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dimanche 1 novembre 2020

Vivre sans masque


 

Pendant des mois, je me suis empêché d'écrire sur le premier confinement parce que cette expérience avait été dure pour des millions de personnes bloquées en ville dont beaucoup avaient perdu leur travail. Il y avait aussi tous ces malades, l'irruption de la peur, les décès, les hôpitaux dépassés, la découverte d'une nouvelle épidémie. Pour moi, ces deux mois de confinement à la campagne ont été un moment inoubliable. Je ne me rappelle tout simplement pas d'une autre période de ma vie où deux mois consécutifs avaient été si marqués par le bonheur. Soudainement, la vie à la campagne est devenue magique. Je vis sur le bord d'une petite route départementale où passent quand même pas mal de camions (avec les années, j'ai même l'impression qu'il y en a de plus en plus). Et tout s'est arrêté d’un coup, à part le passage des agriculteurs du coin. Comme dans les villes où les rues se sont vidées, la campagne est devenue plus belle, et les taux de pollution dégringolaient à travers le monde. L'air était plus pur. La lumière semblait plus claire.

 

Chaque jour, je me réveillais avec une excitation inédite, le simple fait d'ouvrir la porte de la maison pour découvrir un silence total faisait bondir mon cœur. Pas de bruit, pas de chasse, les animaux de la forêt qui se promenaient sur la route, les migrations d'oiseaux qui se faisaient sans obstacle, c'était la réponse de la nature face à la consommation des hommes. La solitude, que je vis depuis des années, prenait alors une dimension éclatante. Mon potager était fini, laitues, poireaux et fraises marquaient le printemps qui arrivait, cette idée de décroissance qui est la mienne depuis longtemps semblait enfin arrivée. À la campagne, je me sentais plus protégé qu'ailleurs des risques d'infection et le confinement a été pour moi source d'hyper activité. J'ai nettoyé et rangé la maison de fond en comble, refait les peintures blanches des murs, rafraîchi toutes les portes et fenêtres, sans parler du jardin.

 

Dès le confinement, j'ai perdu le seul job alimentaire qui me restait, mais l'aide aux autoentrepreneurs a été rapide, efficace, enfin jusqu'au mois d'août et aujourd'hui je vis encore de la charité des ami(e)s pour boucler mes fins de mois (cette icône est à la droite du texte, si si vous pouvez la voir).

Pour la première fois de ma vie, j'ai accepté le fait de ne pas écrire pendant une longue période, ce qui était très libérateur. Le pays était à l'arrêt, moi aussi. J'ai commencé à me dire que l'âge de la retraite approchait, que je ne retrouverais jamais un job de journaliste, que l'épidémie devait nous inciter, nous les seniors, à laisser le moindre travail aux jeunes. Le confinement nous poussait encore plus vers la sortie. Cela fait aussi des mois que je n'ai pas eu de relation sexuelle et c'est précisément à ce moment que je me suis dit que ce n'était pas grave et j'ai accepté cette solitude comme une base de stabilité et d'acceptation. Je me suis beaucoup occupé de ma mère qui vit à trente kilomètres, en fait j'ai passé tout l'été à faire des bonnes actions.

 

Comme tout le monde, j’étais toutefois effrayé par l'accumulation de catastrophes à travers le monde, comme dans un déroulé de "Years & Years". Les feux en Amazonie, en Russie et en Californie, la fonte des glaces, le permafrost qui libère des tonnes de carbone, la sécheresse qui a frappé ici dès le mois d'avril, ce qui n'arrive JAMAIS, et puis cette politique française toujours plus à droite, violente, policière, militaire, médiatiquement raciste, incapable de comprendre le message de Black Life Matters, prolongeant une surenchère anti-arabe qui a abouti à une nouvelle publication des caricatures de Charlie. Et tout recommence. Il faudra un jour se demander combien de morts auront été la conséquence de la publication de ces dessins. Perso, je reste convaincu qu'aucune liberté d'expression ne justifie la moquerie d'un milliard et demi de musulmans. Nous passons nos vies à nous autocensurer pour le bien commun, mais il y a une poignée de connards qui a le droit d'insulter des millions de personnes, et les médias applaudissent.

 

Au début, j'étais en pleine boulimie de news sur ce nouveau virus. You see, j'adore les films de contagion, ce qui peut paraître paradoxal quand on est séropo depuis plus de 30 ans. Le fonctionnement des virus m'a toujours fasciné, j'ai même essayé, à un moment, de collectionner tous les films qui en parlent. Mais, très vite, je me suis réfugié sur Netflix et j'ai dévalisé tous les documentaires sur l'Égyptologie, la nature, les voyages, j'ai beaucoup regardé de bêtises sur les grenouilles et les oiseaux. Impossible de regarder les chaînes infos à part Euronews, France 24 ou les chaînes étrangères comme BBC, CNN.  Besoin de s'éloigner davantage. 

Cet été par exemple, je suis tombé sur Vice qui faisait appel à des témoignages sur les journalistes qui voulaient abandonner leur vocation, leur carrière. Et je me suis complètement retrouvé dans ces témoignages de conditions de travail indignes, de perte de confiance dans le métier, de dégoût. Zemmour et les autres m’ont fait détester les médias et les réseaux sociaux, je ne suis presque plus sur FB et je n’ai même plus envie de regarder les autres sur Instagram. J’ai passé ma vie à exprimer un point de vue marginal, minoritaire, aujourd’hui il est étouffé par le bruit nocif de CNews. Cela ne m’intéresse plus d’écrire la moindre chose sur la musique ou sur des sujets plus légers et je me désole devoir si peu de personnes de ma communauté  défendre les autres minorités exclues de la société.

 

Et voici la seconde vague et le nouveau confinement. 

Visiblement, tout le monde a oublié que nous avons connu une autre épidémie ces dernières quarante années. Une grande partie du legs historique, médical, social du sida a été perdu alors que les mêmes phénomènes se répètent : peur de la contamination, prévention, dépistage, course aux traitements et aux vaccins, magouilles de Big Pharma. Tout ce qui a traumatisé les gays pendant plusieurs décennies traumatise désormais la population générale. Après tout, les politiques de distanciation sociales sont très proches du safe sex des années 80 et 90 : réduction des partenaires, port du masque (ou de la capote), crainte d'être porteur asymptomatique mais contaminant, disparition des lieux de drague et de nombreux bars ou clubs, auto-contrôle et souci de la santé des autres. Les rivalités générationnelles apparaissent sur les comportements à risque et je ne suis pas le seul à voir des points communs entre le bareback classique du début des années 2000 et cette envie de vivre la vie "comme si c'était le dernier jour", les fêtes illégales étant assez proches des fêtes bareback, le besoin d'être rebelle, ou nihiliste. Le déni est le plus grand allié des maladies en général. Le consumérisme avant la santé, le plaisir avant la protection, le moment présent avant l'incertitude du futur. 

Vous vous plaignez parce que les librairies sont fermées pendant un mois. 

Nous, on a vécu sans sperme pendant vingt ans, bordel. 

Faites un effort, relisez vos classiques, je sais pas moi.

