Affichage des articles dont le libellé est Bareback. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bareback. Afficher tous les articles

mercredi 5 mars 2025

Mémoires : sortie aujourd'hui!


envoyé par Jimmy Somerville



Tout d'abord je ne suis pas mort. C'est drôle le nombre de personnes sur FB qui me demandent ça. Je suppose que si ce livre était posthume, vous le sauriez, non? J'ai voulu un titre minimal, à la Comme des Garçons, parce que ça se passe entre l'année de ma naissance et l'année du rendu du livre.

Ensuite, je vois que certaines personnes s'étonnent de ne pas être dans l'index du livre. C'est bien simple : ce livre fait 500 pages, j'en ai écrit le double. La première version incorporait même des interviews de mes frères, ma mère. Il a fallu couper ce qui dépassait à la tronçonneuse, des portraits d'ami(e)s, mais aussi des parties plus personnelles comme mes looks divers. Si le livre a un peu de succès, je les rajouterai sur mon blog, autrement, tant pis, c'est ce qui arrive. Et puis des extraits se terminaient mal pour certaines personnes, j'ai préféré finir ces Mémoires sur une note positive. Enfin, certains amis ne sont plus des amis comme Thomas et Rodolphe, qui n'ont pas accepté ce que je disais sur eux, donc là c'est réglé.

Comme je le dis dans la préface, on peut commencer ces Mémoires où l'on veut. Il y a cinq parties : de la naissance à 19 ans, les amours et les amis, le travail et le militantisme, la musique et enfin la nature. Je sais que vous serez nombreux à commencer par la musique, j'y consacre presque 100 pages, après tout c'est mon métier de base. A la fin du livre se trouve la playlist de ces Mémoires avec un cryptogramme, vous pouvez écouter 15 heures de musique sur Spotify, bonus cadeau. Le livre offre aussi 8 pages de photos à l'intérieur du texte, je n'ai pas pu tout mettre, mais c'est un autre bonus.

Forcément, quand on saucissonne sa vie en cinq parties, il y a des répétitions. La pire est "il n'est pas mon genre" utilisée pas moins de 4 ou 5 fois, oubliant de noter que j'en suis conscient! On pourrait en faire un t-shirt ironique et conceptuel. Il y a aussi une dizaine de coquilles dont une majeure et je m'en excuse, et cela aurait été tellement pire sans l'aide d'Emilie Pointereau chez Stock, la meilleure éditrice de ma carrière, qui a du supporter mes innombrables fautes de syntaxe, parfois même des contresens, corrigées par Sophie Harinck et Olivier de Solminihac qui ont fait un travail admirable, surtout dans la partie musique avec tous ces titres de chansons qu'il a fallu vérifier une par une. C'est la première fois que je donne crédit à ces corrections! Vraiment Emilie, merci, j'écris ce texte pour vous.

Pour un dernier livre, car c'est mon dernier, j'ai bénéficié des conseils de Guy Birenbaum qui m'a dirigé vers Stock (l'idée de Spotify c'est aussi lui, ainsi que le petit cahier de photos). Il m'a dit : "Il faut faire un beau livre". Je n'ai pas été censuré sur la Palestine, sur rien d'ailleurs.

Et enfin, merci à mon frère Lala qui m'a accompagné tout au long du livre, son aide a été précieuse pour les souvenirs et certains passages sont les siens, avec les nombreuses blagues qu'il faisait pendant notre enfance. Il a aussi corrigé un nombre incalculable de répétitions, il est la présence évidente de ces Mémoires. Je n'y serai pas arrivé sans lui.

En allégeant ce livre, il a gagné en simplicité, en reflétant ma voix. Mon écriture est plus fluide. Les deux cent premières pages se lisent d'un coup, c'est ce qu'on appelle un page turner. Je suis satisfait de ces Mémoires, malgré les coquilles, je vais enfin pouvoir m'occuper de mon jardin et de mon site perso, il va falloir refaire les archives de Magazine qui ont un glitch, et celles de Gaie Presse qu'il faut scanner, mais ce sera un plaisir de retraité.

Bonne lecture.

lundi 25 janvier 2021

La "vie d'avant"

 


La pandémie de Covid marque son premier anniversaire. 

Et 2021 sera encore une année très difficile, il n'y aura pas de sortie de crise au moins avant deux ans - et nous n'avons pas encore subi les pleines conséquences de l'effondrement du marché du travail. La campagne de vaccination en France ne fait que commencer. On prédit que le variant anglais sera majoritaire dans le pays d'ici la fin du mois de février. D’autres virus mutants sont apparus au Brésil, Afrique du Sud, Californie. Un autre confinement se prépare. Hier, on comptabilisait 70.000 décès dans l'hexagone et 2,12 millions dans le monde.

 

Et pourtant, régulièrement, on entend discuter dans les médias de l'espoir de retrouver "la vie d'avant", ou le besoin de "vivre normalement". La nostalgie de 2019 se diffuse, alors que tant de familles sont affectées par ces décès, alors que tant de malades Covid ne se remettent pas. Les scandales sanitaires s'accumulent, celui des masques, du dépistage, de la vaccination, des magouilles de l’industrie pharmaceutique. Décidément, la société fait tout pour oublier l'expérience acquise dans le sida.

 

Parce que dans le VIH, nous avons passé plus de 20 ans à voir notre vie d'avant s'écrouler. Entre la découverte des premiers cas en 1981, et la fin du débat sur le bareback, dans les années 2000, nous avons traversé trois décennies de discussion et de conflits sur la prévention et le safe sex. Et vous nous avez rarement entendu pleurer sur la perte de notre existence d'avant. En tant qu'activistes, nous pensions que cette vie ne pouvait plus être normale, justement : dès le milieu des années 80, nous avons changé nos vies sexuelles par force, et cela ne s'est pas fait dans la joie. 

Comme les restaurateurs et les bars d'aujourd'hui, nous avons vu nos lieux de rencontre fermer leurs portes. Ces endroits étaient souvent historiques, créés dans les années 50, 60 ou 70. A Paris, en province ou même perdus dans la campagne, ces lieux faisaient partie de notre histoire. très vite, nous avons réduit le nombre de nos partenaires. Les pratiques sexuelles étaient marquées par la peur des fluides corporels. Nous ne portions pas des masques, mais des capotes. La survie est devenue plus importante que le plaisir. Dans les clubs comme le Tea Dance du Palace, nous remarquions chaque semaine les absents sur le dancefloor. Et il n'y avait pas de public aux fenêtres pour nous donner du courage.

 

Je ne sortirai pas le cliché du carnet d'adresses vidé par les décès, je le laisse aux pitres de la communauté qui ne font pas grand-chose comme Jean-Luc Romero, mais le sida a entraîné la fermeture de nombreux saunas, sex clubs, lieux de drague. Récemment, on a appris que le Tango est en vente dans le Marais, le Spijker, le plus vieux bar d'Amsterdam, est presque en liquidation. Le sida a aussi précipité la déroute des médias importants comme le Gai Pied et de clubs tout aussi symboliques (le Palace, etc.). Avant le sida, il y avait des centaines d'établissements gays à San Francisco, à New York, à Londres. Et ceci ne serait pas exactement la même chose si un centre d'archives LGBT existait dans notre pays. Tout est lié. Les archives disparaissent quand on meurt, du sida comme du Covid. Ultime ironie : dans le dernier numéro de Têtu, qui marque son 25èmeanniversaire, pas un article d’analyse sur l’impact du Covid sur notre communauté.

 

 

 

Ce sentiment est très bien décrit par Russell T.Davies et sa nouvelle série "It's a Sin" qui revient sur cette époque, oubliée des jeunes :

 Si dans les années 80 on avait eu, comme en 2020, le Premier ministre à la télévision parler du virus, si des témoignages téléphoniques de personnes infectées avaient été émis, si autant d’articles avaient été écrits dans la presse, il y aurait eu moins de morts. C’est un fait. Mais il y a des similitudes : la confusion, la paranoïa, les mensonges. Le sida aurait été envoyé par Dieu comme punition ; du Covid, on dit que la 5G l’envoie. C’est la même folie, la même réticence à affronter les faits, à apprendre, à affronter la réalité. Il est étrange et triste aussi qu’à ces deux occasions, une minorité soit oubliée : les hommes homosexuels dans les années 80 et maintenant les personnes âgées et les pauvres, du moins au Royaume-Uni. Les gouvernements trouvent toujours de nouvelles façons d’ignorer les gens. Et la rage va durer longtemps. Les gens sont en colère contre le sida depuis des années, à cause de toutes les pertes que nous avons subies, et je pense que ce sera la même chose avec cette pandémie. Tous ces gens qui sont restés sans voir leur mère, leur père … Cette colère brûlera longtemps.

