Affichage des articles dont le libellé est Porno. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Porno. Afficher tous les articles

vendredi 27 mai 2022

Où sont les gays?

 


La promotion de « I Love Porn » s’est terminée avec le voyage à Metz pour le salon du livre LGBT. Ce dernier livre ne sera donc pas un succès, avec beaucoup moins d’articles et pas une seule apparition à la télé. Je sais bien que ces dernières années, le paysage médiatique s’est complètement transformé. Sortir un livre sur le porno à un moment où les magazines sont de plus en plus uniformes, avec le Covid, la Présidentielle, la guerre, l’effondrement écologique, forcément, ces sujets accaparent tout. Plusieurs médias comme Vice n’ont pas parlé du livre alors que ce dernier est rempli de références d’articles de Vice. Têtu a décidé de ne pas en parler, après avoir mis le livre dans sa liste des 10 meilleurs livres de 2021. Talk about cancel culture. Les sites d’information VIH / sida comme VIH.org ou Le Journal du Sida (pour qui j’ai écrit pendant des années) ont refusé d’en parler aussi, alors que le VIH dispose d’un chapitre entier. Le Tag Parfait, fragile économiquement, n’a pas pu en parler non plus alors que c’était presque le seul endroit où on pouvait discuter des liens entre porno gay et porno hétéro. Tant qu’aux sociologues qui s’intéressent désormais au sujet porno, ce fut silence radio.

 

C’est connu, je suis naïf, je pensais sincèrement que ce livre aurait du succès, avec une couverture de Geneviève Gauckler, des éditeurs indépendants et sympas avec qui j’ai eu le plaisir de travailler. Après tout, on considère souvent que presque tout ce qui a trait au sexe se vend. Ce livre, qui est le seul à analyser la sexualité gay depuis 50 ans à travers le prisme du porno est unique, ce n’est pas comme s’il en sortait beaucoup. De plus, j’ai simplifié mon style, j’ai accepté de le faire court alors que je pensais publier un gros volume de 450 pages, j’avais des textes en réserve et des tonnes de notes. J’ai été attentif à ne pas me laisser emporter par un aspect polémique ou un tweet hasardeux. Pendant des mois, j’ai tout fait pour ne pas polluer la promotion de ce livre par d’autres textes qui auraient pu lui faire concurrence. Je n’ai pas écrit sur ce blog, précisément pour ne pas mélanger les genres.

 

Le plus triste dans tout ceci, c’est le peu de feedback de la part des amis à qui j’ai envoyé le livre, un geste généreux d’autant plus difficile que mes éditeurs sont indépendants et ne disposent pas de ressources illimitées. Ça, c’est aussi nouveau, sûrement une conséquence de la baisse de la lecture dans notre société. Mais quand même. Quand j’écris, une partie importante de mes histoires proviennent de ces amis et le peu de retour de leur part a été pour moi une blessure. Je croyais faire remonter leurs expériences, les mélanger aux miennes et les nourrir avec de nombreuses références bivliographiques. Ce livre, je l’ai aussi écrit pour l’étranger, je rêvais d’une traduction espagnole ou brésilienne, sans plus croire à une traduction anglaise. Pas un seul de mes livres n’a été traduit. Il aura fallu vingt ans pour que « Act Up, une histoire » sorte bientôt en format poche, c’est pour dire.

 

A 64 ans, je vais bientôt prendre ma retraite. L’échec de « I Love Porn » est peut-être un signe qu’il vaut mieux terminer cette carrière. J’ai écrit ce livre positif pour les gays, après des livres qui sont tous des alertes, je voulais leur offrir un dernier volume qui les mettait en avant. Je l’ai écrit pour leur faire plaisir. Les gays s’en foutent, les médias s’en foutent, merci pour tout, je vous emmerde. Désormais, je vais commencer à écrire mes mémoires, mais je ne signerai pas un contrat d’édition qui ne soit pas correct pour ce long travail. Je pourrais très bien aussi écrire un petit essai de 150 pages sur mon avis définitif sur la musique, ce que certains amis me reprochent de ne pas avoir publié. Mais là aussi, je ne signerai pas pour un contrat au rabais. You don’t want me, I don't want you either.

 

Les quelques signatures dans les librairies et les salons du livres m’ont fait comprendre à quel point les gays sont absents partout où je vais. Mais même lorsqu’on célèbre une sexualité sans trop de contrainte après une crise du sida qui a laissé des cicatrices profondes, ils ne sont même pas capables d’apprécier un livre qui est un hommage à toute cette sexualité et identité. Ce livre positif se termine donc comme les autres. Vous êtes des cons. Votre égoïsme est étouffant. La génération des trentenaires au Cox est aussi décevante que celle des très jeunes pour qui l’histoire LGBT n’est pas un attrait. Vous passez votre temps à suivre des stars Only Fans qui ont 300.000 followers, mais vous ne voulez pas savoir pourquoi. Vous bouffez du porno mais vous prétendez ne « pas aimer ça ». L’Eurovision est votre niveau de culture. Vous prétendez être woke, mais il n’y a que votre vie qui vous intéresse.