 

Comme au début du sida, les malades du Covid sont morts seuls, à l'hôpital. Comme au début du sida, ils ont été enterrés à la va-vite. Le travail de deuil n'a pas été fait pour de nombreuses familles à travers le monde. Et beaucoup de rescapés du Covid souffrent de complications mystérieuses, comme au début du sida. On a passé sous silence les derniers jours des plus fragiles, particulièrement en France où le black-out médical a été total à l'hôpital (pas de photos, pas de témoignages, invisibilité complète de la maladie). Ce type de drame a des conséquences psychologiques dans les familles et la société que personne n'aborde aujourd'hui. Il faudra s'attendre à un effet rebond de ces lacunes, qui se sont multipliées tout au cours de l'été quand le Covid a été mis de côté pour le sacro-saint plaisir des vacances. Nous, les anciens du sida, aurions pu être sollicités pour témoigner, mais personne ne nous a demandé notre avis, seuls les experts et les médecins ont eu le droit d'apparaître à la télé ou dans les médias. Seule consolation, la plupart étaient issus de la génération sida, ce que je remarquais déjà chez Slate en mars dernier

 

Pire, cette crise humanitaire n'a absolument pas fait avancer les sujets liés à la mort ou la survie en société, comme la possibilité de mourir dignement, la dépénalisation du cannabis thérapeutique, l'aide aux seniors LGBT, ou même le revenu universel qui serait pourtant la meilleure réponse à la montée du chômage et des précarités. Cet oubli de la génération sida est le résultat du mépris pour notre histoire et notre culture. Désormais, tous les sujets LGBT et sida sont sous la main d'un seul homme, Jean-Luc Romero, à la mairie de Paris, un homosexuel qui cumule une dizaine de "vocations" qui n'ont pas progressé depuis qu'il s'en est accaparé (je vous laisse le lien avec sa page Wiki parce que c'est édifiant).

 

Aujourd'hui, si j'avais 30 ans, je partirais de France. Comme je voulais partir de France en 1987 pour vivre à New York avec l'homme que j'aimais. J'aurais pu passer les cinq dernières années qu'il lui restait à vivre avec lui et j'aurais été plus efficace dans mon soutien dans ses derniers jours. Je comprends les parisiens qui quittent la ville, réalisant que la province est moins chère et souvent plus amicale. Cela fait 25 ans que je n'ai pas subi d'homophobie et je l'attribue à l'âge qui avance ("It Gets Better") et à la gentillesse des Normands. Grâce à la campagne, je vis sans masque. Je ne le porte que lors des courses que je fais pour moi-même ou pour ma mère. C'est un message personnel, forcément personnel car je n'ai pas de compagnon ni d'enfant. Mais c'est un message malgré tout, avant le long hiver noir qui nous attend. Cette crise va durer longtemps. Oubliez Noël si vous voulez voir 2021.



Envoyé de mon iPad

 

jeudi 28 mai 2020

It's the virus, stupid!


Il n'aura fallu que quelques jours pour retarder la PMA à la fin du mandat de Macron, sauver le Puy du Fou, encourager Bigard et voir la police française maltraiter encore un homme Noir.  Dans une épidémie ou le rassemblement était supposé être la règle, l'État français persiste à insulter et attaquer les minorités qui, pourtant, sont les plus frappées par l'épidémie. La France dégringole chaque année dans le classement des pays qui garantissent les droits LGBT. Les années passent et rien ne change pour nous. Les lesbiennes doivent toujours aller à l'étranger pour avoir des enfants. Pour certaines, c’est déjà trop tard.


Je n'ai aucune idée de l'issue de cette épidémie. C'est le choc industriel et social le plus important depuis très longtemps, des millions de personnes sont au chômage - et pourtant l'angoisse actuelle, celle dont tout le monde parle dans les médias, c'est « où aller en vacances cet été »... Quelle ironie. Je ne sais pas s'il y aura un rebond des infections, si l'automne verra une résurgence dans d'autres parties du monde qui feront boomerang. Je ne sais pas si un traitement ou un vaccin seront efficaces. J’ai peur pour l’Amérique latine et l’Afrique En tout cas, la méfiance envers les gouvernements est à son plus haut niveau. Comme pour le sida, certains pays voient leurs dirigeants adopter une attitude de déni qui a pour effet immédiat la disparition des plus faibles. 

Des dizaines de milliers de morts dont on ne parle pas, que l'on ne voit pas, dont on ne voit pas les visages. Même l'épidémie de sida était plus visuelle que celle-ci. Quand je disais que la place des malades de cette épidémie serait un marqueur important, je voyais déjà venir une invisibilité au profit des experts et des médecins. Et surtout quand on sait qu'une grande partie des cas ont affecté les minorités ethniques, cette mise à l'écart renforce davantage ces populations dans le silence. Aucun mouvement rassemblant ces familles endeuillées, aucune parole qui ne soit pas médicalisée. Face à ce virus qui a changé le monde, les médias n'ont pas changé, ils ont encore plus privilégié les vieux chroniqueurs racistes du passé. Pas de visage nouveau, pas de leader (à part Raoult – mais c’est toute une autre histoire), pas de renouvellement par la base qui, pourtant, s'est engagée comme jamais pour aider, fabriquer des masques, distribuer de la nourriture.

Grâce au confinement et à l'état d'urgence, cette épidémie a été policée, comme le reste de la politique de Macron. L'armée, la police, sans cesse célébrées, ont réprimé les quartiers des banlieues qui, pourtant, on fait un effort immense. Malgré les réseaux sociaux, pas de mouvement novateur pour faire face à une situation inédite.

Des dizaines de milliers de morts dans chaque pays ont affecté les populations les plus fragiles et déjà stigmatisées : travailleurs de la ligne 13, femmes, précaires, cette épidémie regorge de scandales sociaux qui resteront marqués dans les mémoires : mensonges sur les masques et les tests de dépistage, influence du lobby pharmaceutique, communication aléatoire et peu transparente, retard des données sur le nombre des décès, départ de la Ministre de la santé en pleine phase de contamination, lourdeur de l'administration qui a retardé la recherche, dégoût des chaînes info, refus de légaliser les sans-papiers alors que l'Italie a montré l’exemple, beaucoup d'erreurs actuelles rappellent les scandales qui ont accompagné l'épidémie de VIH. Ce pays n'est même pas capable de faire remonter le nombre de morts dans les Ehpad! La crise du Covid-19 a été celle du système Macron et de tous ces vieux chroniqueurs à la télé qui le défendent. Cette colère s'ajoute à celle causée par les violences policières, l'État d'urgence, la réduction des libertés, l'immobilisation de la population. Plus que jamais une coalition est possible entre les mouvements écologistes et les mouvements sociaux. Car les épidémies sont toujours un moment propice pour l'engagement.