 

Vivre normalement, pour beaucoup qui ne veulent pas porter le masque, c'est presque du bareback. C'est privilégier son point de vue face à la santé publique. C'est vivre dans le déni de ce qui se passe à travers le monde. C'est aussi oublier encore une fois les millions de personnes décédées du sida, dont la créativité a été fauchée à un âge souvent jeune. Et il y a tous ceux qui se sont suicidés, qui ne sont même pas dans les statistiques officielles. Quand on parle de l’impact sociétal du Covid, avez-vous oublié l’impact du sida ? N’était-il pas sociétal lui aussi ?

 

 

Admettons-le, nous vivons déjà sur un mode survival. Les étudiants bloqués dans leurs chambres qui ont l'impression de vivre en Ehpad, les gens qui économisent au lieu de dépenser, et ceux qui n'ont plus rien alors que les aides se réduisent. On ne voyage plus, des amis me disent qu'ils n'ont pas eu de relations sexuelles depuis un an, l'incertitude d'un nouveau confinement, il faut tenir chaque jour, chaque semaine, chaque mois. Je m’inquiète du manque de soutien envers notre communauté, qui voit cette nouvelle épidémie s’ajouter à la précédente. Pour l’instant, nous nous sommes bien comportés vis-à-vis du Covid. Mais beaucoup d’entre nous craquent. J’espère que vous saurez tenir. J’ai du mal à vous souhaiter une bonne année, car je crains qu’elle sera aussi difficile de 2020. Mais courage, my friends.



dimanche 1 novembre 2020

Vivre sans masque


 

Pendant des mois, je me suis empêché d'écrire sur le premier confinement parce que cette expérience avait été dure pour des millions de personnes bloquées en ville dont beaucoup avaient perdu leur travail. Il y avait aussi tous ces malades, l'irruption de la peur, les décès, les hôpitaux dépassés, la découverte d'une nouvelle épidémie. Pour moi, ces deux mois de confinement à la campagne ont été un moment inoubliable. Je ne me rappelle tout simplement pas d'une autre période de ma vie où deux mois consécutifs avaient été si marqués par le bonheur. Soudainement, la vie à la campagne est devenue magique. Je vis sur le bord d'une petite route départementale où passent quand même pas mal de camions (avec les années, j'ai même l'impression qu'il y en a de plus en plus). Et tout s'est arrêté d’un coup, à part le passage des agriculteurs du coin. Comme dans les villes où les rues se sont vidées, la campagne est devenue plus belle, et les taux de pollution dégringolaient à travers le monde. L'air était plus pur. La lumière semblait plus claire.

 

Chaque jour, je me réveillais avec une excitation inédite, le simple fait d'ouvrir la porte de la maison pour découvrir un silence total faisait bondir mon cœur. Pas de bruit, pas de chasse, les animaux de la forêt qui se promenaient sur la route, les migrations d'oiseaux qui se faisaient sans obstacle, c'était la réponse de la nature face à la consommation des hommes. La solitude, que je vis depuis des années, prenait alors une dimension éclatante. Mon potager était fini, laitues, poireaux et fraises marquaient le printemps qui arrivait, cette idée de décroissance qui est la mienne depuis longtemps semblait enfin arrivée. À la campagne, je me sentais plus protégé qu'ailleurs des risques d'infection et le confinement a été pour moi source d'hyper activité. J'ai nettoyé et rangé la maison de fond en comble, refait les peintures blanches des murs, rafraîchi toutes les portes et fenêtres, sans parler du jardin.

 

Dès le confinement, j'ai perdu le seul job alimentaire qui me restait, mais l'aide aux autoentrepreneurs a été rapide, efficace, enfin jusqu'au mois d'août et aujourd'hui je vis encore de la charité des ami(e)s pour boucler mes fins de mois (cette icône est à la droite du texte, si si vous pouvez la voir).

Pour la première fois de ma vie, j'ai accepté le fait de ne pas écrire pendant une longue période, ce qui était très libérateur. Le pays était à l'arrêt, moi aussi. J'ai commencé à me dire que l'âge de la retraite approchait, que je ne retrouverais jamais un job de journaliste, que l'épidémie devait nous inciter, nous les seniors, à laisser le moindre travail aux jeunes. Le confinement nous poussait encore plus vers la sortie. Cela fait aussi des mois que je n'ai pas eu de relation sexuelle et c'est précisément à ce moment que je me suis dit que ce n'était pas grave et j'ai accepté cette solitude comme une base de stabilité et d'acceptation. Je me suis beaucoup occupé de ma mère qui vit à trente kilomètres, en fait j'ai passé tout l'été à faire des bonnes actions.

 

Comme tout le monde, j’étais toutefois effrayé par l'accumulation de catastrophes à travers le monde, comme dans un déroulé de "Years & Years". Les feux en Amazonie, en Russie et en Californie, la fonte des glaces, le permafrost qui libère des tonnes de carbone, la sécheresse qui a frappé ici dès le mois d'avril, ce qui n'arrive JAMAIS, et puis cette politique française toujours plus à droite, violente, policière, militaire, médiatiquement raciste, incapable de comprendre le message de Black Life Matters, prolongeant une surenchère anti-arabe qui a abouti à une nouvelle publication des caricatures de Charlie. Et tout recommence. Il faudra un jour se demander combien de morts auront été la conséquence de la publication de ces dessins. Perso, je reste convaincu qu'aucune liberté d'expression ne justifie la moquerie d'un milliard et demi de musulmans. Nous passons nos vies à nous autocensurer pour le bien commun, mais il y a une poignée de connards qui a le droit d'insulter des millions de personnes, et les médias applaudissent.

 

Au début, j'étais en pleine boulimie de news sur ce nouveau virus. You see, j'adore les films de contagion, ce qui peut paraître paradoxal quand on est séropo depuis plus de 30 ans. Le fonctionnement des virus m'a toujours fasciné, j'ai même essayé, à un moment, de collectionner tous les films qui en parlent. Mais, très vite, je me suis réfugié sur Netflix et j'ai dévalisé tous les documentaires sur l'Égyptologie, la nature, les voyages, j'ai beaucoup regardé de bêtises sur les grenouilles et les oiseaux. Impossible de regarder les chaînes infos à part Euronews, France 24 ou les chaînes étrangères comme BBC, CNN.  Besoin de s'éloigner davantage. 

Cet été par exemple, je suis tombé sur Vice qui faisait appel à des témoignages sur les journalistes qui voulaient abandonner leur vocation, leur carrière. Et je me suis complètement retrouvé dans ces témoignages de conditions de travail indignes, de perte de confiance dans le métier, de dégoût. Zemmour et les autres m’ont fait détester les médias et les réseaux sociaux, je ne suis presque plus sur FB et je n’ai même plus envie de regarder les autres sur Instagram. J’ai passé ma vie à exprimer un point de vue marginal, minoritaire, aujourd’hui il est étouffé par le bruit nocif de CNews. Cela ne m’intéresse plus d’écrire la moindre chose sur la musique ou sur des sujets plus légers et je me désole devoir si peu de personnes de ma communauté  défendre les autres minorités exclues de la société.

 

Et voici la seconde vague et le nouveau confinement. 

Visiblement, tout le monde a oublié que nous avons connu une autre épidémie ces dernières quarante années. Une grande partie du legs historique, médical, social du sida a été perdu alors que les mêmes phénomènes se répètent : peur de la contamination, prévention, dépistage, course aux traitements et aux vaccins, magouilles de Big Pharma. Tout ce qui a traumatisé les gays pendant plusieurs décennies traumatise désormais la population générale. Après tout, les politiques de distanciation sociales sont très proches du safe sex des années 80 et 90 : réduction des partenaires, port du masque (ou de la capote), crainte d'être porteur asymptomatique mais contaminant, disparition des lieux de drague et de nombreux bars ou clubs, auto-contrôle et souci de la santé des autres. Les rivalités générationnelles apparaissent sur les comportements à risque et je ne suis pas le seul à voir des points communs entre le bareback classique du début des années 2000 et cette envie de vivre la vie "comme si c'était le dernier jour", les fêtes illégales étant assez proches des fêtes bareback, le besoin d'être rebelle, ou nihiliste. Le déni est le plus grand allié des maladies en général. Le consumérisme avant la santé, le plaisir avant la protection, le moment présent avant l'incertitude du futur. 

Vous vous plaignez parce que les librairies sont fermées pendant un mois. 

Nous, on a vécu sans sperme pendant vingt ans, bordel. 

Faites un effort, relisez vos classiques, je sais pas moi.