 

Je suis aigri? Et alors? Blacklisté par une partie de la communauté LGBT, par les télés, tout ça à cause de mon soutien à la cause palestinienne, méprisé par l’Académie et les sociologues qui ont pourtant dans ce livre un document unique sur la sexualité d’aujourd’hui, fragilisé par une précarité qui ne m’a pas quittée depuis mon licenciement de Têtu en 2008, je suis dégoûté par votre égoïsme, je n’ai plus envie d’écrire pour vous, de vous alerter quand quelque chose se produit et dont personne ne parle. Le centre d’archives LGBT / sida à Paris, c’est pareil, je n’y crois plus et je sens de plus en plus que ce centre n’existera pas avant ma mort. Je suis un lanceur d’alerte, même si ce terme m’est totalement étranger et si mes alertes vous emmerdent, si vous ne pouvez pas être plus nombreux à une simple signature de livres aux Mots à la Bouche, well, fuck you.

dimanche 29 août 2021

Le jardin de la reconnaissance

  

Mon prochain livre « I Love Porn » sort dans quelques jours, le 2 septembre. Le dernier, « Chroniques du sida », que j’ai auto-publié, date de 2014. Huit années sans publier de livre, la plus longue période d’invisibilité littéraire. Cette dernière décennie a été difficile pour moi, j’ai du me faire oublier. Je ne vais pas encore me plaindre, l’année prochaine je serai sûrement à la retraite, ce dont je me réjouis car je serai plus libre. 

 

Il aurait été difficile, sinon impossible, de traverser ces années sans votre aide. Depuis dix ans, je suis parvenu à surnager grâce à la générosité de ma famille, de mes amis, mais aussi grâce à des inconnu(e)s qui m’ont envoyé de l’argent. Ou qui m’ont invité pour quelques jours de vacances. D’autres m’ont aidé lors de la vente de ma collection de disques.

 

La première fut Fille de Pau, une lectrice de mon âge, qui m’envoyait un petit chèque une fois par an. Cela m’a beaucoup touché, beaucoup plus que je ne saurais le dire. Il y a eu ensuite la collecte organisée par Philippe Mangeot, qui m’a permis de vivre pendant plus d’un an. Parmi ces personnes, il y avait des anciens d’Act Up, ou des amis proches pas forcément riches. Dans tous les cas, j’ai été mal à l’aise dans mes remerciements. C’est comme quand on m’envoie un mail avec des compliments, je mets parfois des semaines avant de répondre. Je n’ai pourtant aucune gêne à dire merci, ou à m’excuser quand je fais une bêtise. C’est juste que je ne trouve pas les mots, parce qu’il s’agit d’argent. Par exemple, cela fait des mois que j’ai en tête ce post, et il ne sort qu’aujourd’hui.

Je n’ai plus de honte à dire que je vis sous le seuil de pauvreté. Cela me rapproche de celles et ceux qui sont comme moi, qui ont des difficultés, surtout par temps de Covid. Mais il faut bien admettre que je vis de la charité, comme beaucoup de monde.

 

J’ai donc réfléchi à mes possibilités de remerciement. Vous savez, la maison dans laquelle je vis, prêtée par mon amie Chantal, est la base de ma stabilité. Le jardin qui l’entoure, que je documente sur Instagram, est la source de mon bonheur et j’ai déjà assez écrit sur la nature et la campagne pour ne pas savoir à me répéter ici. Et comme je suis engagé sur les questions de mémoire, j’ai cherché un moyen de fusionner les deux.

 

Au moins de juin, j’ai lancé une pétition pour faire pression sur la Mairie de Paris qui traîne toujours des pieds sur le centre d’archives communautaire LGBT Sida. Je suis furieux après Hidalgo qui fait la sourde oreille et qui confie ce projet à une bande d’arrivistes qui sont responsables du retard de ce sujet dans notre pays. En quelques semaines, près de 8000 personnes ont répondu à l’appel. J’en espérais 10.000. Vous savez quoi ? Pas un seul média LGBT n’a relayé cette pétition. Têtu ? Komitid ? L’AJL, l’association des journalistes LGBT ? Alice Coffin ? Surtout pas. Essayez de comprendre. Moi je n’y vois qu’un exemple supplémentaire de cancel culture.

 

Alors j’ai pensé à faire de ce jardin le coin des remerciements. Je vais faire de ces deux hectares un endroit du souvenir, comme un mélange entre le jardin de Derek Jarman et d’autres endroits mémoriaux. Comme je ne voyage plus, comme je fais très peu de shopping, mes seules envies de consommation, ce sont les arbres. Le peu d’argent dont je dispose, c’est pour végétaliser ce terrain avec des espèces nécessaires pour l’environnement, pour les oiseaux ou les insectes. Par exemple, il n‘y a pas un seul érable dans le vallon où je vis, c’est pas normal. 

