le sauriez, non? J'ai voulu un titre minimal, à la Comme des Garçons, parce que ça se passe entre l'année de ma naissance et l'année du rendu du livre.

Ensuite, je vois que certaines personnes s'étonnent de ne pas être dans l'index du livre. C'est bien simple : ce livre fait 500 pages, j'en ai écrit le double. La première version incorporait même des interviews de mes frères, ma mère. Il a fallu couper ce qui dépassait à la tronçonneuse, des portraits d'ami(e)s, mais aussi des parties plus personnelles comme mes looks divers. Si le livre a un peu de succès, je les rajouterai sur mon blog, autrement, tant pis, c'est ce qui arrive. Et puis des extraits se terminaient mal pour certaines personnes, j'ai préféré finir ces Mémoires sur une note positive. Enfin, certains amis ne sont plus des amis comme Thomas et Rodolphe, qui n'ont pas accepté ce que je disais sur eux, donc là c'est réglé.

Comme je le dis dans la préface, on peut commencer ces Mémoires où l'on veut. Il y a cinq parties : de la naissance à 19 ans, les amours et les amis, le travail et le militantisme, la musique et enfin la nature. Je sais que vous serez nombreux à commencer par la musique, j'y consacre presque 100 pages, après tout c'est mon métier de base. A la fin du livre se trouve la playlist de ces Mémoires avec un cryptogramme, vous pouvez écouter 15 heures de musique sur Spotify, bonus cadeau. Le livre offre aussi 8 pages de photos à l'intérieur du texte, je n'ai pas pu tout mettre, mais c'est un autre bonus.

Forcément, quand on saucissonne sa vie en cinq parties, il y a des répétitions. La pire est "il n'est pas mon genre" utilisée pas moins de 4 ou 5 fois, oubliant de noter que j'en suis conscient! On pourrait en faire un t-shirt ironique et conceptuel. Il y a aussi une dizaine de coquilles dont une majeure et je m'en excuse, et cela aurait été tellement pire sans l'aide d'Emilie Pointereau chez Stock, la meilleure éditrice de ma carrière, qui a du supporter mes innombrables fautes de syntaxe, parfois même des contresens, corrigées par Sophie Harinck et Olivier de Solminihac qui ont fait un travail admirable, surtout dans la partie musique avec tous ces titres de chansons qu'il a fallu vérifier une par une. C'est la première fois que je donne crédit à ces corrections! Vraiment Emilie, merci, j'écris ce texte pour vous.

Pour un dernier livre, car c'est mon dernier, j'ai bénéficié des conseils de Guy Birenbaum qui m'a dirigé vers Stock (l'idée de Spotify c'est aussi lui, ainsi que le petit cahier de photos). Il m'a dit : "Il faut faire un beau livre". Je n'ai pas été censuré sur la Palestine, sur rien d'ailleurs.

Et enfin, merci à mon frère Lala qui m'a accompagné tout au long du livre, son aide a été précieuse pour les souvenirs et certains passages sont les siens, avec les nombreuses blagues qu'il faisait pendant notre enfance. Il a aussi corrigé un nombre incalculable de répétitions, il est la présence évidente de ces Mémoires. Je n'y serai pas arrivé sans lui.

En allégeant ce livre, il a gagné en simplicité, en reflétant ma voix. Mon écriture est plus fluide. Les deux cent premières pages se lisent d'un coup, c'est ce qu'on appelle un page turner. Je suis satisfait de ces Mémoires, malgré les coquilles, je vais enfin pouvoir m'occuper de mon jardin et de mon site perso, il va falloir refaire les archives de Magazine qui ont un glitch, et celles de Gaie Presse qu'il faut scanner, mais ce sera un plaisir de retraité.

Bonne lecture.

lundi 15 juin 2015

20 ans sous antidépresseur


Cela fait 20 ans que je suis sous antidépresseurs et j'ai réalisé que ces années ont presque été les plus productives de ma vie. L'idée courante, je sais bien, c'est que si l'on prend un tel traitement, c'est qu'il faut aller chez le psy. Or je n'y vais pas parce que je connais mes faiblesses et même mes névroses et je vis assez bien avec elles. Il n'y a pas de traumatisme profond chez moi, je n'ai pas été violé ou battu, à part quelques coups de ceintures de la part de mon père quand mes notes étaient mauvaises à l'école mais c'était les années 60, ça n'arrivait pas souvent, c'est le genre de choses qui se faisaient à l'époque et je savais malgré tout que mes parents et les frères m'aimaient. J'ai souffert du divorce de mes parents mais pas plus que des millions d'enfants. J'ai eu des complexes physiques dès mon adolescence mais rien qui m'oblige à adopter un comportement masochiste pendant ma vie, au contraire, je pense même que cela fait partie des obstacles qu'il faut franchir pour s'affirmer. J'ai fait une tentative de suicide à 18 ans mais c'était surtout une fascination de drama queen des années 70, les films de Visconti, Warhol, toussa. On a grandi à la ferme, loin des obligations sociales qui me hérissaient déjà et très vite j'ai décidé que je ne me marierais pas, que je travaillerais sans avoir à porter un costume et que l'indépendance se payerait cher, même si cela voulait dire que je ne serais jamais riche. Je n'ai pas fait d'études parce que je préférais être indépendant et travailler tout de suite afin de prendre de la distance avec ma famille. J'ai eu de belles histoires d'amour et j'ai choisi un métier en total autodidacte, sans avoir à sucer des bites. Jusqu'à l'âge de 37 ans, j'ai tenu bon, je me suis engagé, j'ai dépensé mon temps pour les autres car Act Up c'était ça, et quand je suis devenu séropositif à 28 ans, je ne me suis pas effondré, au contraire. Et je ne me suis jamais battu physiquement depuis 40 ans, je déteste la violence, je ne supporte pas ça un seul moment dans les relations.

En vieillissant, les anniversaires étranges se multiplient et un jour on réalise que cela fait 20 ans exactement qu'on prend cette pilule, toujours la même d'ailleurs, le Deroxat old school. Je connais ses effets secondaires sur le long terme, les pertes de mémoire, la libido affectée, la toxicité du médicament. Mon médecin me demande régulièrement si j'en ai toujours besoin. Plusieurs amis m'ont signalé que ces années sous traitement n’étaient pas "anodines" (comme on dit), que c'était forcement la raison d'un désespoir profond. A chaque fois, je leur ai répondu que je ne sentais pas le besoin d'aller chez le psy ou d'entreprendre une analyse. D'abord pour des raisons économiques, je refuse de financer ce type de commerce exactement comme je me suis promis de faire mon ménage moi-même, jusqu'au jour où je n'en aurais plus la force physique ou mentale. Je sais très bien qu'un travail avec un bon psy aiderait à résoudre des sentiments enfouis dans ma mémoire mais une chose a toujours aidé la vie, c'est la conviction rassurante que si l'existence fait trop mal, il faut l'abréger et il n'y a aucune honte à cela. Je connais assez de monde autour de moi pour qui se travail psy a été fructueux et je ne ressens même plus la méfiance que suscitait en moi les psys en général, le fait de consulter toutes les semaines pour parler des petits bobos de la vie. Je crois sincèrement que je me suis débarrassé  de nombreuses scories mentales en parlant beaucoup, en partageant trop (je suis le roi de l'overshare), en donnant beaucoup aussi, en dansant, en écrivant, en vivant à la campagne. Je veux me comporter en homme, en essayant de résoudre les problèmes par moi-même. Certains disent que je suis un manipulateur mais, franchement, si vous êtes au chômage comme moi depuis huit ans, cela veut dire que vos techniques de manipulation sont assez nulles, non?

Je suis respecté par ma famille même si je suis le moins famille de la famille, j'ai toujours refusé qu'elle m'envahisse, j'ai perdu de nombreux amis, souvent par ma faute, mais j'en ai beaucoup d'autres aussi et je n'ai trahi qu'une personne dans la vie, ce qui est finalement assez peu quand vous travaillez dans mon métier. Je suis fidèle en tout, jusqu'à la bêtise et j'ai passé ma vie à réduire mon dark corner, surtout dans la sexualité et j'en suis très fier. Je ne fais de mal à personne au lit.