 

Comme au début du sida, les malades du Covid sont morts seuls, à l'hôpital. Comme au début du sida, ils ont été enterrés à la va-vite. Le travail de deuil n'a pas été fait pour de nombreuses familles à travers le monde. Et beaucoup de rescapés du Covid souffrent de complications mystérieuses, comme au début du sida. On a passé sous silence les derniers jours des plus fragiles, particulièrement en France où le black-out médical a été total à l'hôpital (pas de photos, pas de témoignages, invisibilité complète de la maladie). Ce type de drame a des conséquences psychologiques dans les familles et la société que personne n'aborde aujourd'hui. Il faudra s'attendre à un effet rebond de ces lacunes, qui se sont multipliées tout au cours de l'été quand le Covid a été mis de côté pour le sacro-saint plaisir des vacances. Nous, les anciens du sida, aurions pu être sollicités pour témoigner, mais personne ne nous a demandé notre avis, seuls les experts et les médecins ont eu le droit d'apparaître à la télé ou dans les médias. Seule consolation, la plupart étaient issus de la génération sida, ce que je remarquais déjà chez Slate en mars dernier. 

 

Pire, cette crise humanitaire n'a absolument pas fait avancer les sujets liés à la mort ou la survie en société, comme la possibilité de mourir dignement, la dépénalisation du cannabis thérapeutique, l'aide aux seniors LGBT, ou même le revenu universel qui serait pourtant la meilleure réponse à la montée du chômage et des précarités. Cet oubli de la génération sida est le résultat du mépris pour notre histoire et notre culture. Désormais, tous les sujets LGBT et sida sont sous la main d'un seul homme, Jean-Luc Romero, à la mairie de Paris, un homosexuel qui cumule une dizaine de "vocations" qui n'ont pas progressé depuis qu'il s'en est accaparé (je vous laisse le lien avec sa page Wiki parce que c'est édifiant).

 

Aujourd'hui, si j'avais 30 ans, je partirais de France. Comme je voulais partir de France en 1987 pour vivre à New York avec l'homme que j'aimais. J'aurais pu passer les cinq dernières années qu'il lui restait à vivre avec lui et j'aurais été plus efficace dans mon soutien dans ses derniers jours. Je comprends les parisiens qui quittent la ville, réalisant que la province est moins chère et souvent plus amicale. Cela fait 25 ans que je n'ai pas subi d'homophobie et je l'attribue à l'âge qui avance ("It Gets Better") et à la gentillesse des Normands. Grâce à la campagne, je vis sans masque. Je ne le porte que lors des courses que je fais pour moi-même ou pour ma mère. C'est un message personnel, forcément personnel car je n'ai pas de compagnon ni d'enfant. Mais c'est un message malgré tout, avant le long hiver noir qui nous attend. Cette crise va durer longtemps. Oubliez Noël si vous voulez voir 2021.



Envoyé de mon iPad

 

jeudi 18 février 2016

Hookup culture et porno


Le porno a sauvé ma vie. Pendant toutes ces années de solitude et de terreur à cause du sida, le porno m'a permis d'avoir accès à une sexualité par procuration, ce qui est le plus important service que ce média offre à des centaines de millions de personnes tous les jours, à n'importe quel moment. Quand le sexe faisait défaut, quand il était synonyme de mort et de maladies, quand on avait surtout peur de transmettre le virus (c'était mon cas), il y avait toujours cette option, finalement inoffensive, qui nous reliait à des fantasmes qui restaient réels dans notre imagination. Être témoin de ce que les gens font, comme dans n'importe quel domaine de création culturelle, était une manière de rester vivant, de garder le contact avec le corps des autres, leur beauté, leur attirance. Pour une fois, le sexe pouvait être vu sous un angle généalogique, avec une évolution illustrée des pratiques, des looks, des différents pays. En l'espace d'un demi-siècle, j'ai été témoin de l'évolution du porno. Au début une production marginale et souvent underground pour devenir ce qu'il est aujourd'hui : un media aussi important que la musique ou le sport.

Le sexe de l'après sida
Trente ans après l'apparition du virus du sida, les options thérapeutiques VIH sont si efficaces que la peur de la sexualité est redevenue à un nadir qui rappelle ce qui s'est passé chez les gays à la fin des années 70 et surtout le début des années 80. Une redécouverte du sexe, en inventant de nouvelles manières de se rencontrer (backrooms, sex clubs, etc.). Le débat sur le bareback a duré 15 ans et il est désormais épuisé. Avec La PreP, la prévention VIH dispose aujourd'hui d'un traitement préventif plus efficace qu'un vaccin toujours hypothétique. Depuis quelques années, le retour à une sexualité sans crainte est général, chez les gays mais aussi chez les hétéros. La très grande majorité d'entre eux n'est sûrement pas au courant des dernières avancées médicales, l'information sur le sida est à son plus bas niveau, le déni persiste mais globalement tout le monde est conscient que le sida, dans les pays occidentaux, est un problème "réglé".

La hookup culture, inventée par les jeunes
Ce changement de paradigme sexuel dans la société accompagne ce que l'on appelle la hookup culture, un phénomène très présent dans les universités américaines où les rencontres sans lendemain, spontanées, "au feeling", sont presque devenues la norme. 90% des étudiants américains pensent que la vie sur le campus est dominée par cette tendance, développée lors des vacances de Spring Break et surtout grâce à l'usage du téléphone portable et du sexting. Tout est enregistré, diffusé sans anonymat, avec les noms des participants. Dans les vidéos gays, on voit des kids de 18 ans faire de l'abattage dans leurs chambres de campus, ce qui n'existait absolument pas il y a encore une décennie. Ils ont réinventé la backroom. La hookup culture est le signe d'un abandon sans précédent de la pudeur et les jeunes révèlent leur anatomie et leurs tatouages sur Twitter et Tumblr, les réseaux sociaux sans censure qui autorisent la nudité (contrairement à Facebook). L'usage banalisé des drogues est aussi un facteur important. Le Viagra est consommé hors de sa population d'âge initiale. Des nouvelles drogues de synthèse spécifiquement liées au sexe sont désormais disponibles via Internet. On a parlé de révolution sexuelle dans les années 60 et 70 mais le XXIème siècle est celui d'une révolution du sexe qui semble prolonger celle qui a commencé il y a un demi siècle.

Les jeunes sont beaucoup plus précoces que leurs aînés dans leurs pratiques. Ils utilisent fréquemment les sex toys et rejouent les scènes de porno qu'ils regardent sur leurs portables. Certains, à 25 ans, disent avoir déjà tout fait et se demandent comment leur sexualité évoluera dans le temps puisque de nombreux fantasmes sont déjà réalisés - et parfois déjà usés. Le porno est un des domaines qui expliquent et illustrent ce qui se passe dans la sexualité de nos sociétés. La production ne cesse de se développer dans des pays qui n'étaient pas connus pour être des sources de niches érotiques comme l'Argentine, la Colombie, la Turquie - et on n'a encore rien vu de la Chine et de l'Inde... D'autres pays leaders comme les Etats-Unis, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne produisent l'avant-garde du porno hardcore. Ce livre est donc un essai, avec de nombreuses références et liens hypertexte, qui explique en quoi le porno change la sexualité moderne, tout en respectant (même par la contradiction) les théories féministes qui s'y opposent.

Le porno est politique
J'ai déjà beaucoup écrit sur le porno. Gay surtout, mais souvent en mettant en perspective ce qui se passe chez les gays et les hétérosexuels. Dès le début de la création de Têtu, en 1995, nous avons décidé que ce média gay et lesbien devait parler du porno d'une manière à la fois positive et encyclopédique. Ensuite, j'ai compris que ce que j'écrivais devait être encore plus franc, direct, et c'est pourquoi j'ai créé mon propre site en 2008 qui possède l'intégralité des textes écrits sur le sexe. De la décoration intérieure jusqu'à la notion du temps dans le X, je me suis amusé à raconter ce que je voyais. Et j'ai vite réalisé que ces textes étaient les plus lus. L'étape suivante fut de proposer des textes sur le X pour des medias généralistes comme Vice, Slate ou Brain. J'étais étonné de constater que les rédacteurs en chef de ces médias, hommes ou femmes, étaient très encourageants. J'ai compris que les hétéros avaient fait d'énormes efforts depuis une décennie. L'homophobie n'était plus la même. Le bro love, qui désigne une amitié poussée entre hommes, pendant les binges d'alcool ou de MDMA, a banalisé la nudité, la promiscuité, la rigolade "sans tabou".