 

Je me suis acheté un petit set de pyrogravure. Désormais, quand je planterai un arbre, je marquerai sur un poteau son nom, l’année de la plantation et le nom d’une personne qui m’a aidée. Bien sûr, je commencerai avec les arbres déjà plantés ici depuis cinq ans pour ma famille, les anciens boyfriends, les amis décédés. Mais aussi celles et ceux que je ne peux remercier en personne, mais qui sauront qu’il y a un arbre ici qui porte leur nom, dont je m’occupe et qui sera là sûrement après ma mort. C’est la plus belle manière de les remercier sans en faire un bullshit médiatique. Il y aura une photo sur Instagram et puis c’est tout.

 

Les critères pour ces arbres et ces arbustes sont évidemment esthétiques, il faut varier les espèces pour procurer un maximum de diversité végétale et mélanger les couleurs de feuillage. Je plante beaucoup de lianes et d’espèces grimpantes pour densifier encore plus les coins délaissés du jardin, là où je n’interviens pas. Je me dirige aussi vers des arbres résistants qui pourront affronter les périodes de sécheresses des années à venir. Ma spécialité du moment, ce sont tous les arbres qui offrent à manger aux oiseaux pendant l’hiver. Ou des fruits comestibles pour les écureuils et toutes les bêtes et oiseaux qui se nourrissent au sol, quand ces fruits tombent. L’idée est aussi de planter des arbres communs disparus ou trop rares dans la campagne qui m’entoure. J’espère aussi que certains de ces arbres se multiplieront dans les terrains à l’entour. 

 

Avec toute la pluie qui est tombée cette année, j’aurais pu planter beaucoup plus, mais je n’ai pas pu le faire à cause de la baisse de mes revenus. Si vous voulez m’aider à développer la diversité écologique de ce jardin, vous savez qu’il y a sur cette page, à droite de ce texte, un accès à mon compte PayPal. Il faut aussi que je me mette sérieusement à mettre des abris pour oiseaux partout, particulièrement dans le bois qui jouxte ma maison. Planter un arbre est toujours un geste fort. A Londres, pour symboliser le souvenir des personnes décédées du Covid, des arbres vont été ainsi plantés. Cela ne rattrapera pas la catastrophe des incendies de cette année et des années précédentes dans d’autres parties du monde. Mais quel meilleur moyen pour vous témoigner ma gratitude en plantant ceci ou cela ? Ou ça encore ?

 

Ma reconnaissance est grande. Elle est éternelle.

 

 

samedi 6 février 2021

Avis aux éditeurs

Je peux enfin l'annoncer : j'ai fini mon livre sur le porno, qui m'aura occupé pendant des années, dont je suis satisfait, mais qui est aura été le plus compliqué à terminer. Son titre provisoire, "I Love Porn", est une déclaration positive et politique, une anthologie sexuelle qui raconte l'essor de ce média et qui rassemble les références des nombreux articles écrits au fil des ans sur le sujet, pour des médias ou pour mon site perso. C'est l'équivalent du livre sur la musique que je n'ai jamais écrit, mais sur la sexualité. 

Pourquoi un tel retard ? Il faut remonter à 2017 qui fut une année difficile. La sortie de "120BPM" m'a occupé pendant six mois, j'ai traversé le pays pour présenter le film et j'ai finalement pris la place d'un community manager bénévole face aux centaines de messages que je recevais et à qui il fallait répondre. A force de voyager, je me suis appauvri. Je n'avais plus le temps d'écrire. Je n'avais aucune expérience du monde du cinéma, un média autrement plus puissant que tout ce que je connaissais. Découvrir le faste de Cannes et retrouver chez moi mon statut de RSA ne m'a pas vraiment amusé.

 

Je n'entrerai pas ici sur le clash avec la boîte de production du film, mais j'ai fini par en avoir marre de me faire avoir. Ce n'est pas la première fois qu'un aspect de ma vie sert de base pour une création littéraire, théâtrale ou cinématographique. Et à chaque fois, j'en sors plus usé et démuni qu'avant. Finalement, c'est de l'exploitation. Quelques mois après Cannes, mon compte en banque était à découvert et il aura fallu plus d'un mois pour recevoir le versement des 1500€ qui m'étaient dus. D'un côté un ego qui grossissait trop vite, de l'autre la conviction grandissante que mon engagement sert à faire de l'argent - pour les autres. Ce qui a provoqué le tweet sur l'affaire Weinstein et les conséquences que l'on sait. J'ai retiré mes comptes Twitter et Facebook, je me suis excusé, j'ai reçu des insultes qui font encore mal aujourd'hui. Ma seule solution était de me faire oublier pendant deux ans et d'abdiquer. Pas le meilleur moment pour sortir un livre. 

 

C'est un passage presque obligé dans le journalisme à l'époque de Twitter.  Il y a des hauts et des bas, et il faut accepter ces catastrophes avec la même dignité que les bons moments. Je croyais que "120BPM" allait m'aider, mais j'ai tout détruit en prenant la grosse tête. J'ai aussi mieux compris pourquoi je me suis toujours méfié du milieu du cinéma, un monde où les affaires d'abus et d'inceste sont si courantes. C'est un monde fermé, obscur, magouilleur, qui me dégoûte en fait.