20 ans sous antidépresseurs, cela paraît incroyablement long mais, finalement, je fais partie de cette génération qui a découvert cette classe de médicaments avec tous les autres baby boomers. C'est arrivé en 1995, la pire année de la vie (2008 vient en seconde position). La principale raison fut le rejet amoureux, la séparation, quand on croit qu'on est arrivé au sommet de ce que qu'on espérait atteindre depuis tout petit et que tout s'écroule car, précisément, la relation virait au SM mental. Cet homme était beau, le plus beau de tous, intelligent, américain. Mais il ne m'aimait pas complètement et j'étais prêt à tout pour le garder. C'était donc voué à l'échec et je le savais. Pourtant la chute a été brutale, exactement au moment où Têtu sortait son premier numéro. Le média le plus important de ma vie, mon idée, mon concept, s'est fait dans les larmes jusqu'à ce qu'on me dise dans un ascenseur en allant au travail que ça devait cesser tout de suite, que j'étais ridicule, qu'il y avait des choses plus importantes dans la vie qu'une rupture. Je ne l'ai pas cru mais l'autorité de Pascal Loubet était là, il fallait recevoir cette gifle mentale pour le bien de l'entreprise et du projet. Mais quelque chose s'est cassé ce jour-là. La certitude que le sommet de la ma vie était dépassé. Que sentimentalement, ce ne serait plus aussi fort. Que les hommes seraient moins beaux. Qu'il fallait que je me downsize.
Mon médecin m'a alors prescrit le Deroxat, du Rohypnol pendant 6 mois, du Lexomyl aussi et cette camisole chimique m'a permis de ne pas me foutre en l'air et de travailler comme un robot. Ce qui est, des fois, la seule chose à faire dans la vie pour aller mieux.

À partir de là, mes attentes romantiques sur la vie ont été drastiquement revues à la baisse. Les gens mourraient du sida, 1995 fut malgré tout le sommet de la House en terme de beauté musicale, j'ai appris à demander moins à mes boyfriends tout en leur donnant toujours plus, je me suis défoncé dans le travail et une partie de moi a été mise en sourdine. C'est connu, la beauté de l'antidépresseur, c'est qu'il vous empêche de craquer quand un petit problème de la vie vient vous foutre en l'air, comme une assiette qui se brise sur le sol, un découvert à la banque, le loyer à payer, une phrase que vous dites en public et qui vous fout la honte pour le reste de vos jours, une merde de pigeon qui vous tombe sur la tête (véridique, how embarrassing). Et avec cette annonce prévue que Têtu est en redressement judiciaire, vous comprenez que malgré tout, vous avez réalisé les choses les plus importantes de votre vie. Neuf livres, ce qui n'était absolument pas prévu au départ. Même s'ils ne se sont pas vendus, je n'ai jamais grandi en pensant que c'était à ma portée. Survivre du sida, là aussi contre toute attente, et je vous rappelle que ça demande beaucoup d'énergie et de discipline. Quitter Paris pour vivre à la campagne tout en sachant, forcement, que cet éloignement des centres de décision vous appauvrirait, c'est l'idée de Thoreau. La décroissance. Mais pas un seul moment de regret, je n'aurais pas tenu à Paris anyway, ça ne fait pas de doute. Avoir trois autres histoires d'amour, sûrement bancales mais avec des hommes qui ont été assez gentils pour supporter mon caractère. Lancer un petit club avec des amis pendant 6 ans. Se renouveler sans cesse après ce licenciement pervers de Têtu en 2008, relancer Minorités et tout ca bénévolement, sans être payé. Affronter la vieillesse à l'époque de Twitter et Tumblr, tout un bordel.

Sans cette pilule, que se serait-il passé? Je suis bien conscient que notre pays est le champion des antidépresseurs et je ne prétends pas être un exemple de cette dépendance face à Big Pharma. Mais quand j'entends ce qui est couramment dit sur cette classe de molécule, j'ai envie de faire mon coming-out de drogué au Deroxat. Ok, je fais chier beaucoup de monde, je suis têtu, on dit que je m'enferme. Mais c'est bien cet antidépresseur qui m'a permis de me focaliser sur ce qui était important et de ne pas lâcher prise. Cette pilule a-t-elle été le moteur de mes convictions? Je serais peut être tombé dans l'alcoolisme, la drogue dure, le bareback en 2000 ou tout simplement l'oisiveté.


Je n'ai jamais été guéri du trauma d'il y a 20 ans. L'idée de l'amour masculin reste une des grandes urgences de ma vie. Ces vingt dernières années n'ont pas rempli ce manque mais je suis parvenu à sortir d'une relation où finalement, j'étais trop dominé. Je croyais être heureux parce que c'était de l'ego social mais au fond, je vivais de ma frustration. Et je sais maintenant que c'était bien de se libérer même si cela entraînerait la solitude, celle que je vis encore aujourd'hui. Et puis, tout cet argent non dépensé chez le psy, c'est aussi une petite victoire non? Le Deroxat a libéré ma parole tout en m'empêchant de me jeter contre les murs à cause de la révolte qui est en moi. Il y a d'autres pilules plus chiantes à avaler tous les jours, je vous assure.

lundi 9 juin 2014

Club happy


Bon ça fait six mois que j'ai rien publié sur ce blog parce que j'attendais de raconter ce qui s'est passé depuis dans ma love life mais ça attendra et puis les textes sont déjà prêts et écrits. Surtout, comme il y a quelqu'un dans ma vie désormais, je peux enfin sortir dans les clubs. Vous comprenez, quand je suis seul, triste et pas amoureux, c'est impossible pour moi d'affronter la musique, même quand elle est bien. C'est comme ça, j'ai plus la force, il faut vraiment que je sache que quelqu'un compte pour moi, même s'il n'est pas à côté sur le dance floor ou qu'il est à 500 kilomètres, il faut que je puisse penser à lui quand je danse pour aimer les autres dans le club. Autrement je suis juste une pauvresse seule et je peux pas sortir, c'est pour ça que j'ai raté toutes ces fêtes @ Concrete et Wanderlust.

Tout ceci pour dire que le Weather Festival au Bourget, c'était la preuve que lorsqu'on aime quelqu'un, ça vous fait danser jusqu'à 8h du matin. Je n'ai même pas envie de faire un topo sur la musique, je l'ai trouvée bien dans toutes les salles. La grande scène Automne, je m'en fous si le son était trop bougli bougla, c'était un putain de hangar XXXXXXL avec des lumières et un stage à la Tron et les kids étaient heureux, ça tapait fort. La scène Hiver, j'ai adoré les lumières et ses 10 écrans verticaux et on y était déjà  quand Manu Le Malin est passé. La scène Eté avec ses plantes ressemblaient à une vieille compile de F.Com c'était drôle. 

Mais on a passé tout notre temps devant la scène Printemps, Ricardo Villalobos a tenu compagnie au soleil qui se couchait et après Sonja Moonear vraiment sympa, ça se voyait, on était collés par le son crispy de cette scène, loud and clear, avec des gens adorables et surtout ces putains de lumières qui ont été de plus en plus belles toute la nuit, au point où on n'a pas arrêté de regarder la scène, ce qui n'est vraiment pas mon genre. Je veux dire, les gens qui ont fait ces lumières au Weather Festival ont respecté une charte graphique qui était déclinée de salle en salle, avec un VDjing de première classe, le genre de truc qui vous recouvre de belles couleurs et qui propulse la musique comme un MC old school pouvait le faire. Après, Cabanne, Onur Ozer, Seth Troxler étaient juste parfaits dans le groove et c'était vraiment honteux de partir au début de Derrick May qu'on entendait de loin en faisant la queue pour la navette du retour mais je me suis cassé la jambe il y a 2 ans et là je sentais qu'elle avait vraiment morflé et qu'il fallait rentrer. D'ailleurs aujourd'hui, je suis incapable de marcher lol, c'est pour ça que je vous écris.

Je veux insister surtout sur le fait que l'organisation était parfaite et ça, il faut que je fasse un statement après mes articles qui râlaient sur la scène techno. La première soirée à l'Institut du Monde Arabe, c'était un peu n'importe quoi au niveau musical, il y avait des moments interminables entre les artistes sur scène pendant lesquels on nous passait un vieux CD de vieux funk même pas sexy à la Keziah Jones, comme si vous étiez à Solidays, les kids voulaient que ça cartonne et ça n'a pas cartonné, l'IAM n'était même pas illuminé de l'intérieur (Jack Lang fait des économies d'éclairage, , c'est la France, how cheap is that), mais l'organisation était déjà parfaite : pas d'attente pour entrer, pour les VIP, pour les bars, pour le vestiaire, juste bien.

Mais au Bourget, c'était le textbook total pour méga rave. Franchement, je n'ai jamais vu ça en France ever. Je ne prétends pas avoir vu toutes les raves depuis 20 ans mais je n'ai jamais vu une rave française organisée comme une rave anglaise. Je veux dire, des navettes pour aller au Parc des expos du Bourget, une entrée facile pour tous, de chiottes si nombreuses qu'on n'attendait jamais, des bars partout avec du personnel qui reste adorable jusqu'au matin, des robinets d'eau froide gratuite, des lockers pour ranger ses affaires, des bénévoles partout, un service de sécurité qui fait pas chier, cette rave à tellement bien été planifiée que j'ai pas vu de kids par terre, pas d'OD, et en tout cas la preuve que lorsque c'est bien fait, il n'y a pas d'antagonisme et de frustration donc du coup les gens ne font pas de bad trips.