La fin du séparatisme gay / hétéro
C'est à ce moment qu'il m'a semblé évident qu'une jonction était en train de se former entre le sexe gay et le sexe hétéro. Là où persistait une gêne mutuelle, sinon un dégoût, apparaissait une curiosité réciproque avec des pratiques de plus en plus généralisées, comme le fist, comment se doucher avant une pénétration anale (pour les filles) et d'autres conseils sur le mode de l'humour comme : sucer à fond, faire des biffles. Le débat sur le mariage gay dans de nombreux pays a encouragé ce rapprochement entre les sexualités. Tous les thèmes qui étaient réservés à la culture gay il y a encore dix ans se trouvent aujourd'hui diffusés par les médias hétéros qui aiment parler de la signification du gay for pay, des looks modernes (tattoos, pilosité, barbes). Tout ceci encourage une mixité de plus en plus importante des identités gays, hétéros, bi, trans, voulue par une jeune génération qui est désormais leader en ce qui concerne les pratiques sexuelles. Les jeunes, gays ou hétéros, pratiquent le fist dès 20 ans, quelque chose qui n'existait absolument pas il y a 25 ans. La commercialisation des sex toys y est pour quelque chose mais des phénomènes de masse sont apparus ex nihilo comme ces partouzes que les jeunes anglais organisent en rentrant du lycée, chez eux, avant que leurs parents rentrent à la maison. Tout est fait par texto. L'influence de Craigslist dans les rencontres rapides aux Etats-Unis est telle qu'elle a des répercutions épidémiologiques dans la diffusion de certainesIST. Craigslist a imposé l'idée banale que l'on peut négocier du sexe comme on négocie n'importe quoi sur AuBonCoin. Certains hommes baisent avec des partenaires pour se faire de l'argent de poche afin de s'acheter des cigarettes. C'est une prostitution locale, banalisée, avec une notion de troc élargie à son paroxysme. C'est  la hookup culture, le fait de baiser tout de suite et sans engagement, filles et garçons, un phénomène absolument nouveau dans cette tranche d'âge.

La révolution des applications de drague
Cette idée de sexe sans engagement a longtemps été le privilège des gays mais aujourd'hui, les hétéros baisent comme les gays d'il y a 30 ans. Les applications de rencontre style Grindr semblaient impossibles à transposer chez les hétéros, elles sont désormais disponibles. Tinder permet de mélanger gays et hétéros, ce qui ne s'est jamais fait auparavant. D'autres applications permettent la drague d'une fille qu'on vient de croiser dans la rue. Le portable est devenu une interface qui rend la drague moins agressive, moins physique. Les filles revendiquent de plus en plus une position dominante dans la drague : elles définissent les critères du désir, de la position sociale et comment cela doit se passer. Les adolescents considèrent que le sexe n'engage pas forcément une relation. La hookup culture est donc une étape importante dans l'émancipation des femmes au moment de choisir leurs partenaires. Quand on regarde sur Google, une grande partie des magazines internationaux a déjà écrit sur ce phénomène mais il reste un livre qui recenserait ce qui se passe et comment cette révolution est en train d'affecter les codes de la rencontre.

L'angoisse des parents n'y peut rien
Le porno est aussi majeur que la musique ou le sport parce qu'il appartient désormais à ces sujets dont tout le monde parle, hommes ou femmes. Il est le dessus de l'iceberg qui permet d'utiliser le sexe comme un sujet d'humour et de provocation (le thème principal des stand-up comedians et des films d'ados). Il est la source des inquiétudes des parents et des médias, il est au centre des questions sur l'évolution des mœurs et des sentiments, il est un élément fondamental d'identité et d'éducation sexuelle. Même si on refuse d'en regarder (il y a quand même beaucoup de personnes que cela n'intéresse pas), le porno illustre et modifie nos désirs. Il les anticipe et les développe, il crée des niches érotiques là où, souvent, il n'y avait rien. Dans la grande discussion politique sur le porno, son influence sur les jeunes et la sexualité des femmes imposée par les hommes, son impact sur les applications de rencontre, le porno est vu comme un danger de société. Il touche à des débats très modernes sur la prostitution, le travail du sexe, la promiscuité sexuelle, les abus sur les mineurs, le tourisme sexuel, une éducation sexuelle toujours tristement en retard. Le sexe fait évoluer la société trop rapidement selon une grande partie de la population. Les tabous subsistent dans les familles et à l'école.

Le 21ème siècle est donc celui du porno. À cause ou grâce à Internet, sa diffusion n'a plus de limite. Ce qui était rare il y a encore vingt ans est devenu visible par tous. À partir du tronc commun de la sexualité basique, une multitude de fétichismes a été créée avec des significations profondes, tribales. Nos désirs sont le résultat d'une hiérarchie d'images, belles ou traumatisantes, exactement comme le cinéma influence notre culture à partir de son histoire. Personne ne s'étonne que le 7ème art soit analysé d'une manière érudite, encyclopédique. Le porno est arrivé à un niveau de sophistication et d'influence mondiale qui permet aussi de le présenter comme un mouvement culturel à part.

Un sujet littéraire vierge
En 2015, la sexualité reste le sujet caché de notre culture. Pourtant, quand un article est publié sur le sujet, même avec un angle pointu, il peut devenir un objet mainstream. Les grands journaux abordent régulièrement ces sujets parce qu'ils sont le reflet de ce qui est réel et intime. Le sexe fait vendre mais le sexe reste toujours aussi mal décrit. Il fait encore peur et peu s'aventurent, à visage découvert, dans un vrai traitement du sujet. Même à travers les blogs, peu en discutent ouvertement. Relativement peu de films, de livres, encore moins d'expositions et de travaux sociologiques. On demande à l'auteur de garder ses distances, de ne pas trop se révéler. Et il est difficile de trouver le bon équilibre entre ce qui est privé et scandaleux. C'est un domaine où l'écriture à la première personne est obligée, sinon la crédibilité en souffre. On ne peut pas parler du porno dans un esprit d'anthropologie participative polie. Parler du porno engage la personne car la masturbation est obligatoirement un passage naturel, partagé presque quotidiennement par tout le monde. C'est un rite intime, auto-suffisant, que l'on peut même d'écrire comme hygiénique au niveau mental. C'est l'activité sexuelle la moins dangereuse pour soi et pour les autres. Et qui se répète de l'adolescence à la vieillesse, ce qui lui donne une valeur quasi existentielle. Je dis souvent que le porno, c'est ce qu'on regarde quand on est libre de regarder ce que l'on veut. C'est aussi ce que l'on fait quand on est seul. C'est ce que l'on regarde quand on n'a pas les moyens, ou le courage, de la prostitution. C'est une occupation qui n'a pas de concurrence dans la vie amoureuse. Même lors de mes plus belles histoires d'amour, je me suis toujours branlé et je l'ai toujours dit à mes partenaires.

Le sexe comme illustration du melting pot ethnique
C'est ce qui rend le porno si universel. On peut regarder un film porno japonais en France, un film porno brésilien en Afrique, un film porno berlinois en Californie. Tous les pays et toutes les origines ethniques sont désormais représentées dans les plateformes de téléchargement. Pour moi, le porno est l'ultime outil contre le racisme puisqu'il nous fait découvrir des hommes de toutes les origines et de tous les âges. La place des arabes dans le X est un phénomène relativement récent. On les entend parler, on découvre des manières de faire l'amour qui ont des spécificités locales, nationales. Par exemple, ces films sont un moteur de rapprochement inter générationnel qui n'a jamais été aussi assumé que de nos jours. Ce n'est pas seulement les Cougars et les daddies, le mélange des générations est un autre signe de la pénétration domestique de la hookup culture. La curiosité motive les jeunes et facilite les échanges. Sans lui, les préjugés culturels existeraient toujours et on doit considérer le porno comme un vecteur important de changement dans nos sociétés qui montrent par ailleurs tant de signes de blocages politiques ou causés par les crises qui effraient notre époque.

À la limite, le sexe est une des rares ré-inventations d'un monde bouleversé par sa jeunesse. Après avoir travaillé plus de 15 ans sur la prévention du sida, ce qui m'a enfermé dans un rôle de lanceur d'alerte, j'étais impatient de commencer un livre qui me réconcilierait avec la sexualité, d'une manière positive et moderne. Je viens de recevoir le refus de l'éditeur que j'avais choisi. Je cherche un autre éditeur qui y verrait, lui, une "viabilité commerciale". Spread the word.

mardi 27 janvier 2015

9ème livre


Parfois, on n'a pas envie de parler. Les gens ont envie d'oublier. Vous regardez d'un œil extérieur ce qui se passe sur FB et vous comptez machinalement le nombre de commentaires sur les pages des autres. Sur Twitter, beaucoup plus intéressant si on s'intéresse encore à la politique ou aux news, le moteur principal est la colère, mais une colère souvent vouée à l'échec, une impuissance devant les injustices de notre époque.