 

Et puis, pendant ces voyages à travers la France pour présenter le film, quelque chose est arrivé. Après des années de problèmes dentaires (un truc de séropo), j'ai commencé à perdre mes dents. Toutes les incisives ont commencé à bouger, puis se déchausser. J'avais peur de manger. Ma hantise était de me retrouver devant un public et de voir une dent tomber. Ce qui m'est d'ailleurs arrivé à Bruxelles, heureusement devant des gays peu nombreux et compréhensifs. Pendant cet été si émotif, j'étais aussi en plein déménagement pour m'installer dans cette petite maison que me prête mon amie Chantal. Tristesse de quitter mon ancien jardin, surexposition médiatique, dégringolade financière, les conditions idéales pour un soixantième anniversaire.

 

Quelques semaines plus tard, je perdais toutes mes dents de devant. À cause des effets secondaires des traitements VIH, les os de mes mâchoires étaient trop fragiles, impossible d'y mettre des implants. Je suis devenu un "sans dents". J'ai commencé une nouvelle vie, avec deux appareils dentaires. Et ça m'a foutu en l'air, il m'a fallu deux ans pour commencer à m'y habituer. Entre parenthèses, je trouve incroyable qu'on ne parle pas de ce problème dans notre communauté où c'est un tabou total. J'ai dû assimiler ces changements en silence. D'ailleurs cela n'a pas arrangé ma vie sexuelle puisque ça va faire deux ans que je n'ai pas eu de rencontre (c'est vrai que le Covid n'aide pas non plus). Bref, l'image de soi en a pris un coup, et cela ne m'a pas vraiment encouragé à écrire. 

 

Début 2018, un ami m'a offert un petit job alimentaire d'écriture. C'était la première fois qu'on me disait : "J'ai un boulot en trop, est-ce que ça t’intéresse ?". J'étais fauché, j'ai accepté avec plaisir. Écrire tous les jours une petite brève de news est un boulot facile, mais ça demande une certaine concentration. Ça m'a déstabilisé dans mon écriture, mais je n'ai pourtant pas arrêté de prendre des notes sur ce livre. Et je me disais que si ces notes affluaient toujours, c'est que le livre n'était pas terminé dans ma tête. Quand on arrête de prendre des notes, c'est que le sujet est plein, qu'il est temps de conclure.

 

Je suis devenu plus humble. La leçon a été retenue. Je me suis aussi consacré davantage à ma mère, qui vit à 35kms et qui a eu des problèmes de santé. Je me suis forcé à être plus patient, plus attentif, et cela aussi bouffe beaucoup d'énergie. Heureusement des amis et des inconnus m'ont aidé financièrement, je ne sais pas comment j'aurais fait autrement. Je suis en train d'écrire un projet pour les remercier.

 

Maintenant il faut trouver une maison d'édition.

So spread the Word. 

Comme ce livre est truffé de références journalistiques, de scènes porno et de livres, une version à la fois papier et digitale semble obligatoire. Et puisque plusieurs chapitres décrivent la production internationale, ce livre aura peut-être un intérêt à l'étranger. Je l'ai écrit dans ce sens. C'est aussi un ouvrage avec des entrées multiples, on peut le commencer n'importe où. Qui sait, ce sera peut-être mon dernier livre et je suis heureux de voir qu'il apporte un message positif et moderne sur la sexualité LGBT, ce qui change de mes livres précédents, beaucoup plus axés sur les échecs politiques de la communauté. Si ce livre sort, je réfléchirai ensuite à un petit essai de 100 pages sur la musique, résumé d'une carrière journalistique, le livre que mes amis me reprochent de ne pas avoir écrit. Et si personne n'est intéressé, je commencerai mes mémoires, car il est temps. 

 

Un extrait exclusif, dans le chapitre sur la musique :

Musique et porno

Aujourd'hui le porno est essentiellement en son direct, chez les gays ou les hétéros. C'est un des legs majeurs du cinéma amateur qui n'a ni les moyens, ni l'envie, de recouvrir les dialogues ou les gémissements d'une muzak que personne n'écoute. Le son direct paraît si évident de nos jours que les jeunes "écoutent" le porno avec le casque comme ils écoutent leur musique. Il semblerait en effet criminel d'ôter la parole des Brésiliens quand ils baisent ou des japonaises quand elles miaulent. Récemment, de nombreux articles ont commencé à analyser l’apport de la musique dans le porno, surtout hétéro, que certains appellent « porn groove ». Pourtant, pendant de longues années, jusque dans les années 90, la musique était le moyen de masquer l'origine géographique ou nationale des acteurs. L'envie commerciale de produire un X international où les acteurs provenant de pays différents sont noyés dans une langue unique, a volontairement caché les particularités linguistiques. Les onomatopées du sexe se sont uniformisées. 

 

Je suis pourtant arrivé dans le porno avec une oreille attentive.  Mon film séminal, "Muscle Beach" de Colt, avait une muzak légère presque jazzy qui m'a tout d'abord estomaqué. Avec ce film, je me suis tout de suite intéressé au support musical du porno, sachant que c'était le seul endroit où la musique qu'écoutaient les gays était associée à leur nudité, à part les backrooms des clubs. Et forcément, j'ai vite reconnu que la BO des films Fox Studio du début des années 80 était composée par le producteur de disco Patrick Cowley. En 2013, un petit label de San Francisco, Dark Entries, a surpris tout le monde en ressortant une compilation des meilleurs morceaux de films produits par Cowley. La presse musicale et générale s'en est emparée, c'est comme si on redécouvrait un joyau musical enfoui dans le temps. Plus récemment, le label du Bergain A-Ton a annoncé la sortie de la BO d’un film porno inconnu.