C'est formidable d'aller danser quelque part en sachant que le fait d'aller aux toilettes ne va pas être une galère qui vous prend 20 minutes d'un temps précieux qui pourrait être consacré à danser ou à rien faire d'ailleurs, que si vous voulez une bière ou un Red Bull ça va pas vous foutre la haine, que vous n'avez pas besoin de bousculer quelqu'un pour aller de A à B et C ou même Z, et que toute votre nuit est consacrée à la musique et rien que la musique. Tout ce qui parasite le clubbing d'habitude est juste épuré pour que le fait même de traverser cet immense Parc des expos se fasse d'une manière adorable, sous le vent doux, avec vos copains, sans se perdre, sans le moindre petit feeling d'inquiétude. You know you're safe, in good hands.

A minuit trente, on pouvait commencer à voir que les kids étaient bourrés et commençaient à mal se tenir. Au lieu de faire le détour de la foule, ils traversaient le dancefloor en diagonale (le pire crime du savoir faire déficient), emmerdant ceux qui dansaient déjà, les filles piaillaient au lieu d'écouter le DJ, des trucs pas graves mais qui montrent un désintérêt pour ceux qui sont là, heureux, et qu'il ne faut pas bousculer. C'est pour ça que je me mets toujours derrière, surtout quand le son est si bon qu'il est presque meilleur à 200 mètres de la scène. Et puis là, en plus, on voyait les fusées Arianne sur le tarmac d'à coté, les avions de US Air Force et même 3 hélicos qui sont passés dessus à 6 heures du matin, magic World War Z.

Mais très vite, avant 5 heures du matin et le début de l'aurore, tout était redevenu love. Le pic d'alcool et de drogue était passé, les kids étaient plus mellow, et dès le début du matin, la politesse est revenue en masse. Dehors, on voyait que tous ces clubbers avaient déjà une longue expérience, c'est comme si on pouvait deviner l'affichage de tous les clubs où ils étaient allés à travers le monde, après tout c'était le weekend de la Pentecôte et il y avait leur aura de teuffeurs au-dessus de leur têtes, comme des flammes, filles et garçons. Il y avait tellement de beaux mecs et de jolies filles, it was eye candy. I mean, je n'ai pas vu autant de jolis barbus quoi. Si on allait se promener dans d'autres salles, on sentait l'énergie et la foule en train de clamer, il y avait un bourdonnement de cris heureux, les lumières étaient belles partout et même dans ce petit club alternatif du fond de la rave, avec une tribu de 100 personnes dansant devant un petit camion, c'était love et rigolades, une sorte d'antidote de rave en minuscule, very sweet. Je suis sûr qu'il y a des couples qui se sont formés là. Dans 6 mois, ça fera des mariages et dans un an il y aura des bébés. Nés de la House.

Fred, Rodolphe et moi, on est arrivés ensemble, on est restés ensemble toute la nuit. Une rave sans nos mecs, juste entre amis, comme on devait le faire depuis longtemps. On n'avait plus de batteries sur nos téléphones, pas de temps perdu à faire des selfies ou des textos ou des images de club, juste trois mecs qui se suivent et qui s'autorégulent leurs prises de bonbons et d'alcool. C'est une chose adorable de passer toute une nuit entre dudes gays, de reprendre le contact tout en dansant, de se trouver entouré de tous ces gens qui ont une expérience différente de la nôtre et qui se mélangent si bien. C'est complètement thérapeutique et les gens qui organisent ça doivent savoir qu'ils font réellement du bien à des dizaines de milliers de personnes qui partagent le plaisir d'une rave telle qu'elle doit être, du début de l'accueil jusqu'au départ. Pas un seul barman désagréable, pas une seule personne du staff qui fait la gueule, les gens ont tellement bien été briefés que c'est toute la chaîne de la musique qui est préservée, encouragée, mise en valeur.

Allez au Weather Festival et oubliez votre psy, pour toujours, I hope.


vendredi 29 novembre 2013

Club lonely

Cela fait six mois que j'aide un mec qui m'a contacté sur FB. Disons qu'il n'allait pas bien et ce qui a commencé comme un simple échange de soutien a débouché sur un engagement de ma part parce que je ne pouvais pas laisser cet homme dans la merde, parce que surtout je le trouvais correct et aussi pas mal physiquement, ce qui ne fait jamais de mal. Un ami m'a sorti l'autre jour que j'étais l'exemple typique de l'agony aunt, la personne qui répond au courrier des gens désespérés, la tante que l'on appelle quand ça ne va pas, le vieux gay qui a du temps en trop, la tata homo qui a toujours des bons conseils. Je ne connaissais même pas cette expression, agony aunt.

Ce n'est pas que le drama soit pour moi un élément du sex appeal. Ca ne m'excite pas, je préfère de loin les gens équilibrés mais il se trouve que mes derniers boyfriends ont été des jouets cassés et je suppose que ça a marché avec eux parce que je savais comment les aider. Quand je quitte quelqu'un, ou qu'il me quitte, il est toujours en meilleur était que lorsque je l'ai rencontré. Vraiment, après ils sont plus stables, plus mûrs, surtout quand je leur permets d'évacuer certaines peurs irrationnelles sur le VIH ou l'identité gay. Je suis un giver.
Avec cet homme, au bout de plusieurs mois, on a passé deux nuits ensemble et puis après, comme je l'avais prévu avant même qu'on se rencontre, c'est passé au niveau "ça me fait bizarre de coucher avec toi, tu es mon ami" tralala, c'est tellement prévisible qu'il vaut mieux en rire même si on n'y arrive pas. Mais je reste correct et ce n'est pas parce qu'un mec ne veut plus m'offrir une tendresse affective que je vais le jeter et me comporter comme un porc.
Il y a quelques semaines, un kid joli de partout est venu passer 24 heures chez moi et là, ça a été parfait, du début à la fin.  Mais comme il est marié avec un mec de mon âge, là aussi je me tiens bien et il est hors de question que j'interfère dans une histoire d'amour que je rêverais d'avoir avec un jeune qui aime les mecs âgés. Je sais que ça existe, il y en a, pas beaucoup, mais en général ils sont tous pris. Cela m'a fait du bien de passer une journée et une nuit avec quelqu'un qui était vraiment attiré par moi, qui faisait les choses bien, généreusement, qui était un giver lui aussi. Sans plus d'attachement.

Dans le débat actuel sur la prostitution, il y a peu d'articles qui parlent de ce qu'on vit nous, les gays âgés. Une bonne partie des homos de mon âge disent qu'on a plus que les escorts à notre disposition. Car même s'ils sont séronégatifs et plus sexys que moi, passé 50 ans, ces amis sont invisibles eux aussi. Nous sommes toujours les mecs les plus vieux dans un club de house. On ne vous remarque plus, même si on a fait des choses assez extraordinaires dans la vie. Et quand on est seul, il faut payer pour obtenir un peu de contact physique. Le fait d'avoir quelqu'un dans son lit, le fait de caresser et d'être caressé.
J'ai toujours pensé que c'était pathétique d'en arriver là. J'ai toujours cru qu'il y avait quelqu'un, pas trop loin, qui pourrait correspondre à mes critères et pour qui je serais désirable. J'ai payé un escort une seule fois à New York et je n'ai même pas pris mon pied, ce qui est presque normal, c'était la première fois. Mais là, je me dis qu'il va falloir y aller parce que la solitude devient insupportable. Récemment, j'ai mis de côté tous mes principes en me mettant sur plusieurs sites de drague, une sorte d'abdication en soi, et ça ne donne rien. Je suis partout sur Internet, il suffit d'un clic pour me contacter. Et quand je contacte les mecs, les trois quart du temps, ça ne donne rien, ce qui est normal aussi. C'est comme ça pour beaucoup de gens.
Il y a plein d'articles qui montent le lien entre la crise économique et l'augmentation des escorts. Malgré tout, la prostitution masculine d'aujourd'hui est moins glauque que celle d'il y a dix ans. Tout le monde s'y met pour boucler son mois, les filles, les bis, les jeunes. C'est aussi le phénomène hookup culture qui déborde. Mon problème n'est pas de payer, j'ai de quoi vivre pour les deux années qui viennent et je sais faire ça sans que ça soit grossier. Même dans la prostitution, je suis obligé de me comporter comme un mec bien. Mieux : je n'arrête pas de me dire que si j'avais 22 ans aujourd'hui, sans fric, sans éducation, je me caserais chez un mec de mon genre pour passer la crise économique pendant un an ou deux, au chaud, à la campagne, avec un mec pas con qui a une bonne collection de disques, qui a des histoires à raconter, qui ne serait pas jaloux si le mec allait à droite à gauche. Si j'avais 22 ans aujourd'hui, je le ferais parce que j'étais comme ça à 19 ans en arrivant à Paris. On était prêt à coucher avec un mec uniquement pour qu'il nous paye l'entrée au Palace, c'est pour dire. On trouvait ça drôle. On était des pédés punk. Coucher avec un mec plus âgé, c'était comme un stage accéléré.