Ma petite théorie sur notre époque, c'est que la crise est là non seulement pour nous fragiliser mais surtout pour nous faire abdiquer. Avec la pauvreté qui grandit, c'est la purge intellectuelle et politique. Chaque mot devient un risque, il est fortement déconseillé de se faire remarquer - ce qui est très paradoxal à une époque moderne où, précisément, l'auto proclamation est la nourriture du selfie et de la célébrité. Aujourd'hui, pas une tête ne doit dépasser ou elle tombe, ce qui a un impact profond dans la culture, surtout dans un moment d'uniformité nationale.

La crise fonctionne comme une épuration, ceux qui sont bien placés survivent. Les autres n'ont plus envie d'être témoins des choses affreuses qui se produisent, on n'a plus envie de rire ou même de se moquer. L'avenir ne ressemble à rien de bon, il nous rappelle des décennies perdues à espérer quelque chose qui n'arrivera plus. Comme, en premier, moins de racisme. La récession est républicaine mais on la défend, on aime sa police. Objectivement, tout est plus grave. Ce qui se dit à la télé, dans les médias est si pervers que n'importe qui peut le voir désormais. C'est limpide.

Plusieurs mois sans rien dire en attendant que mon neuvième livre sorte parce que je tenais à ce que cela soit fait pour passer à autre chose. Et si ce premier livre édité chez BoD a pris beaucoup de retard, ce n'est pas grave. Des fois, ça ne sert à rien de précipiter les choses, surtout quand on se doute bien que le livre restera mineur. J'ai passé l'année 2014 à me consacrer à une relation amoureuse, en y donnant énormément de temps, d'espoir et d'attention. J'ai moins écrit parce que j'ai beaucoup aimé. J'espérais sortir enfin de la solitude. Mais ça n'a pas marché.

Comme je l'explique dans l'introduction de mon premier iBook, ceci est mon dernier livre sur le sida. J'ai presque tout dit à part quelques idées et expériences récentes dont je parlerai plus tard ici. J'ai passé presque vingt années à écrire ces 120 chroniques qui sont le fil invisible de mes livres. Si je les publie aujourd'hui à compte d'auteur, c'est parce que je m'en débarrasse. Ce sont mes mots mais ils sont tellement anciens que je les lis avec beaucoup de distance. Je les mets à disposition pour montrer les principes qui ont été ceux de beaucoup de personnes pendant les années tristes du sida. Mais deux décennies plus tard, nous avons changé, la sexualité et les traitements ont changé, le monde n'est plus du tout le même. Ca, en revanche, c'est bien.

Ce qui m'a intéressé dans ce projet, c'est de le faire comme si le livre était secondaire car c'est sa version Kindle que je mets en avant. Comme toujours chez moi, dans mes boîtes de disques ou mon site, c'est du home made. Le look nunuche du livre est assumé, j'aime les fleurs de mon jardin et Fred Javelaud a toujours su les capter au meilleur moment. L'impression de BoD s'avère décevante mais ce livre, posé sur la table, est un joli petit objet. Mais j'insiste, c'est la version iBook qu'il faut acheter parce qu'elle est supérieure. C'est fait exprès.

Tout d'abord, j'ai choisi de baisser son prix à son maximum, à 4,99€, c'est le prix d'un magazine donc on peut le voir comme un achat impulsif à moindre coût. Ensuite la version Kindle offre forcement plus d'éclat et la profondeur des photographies est préservée. Enfin, cette version compte des liens hypertexte qui dirigent vers des archives d'articles, des morceaux de musique que j'écoutais au moment où j'écrivais ces chroniques, année par année. Les textes des chroniques sont laissés brut, sans commentaires ni mise en contexte. J'aurais pu truffer ces textes de commentaires, je ne l'ai pas fait, je préfère toujours l'option simple à l'option érudite. Je vous encourage donc fortement à acheter la version à 4,99€ plutôt que la version à 19€ que je trouve de moins bonne qualité. Et puis, qui a vingt euros pour un livre de nos jours, je me demande...

Quand je dis que c'est mon dernier livre sur le sida, j'en suis convaincu. Et puis je suis entouré d'amis qui me conseillent depuis pas mal de temps déjà d'en sortir. Le sujet a disparu de la sphère culturelle, je dois être un des derniers à publier des news VIH sur Twitter alors que même les associations oublient de le faire. C'est mon dernier livre parce qu'on est passé à une autre époque. Pour ceux qui ont envie de comprendre (ou de se souvenir) de tous les sentiments que nous avons ressenti pendant ces deux décennies de survie communautaire, c'est un document source qui reflète l'expérience que la majorité de personnes séropositives ont traversée, à un moment de leurs vies. 

Ces sentiments ont valeur d'archive dans le sens où ces chroniques décrivent toutes les étapes séquentielles depuis les premières bithérapies peu efficaces contre le sida jusqu'au supermarché qu'est devenu le marché VIH d'aujourd'hui. L'itinéraire de ce livre est donc transparent : un long tunnel qui débouche sur une renaissance abîmée, déçue, solitaire.

Ces Chroniques du Journal du Sida sont mon premier livre sans éditeur, sans maquettiste, sans promo. Il est parfaitement adapté à la lecture sur iPad. Vous pouvez en changer la typo, lire les chroniques dans le désordre, commencer par la musique par exemple. Vous pouvez en tirer des extraits, les publier sur FB ou ailleurs. Si vous avez une carte de presse ou si vous êtes journaliste, vous pouvez en commander un exemplaire chez BoD. Si vous êtes contre Amazon, vous pourrez le commander chez d'autres libraires ici ou encore ici.


mardi 19 mars 2013

Dilemme du tattoo




J'ai réalisé qu'à force d'écrire d'une manière parcellaire sur les tatouages, dans le porno ou dans la vie de tous les jours, je n'avais pas encore mis au point un avis global sur un phénomène qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Je suppose que je suis passé par toutes les étapes du pour et du contre et que tout cela remonte à très longtemps. Et puis je me suis enfin décidé.

Comme toujours chez moi, il faut retourner au début des années 80 quand je suis allé à Düsseldorf pour essayer d'interviewer Kraftwerk et Arno Breker pour Magazine (échec pour les deux). En attendant le train qui allait me ramener à Paris, dépité et en colère, devant la gare, un homme est passé devant moi et son visage était pratiquement recouvert de tatouages, ce qui était extrêmement rare à l'époque. Il était grand, bien foutu, les cheveux rasés et il est resté pas mal de temps à attendre je ne sais quoi, peut-être un bus. À un moment, je me suis même demandé s'il faisait le tapin. J'étais pétrifié de timidité et de désir, aujourd'hui j'aurais le courage d'aller lui parler. Mais là, ce n'était pas mon pays, je ne parlais pas allemand, j'étais encore sur la déception de ces deux interviews ratées et finalement, j'ai passé une demi-heure à regarder cet homme en essayant de comprendre. Sortait-il de prison? Est-ce que le reste de son corps était tatoué? Finalement, avant de monter dans le train, je me suis vengé en photographiant 3 skinheads qui ont posé avec des cris à la "Oi!". Je dois avoir le négatif quelque part.


On est donc au milieu des années 80. J'ai 25 ans ou plus, j'ai déjà un avis tout préparé sur le tatouage. C'est ce que l'on fait en hommage aux tatoueurs classiques, ceux qui font des symboles maritimes, des dessins démodés des années 50 comme des fleurs, des marques de loubards ou de rockers que l'on publiait dans Magazine. Surtout, c'était quelque chose que l'on décidait quand on était amoureux ou qu'on était dans la peine. Et donc, quand j'ai rencontré le big love de ma vie, Jim, je l'ai amené chez un tatoueur qui était dans une petite rue derrière mon appartement de la rue Cardinet, dans le 17ème arrondissement. C'était 1988 et le tatouage n'avait pas encore effectué sa grande mue. Ce tatoueur était un vieux monsieur, dans une boutique minuscule qui était là depuis longtemps. Dans ses catalogues, il y avait des trucs gruesome comme des nanas à poil, même si c'était la fin de cette tendance. Mais c'était le premier voyage de Jim à Paris, on était très amoureux et on avait l'idée de se faire le même tatouage sur le bras. Une rose, parce qu'il y avait tous les modèles de fleurs dans le catalogue et c'était le genre de thème qui recommençait à se faire, dans le genre Pierre & Gilles et Marc Almond.


Now, il faut se rappeler qu'en 1988, deux mecs qui allaient chez un tatoueur pour se faire dessiner le même tatouage, c'était à peu près l'équivalent aujourd'hui de 2 hommes qui réservent une chambre d'hôtel avec un grand lit. C'était accepté mais juste limite et il y avait certains tatoueurs qui n'aimaient pas ça, c'était assez radical quoi. Le vieux monsieur nous a regardé, il a grommelé un truc mais il y avait rarement du monde dans sa boutique et il avait besoin de travailler.