 

La musique est une des signatures d'un studio, comme sa typo ou son logo. Elle marque l'ensemble des titres dans une continuité de production avec souvent un thème mélodique qui finit par être associé à un certain genre de sexe. Par exemple dans "Darkroom" de Mustang, le riff de guitare est inséré dans l'éditing au moment où le réalisateur considère que l'action est parvenue à un nouveau palier d'excitation, pour rajouter un crescendo d'excitation. La base de la musique est un groove espacé où les synthés servent de fond sonore alors que les guitares, autre signature du studio, donne une impression de rock indépendant. 

Les films porno 70 étaient intéressants car autant la musique pouvait être une disco faite au kilomètre, autant on pouvait entendre de temps en temps un disque de rare groove, assez inconnu pour être volé sans payer les droits. Parfois un tube disco déboulait sans prévenir. Il faut se rappeler qu'à l'époque ce furent les sonorités rock et jazzy qui permettaient de mettre des instrumentaux sur les images. Falcon a fait ça pendant des années avec des morceaux qui avaient un aspect rugueux qui allait très bien avec le grain épais des pellicules. Ce mélange jazz/rock est aussi ce que l'on entend sur la BO de "Cruising", le célèbre film de William Friedkin où Al Pacino est un policier enquêtant dans le milieu SM de New York. 


Souvent, c'était le même loop qui était utilisé sur plusieurs films, ce qui signait la marque du studio, particulièrement chez les anciens films de Falcon. Mais parfois un thème musical était spécialement créé pour un film important comme "These Bases Are Loaded" qui est en soi un des meilleurs films témoin de son époque. Et puis il y a ce film où Jeff Striker montait sur scène pour jouer avec un (mauvais) groupe de rock. Plus tard, la musique des films de Kristen Bjorn rejoint une muzak d’adagios de guitare, comme pour rajouter de l’exotisme culturel. La mauvaise disco des années 80 est particulièrement présente dans les films brésiliens (« Brazilian Students – Paulo Guina Shower Scene »). Dans une autre scène avec Paul Guinoa, « Fishing Pole », on entend des oiseaux chanter dans les jardins et il y a même un marchand ambulant qui passe dans la rue d’à côté. Dans « Sex in the City » (Man Avenue), avec Berne Banks & Girth Brooks, la soft disco est très proche de celle  de Metro Area. Dans « Muscle stud Bobby Blake fucks White boy », on entend une musique improbable de ballades Country & Western. Dans « When Jamaica meets Puerto Rico » (RawFuckClub, 2019), on entend pour la première fois de la musique africaine écoutée par des Afro-américains. D’ailleurs, l’acteur Rhyhem Shabazz choisit lui-même la musique d’une scène de JustForFans (une variante de OnlyFans) avec du Quiet Storm et, pour la première fois en quarante ans de porno, « I Want You » de Marvin Gaye. De temps en temps, on entend le galop d’un cavalier dans le péplum « Sacred Band of Thebes » (Men, 2019), juste pour nous rappeler que le champ de bataille n’est pas loin. Dans « Pizza Cazonne (Cazzo, 2009), on a l’exemple typique de deep house idéale pour porno, pendant que Matt Hughes baise une pâte à pizza.

 



vendredi 5 avril 2019

Des nouvelles


Je suis bien conscient que je n'ai jamais aussi peu écrit sur ce blog depuis des années. Comme tout le monde ou presque, je suis affecté par l'actualité et la perte de temps liée aux réseaux sociaux. Tous les jours, je vois des messages sur Twitter qui ne provoquent aucune réaction et le mouvement des gilets jaunes, que je soutiens, suscite un mépris politique qui me déprime. On dirait qu'il n'y a plus qu'une vingtaine de personnes qui expriment des sentiments sincères. Le défaitisme prend des proportions internationales.  Heureusement que les choses se passent bien en Algérie, pour l'instant.