Demain, ça fera exactement un an que ma dernière histoire d'amour s'est terminée. Lundi, je vais dans une clinique pour une coronarographie et sûrement une angioplastie qui va me déboucher une artère ou deux afin que je retrouve mon énergie. Je l'ai déjà fait, après mon licenciement de Têtu. Ca arrive souvent quand on a des coups durs, quand on se sent trahi. Je n'ai pas le cœur fragile, après tout je suis tout le temps dehors à jardiner. Mais le cœur souffre de la solitude, du lit désespérément vide pendant 365 jours (moins 3), de l'impossibilité de donner l'affection qu'on a à donner pendant ces temps durs  - et de l'affection que l'on devrait recevoir si ce monde n'était pas aussi autocentré. Je suis une agony aunt et ce n'est pas la manière la plus sexy de se décrire mais ce n'est pas parce que je suis seul que je vais commencer à me comporter d'une manière perverse. Je n'ai pas envie de me venger sur les autres de cette solitude qui me ronge tous les jours. Mais mon cœur ne supportera pas ça indéfiniment. Il est gentil, mon cœur mais il déteste constater qu'il se fait toujours avoir, précisément parce qu'il est tendre. Trop tendre? A mon âge, le cœur n'est jamais trop tendre. C'est même une réussite de le garder dans cet état quand on passe la limite de péremption. 55 ans, quand on est gay et séropo, c'est déjà une réussite.

mercredi 31 juillet 2013

Daft Punk, 3 mois après



Après tout le délire sur la sortie de l'album des Daft, je me demande s'il ne serait pas temps d'aborder leur travail sous l'aspect de la neuro-science sociale. Oui, je sais que c'est un domaine à la mode où on arrive à faire dire n'importe quoi dans tout ce fatras d'études cogno-scientifiques dont les Américains sont particulièrement friands. Un article du NYT, "Popneuroscience under attack" parlait précisément de cette batardisation du "porno cérébral" par les écrivains à succès comme Malcolm Gladwell. Il est courant de voir les médias résumer et embellir des résultats des études scientifiques, surtout sur les liens entre le fonctionnement du cerveau et ses conséquences altruistes.

Mais après tout, les Daft sont supposés être un duo de faux cyborgs et leur dernier album s'appelle Random Access Memories donc nous sommes en plein cœur du sujet. Comment les souvenirs influencent, excitent et déforment notre attrait pour la musique. Il est donc peut-être temps d'aborder leur disque sous l'angle de ce qui se passe dans le cerveau quand on l'écoute.

Etant donné que cet album, encore une fois, ne prend absolument pas en considération l'incroyable crise mondiale qui nous entoure, comme si la musique des Daft prenait son origine sur les belles collines de Los Angeles où Thomas Bangalter a sa maison (et où Guy-Manuel de Homen-Christo a rangé sa Porsche), il faut bien chercher la valeur intrinsèque de ce disque si attendu dans les profondeurs du mental. En ces périodes difficiles, la pop se débarrasse de toute profondeur militante, disait déjà en 2011 Jon Pareles. Nous sommes entourés de disques qui réduisent le besoin de concentration du public: c'est la loi du tube de 3 minutes avec deux idées parce que les jeunes ont trop d'information à digérer pour trop peu de temps disponible. Dans ce sens, les Daft se situent plus que jamais dans un monde immatériel, à mi-chemin entre la chambre et le seul endroit qui a encore du prestige, le club, ou plutôt sa partie V.I.P. En choisissant cette place, sans trop d'affect dramatique, sans engagement, sans description du monde moderne tel qu'il est, comparé au monde moderne du début de leur carrière, les Daft rejoignent ce que dit le critique de musique Steve Almond quand il réalise que son métier n'est plus nécessaire: "J'en suis venu à définir un concept que j'appelle le Paradoxe du Critique Musical : le simple fait que même les meilleurs critiques, ceux qui, contrairement à moi, ont de l'entrainement et du talent, ne parviennent pas à commencer à comprendre ce que cela veut dire d'écouter de la musique. Car écouter de la musique est un processus collectif. Les fans ne restent pas là (comme les critiques le font) en train de découper en tranches l'intérêt d'une chanson. Ils apportent à chaque chanson leurs propres besoins émotionnels, leurs désirs et leur tristesse, leurs espoirs et leurs cœurs brisés. Suis-je en train de suggérer que la critique musicale est un exercice qui ne sert à rien? 
Oui, je le crois".

Pour moi, les Daft utilisent cette désaffection mentale de la musique exactement comme les corporations utilisent notre perte d'espoir en un  meilleur futur. C'est un deep learning qui vient des ordinateurs qui sont conçus de plus en plus pour penser comme nous - et donc nous apprennent à penser comme eux. Les Daft ont toute l'intelligence pour créer l'hymne de la révolution que les 5 continents attendent. Les Daft ont aussi ce côté rugueux, imprévisible, érudit. Il n'y a vraiment rien qu'ils ne puissent accomplir. A 40 ans, ce duo "arafo" pourrait enfin satisfaire ce que j'attendais d'eux, moi un "arafaifu" (autour de 50 ans), prouver qu'ils vieillissent dans le bon sens du terme. Montrer de l'affection pour les autres. Prouver qu'ils développent leur comportement prosocial à travers des actions qui aident les gens. Il y aurait pu avoir toute une théorie, tout un angle dans cet album qui aurait enfin montré que les Daft pouvaient contribuer d'une manière altruiste au monde. Essayez de lire cet article sur comment une chanson peut vous faire pleurer.

Un exemple. Avant même que l'album sorte, j'étais persuadé que le succès serait tel qu'il changerait le cours de l'été 2013. Cet été aurait pu être le second été de la French Touch. Avec toute une série de tubes collés les uns aux autres, Daft Punk aurait pu entraîner dans leur comète toute une nouvelle génération d'artistes français vers l'international. Finalement, trois mois après la sortie de l'album, il est évident que l'été 2013 ne sera pas un été particulièrement Daft. OK, un énorme tube mondial avec Get Lucky, mais la suite? C'est vraiment pas le raz-de-marée que j'avais imaginé.

Et donc on peut imaginer que les Daft ont fait un mauvais pari. Leur album était foncièrement mental, même s'il est enregistré avec des vrais instruments. En 2013, nous sommes au sommet de l'Existenzmaximum, le phénomène apparu dans les années 80 avec le lancement des appareils portables, le Walkman, et depuis les iPods, les casques qui vous protègent des bruits extérieurs et les autres produits digitaux qui nous permettent de vivre cloisonnés des endroits publics les plus sonores. Et les Daft ont raté cette occasion de cristalliser ce moment unique de notre culture en créant quelque chose qui soit vraiment dans leur domaine, celui de la neuroscience.

L'album

J'étais si prêt à aimer Randon Access Memories que j'avais décidé de l'acheter pour de vrai, le CD et tout. C'est l'objet que je voulais, pour lire les crédits et regarder la pochette en détail, ne pas se contenter d'un achat iTunes. Avant que l'album ne sorte, je le défendais déjà dans les discussions. Mon point de vue était simple: quand les Daft travaillent avec Giorgio Moroder ou Nile Rodgers, je ne vais pas bouder mon plaisir.

Le jour de la sortie de l'album, je suis allé au supermarché pour faire les courses et... j'ai oublié de l'acheter. Pourtant, ramener les Daft de Carrefour, je trouvais ça assez cool, même au troisième degré. Et puis un ami était chez moi, il avait téléchargé l'album et pendant le weekend, j'ai refusé de l'écouter. Je tenais vraiment à le découvrir en CD. Finalement, par facilité, un moment d'ennui et de spleen et je me suis dit "Bah tant que tu es là, ce serait vraiment stupide de ne pas l'écouter".