Cette pandémie est éminemment écologique. Ce sont les avions, les porte containers et les échanges commerciaux qui ont diffusé ce virus a l'échelle de la planète. Notre manière de consommer est directement la source du problème. Ces deux mois d'isolement nous ont donné des leçons sur nos besoins et nos loisirs (les voyages, la consommation, les cercles courts etc.). Il aura fallu un long confinement et une peur de l'autre pour nous diriger, momentanément, vers une société moins destructrice. Depuis trois mois, la crise du Covid-19 a laissé respirer la planète comme jamais dans son histoire récente. Le silence s'est diffusé dans d'immenses territoires, les routes se sont vidées, les migrations d'oiseaux se sont faites sans obstacle ni chasse, les eaux des mers se sont éclaircies, des générations de poissons ont eu le temps de se reproduire, la vie animale s'est rapprochée des villes. Cette explosion de nature protégée nous rappelle à quel point la faune et la flore peuvent se rétablir si on leur donne une chance. Et si tout le monde parle du "monde d'après", le risque de revenir au consumérisme est quasi certain. Les photos des bouteilles oubliées le long des promenades parisiennes l'ont prouvé, les masques qui traînent dans les eaux des plages aussi.

Ces deux mois de confinement ont été un clin d'œil à celles et ceux qui ont déjà pris l'habitude de vivre avec peu de besoins et beaucoup de solitude. Ne pas bouger est déjà une manière de vivre quand on n'a pas d'enfants et de charges importantes. Ces deux mois ont été une confirmation de ce que beaucoup vivent déjà : pas de mec, pas de sexe, aucune envie de voyager dans des avions bondés. Forcée, la population à moins consommé même si internet a explosé. C'est pourtant le moment idéal pour rediriger l'économie vers l'écologie, pour légaliser les sans-papiers, pour réformer les prisons. C'est le moment de privilégier l'industrie dans la réparation du vieux monde. Isoler les maisons, mettre du solaire partout, économiser l'eau. Mais comment croire que Macron le fera? Il ne le fera pas.

Comme beaucoup de personnes séropositives, j'ai regardé cette épidémie sans trop intervenir, sans ramener notre expérience du sida. On doit être réservé face à une épidémie si différente. Ça m'a amusé de voir qu'il fallait éduquer une population sur le R zéro, l'épidémiologie, l'idée de l'essai en double aveugle, toussa. Quand Macron a parlé de "guerre", cela ne m'a pas dérangé car c'est un terme que l'on a beaucoup utilisé dans le VIH. Je voulais voir comment il allait s'y prendre contre ce conflit épidémiologique qui était annoncé depuis longtemps par les écologistes. 

Heureusement, les anciens comme Gwen Fauchois, Jérôme Martin ou Madjid Ben Chikh ont fait le boulot de veille. J'ai perdu mon job alimentaire, ce qui était prévisible, et il va être si difficile pour les pigistes de trouver à nouveau du travail que je commence à envisager la possibilité de prendre ma retraite plus tôt. Je n'ai pas écrit en deux mois. J'en ai profité pour faire vraiment ce que je voulais : être dehors pour profiter du silence. Cette crise doit nous questionner sur notre rapport avec elle, combien elle nous manque quand on est confinés, pourquoi elle s'est révoltée ainsi contre notre manière de vivre. Pour ma part, je me suis obligé à finir les peintures de toute la maison et sauver le jardin qui n'a pas eu de pluie depuis des semaines. 

Et puis il y a la disparition de Larry Kramer. Un des symboles de l'épidémie du sida qui meurt au moment de l'épidémie du Covid. Larry était faible depuis des années, mais il est parvenu à terminer son grand projet avec le deuxième tome de son livre, "The American People". Les Français célèbrent son livre "Faggots" et sa pièce "The Normal Heart", mais ils n'ont pas lu ses autres livres, tout simplement parce qu’ils n’ont pas été traduits en français. Même ses livres plus récents comme "The Tragedy of Today's Gays". Le monde de l'édition, l'académie, les universitaires l'ont écarté de la connaissance parce que son radicalisme, sa colère et surtout son éloquence n'ont trouvé aucun intérêt à leurs yeux. La nouvelle génération ne l'a pas sauvé de l'oubli non plus. 

On va encore dire que je suis aigri, ce qui est l'insulte typique contre les Boomers au XXIème siècle. Mais je vous demande : vous n'avez pas de raison d'être aigri(e), vous? Cela fait dix ans que les lesbiennes attendent la PMA et deux mandats présidentiels le leur ont refusé. Vous ne pensez pas qu'elles sont aigries, en colère? Covid a effrayé la population comme le sida a effrayé les gays. Ce genre de peur reste longtemps ancré dans les esprits. Avez-vous sincèrement l'impression que tout a été fait aussi bien qu'au Portugal ou en Allemagne?  En Espagne, on distribue des masques à l'entrée du métro, à Paris on donne des contraventions de 135€. « It's the virus, stupid!" A-t-on envie de crier à Macron, ce saccageur de société. 

mardi 19 mars 2013

Dilemme du tattoo




J'ai réalisé qu'à force d'écrire d'une manière parcellaire sur les tatouages, dans le porno ou dans la vie de tous les jours, je n'avais pas encore mis au point un avis global sur un phénomène qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Je suppose que je suis passé par toutes les étapes du pour et du contre et que tout cela remonte à très longtemps. Et puis je me suis enfin décidé.

Comme toujours chez moi, il faut retourner au début des années 80 quand je suis allé à Düsseldorf pour essayer d'interviewer Kraftwerk et Arno Breker pour Magazine (échec pour les deux). En attendant le train qui allait me ramener à Paris, dépité et en colère, devant la gare, un homme est passé devant moi et son visage était pratiquement recouvert de tatouages, ce qui était extrêmement rare à l'époque. Il était grand, bien foutu, les cheveux rasés et il est resté pas mal de temps à attendre je ne sais quoi, peut-être un bus. À un moment, je me suis même demandé s'il faisait le tapin. J'étais pétrifié de timidité et de désir, aujourd'hui j'aurais le courage d'aller lui parler. Mais là, ce n'était pas mon pays, je ne parlais pas allemand, j'étais encore sur la déception de ces deux interviews ratées et finalement, j'ai passé une demi-heure à regarder cet homme en essayant de comprendre. Sortait-il de prison? Est-ce que le reste de son corps était tatoué? Finalement, avant de monter dans le train, je me suis vengé en photographiant 3 skinheads qui ont posé avec des cris à la "Oi!". Je dois avoir le négatif quelque part.


On est donc au milieu des années 80. J'ai 25 ans ou plus, j'ai déjà un avis tout préparé sur le tatouage. C'est ce que l'on fait en hommage aux tatoueurs classiques, ceux qui font des symboles maritimes, des dessins démodés des années 50 comme des fleurs, des marques de loubards ou de rockers que l'on publiait dans Magazine. Surtout, c'était quelque chose que l'on décidait quand on était amoureux ou qu'on était dans la peine. Et donc, quand j'ai rencontré le big love de ma vie, Jim, je l'ai amené chez un tatoueur qui était dans une petite rue derrière mon appartement de la rue Cardinet, dans le 17ème arrondissement. C'était 1988 et le tatouage n'avait pas encore effectué sa grande mue. Ce tatoueur était un vieux monsieur, dans une boutique minuscule qui était là depuis longtemps. Dans ses catalogues, il y avait des trucs gruesome comme des nanas à poil, même si c'était la fin de cette tendance. Mais c'était le premier voyage de Jim à Paris, on était très amoureux et on avait l'idée de se faire le même tatouage sur le bras. Une rose, parce qu'il y avait tous les modèles de fleurs dans le catalogue et c'était le genre de thème qui recommençait à se faire, dans le genre Pierre & Gilles et Marc Almond.