Tous les trois mois, je dois désormais m'adapter à un nouveau signe de la vieillesse, une fatigue face à l'effort que je ne connaissais pas avant, le besoin de faire la sieste en fin d'après-midi sans trop culpabiliser, le besoin aussi de me vider la tête tous les soirs sur Netflix, une boulimie de documentaires à la télé sur les pays lointains, les voyages que je ne ferai jamais car j'ai accepté désormais que ces pays, comme la Nouvelle Zélande ou le Brésil sont hors de portée, financièrement, physiquement, sentimentalement.
L'année dernière a été un tournant, j'ai mis six mois pour m'adapter à mes derniers soins dentaires. J'ai accepté progressivement que la solitude serait désormais permanente, et puis, à 60 ans, il faut bien se résoudre au fait qu'il faut arrêter de chercher quelqu'un. Cette solitude est celle des personnes âgées en général et elle ne me dérange plus, c'est comme si je m'étais libéré de cette obligation. Le travail sur cet âge, c'est précisément de s'adapter. Les discussions hebdomadaires avec ma mère abordent souvent ce sujet : c'est pas si mal d'être enfin tranquille. Depuis l'été dernier, j'ai rencontré deux hommes noirs qui se sont bien occupés de moi, mais rien de sérieux. Je suis beaucoup plus apaisé sur ce sujet, sûrement parce que je me dis que si quelqu'un était intéressé je le saurais, donc cela veut dire que cela ne sert à rien d'attendre. Ma dernière sortie en club a été une autre leçon : je me suis dit qu'il fallait vraiment arrêter (la tête des kids quand ils voient un pappy est gérable à minuit, beaucoup moins à 3 heures du matin lol). Ma sédentarité s'est accentuée, j'ai énormément ralenti mes voyages et les interventions à l'extérieur et, à vrai dire, j'ai du mal avec la ville désormais, je n'y trouve aucun intérêt et je quitte toujours ma maison avec regret. 

Mon jardin et la nature ont pris presque toute la place. Je sens toujours grandir en moi cette passion, tous les soirs avant de m'endormir je suis dans une rêverie de ce qui reste à faire ou de ce que j'ai fait dans la journée. Le terrain est si grand ici que la moitié du jardin est toujours à défricher, les ronces occupent encore un bon hectare. Quand ça va mal, ou au contraire quand je suis en forme, je prends mon sécateur et je m'attaque à une montagne de ronces. Je n'ai plus la force physique de manier une débroussailleuse, pourtant beaucoup plus efficace, alors je coupe les ronces tige par tige pour ne pas être écorché de tous les côtés. Ces bêtes sont incroyablement insidieuses, elles ont une manière de se défendre bien à elles. Je fais des gros tas de branches en avançant dans le massif et quand j'arrive au sixième ou septième tas, je considère que j'ai bien passé mon après-midi. Je récupère des surfaces qui deviendront une prairie fleurie. L'air et la lumière nourrissent la perspective. L'accès à la forêt est plus ouvert, le bûcheron a fini de couper les arbres morts, il est enfin temps de replanter le sous-bois qui a été détruit lors du grand feuEt puis, il y a le potager et l'accès direct à la maison qui sont en voie d'être terminés, ce sera fini ce printemps. Retourner la terre sur 15 mètres a été épuisant, ainsi que le décaissement de l'allée centrale, mais j'y suis allé méthodiquement, patiemment, même si pour l'instant cela ressemble toujours à un chantier pas vraiment esthétique. 

Cette passion pour la nature dévore tout le reste, dépassant le travail d'écriture, le livre sur le porno à terminer, même le rendu de certains articles. Après tout, je suis entré dans une période de préretraite et je ne sens moins dans l'obligation de "produire". Mon métier de journaliste n'a pas bonne réputation, il est détruit jour après jour par les enjeux politiques et après mon tweet de 2017, je savais qu'une année sabbatique ne ferait de mal à personne. Cet hiver, j'ai fini de vendre ma collection de disques, ce qui m'a permis de prendre deux mois à l'écart, ce ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Cela fait 17 ans désormais depuis mon départ de Paris et je ne suis plus la même personne, j'ai trouvé ici une indépendance que je ne pourrais pas trouver ailleurs. Je ne me sens plus pressé. Même ce livre sur le porno, qui aurait dû être terminé depuis plus d'un an, il n'y a personne qui peut l'écrire à ma place, je n'ai aucune compétition. Et comme mes autres sujets politiques sont dans l'impasse à cause de la mairie de Paris et du gouvernement actuel (la mémoire LGBT, le centre d'archives, la reconnaissance des militants sida, même la PMA), je dois bien admettre que l'horizon est bouché à court ou moyen terme. 
La colère a toujours été un élément central de mon caractère, elle est de plus en plus alimentée par nos dirigeants qui n'écoutent pas les attentes européennes sur le climat et l'écologie. Pour la première fois de ma vie de militant, j'ai écrit une longue lettre à là ministre de la santé à qui je me suis défini comme "un gilet jaune du sida" et qui m'a répondu, deux mois plus tard, dans le plus grand style "Computer says no". Je m'en doutais, à vrai dire. Ma génération vit dans la précarité et je m'inquiète pour des personnes comme Hélène Azera, toutes celles et ceux qui travaillent sur le souvenir. Les gens nous poussent gentiment vers la sortie.

A la campagne, l'hiver est toujours une épreuve, c'est le deuxième que je passe dans cette maison et ses murs épais me protègent du froid et du manque de lumière. J'ai presque fini de repeindre tous les murs dans un éventail de couleurs nouvelles pour moi, plus flashy, des teintes qui jurent presque entre elles. Presque tous les soirs, le feu dans la cheminée est une présence qui alimente la solitude, le fait de rentrer le bois, s'occuper et entretenir les flammes, choisir une belle bûche, regarder les braises avant d'aller se coucher, c'est comme si je m'adressais mentalement au foyer, me demandant s'il y aura assez de bois avant le mois d'avril. La répétition incroyable des jours que l'on remarque avant d'aller dans la chambre, vérifier que la porte d'entrée est bien fermée, se laver les dents, préparer une bouillotte pour le lit, éteindre les lumières toujours dans le même ordre, quand on devient âgé cette répétition devient presque philosophique. 