Je sais très bien que certains albums nécessitent plusieurs écoutes pour vraiment pénétrer dans votre cortex intime. Mais je connais les Daft et ils ont toujours cette approche instantanée, right in your face, on comprend tout de suite ce qu'ils veulent dire, ce qui est une qualité dans ce monde de folles qui se triturent l'esprit à chaque fois qu'elles ouvrent une bouteille d'eau minérale. J'étais dans un état d'esprit vierge, prêt à me laisser surprendre, prêt à découvrir n'importe quoi même la plus grande hérésie musicale, même une éjaculation faciale, c'est pour dire.

Disclaimer aussi: je sais que Random Access Memories a été promotionné d'une manière parfaite mais cela ne m'influence pas du tout, dans un sens ou un autre. Les Daft avaient déjà fait le coup pour le BO de Tron et c'est la moindre des choses quand on a 25 avocats (estimation à la louche) qui travaillent pour le groupe. Le plan média des Daft, c'est comme la promo de la nouvelle console Nintendo, je m'en fous totalement. Donc pas de méchanceté ici sur le pouvoir de la machine commerciale, ça ne m'intéresse pas du tout.

1) Give Life Back To Music
Donc le premier morceau comporte une vraie intro avec fanfares et trompettes et tout de suite, on est en terrain conquis, un groove comme on aime, Nile Rodgers dès l'ouverture d'un titre qui ne dit qu'une chose: c'est notre maison, elle est immense, il y a des escaliers larges de 4 mètres et une vue fantastique sur Los Angeles, voici Sofia Coppola sur la gauche, il y a des gens qui s'amusent et rigolent et on les entend dans le titre, un des effets musicaux que j'adorais dans Rappin' de Kurtis Blow (la version longue fait 8 minutes et l'instru, j'en parle même pas) mais là ça ne dure que 10 secondes. Ce morceau est une intro et une note d'intention, je vous dis. Là, dans mon esprit, je met un caillou de côté.

2) The Game of Love
Premier bon morceau et le second me fait rigoler intérieurement, je vois qu'on est dans le registre du midtempo avec des paroles sentimentales et je comprends que les Daft ont envie de parler perso, de montrer leur côté fragile parce qu'ils ont vieilli et forcément les histoires d'amour affectent les robots privilégiés aussi, ce n'est pas moi qui vais les critiquer quand ils pleurent en public. Le Game of Love et le rejet sont le fond de commerce de la composition musicale et les Daft n'ont plus peur de s'y aventurer. Ce deuxième titre est parfait pour ce qu'il est: "Je suis la deuxième chanson de l'album et je vous prends par la main pour aller dans une chambre de la grande maison pendant que Sofia et les autres s'amusent en bas et sur la terrasse". I love it. Deuxième caillou.

3) Giorgio by Moroder
Moroder apparaît enfin et, well, j'aurais fait la même chose si je devais faire un disque avec lui. Laisser parler un vieux monsieur qui n'a jamais parlé. Je ne crois pas que je l'aurais fait parler sur cet aspect de ses souvenirs mais l'idée est touchante, il parle de ses débuts, de l'étrangeté de la découverte de la disco quand on est soi-même l'inventeur. Bien sûr Philippe Doux-Laplace n'a pas pu s'empêcher de pondre un tweet très drôle en disant, je résume: "Je me demande si ça aurait été mieux si Moroder avait raconté la liste de ses commissions au supermarché, dans le genre du monologue qui dure dix heures, qui commence dans les années 60 pour terminer par Ne pas oublier le café et le poivre, et tiens je me demande s'il reste des Springles. Quand la voix revient à 5:15 sur le thème musical très banal quand on pense à ce que Giorgio aurait pu aider à pondre, il y a un très joli break et puis après ça vire à du Craig Amstrong puis Air avec de vraies batteries et là mes sourcils froncent même si je comprends très bien pourquoi ils ont fait ça, c'est pour donner du Ommph live mais ce batteur en fait trop, ça sent le requin de studio à 1000 nautiques à la ronde et franchement, je m'en fous si le mec est connu parce que c'est même pas un jeu de batterie très raffiné, il me semble que Jean-Michel Jarre pointe son nez dans le studio pour pousser Moroder dehors. Et puis ensuite ce solo de guitare de merde. Non mais les mecs, on est sur les platebandes de Moroder, c'est pas Cerrone quoi. Bref, j'avais déjà mis un caillou de côté parce que j'étais fan de Moroder avant que les Daft soient nés mais cette fin est tellement naff que le caillou est jeté au compost de mon jardin.

4) Within
Intro comme du Frankie Knuckles circa 1995 et donc je dis chapeau mais après ça tourne à François Feldman avec une mélodie tellement rance que perso ça m'aurait fait mal de sortir un truc pareil sous mon nom. Je me dis "Bon les Daft ont vraiment envie de nous montrer qu'ils sont humains, ce qui est OK, mais la phrase "I am lost - I even can't remember my name" est si dodgy que ça va finir en slogan de surmoi pour Tumblr, faut être vraiment en delirium pour ne PAS se rappeler son propre nom et Manuel de Homen-Christo je crois que tu te rappelles très bien de ton nom donc fais pas semblant de faire la bipolaire, la folie mentale est un sujet sérieux, et la solitude aussi, arrête de faire croire aux kids qu'à 14 ans c'est super cool de ne pas se rappeler son nom. "Mais Maman, je t'assure, je suis si perduuuuuuuuu que je ne me rappelle pas mon nom!" Un caillou dans la poubelle.

5) Instant Crush
Ca commence comme du Lio qui ferait une autopsie chez "Les Experts" mais je respecte, je suis en train de comprendre que l'album est mou fait exprès, on est dans l'easy listening et la muzak et God Knows que je n'ai rien contre ça mais pour moi les Daft sont un groupe qui arrache en live et je me demande quand même quel est l'apport ici des Daft quand on a déjà Todd Rundgren et Steely Dan. Et pof encore un solo de guitare, la marque du méchant requin de studio: il en donne une autre couche au cas où on aurait pas pigé la première fois. Tout ce qui nous a dirigé vers la house en 1986, c'était précisément de ne plus entendre de solo de guitare EVER, c'est pour ça qu'on aime les synthés les mecs mais forcément, ça vous excite à un niveau pervers de mettre un deuxième solo de guitare, vous devez probablement être en train de rigoler comme des fous dans le studio d'enregistrement "Waou on est en plein déliiiiire, fais-nous un solo de guitare mec". Encore un caillou dans le broyeur SFA (j'en ai pas, c'est pour faire un petit gag).

6) Lose Yourself To Dance
C'est parfait. Une idée dans le morceau et c'est génial. Je garde mon caillou.

7) Touch 
Ca commence comme du Spielberg sous Quaalude donc je dis oui. Sweet & camp, nice, belle intro qui nourrit le suspense, rien, de renversant, on dirait du FSOL et je me dis "OK, il fallait ça dans le melting pot de l'album, il faut dire que Paul Williams est là pour faire un featuring qui peaufine le calcul mathématique du disque en termes de cross-over et tout est beau jusqu'à 3:20 où on est en plein Savannah Band et Cherchez la Femme, un peu de Dixieland ne fait jamais de mal surtout avec des vrilles de synthés et finalement, c'est le morceau le plus classe de l'album, les arrangements de violons et de coeurs sont super, je n'ai rien à dire, la construction du track, mélange plein d'idées dans un mash-up qui est exactement ce que l'on peut attendre des Daft quand ils jouent à Lou Reed dans Goodnight Ladies. Quatrième caillou.

8) Get Lucky
C'est le morceau dont la mélodie vous apparaît régulièrement au réveil. C'est l'effet tube de l'été 2013, le morceau est tellement sublime qu'il est devenu un earworm planétaire. C'est la fusion parfaite, sans excès, du passé et du présent et je suis simplement content, pour la première fois de cette écoute et j'adore tout: le groove, les paroles, la douceur du morceau qui colle à l'irrésistible envie de se lever qu'il procure, ça vous fait rêver au mec qui danserait avec vous dans le salon ou partout où il vous emmènerait, c'est la chanson typique "C'mon & get my love baby" et les vocaux sont tellement sexy. C'est un classique moderne, no doubt. Le genre de morceau qui rassemble tout le monde, les kids de 15 ans comme les vieux de 60 ans, c'est limpide, sincère, gentil, généreux, everlasting. Bravo les mecs.

9) Beyond
Franchement, c'est bien de A à Z. Intro grandiloquente, filmique. Hitchcock groovy quoi.

10) Motherboard
C'est mignon. Mais c'est de la muzak. Admettez-le.