Now, il faut se rappeler qu'en 1988, deux mecs qui allaient chez un tatoueur pour se faire dessiner le même tatouage, c'était à peu près l'équivalent aujourd'hui de 2 hommes qui réservent une chambre d'hôtel avec un grand lit. C'était accepté mais juste limite et il y avait certains tatoueurs qui n'aimaient pas ça, c'était assez radical quoi. Le vieux monsieur nous a regardé, il a grommelé un truc mais il y avait rarement du monde dans sa boutique et il avait besoin de travailler.


Jim était content de son tatouage, c'était son premier, moi je m'étais déjà fait un petit sur l'avant bras avec son nom, pas très lisible d'ailleurs, ce qui m'a tout de suite fait comprendre que les tatoueurs de l'époque n'étaient pas très bons en matière de typographie mais bon. L'été suivant, à Fire Island, les gens nous demandaient si on était frères ou quoi car on se ressemblait et qu'on avait le même tatouage. On répondait en souriant "Mais non, on est boyfriends".


Ensuite, je me suis fait une autre rose à côté de la sienne mais on arrivait dans les années 90 et Jim est mort du sida et je n'avais plus d'argent pour faire d'autres tatouages. C'est à ce moment que la première vague de renouveau est arrivée, les séropos se tatouaient comme si le Jugement dernier était arrivé la veille et le début de la mode celtique et tribale a explosé avec les raves et les teknivals. Il a fallu plusieurs années pour que je fasse mon deuil de Jim en retournant à New York où j'ai décidé de laisser tomber les fleurs pour des tatoos à base d'écriture. Les Américains ont une très belle écriture, très délicate, que j'ai toujours préférée à l'écriture française et je suis allé chez une jeune femme du Lower East Side qui était gentille et qui m'a écrit sur chaque épaule un titre de house qui reflétait bien mon état d'esprit d'alors. Sur l'épaule gauche Where Love Lives en hommage au disque d'Alison Limerick. Sur l'épaule droite Love Is The Message en référence au classique de MFSB.


Commence ensuite le long tunnel sans argent qui m'a convaincu que ces délires de tatouages, c'était finalement trop cher. Les premières fleurs sur les bras ont légèrement commencé à perdre leurs couleurs et pourtant je m'étais promis que je ne ferais pas partie de ces gens qui laissent leurs tatouages s'affadir. Quand j'allais à l'étranger comme au Mexique, j'avais envie d'en profiter pour choisir des motifs que l'on ne voyait pas beaucoup en France. Mais je redoutais déjà les risques d'infection par Hépatite C et moi-même étant séropo, je n'avais pas envie de prendre le risque. Il aura fallu attendre les années 2000 pour que les procédures de stérilisation soient généralisées mais, entre le délire tribal qui provoquait les moqueries chez les gays et le délire du signe Bio-Hazard repris par les barebackers, je me suis convaincu que mes tatouages seraient un projet avorté. Après tout, il y avait des choses autrement plus urgentes à faire dans le monde.


Donc pendant ces années, j'ai observé la révolution du tatouage à travers le porno qui est une vitrine extrêmement fidèle de ce qui se passe dans la vraie vire, pour le meilleur et pour le pire. Sur ce sujet, j'ai écrit. On a vu aussi sortir les livres sur les tatoueurs russes. Et puis il y a toute la discussion sur la modification corporelle. Avant ça, mes dernières années à Paris, j'ai vu l'explosion des tatoo parlors partout, je vivais rue Tiquetonne où ça se multipliait de mois en mois, sans compter Bastille qui a toujours été le quartier du tatouage à Paris.


Ce qui a changé beaucoup de choses, c'est quand les Noirs ont suivi l'exemple des Latinos de la Côte Ouest et qu'ils se sont vraiment mis au tatouage. Avant, avec leur peau foncée, ils le faisaient rarement. Mais le Brésil a imposé de nouveaux dessins, le Mexique surtout et cette influence a été déterminante. Sur une peau noire, on peut finalement se permettre des traits épais, du branding et des lettres gothiques immenses sur le ventre qu'une peau claire rendrait parfois laids. Bien sûr, ça n'a pas empêché des gays de se faire des dessins celtiques en marque XXXXXXXXL qui leur prenaient tous le dos jusqu'à arriver aux creux des fesses. Brrr. Et il y avait tous ces Blacks convicts qui ont développé un style et la guerre en Irak a aussi renouvelé le tatouage militaire avec des logos de régiments absolument superbes que l'on voit dans tous les films pornos d'Active Duty.


Le tatouage japonais ou maori, qui étaient sûrement considérés comme les plus beaux au monde, ont vu leur suprématie décliner avec la fin des années 2000.


À ce stade, j'étais passé par toutes les étapes de la bathmologie :
- C'est pas la peine, t'as raté le coche"
- Tu ne vas pas t'y mettre à ton âge, et puis tu ne fais plus de gym
- Ca coûte trop cher, t'auras jamais les sous
- Finalement, ce qui est génial, c'est de ne pas avoir de tattoo et les tiens sont si vieux que c'est comme si t'en avais pas
- Heureusement, tu n'as rien de tribal, t'aurais ressemblé à une vieille séropo
- Y'a que les tatouages américains qui m'intéressent anyway
- J'ai toujours pas trouvé un tatoueur vraiment sympa
- blahblahblah
Bref, des excuses.



Tumblr a sûrement changé mon point de vue sur tout ça. Il y a une image adorable sur laquelle je suis tombée : c'est un bocal en plastique avec dessus une étiquette qui dit "Tattoo money"; Dans le bocal, quelques billets de 1 dollar, de la petite monnaie américaine. So sweet. On pouvait économiser. Mais le truc qui m'a vraiment fait changer d'avis, ce sont les nouvelles nuances de couleurs qui sont désormais si populaires. Avant, dans le tatouage, il n'y avait vraiment que les Japonais pour oser des mélanges de couleurs flashy, allant de l'orange au bleu bébé, le rose presque fluo au vert vraiment aquatique. À mon époque, les couleurs, c'était surtout des couleurs franches. Le bleu était bleu, le rouge était rouge, et basta. Aujourd'hui, on voit des mecs (blancs) qui se font des tattoos sur le flanc du torse avec uniquement des nuances de bleu. D'autres qui prennent l'orange vif comme couleur dominante. Et toutes ces couleurs intermédiaires, avant peu respectées par les tatoueurs, sont désormais utilisées à grande échelle, ce qui a été vite repris par les hipsters et ne parlons pas de l'effet promotionnel des émissions de télé comme Miami Ink (quand vous allez à New York, il y a des immeubles entiers recouverts des pubs pour ces séries télé, déclinées dans plusieurs villes). Il y a aussi la mode qui a repris ça avec c'te folle qui s'est fait tatouer une tête de squelette sur le crane (how conceptual) et puis les kids qui se tatouent à 13 ans quand, avant, les parents auraient plutôt préféré crever.