Il y a quelques jours, il a enfin plu après des semaines de soleil et j'ai semé à la volée des milliers de graines sur le sol nettoyé de la prairie à venir, plusieurs variétés de pavots et de coquelicots, d'immortelles, de bleuets à fleurs doubles, surtout des fleurs qui nourrissent les abeilles comme du trèfle rouge. J'ai aussi ouvert depuis une semaine ou deux un compte Instagram sur ce jardin, une décision illogique vu ma fatigue des réseaux sociaux mais, cette fois, je ne me laisserai pas envahir par les commentaires et les demandes de discussion. Cet Instagram est purement informatif, je ne cherche pas les likes ou quoi que ce soit, c'est comme un journal de ce bout de terrain qui m'entoure, les petits objets que je dispose ça et là, les plantes qui se ressèment dans des endroits étonnants, les photos prises par les amis de passage - et surtout pas un seul selfie. Ce jardin m'offre la satisfaction que la société me refuse, c'est le seul endroit où je sens aller les choses dans le bon sens, même si le gel ou la sécheresse peuvent tout détruire. Ce sont ces quelques hectares qui me rappellent le chemin parcouru dans cette vie, ils font remonter mes souvenirs d'enfant à la ferme. 
Je commence à penser à écrire "mes mémoires".
Je suis né à la campagne en Algérie et je mourrai à la campagne en France. 



dimanche 7 octobre 2018

My rules


Beaucoup de monde chez moi cet été et cet automne, Brahim et Thierry Smits que je n'avais pas vu depuis les années 80, Jean-Christophe Breysse, Arthur Gillet, Lewis et Laurent Chambon de Minorités.org, Marc Endeweld son boyfriend Sébastien, Rémy, Kader et Fred, qui m'ont tous aidé à rentrer du bois ou bouger de grosses tôles métalliques dans le jardin. Après toutes ces années à accueillir des gens à la campagne, j'ai développé une hospitalité qui est personnelle, un mélange de l'influence de mes frères et de mes racines pied-noir.

La règle première quand on vient chez moi, c'est que je n'ai pas besoin de cadeau. J'ai une aversion pour le chichi gay et à moins de m'offrir une petite barrette de shit (seul cadeau précieux difficile à trouver dans le coin), je considère que le vrai cadeau, c'est la présence de ces amis. Donc pas de dépenses inutiles, pas besoin de rajouter de la consommation quand on vient dans la maison d'un homme qui croit à la décroissance. Je sais que certains aspects de ma maison sont sous-standard, je n'ai pas de cuisine super équipée ou de salle de bains minimale et conceptuelle, mais presque tout fonctionne et cela me suffit.

La seconde règle est : vous ne faites rien, je m'occupe de tout. Si vous voulez vraiment cuisiner, OK, amusez-vous, mais autrement je fais tout, la cuisine, la vaisselle, les courses. Un week-end est trop court pour imposer la vaisselle à quiconque, je déteste ce genre d'activité en groupe, et ce depuis que cet amour de Mustapha m'a réveillé un jour parce qu'il faisait la vaisselle de bon matin et que j'entendais tout de mon lit. Donc depuis, interdiction de faire du bruit le matin. Je cuisine des choses simples, je ne me vois pas du tout comme un cuisinier, mais je fais des plats équilibrés et appétissants qui ne demandent pas des heures de préparation. Depuis tout petit, je trouve que le temps passé à table est hautement surévalué et j'ai très peu de patience envers les dîners qui s'éternisent, peut-être une des raisons de mon désintérêt pour les restaurants. C'est comme les gens qui mettent des heures à se séparer devant la porte de la maison, ça me rend dingue. Enough already! Chez moi, les repas sont rapides, à moins de manger dehors avec un barbecue où là, il n'y a pas de limite à la décontraction et au farniente. Je suis un spécialiste des grillades, en été mon cadeau de bienvenue est souvent un plat de sardines grillées, quelque chose que les parisiens ont rarement l'occasion de manger (à cause de l'odeur). Bien sûr, je ne suis pas végétarien, mais je m'adapte quand les amis le sont, dans ce cas la cuisine est à eux car ils ont leurs habitudes et leurs besoins. 

La troisième règle de la maison est : vous vous servez. Encore une fois, mon dégoût  du chichi encourage les invités à se servir avant de demander. Le réfrigérateur est là, les biscuits et les fruits aussi, vous faites comme chez vous. J'adore les gens qui se font un thé sans avoir à demander. Je trouve ça masculin. 