11) Fragments of Time
Je commence à fatiguer. I'm loosing it, je sais très bien que c'est ce genre de mélasse que vous avez envie d'entendre sur la Route 66 ou la D676  entre Bergerac et Monflanquin mais je pose la question: c'est quoi l'idée derrière tout ça? Je n'arrête pas d'imaginer la gueule des Daft en studio, du genre "Yeeahhhhhh encore de la pedal steel guitar mister!!!! Man, on est tellement wasted avec notre Coca Light qu'on vit à 100 à l'heure. C'est donc ça l'alternative à Rihanna et Pitbull? Je ne crois pas. Encore un caillou jeté à la mer, bien loin, bien profond.

12) Doing It Right
Oui, c'est bien, vraiment Daft comme il faut avec un rythme pédestre électro légèrement pressé dans le genre "Si je veux m'acheter cette montre à 1800 euros chez Colette, c'est NOW avant que ça ferme d'un autre côté je suis millionnaire et je peux avoir la boutique ouverte à 23h rien que pour moi comme Elton John, la crise c'est pour les autres bébé, pas pour les Daft". Patrick Thévenin a cette théorie selon laquelle cet album est parfait parce qu'il prend tout le monde à contrepied et il a raison, je vois très bien ce qu'il veut dire, c'est un geste d'indépendance par rapport aux attentes et c'est là où la répétition de cet album fonctionne avec ces vocaux qui hachent les notes les unes après les autres et le bourdonnement des boites à rythmes, un morceau sans excès, vraiment très joli, une matrice pour plein de remixes merveilleux à venir. Je garde ce caillou SVP.

13) Contact
Les voix des cosmonautes regardant la Terre ne constituent PAS une idée originale, mes chers adolescents trainspotters, mais c'est très agréable quand on aime la SF et ce que ça veut dire. Ce qui commence comme un joli track de synthés va bientôt être méthodiquement détruit par ce putain de batteur relou qui prend toute la place. Dans l'histoire des (mauvais/pléonasme) groupes de rock de baloche, il y avait toujours le batteur connard qui tape comme un branque et qui éclipse tout le monde, dans le genre Vander de Magma mais en beaucoup plus beauf. Je crois que les Daft ont la nostalgie de cet aspect bourrin du rock et je ne leur en veux pas, ils étaient juste trop jeunes pour connaître à quel point c'était avilissant, tous ces solos de batterie pendant les concerts. On se dirige vers la fin de l'album, un morceau qui préfigure très bien ce que pourrait être la fin de la prochaine tournée des Daft, et je m'en fous s'il n'y a pas de tournée, çà ce stade je suis en train de perdre mon intérêt. Ce n'est pas que cet album ne ressemble pas à celui que j'avais imaginé dans mon esprit retardé de vieux mec qui vit à la cambrouse et qui n'a jamais discuté avec Sofia C, ce qui je suis en train de réaliser, c'est plutôt que cet album n'est PAS un CD que j'aurais voulu acheter en vrai.

Résultat: 7 morceaux que j'aime sur 13. Et pourtant, je ne suis pas difficile. Sur la musique comme dans le sexe ou les films d'action, je me contente de peu car il faut toujours être heureux d'avoir juste ce qu'il faut. Un album qu'on aime à moitié, pourquoi pas? Mais si l'autre moitié vous irrite au point de faire fast forward afin de sauter 6 titres c'est énervant. J'étais prêt pour cet album, prêt à mettre de côté toutes mes considérations politiques et éthiques pour n'écouter que la musique, commencer une page neuve, atteindre un niveau de convergence harmonique avec les Daft - après toutes ces années. Finalement, même si je comprends chacun de leurs gestes, je ne vois toujours que deux hommes aisés qui ne sont pas du tout attentifs à ce qui se passe autour d'eux. Ils ont presque 40 ans tic tac et parviennent toujours à se projeter dans le monde des kids, ce qui est déjà très bien mais I KNOW TOO MUCH et eux aussi savent tout ce qu'il faut savoir sur la musique et je ne trouve pas chez eux cette impression de découvrir quelque chose qui arrache et qui soit présenté d'une manière instantanée, comme quand j'écoute les mixes de ART Department.

Je m'entends réfléchir quand j'écoute les Daft alors que je ne devrais entendre que leur musique. Et j'en ai marre d'entendre la musique moderne tout en visualisant le wall chart de toutes leurs influences. "Alors ce son vient de là et celui-ci c'est complètement 1967 et ces synthés c'est 1987 à donf et ainsi de suite". J'aimais ce procédé intellectuel avant parce que ça me donnait l'impression d'être intelligent mais ça ne m'intéresse plus du tout aujourd'hui. J'aime les artistes qui ont cette connaissance et qui trouvent un moyen de faire oublier leur technique et les grosses ficelles de leur comportement. Les Daft Punk sont encore très loin de ça. La musique conceptuelle, c'est bien pour les étudiants en école de commerce un peu originaux, mais pas pour moi. Je veux m'oublier dans la musique et cet album y parvient sur quelques titres, c'est un verdict très décevant.

Pourtant, j'étais vraiment vraiment vraiment prêt.

dimanche 16 juin 2013

La Chocha @ K.A.B.P., 2002


Il y a deux mois, j'ai passé une soirée merveilleuse avec Patrick Thévenin et Anna La Chocha. Quand je suis arrivé chez Patrick, je SAVAIS que ce ne serait pas une visite rapide comme j'en ai la spécialité, ce serait forcément 4 heures de rires, de confessions et de politique. Je n'avais pas vu la Chocha depuis plusieurs années, elle était en Floride et à Cuba chez sa smala familiale à faire des films. On avait beaucoup de choses à se raconter et puis j'étais en plein désespoir sentimental, un peu à fleur de peau. Patrick disait : "Je suis tellement content qu'Anna squatte chez moi, c'est un vrai antidépresseur humain, cette lesbienne!".

On a parlé de tout, des temps qui changent, des pédés, des lesbiennes et des trans, de la nouvelle génération, des projets d'écriture de docus de chacun, du mariage gay, de musique. À un moment, Chocha m'a rappelé un truc que j'avais complètement zappé. Il y a dix ans, elle avait filmé une nuit entière de la soirée qu'on faisait à l'époque, K.A.B.P. C'était la nuit en hommage à Sextoy qui venait de décéder. La politique du club était démoniaque: pas de vidéos à l'intérieur, pas de photographes. On en avait marre de voir dans les autres clubs des bourrins traverser le dancefloor avec des projos et une grosse caméra sur l'épaule et on avait décidé "Pas de ça chez nous, les clubbers doivent danser tranquilles". Donc il n'y a pas de souvenir vidéo de ce club qui a duré 4 merveilleuses années. Mais Anna Margarita Albelo La Chocha n'est pas comme tout le monde. À ce moment, elle habitait avec Patrick Vidal, le DJ résident et donc ça la mettait dans une position de magna princessa latina.

Bref, elle a filmé une série de séquences qui racontent toute la soirée de K.A.B.P. du début à la fin, en commençant par le samedi matin, vers 11H, avec Patrick Vidal qui commence consciencieusement à travailler son set pour le soir même. Ensuite Anna se filme l'après midi pour un sketch en répondant au téléphone: "Dring!!! Oui c'est pour la liste? Toi + 1? OK". 5 minutes plus tard: "Dring Dring!!! Oui c'est pour la liste? Toi + 1? OK" et ainsi de suite jusqu'à fasse un ad lib du genre "Mais c'est quoi ces folles qui attendent le dernier moment pour se mettre sur la liste? The cheek of it!"

La vidéo reprend le soir quand Vidal et Anna arrivent à la Boule Noire. Au bout de deux ans K.A.B.P était à son sommet, à 11H30 il y avait déjà la queue devant le club et Anna remonte toute la file avec toutes les folles (filles et garçons mind you) qui la saluent criant les bras en l'air "La Chocha! Que tal?". Tout le monde est joyeux, on dirait un mix de The Magician. La caméra passe devant le physio (c'était Fabien?) puis dépasse le vestiaire et on arrive dans la salle, déjà remplie, jumping, les néons créées par Robert qui clignotent au fond derrière le DJ. Chocha longe la foule et partout c'est "LA CHOCHAAAAAAA".

Plus tard, elle arrive au backstage qui était rempli et c'te folle intervient dans les discussions de chaque petit groupe et tout le monde rigole parce que tu ne peux pas résister à la Chocha. On voit très bien l'ambiance de ce grand backstage, gratuit, ouvert à tous, qui était le plus produit de ce club. À un moment, elle monte l'escalier vers les toilettes et, bien sûr, cliché complet, y'a deux mecs en train de se faire un rail de coke. Pourtant on leur avait bien dit!