Et enfin, ce qui fait que je me sens à nouveau attiré par ça, c'est la pénétration du graphisme et de la typographie dans le tatouage. Pendant des années, c'était très difficile de trouver un tatoueur avec des séries de lettres qui soient vraiment chic. Il n'y a pas de délire Helvetica dans le tatouage, je vous le garantis. Mais sur Tumblr, on voit sans cesse ces slogans avec des typos qui s'adaptent très bien avec l'anatomie humaine. Avoir "Typo fan" écrit sur le bas de la jambe, sur le mollet, un homme de 55 ans comme moi peut le faire. Avoir "Damn!" tatoué sur le pec droit, c'est un truc drôle qui vieillira bien même si on se flingue dans un an. Choisir "Yes!" pour un tatouage dans le cou, ça veut dire que vous dites oui à la vie même si vous n'y croyez plus. Et puis, j'en ai déjà parlé, il y a tous ces mecs qui se tatouent des trucs sur les pecs ce qui fait que, de loin, on dirait qu'ils sont poilus. Je m'étonne d'ailleurs de ne pas avoir déjà vu un mec qui se ferait dessiner des poils sur le corps. Quand on voit l'importance des pecs poilus dans l'érotisme masculin, surtout après deux décennies d'épilation forcenée, ça serait la vengeance totale.

Enfin, et on peut faire un shout-out sur ce qui se passe en France, il y a un renouveau du tatouage marin traditionnel avec un trait débarrassé de tout surplus pour renouveler des classiques du genre en leur donnant une propreté nouvelle.

Quand vous allez dans un magasin de journaux, il y a beaucoup de revues de tatouages et admettons-le, ces photos, ces thèmes, c'est toujours la boucherie. Genre, au secours. Il n'y a pas un seul magazine qui reflète par sa maquette et ses reportages la vraie modernité d'un style de tatouage qui s'est complètement renouvelé en 5 ans à peine, ce qui est très rapide pour n'importe quel style de média corporel. Il faudrait un BUTT du tatouage ou un Surfer magazine du tatouage. Car ce qui se fait dans les conférences internationales ou les congrès de tatouage, avec ces artistes venus du monde entier, c'est vraiment fabuleux. Et ça donne envie d'y aller à fond, même s'il faut vendre ses disques (ahah) car un tatouage coûte toujours cher.

Avant que la prochaine génération de kids revendique l'absence de tatouage comme signe de rébellion, ou invente d'autres symboles de marquage, il y a devant nous une fenêtre de 10 ans pendant laquelle ce genre va continuer à grandir. Qui sait si les pays asiatiques comme l'Inde vont inventer un style Bollywood tatoo? Qui sait si d'autres pays asiatiques vont inventer l'équivalent de la K-Pop du tatouage? Peut-être un revival scandinave ou russe?


Et surtout, que va faire l'Afrique? Ça, c'est définitivement le futur.


Think Africa and tatoo. Je suis prêt.

mardi 8 mai 2012

Moi vs le Roi des Rois

Puis, arrive le moment tant redouté. Le cliché total. Tout un exercice d'écriture et de musique. Celui qu'on ne veut surtout pas aborder car la dernière fois c'était il y a 17 ans (aucun rapport avec une élection française) et ça a assez fait de dommages comme ça. Vous passez toutes ces années à digérer, oublier, c'est la raison pour laquelle vous prenez un antidépresseur depuis 1995 et vos amis se moquent régulièrement de vous : "Si tu en prends, c'est que tu devrais aller chez le psy". Ben non idiote, j'en prends parce qu'on m'a largué, pas parce que j'ai été battu par mon père à 7 ans avec la ceinture en cuir, ça franchement c'est le dernier de mes soucis et je préfère entretenir l'industrie pharmaceutique avec une demie pilule par jour en générique plutôt que dépenser des sous que je n'ai pas pour aller voir un idiot qui ne me guérira pas d'une névrose que je n'ai pas parce que j'ai juste perdu un mec génial. Ça fait partie des merdes de la vie, ce n’est pas un traumatisme lié à la maltraitance où à un truc que je n'ai pas réglé dans ma "psyché". Pffff.

 Comment raconter ça sans être obscène. Il y a bien sûr l'option musicale. 50% des chansons, c'est autour du thème de l'amour perdu, il y a largement le choix. Pendant des années, ces morceaux passent au-dessus de votre tête, comme lorsqu'on frémit intérieurement devant l'entrée des urgences des hôpitaux, en espérant "Pourvu que ça ne m'arrive pas tout de suite". Tout le sens de ces paroles vous échappe, le vrai sens des mots, la poésie du drame. Vous n'entendez que le beat, les synthés et les violons et la voix et ça vous donne envie de danser, pas de pleurer. Il n'y a aucun mépris dans cette attitude car ces chansons sont tous des classiques admirés précisément pour leur puissante valeur thérapeutique et vous êtes déjà passé par là. C'est juste que vous ne voulez pas attraper la grave maladie qui vous dirigera à nouveau vers Missing d'EBTG ou Where Love Lives d'Alison Limerick. Ça va, vous avez donné.

 Si vous avez de la chance, vous êtes dans une relation avec un homme correct et les mois s'accumulent et les années aussi, et vous savez que c'est un répit, une belle période à mettre entre parenthèses, qui vous donne la force et le courage d'avaler toutes les merdes que la vie ne manque pas de vous envoyer à la gueule. Vous avez un homme qui dort profondément à vos côtés, vous êtes collé à lui, non en fait c'est lui qui s'est collé contre votre ventre et vous le protégez pendant son sommeil autant que lui vous protège - c'est juste qu'il ne le sait pas. Ah, je parle ENCORE du fait de dormir avec son amoureux.


 Vous êtes le dernier à vous endormir car vous avez souffert de solitude et ce corps masculin, ces 70 ou 80 kilos de chair qui se laissent aller au sommeil, c'est une victoire, votre vrai trésor, qui dort - comme tous les bons trésors. Vous êtes celui qui s'arrange pour qu'il y ait assez de couette et de couvertures pour deux hommes. C'est la répétition de ces nuits qui renforce l'amour que vous avez l'un pour l'autre car les rêves sont plus légers, il y a une régénérescence nocturne qui est unique parce que ce sont deux hommes, ce qui n'est pas la même chose avec deux femmes ou un homme et une femme.


 Si vous êtes chanceux, vous passez ainsi d'un homme à l'autre, d'une manière séquentielle, avec des ruptures bien contrôlées parce que vous avez de l'expérience et même les séparations, vous savez faire. Si vous tombez sur un homme encore plus proche de vous, après mure réflexion, si possible des mois de réflexion pour ne pas se tromper, alors il faut quitter l'autre et aimer ce nouvel homme parce que la vie ne vous apporte qu'une poignée d'histoires d'amour importantes. Et qui êtes-vous pour dire non au rêve le plus important de votre vie? C'est l'amour. Pas la richesse, pas la carrière.