Jim était content de son tatouage, c'était son premier, moi je m'étais déjà fait un petit sur l'avant bras avec son nom, pas très lisible d'ailleurs, ce qui m'a tout de suite fait comprendre que les tatoueurs de l'époque n'étaient pas très bons en matière de typographie mais bon. L'été suivant, à Fire Island, les gens nous demandaient si on était frères ou quoi car on se ressemblait et qu'on avait le même tatouage. On répondait en souriant "Mais non, on est boyfriends".


Ensuite, je me suis fait une autre rose à côté de la sienne mais on arrivait dans les années 90 et Jim est mort du sida et je n'avais plus d'argent pour faire d'autres tatouages. C'est à ce moment que la première vague de renouveau est arrivée, les séropos se tatouaient comme si le Jugement dernier était arrivé la veille et le début de la mode celtique et tribale a explosé avec les raves et les teknivals. Il a fallu plusieurs années pour que je fasse mon deuil de Jim en retournant à New York où j'ai décidé de laisser tomber les fleurs pour des tatoos à base d'écriture. Les Américains ont une très belle écriture, très délicate, que j'ai toujours préférée à l'écriture française et je suis allé chez une jeune femme du Lower East Side qui était gentille et qui m'a écrit sur chaque épaule un titre de house qui reflétait bien mon état d'esprit d'alors. Sur l'épaule gauche Where Love Lives en hommage au disque d'Alison Limerick. Sur l'épaule droite Love Is The Message en référence au classique de MFSB.


Commence ensuite le long tunnel sans argent qui m'a convaincu que ces délires de tatouages, c'était finalement trop cher. Les premières fleurs sur les bras ont légèrement commencé à perdre leurs couleurs et pourtant je m'étais promis que je ne ferais pas partie de ces gens qui laissent leurs tatouages s'affadir. Quand j'allais à l'étranger comme au Mexique, j'avais envie d'en profiter pour choisir des motifs que l'on ne voyait pas beaucoup en France. Mais je redoutais déjà les risques d'infection par Hépatite C et moi-même étant séropo, je n'avais pas envie de prendre le risque. Il aura fallu attendre les années 2000 pour que les procédures de stérilisation soient généralisées mais, entre le délire tribal qui provoquait les moqueries chez les gays et le délire du signe Bio-Hazard repris par les barebackers, je me suis convaincu que mes tatouages seraient un projet avorté. Après tout, il y avait des choses autrement plus urgentes à faire dans le monde.


Donc pendant ces années, j'ai observé la révolution du tatouage à travers le porno qui est une vitrine extrêmement fidèle de ce qui se passe dans la vraie vire, pour le meilleur et pour le pire. Sur ce sujet, j'ai écrit. On a vu aussi sortir les livres sur les tatoueurs russes. Et puis il y a toute la discussion sur la modification corporelle. Avant ça, mes dernières années à Paris, j'ai vu l'explosion des tatoo parlors partout, je vivais rue Tiquetonne où ça se multipliait de mois en mois, sans compter Bastille qui a toujours été le quartier du tatouage à Paris.


Ce qui a changé beaucoup de choses, c'est quand les Noirs ont suivi l'exemple des Latinos de la Côte Ouest et qu'ils se sont vraiment mis au tatouage. Avant, avec leur peau foncée, ils le faisaient rarement. Mais le Brésil a imposé de nouveaux dessins, le Mexique surtout et cette influence a été déterminante. Sur une peau noire, on peut finalement se permettre des traits épais, du branding et des lettres gothiques immenses sur le ventre qu'une peau claire rendrait parfois laids. Bien sûr, ça n'a pas empêché des gays de se faire des dessins celtiques en marque XXXXXXXXL qui leur prenaient tous le dos jusqu'à arriver aux creux des fesses. Brrr. Et il y avait tous ces Blacks convicts qui ont développé un style et la guerre en Irak a aussi renouvelé le tatouage militaire avec des logos de régiments absolument superbes que l'on voit dans tous les films pornos d'Active Duty.


Le tatouage japonais ou maori, qui étaient sûrement considérés comme les plus beaux au monde, ont vu leur suprématie décliner avec la fin des années 2000.


À ce stade, j'étais passé par toutes les étapes de la bathmologie :
- C'est pas la peine, t'as raté le coche"
- Tu ne vas pas t'y mettre à ton âge, et puis tu ne fais plus de gym
- Ca coûte trop cher, t'auras jamais les sous
- Finalement, ce qui est génial, c'est de ne pas avoir de tattoo et les tiens sont si vieux que c'est comme si t'en avais pas
- Heureusement, tu n'as rien de tribal, t'aurais ressemblé à une vieille séropo
- Y'a que les tatouages américains qui m'intéressent anyway
- J'ai toujours pas trouvé un tatoueur vraiment sympa
- blahblahblah
Bref, des excuses.



Tumblr a sûrement changé mon point de vue sur tout ça. Il y a une image adorable sur laquelle je suis tombée : c'est un bocal en plastique avec dessus une étiquette qui dit "Tattoo money"; Dans le bocal, quelques billets de 1 dollar, de la petite monnaie américaine. So sweet. On pouvait économiser. Mais le truc qui m'a vraiment fait changer d'avis, ce sont les nouvelles nuances de couleurs qui sont désormais si populaires. Avant, dans le tatouage, il n'y avait vraiment que les Japonais pour oser des mélanges de couleurs flashy, allant de l'orange au bleu bébé, le rose presque fluo au vert vraiment aquatique. À mon époque, les couleurs, c'était surtout des couleurs franches. Le bleu était bleu, le rouge était rouge, et basta. Aujourd'hui, on voit des mecs (blancs) qui se font des tattoos sur le flanc du torse avec uniquement des nuances de bleu. D'autres qui prennent l'orange vif comme couleur dominante. Et toutes ces couleurs intermédiaires, avant peu respectées par les tatoueurs, sont désormais utilisées à grande échelle, ce qui a été vite repris par les hipsters et ne parlons pas de l'effet promotionnel des émissions de télé comme Miami Ink (quand vous allez à New York, il y a des immeubles entiers recouverts des pubs pour ces séries télé, déclinées dans plusieurs villes). Il y a aussi la mode qui a repris ça avec c'te folle qui s'est fait tatouer une tête de squelette sur le crane (how conceptual) et puis les kids qui se tatouent à 13 ans quand, avant, les parents auraient plutôt préféré crever.


Et enfin, ce qui fait que je me sens à nouveau attiré par ça, c'est la pénétration du graphisme et de la typographie dans le tatouage. Pendant des années, c'était très difficile de trouver un tatoueur avec des séries de lettres qui soient vraiment chic. Il n'y a pas de délire Helvetica dans le tatouage, je vous le garantis. Mais sur Tumblr, on voit sans cesse ces slogans avec des typos qui s'adaptent très bien avec l'anatomie humaine. Avoir "Typo fan" écrit sur le bas de la jambe, sur le mollet, un homme de 55 ans comme moi peut le faire. Avoir "Damn!" tatoué sur le pec droit, c'est un truc drôle qui vieillira bien même si on se flingue dans un an. Choisir "Yes!" pour un tatouage dans le cou, ça veut dire que vous dites oui à la vie même si vous n'y croyez plus. Et puis, j'en ai déjà parlé, il y a tous ces mecs qui se tatouent des trucs sur les pecs ce qui fait que, de loin, on dirait qu'ils sont poilus. Je m'étonne d'ailleurs de ne pas avoir déjà vu un mec qui se ferait dessiner des poils sur le corps. Quand on voit l'importance des pecs poilus dans l'érotisme masculin, surtout après deux décennies d'épilation forcenée, ça serait la vengeance totale.

Enfin, et on peut faire un shout-out sur ce qui se passe en France, il y a un renouveau du tatouage marin traditionnel avec un trait débarrassé de tout surplus pour renouveler des classiques du genre en leur donnant une propreté nouvelle.

Quand vous allez dans un magasin de journaux, il y a beaucoup de revues de tatouages et admettons-le, ces photos, ces thèmes, c'est toujours la boucherie. Genre, au secours. Il n'y a pas un seul magazine qui reflète par sa maquette et ses reportages la vraie modernité d'un style de tatouage qui s'est complètement renouvelé en 5 ans à peine, ce qui est très rapide pour n'importe quel style de média corporel. Il faudrait un BUTT du tatouage ou un Surfer magazine du tatouage. Car ce qui se fait dans les conférences internationales ou les congrès de tatouage, avec ces artistes venus du monde entier, c'est vraiment fabuleux. Et ça donne envie d'y aller à fond, même s'il faut vendre ses disques (ahah) car un tatouage coûte toujours cher.