Après avoir écumé le backstage dans chacun de ses petits recoins, elle attaque la salle principale et là c'est peak hour, les gens dansent, les néons sont full blast, Vidal joue son set en honneur de Sextoy, c'est parfait et émouvant. On voit les visages de tous les gens qui ont fait de ce club un endroit sympa et mixte. Et comme la Chocha vivait chez Patrick, elle était toujours assurée de rentrer chez elle avec lui en taxi et donc elle reste jusqu'à la fermeture, 7 heures, les kids qui ne veulent pas partir, il faut les pousser littéralement dehors en rigolant pendant que Robert et moi et quelques amis rangeons le matos et les lumières en parlant de la soirée. "Tu as gobé? - Non". "Tu as bu au moins? - "Même pas, j'ai oublié". La vidéo se termine sur le boulevard Barbès au matin, la Chocha montant dans le taxi de Vidal avec les derniers clubbers qui leur font des signes. Classique.

Enfin, la vidéo ressemble à ça quand La Chocha me l'a décrite car je ne l'ai pas encore vue. La Chocha est une lesbienne imprévisible (pléonasme ou quoi) et si vous lui passez un disque dur pour qu'elle y mettre le film, vous pouvez être certain que ça prendra 6 mois ce bordel. Alors, comme j'insiste, elle finit par balancer 2 minutes du backstage sur YouTube, comme si ça allait me faire patienter et comme elle est une femme et attentionnée, elle choisi le bout de la vidéo où je suis en train de parler. Mais c'est pas ça que je voulais Chocha, je voulais voir LES AUTRES, le club, les lumières, mais surtout pas mon visage lipodystrophié de 2002.

En 2002, il y avait déjà le New Fill mais j'ai été un des derniers à m'y mettre. Comme on avait suivi ce produit au TRT-5 depuis le tout début, j'étais même allé au Ministère de la santé pour faire avance le dossier de remboursement à la Direction Générale de la Santé, il fallait vraiment montrer à ces fonctionnaires pourquoi l'accès à ce produit (cher) était si urgent pour les personnes séropositives. "Vous voyez mon visage? J'ai l'air de sortir d'un camp de concentration nan?" Ça les effrayait et ça a marché. La France a été un des premiers pays à accorder un accès gratuit au New Fill pour ceux qui n'avaient pas l'argent de se le payer.

Mais en 2002, une sorte de délicatesse idiote me faisait hésiter à me faire injecter ce truc dans le visage et me voilà dans cette vidéo, c'est comme si vous retrouviez une photo oubliée de vous après un tabassage de skins. Plus de graisse sur le visage, un look de vieux freak avant l'âge, que des os, la maigreur du Sida Old Times. Bien sûr, je n'ai pas regardé la vidéo sur YouTube jusqu'à la fin, ça va je suis pas maso et pis y'a que 2 personnes qui l'ont regardé merci Dieu tout puissant. Je n'ai jamais aimé être filmé mais on est tous passés par ces années de lipodystrophie et ça vous marque pour toujours. Cette maladresse accentue la maladresse de mes blagues même pas drôles, vous savez en même temps que vous parlez que les gens n'entendent pas vos mots, ils sont juste en train de s'acclimater à cette maigreur. J'étais dans mon rôle, au backstage, pour m'assurer que les gens se comportaient bien, que ça ne partait pas en live avec des mecs qui baisaient ou qui prenaient de la drogue devant tout le monde. J'étais la maîtresse qui fait peur. Je me rappelle très bien une nuit, quand le backstage était archiplein et que ça devenait limite incontrôlable. J'étais monté sur une chaise et je m'étais exclamé "OK les filles, je suis la patronne et je vous demande gentiment de vous calmer de 20%". Et là, j'ai vu pour la première fois le look surpris et effrayé de beaucoup de gens que je ne connaissais pas qui m'ont vu, comme un épouvantail dans un champ rempli de gazelles et de corbeaux, le visage vidé de sa substance. Je sentais dans leur regard la peur du sida, de l'énervement aussi, du genre "Mais elle devrait se cacher, elle nous fait peur, on va faire un bad trip". Je suis redescendu de la chaise. Cette image est restée dans mes cauchemars, un exemple flagrant d'overshare en public.

Aujourd'hui mon visage a été sauvé grâce aux injections de New Fill. Dix ans plus tard, j'ai l'air plus jeune qu'en 2002. Mais ce passage par les lipoatrophies du visage, nous sommes des milliers à avoir connu ça et ça fait encore mal quand on tombe par hasard sur des images ou des films qui vous rappellent ce moment atroce de votre vie. C'est d'ailleurs à ce moment que je suis parti vivre seul à la campagne, la nature est gentille à cet égard. Donc Chocha, va à Bonne Nouvelle récupérer le disque dur que j'ai passé à Robert pour toi et qui t'attend depuis deux mois pour que les fans de K.AB.P. puissent se revoir, 10 ans plus jeunes, au milieu d'une soirée parfaite.
With love, chica.


mardi 19 mars 2013

Dilemme du tattoo




J'ai réalisé qu'à force d'écrire d'une manière parcellaire sur les tatouages, dans le porno ou dans la vie de tous les jours, je n'avais pas encore mis au point un avis global sur un phénomène qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Je suppose que je suis passé par toutes les étapes du pour et du contre et que tout cela remonte à très longtemps. Et puis je me suis enfin décidé.

Comme toujours chez moi, il faut retourner au début des années 80 quand je suis allé à Düsseldorf pour essayer d'interviewer Kraftwerk et Arno Breker pour Magazine (échec pour les deux). En attendant le train qui allait me ramener à Paris, dépité et en colère, devant la gare, un homme est passé devant moi et son visage était pratiquement recouvert de tatouages, ce qui était extrêmement rare à l'époque. Il était grand, bien foutu, les cheveux rasés et il est resté pas mal de temps à attendre je ne sais quoi, peut-être un bus. À un moment, je me suis même demandé s'il faisait le tapin. J'étais pétrifié de timidité et de désir, aujourd'hui j'aurais le courage d'aller lui parler. Mais là, ce n'était pas mon pays, je ne parlais pas allemand, j'étais encore sur la déception de ces deux interviews ratées et finalement, j'ai passé une demi-heure à regarder cet homme en essayant de comprendre. Sortait-il de prison? Est-ce que le reste de son corps était tatoué? Finalement, avant de monter dans le train, je me suis vengé en photographiant 3 skinheads qui ont posé avec des cris à la "Oi!". Je dois avoir le négatif quelque part.


On est donc au milieu des années 80. J'ai 25 ans ou plus, j'ai déjà un avis tout préparé sur le tatouage. C'est ce que l'on fait en hommage aux tatoueurs classiques, ceux qui font des symboles maritimes, des dessins démodés des années 50 comme des fleurs, des marques de loubards ou de rockers que l'on publiait dans Magazine. Surtout, c'était quelque chose que l'on décidait quand on était amoureux ou qu'on était dans la peine. Et donc, quand j'ai rencontré le big love de ma vie, Jim, je l'ai amené chez un tatoueur qui était dans une petite rue derrière mon appartement de la rue Cardinet, dans le 17ème arrondissement. C'était 1988 et le tatouage n'avait pas encore effectué sa grande mue. Ce tatoueur était un vieux monsieur, dans une boutique minuscule qui était là depuis longtemps. Dans ses catalogues, il y avait des trucs gruesome comme des nanas à poil, même si c'était la fin de cette tendance. Mais c'était le premier voyage de Jim à Paris, on était très amoureux et on avait l'idée de se faire le même tatouage sur le bras. Une rose, parce qu'il y avait tous les modèles de fleurs dans le catalogue et c'était le genre de thème qui recommençait à se faire, dans le genre Pierre & Gilles et Marc Almond.


Now, il faut se rappeler qu'en 1988, deux mecs qui allaient chez un tatoueur pour se faire dessiner le même tatouage, c'était à peu près l'équivalent aujourd'hui de 2 hommes qui réservent une chambre d'hôtel avec un grand lit. C'était accepté mais juste limite et il y avait certains tatoueurs qui n'aimaient pas ça, c'était assez radical quoi. Le vieux monsieur nous a regardé, il a grommelé un truc mais il y avait rarement du monde dans sa boutique et il avait besoin de travailler.


Jim était content de son tatouage, c'était son premier, moi je m'étais déjà fait un petit sur l'avant bras avec son nom, pas très lisible d'ailleurs, ce qui m'a tout de suite fait comprendre que les tatoueurs de l'époque n'étaient pas très bons en matière de typographie mais bon. L'été suivant, à Fire Island, les gens nous demandaient si on était frères ou quoi car on se ressemblait et qu'on avait le même tatouage. On répondait en souriant "Mais non, on est boyfriends".