 A 50 ans passés, vous rencontrez le quintessential dude gay. Il n'a aucun problème avec votre âge, au contraire ça l'excite sans que ça soit une obsession sexuelle zarbi non plus. Ça commence par un petit truc de rien du tout. Vous remarquez ce visage sur une photo de Facebook, c'est même pas lui que vous regardez, c'est un autre. Lui est dans le coin de la photo, à l'arrière plan. Au bout d'un an, c'est 10.000 messages sur FB: la seule personne avec qui vous chattez réellement. La magie se déploie lentement, sûrement, avec toute la force dont elle dispose, celle de l'envoûtement, du charme, du flirt, de la surprise, de l'érotisme, d'une écriture qui ressemble si étonnement à la vôtre. On est tellement méfiant de ces love stories factices d'Internet qu'on avance petit à petit, retenant la marée et le vent qui vous poussent l'un vers l'autre mais non, on est de grands garçons, on ne va pas se laisser dépasser par un truc qu'on a attendu toute sa vie.


 Car chaque amour est, dans sa catégorie, ce qu'on a attendu toute sa vie. Il y a le mec hyper bien foutu, le mec intelligent, le mec drôle, le mec wild, le ou les mecs américains. Et puis il y a le dude. On se dit "Non, c'est pas possible, pas le dude! Pas le lad!". Mais si, c'en est un, de la semelle de ses chaussures à la pointe de ses goûts musicaux, un mec calme mais drôle aussi, qui est prolo sans être malheureux, qui connaît la vie gay même si elle le fait chier un peu, qui aime le reggae et la techno, qui est catho sans que ça soit un problème (yet!), qui est si deep qu'il chantonne tout seul des airs haïtiens en se brossant les dents, qui n'a pas peur de parler et qui est prêt à découvrir la nature, qu'il ne connaît pas assez. Et qui a souffert mais ça, c'est tout le monde, OK? Et la première fois que vous le voyez à la gare, vous savez que ce sera l'amour, en un regard, juste comment il est dans l'espace.


 Et vous tombez amoureux. Et lui aussi. Cette fois, vous avez décidé de faire un sans faute, c'est comme si vous portiez une pancarte avec marqué dessus DON'T FUCK UP parce que l'expérience sert à ça, pas trop vite, pas trop lentement, one step at a time, vous retenez le flux au maximum jusqu'à ce que ça devienne intenable pour ne rien casser. Vous avez un diamant brut dans les mains et ça ne sert à rien de brusquer les choses, you know the drill, il suffit de tenir sur le cheval et lui montrer que vous lui faites confiance en serrant bien les jambes pour lui montrer que vous êtes bien en équilibre sur la selle et de là haut vous voyez bien, au loin, vous regardez l'horizon et le cheval vous suit mais en fait c'est lui qui fait tout le travail. Ça vous revient naturellement, après toutes les chutes du passé quand le cheval s'emballe parce qu'il a peur ou qu'il veut vous tester mais là c'est pas la peine car il est sympa et il voulait une promenade lui aussi...


 Et le sexe est bon, dès le début. Des fois, c'est pas le cas et il faut être patient. Mais là, ça clique dès le début, vous le savez, il le sait. Vous faites même des trucs que vous n'avez pas faits depuis longtemps. Très longtemps. Qui vous ramènent à la vie. La machine s'emballe, vous rêvez ensemble, les projets se dessinent, les déclarations sont faites, le futur se dégage, l'été qui vient, un autre hiver viendra aussi, et on pense même un peu à 2013. Cette solidité que procure l'avenir, même quand il est très sombre comme il l'est à notre époque, c'est l'extrême beauté du couple: savoir qu'il y aura ça, et puis ensuite ça, et peut-être ça aussi. On en parle tous les deux. On négocie. Chacun veut montrer à l'autre les choses qu'il aime. On apprend, on découvre. On découvre tellement qu'on ne peut pas tout faire, on se dit "C'est pas la peine de se prendre en photo tout le temps, c'est naff, on fera ça plus tard". On rencontre ses amis et sa famille et on fait en sorte que ça se passe bien, bordel. On dort ensemble, le plus possible. Skype sert enfin à quelque chose. Tumblr est notre terrain de jeux secret. On s'imagine ensemble aux Nuits Sonores, à Nordic Impact, à Berlin, à Londres, à New York, même si on n'a plus d'argent l'un comme l'autre. Le calendrier devient magique. Il laisse pousser sa barbe. Ses yeux vous regardent au plus profond de votre âme. Il vous rend beau. Vous prenez des forces. Vous lui donnez ce que vous avez.


 Arrive le moment où, objectivement, vous êtes on top of the world. Les autres hommes sont magnifiques mais le votre vous fait traverser une foule sans avoir peur. Même quand vous êtes loin de lui et seul, sa force vous accompagne dans tout ce que vous faites. It's a spell, mais cool, décontracté, sans pression. Vos amis sont contents pour vous. Ils disent: "Tu as l'air tellement heureux". C'est de l'amour dans le sens le plus confiant du terme, pas la passion qui fait faire des conneries, l'amour bien. Quand vous êtes seul, le soir, vous réfléchissez à toutes les catastrophes possibles et après les avoir méthodiquement analysées, une par une, soir après soir, vous vous endormez avec la certitude qu'il n'y a pas de vice caché. Et le matin, dès que vous vous réveillez, le souvenir de son visage apparaît, ou sa bite, ou son corps, ou son odeur et le jour commence bien. Love is really your game.


 Soudain, et bien trop tôt, la rupture. Pour faire court, car j'en parlerai ailleurs puisque c'est un sujet politique, il répond à un appel qui a été longtemps en lui. Il prend la décision de se consacrer entièrement à l'autre amour de sa vie, Dieu. Et on peut se battre contre l'homme qui vous vole votre mari, on se peut se battre contre tout, la maladie et la pauvreté, mais on ne se bat pas contre Dieu, même lorsqu'on n'est pas croyant soi-même. Ce dude, vous l'aimiez déjà quand il était croyant. Et là, deux hommes sont en train de pleurer, l'un dans les bras de l'autre, tremblant de douleur, les corps en pleine convulsion. Moi j'avais un amour normal, mais lui a un amour Suprême. Tout s'assombrit en une heure. Tout s'effondre. Les projets, les promesses, le calendrier qui se vide, le futur plus noir que jamais, comme en 1995. This Time de Chante Moore, putain, ça fait 17 ans que je m'empêche d'écouter ce disque. By the power of Christ, I announce you divorced. Il y a le King of Kings entre cet homme et vous.


 Et il n'y a pas de demie mesure car je suis un puriste et lui est un pur. Il va passer des années à se punir du mal qu'il me fait mais il est renforcé dans ses prières et moi je n'ai plus que des souvenirs. Et quelle est cette ironie politique qui m'accable, moi qui tombe amoureux d'un homme qui aime le Créateur? Disparaissent alors le souvenir de son odeur dans le creux de ses pectoraux, les poils de son ventre, ses mains larges et ses pieds plus forts encore, la barbe pas entretenue, naturelle, lente à pousser mais si douce à caresser, le collier autour du coup, un simple cordon de cuir qui vient d'Ethiopie, une voix douce et masculine sans faire d'effort et tout un lot d'expressions écrites que je notais pour être certain de ne pas rêver. Hay! Howdi! À nous! Je vais courrir et après on se skype bébé! Miss your smell at nite. PTR commence pas hein. Hé ma puce!