Avant que la prochaine génération de kids revendique l'absence de tatouage comme signe de rébellion, ou invente d'autres symboles de marquage, il y a devant nous une fenêtre de 10 ans pendant laquelle ce genre va continuer à grandir. Qui sait si les pays asiatiques comme l'Inde vont inventer un style Bollywood tatoo? Qui sait si d'autres pays asiatiques vont inventer l'équivalent de la K-Pop du tatouage? Peut-être un revival scandinave ou russe?


Et surtout, que va faire l'Afrique? Ça, c'est définitivement le futur.


Think Africa and tatoo. Je suis prêt.

mercredi 16 janvier 2013

STFU



C'est tellement triste d'en arriver à aimer moins la vie quand on atteint le chiffre canonique de 1000 CD4. Vingt ans à prendre des antirétroviraux, à faire attention à son système immunitaire, en étant toujours safe et tout ça pour être seul. Talk about ironie.  Pour la première fois depuis 17 ans, je rêve de la mort. Ça me donne envie. Je me lève et je me couche en pensant à ça. Surtout pas une mort romantique et fantasmée comme au début des années 90, quand je pensais à la bande son mortuaire la plus géniale de l'histoire de la house, avec les dubs et les mixes ambiant les plus pointus de l'époque. Une sorte de prestige musical de funérarium glamour. Non, une mort sans musique, sans rien, juste une manière de m'adresser au monde pour dire Shut The Fuck Up.

STFU. C'est le sigle que l'on voit à l'extérieur des bars parisiens pour que les mecs bourrés ne fassent pas trop de bruit dehors quand ils fument une cigarette. C'est le message aux 1000 CD4 quand mon médecin me donne mes derniers résultats de bilans trimestriels. À quoi me servent ces 1000 CD4 et cette charge virale indétectable depuis des années si je ne peux les offrir à un homme qui m'aime...  What's the fucking use? Aujourd'hui j'ai regardé les rushes d'une vidéo où on voit David Wojnarowicz embrasser le corps d'un homme avec un texte en voice over qui explique la beauté que l'on peut offrir à un homme en bonne santé quand on est soi-même atteint. En face de lui, un corps allongé, patient, content, qui se laisse caresser et embrasser avec l'assurance confortable de savoir que cela ne va pas aller plus loin. Un charity fuck, mais dans l'idée que c'est la moindre des choses que peuvent s'offrir deux hommes.

Mes disques, les rares choses qui ont de la valeur chez moi,  je les aurais offerts à un homme qui me les aurait demandés. Mes fleurs, mes souvenirs, je les aurais offerts à un homme qui me les aurait demandés. Mais personne ne m'a demandé tout ça quand j'étais amoureux et maintenant je pourrais donner ces 1000 CD4 chèrement gagnés quand les autres les perdaient à force de baiser et de se droguer pour se foutre en l'air. Car ces 1000 CD4, ce n'est pas seulement du système immunitaire, c'est de la clarté d'esprit. C'est s'occuper de son corps pour que le mental ne souffre pas trop de la déchéance physique et du temps qui passe. C'est partager avec l'homme que j'aime ma stabilité, mes années sans psy, une forme de survie plus légère pour ne pas alourdir les autres avec mes propres angoisses de survivant.

Ces CD4, mon médecin me les a annoncées ce matin alors que je lui disais que j'arrêtais la lutte contre le sida, que les pédés pouvaient crever as far as I'm concerned, que le dévouement ne servait plus à rien. Ces CD4 de 2013, c'est le signe de la dévaluation des sentiments nobles des 400 CD4 des années dures, celles de la fin des années 80 et du début des années 90. En dessous de 400 CD4, on s'apprêtait à mourir ou, au moins, à tomber malade et affronter l'hôpital. À plus de 1000 CD4, c'est votre âme qui est seule, désespérément seule. Nobody to care about. Et tu ne peux plus rien dire car comme tout le monde, tu es en bonne santé. Les rares qui tombent amoureux autour de soi, on est contents pour eux, on les encourage même, cons que nous sommes, toujours à aider ceux qui vont bien quand personne ne s'occupe de ceux qui perdent l'espoir. On leur donne des conseils pour réussir les histoires d'amour auxquelles on n'a plus droit car la drague s'arrête à 48 ans,  un autre âge complexé qui fait suite à l'âge complexé de 40 ans. On leur dit comment rester safe parce que plus personne ne leur dit ça, parce qu'on a eu l'ahurissante, la ridicule naïveté de croire que si on était généreux sur ce sujet, ça serait une qualité presque équivalente à celle de la jeunesse, de la beauté et d'une bite de 23 cm. Et on se fritte avec des mecs qui n'ont jamais souffert le quart de ce qu'on a pu souffrir en 25 ans de séropositivité. Et quand un kid de 23 ans apprend qu'il est séropo, il y a un mois, on lui téléphone, on le conseille lui aussi, car il dit que plus personne ne l'aimera à son âge avec un secret pareil et on essaye de casser le fossé générationnel pour lui donner du courage car il en a besoin, là. Sans le VIH, on aurait rien à se dire. Mais même avec le VIH, la barrière de l'âge complique le message car il y a toujours quelque chose qui complique le message.

La grande différence entre les mecs célèbres qui ont du succès et les autres est très bien résumée par la fantastique phrase d'accroche d'Alex Taylor sur Grindr qui ressemble à quelque chose comme ça : "You call me. I don't call you". Moi ça serait "You don't call me. I CALL YOU". Mais dès que j'arrive à Paris, je reçois plein de messages de mecs qui voient mon âge sur Grindr, des mecs qui considèrent, sûrement avec raison, que leur corps est à vendre pour 200 euros et pas autrement. Et si je suis gentil en leur répondant que leur pitch est vraiment bien présenté mais que tu n'ai pas ce fric et même pas envie de payer ça pour une heure, ils te bloquent. The cheek of it. J'ai 55 ans dans un mois. Garrison Taylor disait dans le NYT que c'est un "awkward age", un âge maladroit. Personne, mais absolument personne n'a envie de sortir avec un mec de cet âge. Je suppose que c'est un des nombreux drames de la vie gay qui ne sera pas réglé avec le #mariagepourtous. "Mêmes droits, mêmes devoirs" annonçait fièrement l'affiche de l'inter-LGBT dans la salle d'attente du service des maladies infectieuses. Je suis pressé de savoir ce qu'en pensera la folle séronégative qui a conceptualisé ce message quand elle aura 55 ans avec un virus contrôlé et indétectable. Mais je n'aurai pas la patience et l'envie d'attendre pour avoir la réponse. STFU.  For real.


jeudi 29 décembre 2011

Le Garcia de la honte



De toutes les tuiles qui me sont tombées dessus en 2008, une des plus perverses aura été la sortie de La meilleure part des hommes de Tristan Garcia. J'ai dit ce que je pensais de ce livre dans des interviews pour la presse étrangère, là et là, mais en France j'ai pratiquement fermé ma grande gueule. J'étais tellement écœuré que je n'arrivais pas à exprimer ce que je ressentais.

Pour ceux qui ne savent pas, et je ne leur reproche rien, il y a des évènements autrement plus graves à notre époque, tout a commencé quand le responsable des pages culture de Têtu m'a téléphoné, en plein été 2008, pour m'apprendre qu'un bouquin allait sortir à partir de mon affrontement avec Guillaume Dustan. C'était un roman, je mets en italique car dans mon esprit naïf, un roman représente une catégorie littéraire autrement supérieure mais bon, et cet inconnu total, Tristan Garcia, avait décidé de consacrer son premier livre à cette grande bataille de la prévention sur le sida : responsabilité versus bareback. Au lieu d'aider à résoudre le problème, ce livre a apporté encore plus de confusion à une discussion politique qui avait débuté en 2000, huit ans plus tôt. Les romans n'ont pas pour vocation de résoudre un conflit, certes, mais je considère qu'ils n'ont pas vocation, non plus, à mettre de l'huile sur le feu. Les essais et les manifestes sont écrits pour ça. Mais quand l'histoire ne vous appartient pas comme c'est le cas pour Tristan Garcia, quand vous n'y avez pas participé, même de très loin, et que vous n'avez pas levé le petit doigt contre le sida pendant les vingt-cinq premières années de l'épidémie, une certaine humilité exige de ne pas débouler dans le proverbial jeu de quilles pour causer encore plus de tort parmi ceux qui, eux, se sont vraiment battus contre la maladie. Vous pénétrez de plein pied dans un mauvais karma qui mérite justice, ou au moins, une baffe très violente en pleine gueule, ou un grand coup de pied dans les couilles, quelque chose dont on se souvient longtemps. Je n'ai ni l'argent ni l'envie d'attaquer les gens en justice pour ce qu'ils peuvent dire de moi, je considère que tout le monde est libre, c'est la vie, mais cela ne m'empêche pas de souffrir et de penser que Tristan Garcia est un ver de terre.