Ensuite, je me suis fait une autre rose à côté de la sienne mais on arrivait dans les années 90 et Jim est mort du sida et je n'avais plus d'argent pour faire d'autres tatouages. C'est à ce moment que la première vague de renouveau est arrivée, les séropos se tatouaient comme si le Jugement dernier était arrivé la veille et le début de la mode celtique et tribale a explosé avec les raves et les teknivals. Il a fallu plusieurs années pour que je fasse mon deuil de Jim en retournant à New York où j'ai décidé de laisser tomber les fleurs pour des tatoos à base d'écriture. Les Américains ont une très belle écriture, très délicate, que j'ai toujours préférée à l'écriture française et je suis allé chez une jeune femme du Lower East Side qui était gentille et qui m'a écrit sur chaque épaule un titre de house qui reflétait bien mon état d'esprit d'alors. Sur l'épaule gauche Where Love Lives en hommage au disque d'Alison Limerick. Sur l'épaule droite Love Is The Message en référence au classique de MFSB.


Commence ensuite le long tunnel sans argent qui m'a convaincu que ces délires de tatouages, c'était finalement trop cher. Les premières fleurs sur les bras ont légèrement commencé à perdre leurs couleurs et pourtant je m'étais promis que je ne ferais pas partie de ces gens qui laissent leurs tatouages s'affadir. Quand j'allais à l'étranger comme au Mexique, j'avais envie d'en profiter pour choisir des motifs que l'on ne voyait pas beaucoup en France. Mais je redoutais déjà les risques d'infection par Hépatite C et moi-même étant séropo, je n'avais pas envie de prendre le risque. Il aura fallu attendre les années 2000 pour que les procédures de stérilisation soient généralisées mais, entre le délire tribal qui provoquait les moqueries chez les gays et le délire du signe Bio-Hazard repris par les barebackers, je me suis convaincu que mes tatouages seraient un projet avorté. Après tout, il y avait des choses autrement plus urgentes à faire dans le monde.


Donc pendant ces années, j'ai observé la révolution du tatouage à travers le porno qui est une vitrine extrêmement fidèle de ce qui se passe dans la vraie vire, pour le meilleur et pour le pire. Sur ce sujet, j'ai écrit. On a vu aussi sortir les livres sur les tatoueurs russes. Et puis il y a toute la discussion sur la modification corporelle. Avant ça, mes dernières années à Paris, j'ai vu l'explosion des tatoo parlors partout, je vivais rue Tiquetonne où ça se multipliait de mois en mois, sans compter Bastille qui a toujours été le quartier du tatouage à Paris.


Ce qui a changé beaucoup de choses, c'est quand les Noirs ont suivi l'exemple des Latinos de la Côte Ouest et qu'ils se sont vraiment mis au tatouage. Avant, avec leur peau foncée, ils le faisaient rarement. Mais le Brésil a imposé de nouveaux dessins, le Mexique surtout et cette influence a été déterminante. Sur une peau noire, on peut finalement se permettre des traits épais, du branding et des lettres gothiques immenses sur le ventre qu'une peau claire rendrait parfois laids. Bien sûr, ça n'a pas empêché des gays de se faire des dessins celtiques en marque XXXXXXXXL qui leur prenaient tous le dos jusqu'à arriver aux creux des fesses. Brrr. Et il y avait tous ces Blacks convicts qui ont développé un style et la guerre en Irak a aussi renouvelé le tatouage militaire avec des logos de régiments absolument superbes que l'on voit dans tous les films pornos d'Active Duty.


Le tatouage japonais ou maori, qui étaient sûrement considérés comme les plus beaux au monde, ont vu leur suprématie décliner avec la fin des années 2000.


À ce stade, j'étais passé par toutes les étapes de la bathmologie :
- C'est pas la peine, t'as raté le coche"
- Tu ne vas pas t'y mettre à ton âge, et puis tu ne fais plus de gym
- Ca coûte trop cher, t'auras jamais les sous
- Finalement, ce qui est génial, c'est de ne pas avoir de tattoo et les tiens sont si vieux que c'est comme si t'en avais pas
- Heureusement, tu n'as rien de tribal, t'aurais ressemblé à une vieille séropo
- Y'a que les tatouages américains qui m'intéressent anyway
- J'ai toujours pas trouvé un tatoueur vraiment sympa
- blahblahblah
Bref, des excuses.



Tumblr a sûrement changé mon point de vue sur tout ça. Il y a une image adorable sur laquelle je suis tombée : c'est un bocal en plastique avec dessus une étiquette qui dit "Tattoo money"; Dans le bocal, quelques billets de 1 dollar, de la petite monnaie américaine. So sweet. On pouvait économiser. Mais le truc qui m'a vraiment fait changer d'avis, ce sont les nouvelles nuances de couleurs qui sont désormais si populaires. Avant, dans le tatouage, il n'y avait vraiment que les Japonais pour oser des mélanges de couleurs flashy, allant de l'orange au bleu bébé, le rose presque fluo au vert vraiment aquatique. À mon époque, les couleurs, c'était surtout des couleurs franches. Le bleu était bleu, le rouge était rouge, et basta. Aujourd'hui, on voit des mecs (blancs) qui se font des tattoos sur le flanc du torse avec uniquement des nuances de bleu. D'autres qui prennent l'orange vif comme couleur dominante. Et toutes ces couleurs intermédiaires, avant peu respectées par les tatoueurs, sont désormais utilisées à grande échelle, ce qui a été vite repris par les hipsters et ne parlons pas de l'effet promotionnel des émissions de télé comme Miami Ink (quand vous allez à New York, il y a des immeubles entiers recouverts des pubs pour ces séries télé, déclinées dans plusieurs villes). Il y a aussi la mode qui a repris ça avec c'te folle qui s'est fait tatouer une tête de squelette sur le crane (how conceptual) et puis les kids qui se tatouent à 13 ans quand, avant, les parents auraient plutôt préféré crever.


Et enfin, ce qui fait que je me sens à nouveau attiré par ça, c'est la pénétration du graphisme et de la typographie dans le tatouage. Pendant des années, c'était très difficile de trouver un tatoueur avec des séries de lettres qui soient vraiment chic. Il n'y a pas de délire Helvetica dans le tatouage, je vous le garantis. Mais sur Tumblr, on voit sans cesse ces slogans avec des typos qui s'adaptent très bien avec l'anatomie humaine. Avoir "Typo fan" écrit sur le bas de la jambe, sur le mollet, un homme de 55 ans comme moi peut le faire. Avoir "Damn!" tatoué sur le pec droit, c'est un truc drôle qui vieillira bien même si on se flingue dans un an. Choisir "Yes!" pour un tatouage dans le cou, ça veut dire que vous dites oui à la vie même si vous n'y croyez plus. Et puis, j'en ai déjà parlé, il y a tous ces mecs qui se tatouent des trucs sur les pecs ce qui fait que, de loin, on dirait qu'ils sont poilus. Je m'étonne d'ailleurs de ne pas avoir déjà vu un mec qui se ferait dessiner des poils sur le corps. Quand on voit l'importance des pecs poilus dans l'érotisme masculin, surtout après deux décennies d'épilation forcenée, ça serait la vengeance totale.

Enfin, et on peut faire un shout-out sur ce qui se passe en France, il y a un renouveau du tatouage marin traditionnel avec un trait débarrassé de tout surplus pour renouveler des classiques du genre en leur donnant une propreté nouvelle.

Quand vous allez dans un magasin de journaux, il y a beaucoup de revues de tatouages et admettons-le, ces photos, ces thèmes, c'est toujours la boucherie. Genre, au secours. Il n'y a pas un seul magazine qui reflète par sa maquette et ses reportages la vraie modernité d'un style de tatouage qui s'est complètement renouvelé en 5 ans à peine, ce qui est très rapide pour n'importe quel style de média corporel. Il faudrait un BUTT du tatouage ou un Surfer magazine du tatouage. Car ce qui se fait dans les conférences internationales ou les congrès de tatouage, avec ces artistes venus du monde entier, c'est vraiment fabuleux. Et ça donne envie d'y aller à fond, même s'il faut vendre ses disques (ahah) car un tatouage coûte toujours cher.

Avant que la prochaine génération de kids revendique l'absence de tatouage comme signe de rébellion, ou invente d'autres symboles de marquage, il y a devant nous une fenêtre de 10 ans pendant laquelle ce genre va continuer à grandir. Qui sait si les pays asiatiques comme l'Inde vont inventer un style Bollywood tatoo? Qui sait si d'autres pays asiatiques vont inventer l'équivalent de la K-Pop du tatouage? Peut-être un revival scandinave ou russe?


Et surtout, que va faire l'Afrique? Ça, c'est définitivement le futur.


Think Africa and tatoo. Je suis prêt.