Et vous regrettez alors de na pas avoir pris de photo de tous ces portraits et ces choses banales car on était si humbles qu'on oubliait carrément de le faire. Il n'y a pas de photo de lui dans les rues de sa ville, lui tenant parfois ma main, pas de promenade avec son chien, pas de photo à la gare quand il me raccompagnait. Nothing but heartaches. Le dude vous a mis TKO. Christ wins.

samedi 1 octobre 2011

Hubert Duprat




De tous les artistes que je connais, à part mon frère Lala, Hubert Duprat est le seul avec qui j'ai grandi. Nous étions tous les deux dans le même lycée d'Agen, c'était mon seul vrai ami, celui qui a averti le Principal le soir de ma tentative de suicide, à 17 ans, quand je m'étais réfugié sur le toit d'un parking à étage du centre ville, avec pour seuls objets le premier livre édité en France sur les graffitis de New York, et le premier livre sur la Factory d'Andy Warhol. Plus tôt dans l'après-midi, j'avais acheté 200 comprimés d'aspirine et une bouteille d'eau minérale et après avoir avalé (difficilement) les comprimés âcres et secs, j'attendais que le soleil se couche sur la ville, avec des tons de rouge et d'orange, regardant ces livres qui me faisaient rêver d'un au-delà plus grand, plus tolérant, plus wild.

Hubert Duprat était mon confident et j'étais le sien dans un lycée religieux intransigeant, à la discipline intraitable, et nous étions en terminale. Les seuls bons profs étaient ceux qui traitaient d'histoire et de géo et la vie était dure, sans argent, sans culture, dans une ville stupide où même les gays étaient méchants et pervers. Nous étions tous les deux fils d'agriculteurs, mon père du côté de Sainte Livrade-sur-Lot, lui du côté d'Aiguillon. Ses parents étaient gentils et nous nous retrouvions souvent chez un ami commun, Ariel, là où j'ai pris mes premiers LSD.

C'est dans cette campagne ensoleillée qu'Hubert m'a parlé pour la première fois d'archéologie et de minerais, une de ses passions d'alors. Il était capable de reconnaître de loin les tracés des voies romaines et, au début, j'étais incrédule, je pensais qu'il était impossible de discerner dans les champs des routes datant de 2000 ans. J'ai su plus tard que ces vestiges sont visibles par voie aérienne et j'étais fasciné par sa collection de pierres et de silex.

Nos vies se sont séparées après le Bac (qu'il a réussi, moi pas), mais nous avons passé 30 ans à suivre chacun le travail de l'autre et dès le début, avec ses objets d'arts conçus à partir des Trichoptères qui formaient des fourreaux de protection à base de pierres précieuses, d'or et de diamants, j'ai compris que j'avais eu la chance de grandir avec un garçon qui avait une vision, à mi-chemin entre l'art conceptuel et le musée de curiosités. Pendant longtemps, j'ai pensé qu'il m'était impossible d'écrire correctement sur son travail. Les textes érudits qui décryptaient ses expositions me semblaient incroyablement complexes, une manière de parler et d'écrire sur l'art qui m'a toujours irritée, celle d'Art Press de notre époque. Pourtant, les gens de ma génération ont bénéficié d'une éducation artistique assez poussée dans les années 70, nous avions toutes les bases pour comprendre les grandes familles de l'art et quand nous sommes arrivés à Paris, nous avons scrupuleusement visité tous les grands musées, et les petits aussi, comme celui de Gustave-Moreau. Hubert s'est installé dans le Sud, moi à Paris. Nous avons gardé le contact, même épisodiquement, tous les deux très respectueux du travail de l'autre.

Récemment, Hubert m'a envoyé deux livres et catalogues sur l'ensemble de son œuvre et je me suis dit qu'il était temps que j'exprime mon émerveillement pour tout ce qu'il a fait. Je n'avais pas besoin de décrire son cheminement avec des références érudites et je pouvais en parler avec des mots simples car ce qu'il fait m'émeut d'une manière très magique. Il y a chez lui un élément naturel et concret qui est en phase avec ce que j'admire dans la nature et chez les artistes qui font battre mon cœur plus vite, comme Richard Long, Andy Goldsworthy ou l'art artisanal japonais. Des hommes qui font des choses profondes et mystérieuses à partir de l'équilibre instable des objets naturels. Avec une méthode rigide et calculée, Hubert ouvre une porte mystique puissante qui persévère à travers le temps comme un objet vaudou, ou un objet païen et pourtant religieux. Ce qui m'a émerveillé dans les mises en scène d'Hubert, c'est le craftmenship, un travail artisanal dont je ne comprends toujours pas le mécanisme.

Par exemple, de toutes les pièces qu'il a conçues, celle que j'aime le plus ne sont pas les larves de Phryganes, que j'ai vu pourtant naître, mais "Coupé-Cloué", les troncs d'arbres recouvert de clous dorés. Ce sont ces objets qui m'ont fait poser ces questions naïves, "Comment tu as fait?". Techniquement, je voyais le travail répétitif des assistants, mais j'étais abasourdi par la précision du détail, ces lignes de clous si bien dessinées qui mettent en valeur, sans les cacher, les courbes des troncs d'arbre. Pour moi, c'est un travail très masculin, exactement comme j'ai fini par associer instinctivement le legs féminin du design de Barbara Kruger et de Jenny Holzer. J'ai toujours été envieux de ces hommes comme Richard Long qui passent des jours à marcher ou Andy Goldsworthy qui passe des mois à tourner autour de ruisseaux ou de murs de pierres. Quand Hubert m'a raconté ses voyages à Madagascar pour trouver et choisir les éclats de calcite qui sont à la base de ses constructions, j'ai compris qu'il était passé à un niveau supérieur de son travail tout en restant très fidèle à ses origines archéologiques et minières.

Et pendant ce temps, j'étais conscient de la difficulté de vivre de son travail, de l'incompréhension de sa démarche car elle reste sincèrement indépendante. Il me parlait de la difficulté d'enseigner dans des écoles d'art où l'on ne dessine plus désormais, exactement comme les professeurs réalisent aujourd'hui que leurs élèves de 12 ans passent leur vie devant YouTube sans avoir la curiosité d'aller sur Google pour découvrir tout ce que Internet peut offrir.

C'est surtout son côté intègre que j'admire le plus, une sorte de défaitisme face à la dureté du marché de l'art, comme le marché des médias est pourri, au tel point que je finis par développer un rejet pour des photographes comme Tony Richardson (ce soir chez Colette, of all places) ou Wolfgang Tillmans, qui sont intrinsèquement intéressants mais qui deviennent gerbants à cause de leur opportunisme commercial. A vouloir toujours vendre, toujours courir après le succès en se foutant à poil comme les pédés se mettent à 4 pattes sur les sites Internet pour gagner une bite, ces artistes ont perdu la dignité qu'ils avaient au début et je fais partie de ces gens démodés qui pensent que la dignité est le degré ultime de l'art, c'est ce que l'on atteint en fin de compte quand on a tout réussi et si l'on pousse le bouchon trop loin, a bridge too far, c'est l'ensemble de l'œuvre qui vacille car tout le monde n'est pas Picasso, Warhol ou même Jeff Koons.