Ce n'est pas que son roman ait interverti les rôles, les déclarations et les colères de mon affrontement avec Guillaume Dustan sur la prévention du sida. Je ne lui reproche même pas son manque de courage quand il n'a pas pris la peine de m'annoncer lui-même la sortie de son livre, moi le seul survivant de cette affaire (Dustan est décédé en 2005). Je n'en veux même pas aux éditeurs qui ont cru bon de publier ce livre, sachant le mal que cela provoquerait.
Ce qui est grave dans ce livre, quand on ne connaît pas l'histoire qui a motivé cette guerre sur le bareback, c'est que les lecteurs, quand ils finissent ce bouquin, n'ont aucune idée de la profondeur du sujet, entre responsabilité militante et égoïsme culturel. Le seul apport de Tristan Garcia dans la lutte contre le sida aura donc été néfaste, alimentant les contre vérités, les mensonges sur une discussion réellement fondamentale alors que, je répète, il n'a lui-même rien fait contre cette épidémie. C'est comme si les gens souffraient et que vous décidiez de mettre de l'acide sur leurs plaies tout en s'enorgueillant de s'approcher de si près des malades. La jeunesse et la candeur de Tristan Garcia, au moment de la sortie de son livre, sa manière de prétendre "Oh je ne savais pas que ça allait te perturber" est une chose éminemment insultante et je considère personnellement que l'âme de cette personne est désormais souillée pour de nombreuses années. D'abord, on n'écrit pas un livre sur une personne décédée depuis peu (Dustan) comme ça, avec insouciance. On a un minimum de respect. Ensuite on n'écrit pas un livre sur un survivant, comme ça, avec la même insouciance, surtout quand la vie du "romancier" est une page blanche, quand vous êtes zéro, nada, rien du tout. On se ne se fait pas mousser sur le travail des autres. On n'écrit pas un livre sans connaître les "tenants et les aboutissants" du sida (tiens, Garcia, je ne l'avais jamais utilisée de ma vie, cette expression ridicule, et je te l'offre ici car c'est le signe de mon mépris pour toi).

Car aujourd'hui, cette guerre entre Dustan et moi est terminée et je suis at peace with Dustan, exactement comme lorsque je reçois le livre de Frédéric Huet, sorti en septembre dernier, je n'ai rien de méchant à dire sur ce livre, c'est un témoignage sur une histoire d'amour et c'est tout. Je respecte. Tandis que Garcia, à un moment, je dois exprimer ce que je ressens car autrement ce serait vu comme un désintérêt de ma part ou, pire, une acceptation. Et lisez moi bien. Ce livre est une partie de ma vie mais distordue, mon personnage ne me ressemble pas dans la vraie vie, il est même le contraire de ce que je représente et de ce que j'aime, c'est crade. Vous croyez lire un livre sur le sida mais c'est l'antisida. Ce n'est même pas virologiquement correct, bordel! Vous croyez que c'est parce que c'est du roman qu'on a le droit de tout dire sur cette maladie? Mais vous vous prenez pour qui, éditeurs, jury de Prix de Flore, à pénétrer de cette manière dans cette maladie? Vous avez fait votre homework, pour savoir que vous faites du mal à des gens en publiant une histoire qui nous plonge tous dans la honte - ou vous faites semblant de ne pas le savoir? Vous avez Google chez vous? Dans dix jours je sors un bouquin qui raconte 30 ans d'épidémie, et même si c'est écrit d'une manière personnelle, vous, qu'avez-vous fait pendant ces trente dernières années de maladie?

Mais ce qui me pousse à écrire aujourd'hui, ce n'est même pas ce livre qui m'a fait tant de mal, puis le prix de Flore qu'il a reçu, puis les éditions américaines, allemandes et probablement espagnoles de La meilleure part des hommes. Ce n'est même pas le fait que derrière le Prix de Flore il y ait Frédéric Beigbeder, qui était l'ami de Dustan, qui encore une fois me poignarde dans le dos alors qu'on ne s'est jamais rencontrés. Ce qui me met en colère, c'est ce que j'avais dit à Garcia en 2008.
Par mail, je lui avais dit : "Déjà ce bouquin c'est la honte et tu devrais être vraiment être ashamed de ce que tu as fait, à moi et Dustan. Mais si tu fais un film ou quoi que ce soit à partir de ce bouquin de merde, alors tu vas m'entendre. AND. YOU. DON'T. FUCK. WITH. ME. YOU. LITTLE. PIECE. OF. SHIT." Or, cet été 2012, qu'est-ce que j'entends auprès d'un ami de Caen? : "Heu Didier, tu es au courant qu'une pièce de théâtre est en train de se monter sur le bouquin de Garcia?" Ben non, je ne le suis pas, si Garcia n'a pas les couilles de me dire qu'il se fait encore du fric sur mon dos, comment le saurais-je?" En plus je DETESTE le théâtre de toute manière, je ne connais pas les attachées de presse du spectacle vivant et c'est d'ailleurs sûrement pour ça que je ne suis pas un barebacker car 98.6% des gens que je connais qui vont au théâtre ne sont pas safe (une observation personnelle, vous en faites ce que vous voulez). Et là, j'apprends par Hélène Hazera, il y a quelques mois, que la pièce se "monte" à Paris avec encore plus de fric qui tombe dans le compte en banque de Garcia. Et Hélène me dit "Peut-être serait-il temps que tu dises ce que tu en penses". Vous voyez où je veux en venir. Non seulement Garcia fait du mal à Dustan et moiself, mais en plus il y a du commerce derrière. Je ne suis pas vénal, tous les gens qui me connaissent peuvent en témoigner, je suis au chômage depuis 2008 (vraiment une année sensass pour moi lol) et le mec, pas un merci ou quelque chose. Il a fallu que je lui demande, MOI, les éditions étrangères de La meilleure part des hommes pour les recevoir. C'est hallucinant.

En anglais, on appelle ça un asshole, un terme qui est beaucoup plus péremptoire que le "trou du cul" français. Cela décrit un mec qui fait un truc pas correct, uniquement parce qu'il n'a pas de scrupule, parce que ses éditeurs lui disent "Coco, c'est génial!". Et Garcia va vivre pendant des années avec le prestige de son Prix de Flore à la con et désormais il y a une pièce de théâtre avec un metteur en scène qui gagne du fric, des acteurs et des actrices qui gagnent du fric, et des éclairagistes et des mecs qui prennent le ticket de théâtre à l'entrée et même le mec qui balaye les tickets de théâtre sur le trottoir le lendemain matin. C'est toute une organisation qui suit un livre paru en 2008 sur un mensonge, une arnaque. Et tout ça avec des noms astucieusement intervertis, des petits détails de littérature légèrement modifiés afin que le service juridique derrière ce livre puisse dire "C'est bon, on l'envoie à l'imprimerie". C'est absolument haram de faire un truc pareil, c'est le roman dans ce qu'il a de plus abject, un sous-produit de notre époque qui ne respecte rien ni personne.

Alors, depuis la sortie du livre de Garcia, en 2008, il m'a fallu trois années, lentement, pour parvenir à relever la tête. Ce livre paru cet été-là, c'était un poison et il m'a détruit, cela m'a fait du mal car jamais, Dustan et moi, nous nous sommes affrontés avec l'idée de faire du fric sur notre dispute. Nous savions que notre affrontement serait discuté et commenté à travers Paris, qu'il serait le sujet de moqueries et de potins imaginaires. Nous avons perdu des amis communs dans cette guerre et il y a toujours des hommes et des femmes à qui je ne pardonnerai pas d'avoir choisi Dustan. Mais! Dustan est mort et il ne peut pas répondre. C'était un homme de loi et s'il avait vu La meilleure part des hommes, il aurait probablement fait un procès, lui. Les bourgeois font des procès. Pas des gens comme moi. Mais ce n'est pas parce que Dustan est mort et que je suis au chômage que je ne peux pas m'élever une fois de plus contre le mal qu'on nous a fait en dénaturant ce que nous avons dit, lui et moi. Alors, faites votre pièce de théâtre à la con. Je vous maudis. Et je ne sais pas ce que Dustan dit, mais il est déjà dans l'au-delà, et il est en train de tirer des ficelles que vous ne pouvez pas voir. yet.