J'aime l'art d'Hubert Duprat comme j'aime l'art de Djamel Shabazz, parce que j'y vois une ligne qui ne s'est jamais brisée entre leurs dernières créations et leurs racines modestes. Nous avons beaucoup souffert, de nos complexes et de la société dans laquelle nous avions grandi car notre adolescence a été quasi dramatique, d'une dureté implacable, celle de la chaleur étouffante du Sud-Ouest quand cette terre riche, lourde, se craquelle sous le soleil pour devenir aussi imperméable que les gens qui y vivent, toujours à vous juger et vous rendre la vie plus difficile. Ce furent des années de cauchemar quand elles devaient être les plus belles de la jeunesse et lui hétéro, comme moi homosexuel, nous avons reçu ça en pleine figure sans que personne ne nous aide ou nous comprenne. De là est né le voyage d'Hubert vers la pierre et le mien vers la musique. Nous avons grandi avec le complexe de vivre à mi-chemin entre les belles grandes villes que sont Bordeaux et Toulouse, dans un no man's land de fruits et de légumes, une plaine du Lot et de la Garonne nourricière, mais étrangement réfractaire à toute culture et cela nous a marqué à tout jamais. Même si désormais nous sommes tous les deux assez âgés pour être parvenus à dépasser tout ça depuis longtemps. Mais j'ai été témoin de la blessure d'Hubert, et il a été témoin de la mienne, et il m'a sauvé la vie, le soir des 200 aspirines, du livre des graffitis de New York et de la Factory recouverte de papier aluminium.

jeudi 15 septembre 2011

Man in the streets


I have always been amazed at the way old clichés about famous towns linger, like the Paris that you see in the latest Woody Allen film, Midnight in Paris, a 1920-ish city of light that never looked that shiny and stupid. Paris is still used for that nostalgia effect, distorted by the bourgie state of mind of Woody Allen, a man who can’t seem to direct a flick that doesn’t belong to the blasé rich of the Upper East Side.

My vision of New York is of July 1987 when I fell in love with the man of my life during a heat wave. It was around the same time that house music was having it’s most sincere moment. I was religiously taping Marley Marl’s WBLS mixes. I still own the cherished tapes and they still sound damn good today. When you’re a 29-year-old Frenchman and you discover—and dance—at Better Days, Escualitas, The Saint and the Paradise Garage in one whopper of a night, you fall in love with the guy who got you there, who’s grinning and saying, at the end of the night, “I told you so, honey.” Jim Dolinsky (R.I.P.) was very white but all I was listening in New York in 1987 was either black or latin music. East 4th Street between B & C was the most beautiful place in the world for me and I will never forget the strange chemical smell in the hallway, something that got quickly Pavlovian, as I knew there was pleasure and happiness right behind that door.

I believed in long distance love affairs, even in a time before fax, Internet and mobile phones. The long letters from Jim typed on white clean paper are still here to prove it. Though I learned I was HIV-positive the year before, New York gave me a reason to live, through music, love, clubbing, ACT-UP and a dash of E. It’s no bullshit.

1987 was a magical year on many levels. I had met Jim six months before in Paris and he had brought me to this town that I was bound to love from the get-go. All my friends kept coming back from the States and saying, “Oh, Didier, you’ll love New York, it’s so you.” That prediction annoyed me and I kept on postponing NYC. I was broke anyway, couldn’t afford it.

What I’m telling you here I’ve written many times in French. I get the feeling now and then that it’s all a dream. Jim’s death, a few years later, was a total fail for me. When he was sick, I was helping and I didn’t mind kicking away his cute little dachshund, always eager to lick the feces on the bathroom floor when Jim was too sick to reach for the toilet. I cleaned and bleached everything. That was AIDS at that time: a disease of bowels on the loose, people going blind or losing their minds altogether, tied on their hospital beds. Real fear came later when he was dying in his own flat that I loved so much. I failed and didn’t know what to do, going into town to shop at Gap to clear my mind in the most selfish way. It took that death in particular to learn how to do the right thing with others in the following years. Maybe you have to fuck up in a big way the first time around.

After that, New York was an epicenter of pain for me and when I got to walk in the East Village again, Jim’s street was a magnet where everything had changed but me. I was no longer invited. I felt guilty going to Dance Tracks, I felt guilty staying true to Frankie Knuckles. I even felt guilty enjoying Sound Factory and then Body & Soul. I had lost the most important man of my life, the one I never had an argument with. The one that never rose his voice at me and to whom I never raised mine. I was so thankful for all the things he had shown me and for being the man I was dreaming of in my teens: a beautiful smiling man with pearly white skin, a fantastic smell and a neat cut dick. And such a good dancer. Damn.

It took a solid ten years to overcome the loss. It gets better as they say, but New York made me feel uneasy. I moved to the countryside in 2002 and New York is the only city that almost makes me regret my house and the Normandy landscapes around it. I still can’t explain it. It’s a paradox. New York is all things urban. I don’t know. But I’ll tell you something. Of all the things that disappeared in Manhattan, like the Pop Shop, Dance Tracks, Physique Memorabilia, the odd flyer with Larry Levan’s name on it, Sound Factory, the seedy porn shops of the Village, SYP in front of Pyramid, the Bar on First Avenue—it’s the old feeling of Odessa that I miss the most. I loved it there. It was the place where I could be face to face with Jim and absorb every little detail from the street.

I never loved NYC for the big things: the MoMA, the Guggenheim, the Statue of Liberty, the Empire State building—OK the Brooklyn Bridge is awesome. I love the little things, the ones that go cheap: the Cinnamon Dentine, the carrot cakes on the counter of delis, the takeaway food, the piers down Christopher Street, cheap lube, Ivory soap, Johnson & Johnson baby bedtime powder. That sums me up all right: I was the man in the streets, not at the Eagle.

I guess there is no other French journalist who’s been so adamant about his love for America. It closed a lot of doors for me, as our culture looks down on gay guys like me who marvel at the beauty of boys from NYU. It’s not Foucault for me, it’s David B. Feinberg. It’s not Queer studies, it’s Vito Russo. I marvel at American men, I have many theories about their size and allure. At 53, I’m still taken away by the mystery of their genes and beautiful accents. Louisiana men, talk to me. My love goes to the working class and the suburban guys, men you see in amateur sex movies like Sneek Peek, the foundation of the Brian Kenny world, the guys you see on Tumblr with their iPhones taking pics of themselves.

New York is still all this to me, walking in the streets for hours even when I don’t like walking anymore (older age maybe). In New York, I can even see America beyond New Jersey, the deep lands I never got to see: guys in Boulder, Colorado with their shirts off, the outdoors, the horses and tall grass, the Joe Gage myth…

It’s all political too. I know it’s part of the propaganda that shadows the ills of America in the rest of the world. I do know that. But I believe it in my bones. I’m coming to terms with the fact I will never experience again this love before my time is gone, that I won’t drive from Dallas to Marfa, Texas, to check out men in the gas stations on the way. I’m a working-class queen far away from the working-class men of America, whether white, black, Latin, Asian, Italian or Irish, and that’s my curse, but it’s OK because my main man gave me New York and Cherry Grove and a glimpse of what was far beyond. In 1987.

Ce texte a été écrit pour le site Keep Your Lights On.