La dernière grande règle est : vous dormez autant que vous voulez. Je pars du principe que lorsque qu'on vient à la campagne, c'est pour échapper à la vie citadine et même pour un week-end, j'attends que mes amis se reposent. Ils peuvent faire la grasse matinée jusqu'à midi, jusqu'à 14h ou plus. Plus ils dorment et plus je suis content. J'ai alors l'impression de servir à quelque chose lol. C'est sûrement les souvenirs d'Hervé Gauchet et d'autres amis malades qui sont restés chez moi pour se refaire une santé, je vois ma maison comme une cure de repos. Et je ne suis pas du tout du genre à m'offusquer par exemple s'il y en a un qui manque au déjeuner. Je crois que le calme de cette maison et de la précédente est le premier cadeau pour mes invités. S'ils rentrent reposés à la ville, alors j'ai servi à quelque chose. J'aime quand les invités vont bouquiner dans un coin du jardin ou devant la cheminée ou dans leur chambre. S'ils ont du travail à terminer, je comprends. Je suis moins content quand ils passent leur temps sur leur portable ou leur ordi, parce qu'ils devraient faire une pause, mais hey, c'est 2018 et je ne vais pas non plus les embêter avec ça.

Bien sûr, comme je suis désormais vieux, j'adore qu'on me demande si j'ai besoin d'aide dans le jardin (mais je ne suis pas vexé si on ne me le demande pas hé ho!). Il y a des amis qui ne savent rien ou qui ont peur de tout dès qu'ils sortent de la maison et j'essaye de ne pas le relever. D'autres ont vraiment envie de se défouler et ils sont précieux pour couper des branches, faire des fagots de bois ou débroussailler. Mon jardin est ainsi le résultat de collaborations amicales. Untel à aidé à bouger tel rocher, un autre m'a aidé à porter les meubles de jardin en haut du terrain, un autre a fauché les fougères Aigle dans le bois. Je crois que je vais finir par leur demander de tailler leurs noms dans les troncs des gros chênes. Je trouve romantique de retrouver la trace de leur passage des mois ou des années après. Comme je vis seul, leur présence se manifeste à chaque fois que je traverse le terrain (ce qui est souvent!) et cela réduit le sentiment de solitude qui est vécu par presque toutes les personnes âgées. 

Par exemple, je vais bientôt ouvrir un compte Instagram uniquement pour partager ce que je fais dans ce jardin, avec no selfie, uniquement sur les plantes et les détails de ce que je fais (il y aura un autre texte sur ce blog pour l'annoncer officiellement). Je sais déjà que je fais dédier certains arbres achetés grâce à la générosité des amis. Il y aura un cerisier Chantal, un rosier Solange Fille de Pau, un prunier Clarisse Bui, un pommier d'ornement Philippe Coulavin, etc., avec une étiquette et tout. Et quand j'aurai fini mon potager et que les fruitiers donneront, je serai heureux de préparer un cageot de fruits et de légumes à emporter quand les amis se préparent à rentrer à Paris, comme cela se faisait à la ferme quand j'étais jeune. Et puis je suis toujours content d'offrir quelques plantes dont je n'ai pas besoin.

Ma manière d'accueillir les gens est le résultat de l'éducation familiale et de la liberté d'être gay. Ma mère m'a toujours dit que la literie était importante et qu'il fallait des draps simples mais fraîchement lavés. Mon père m'a appris à faire le ménage tout seul et mettre un bouquet de fleurs dans la chambre des invités. Mon frère Lala, le meilleur hôte de la famille, m'a appris la décontraction, exactement comme mes frères Thierry et Philippe qui sont totalement dénués de bullshit. J'adore les amis qui apportent des films ou des documentaires à regarder ensemble le soir. J'adore que les gens me tiennent au courant de leur vie sentimentale ou qu'ils me racontent leurs voyages. J'aime aussi savoir où ils en sont politiquement. Mais la base de mon plaisir d'hôte, c'est de me mettre en retrait pour que les invités aient des moments à eux, surtout quand ils sont en couple. S'ils ont envie de s'amuser dans leur chambre, je vais dans le jardin ou je vais faire les courses. J'adore les amener à la plage du lac qui se trouve à trois kilomètres pour l'après midi. J'adore leur faire découvrir des classiques de cinéma ou de stand-up.  

Alors, bien sûr, ces règles un peu rigides provoquent des gags. Quand Myriam et Peggy sont venues il y a quelques années, je faisais attention à ce que la lunette des toilettes soit toujours baissée. Or Peggy est tellement géniale, en tant que lesbienne pas coincée, elle remontait la lunette en sortant, assumant que c'était, après tout, une maison de garçons. Après deux jours de ce manège, il a fallu mettre les pendules à l'heure : 
- "Mais, je le faisais pour vous!"
- "Mais non Peggy, il y a des filles dans la maison, c'est la moindre des choses!"
- "Ah bon, d'accord, comme tu veux!"

Quand Brahim est venu au mois de juillet, je l'ai surpris en train de nettoyer l'évier de la cuisine où des traces de peinture restaient après avoir peint le sol. Comme je plaisantais qu'il n'avait pas à faire ça, il a prétendu nettoyer les légumes. Les Arabes font toujours des trucs adorables comme ça, comme prendre l'initiative de réparer une prise électrique ou de mettre de l'ordre sur une table de jardin où traîne un paquet d'outils. Mustapha, c'était pire, il profitait de ma sortie dans le jardin pour passer l'aspirateur, ce que faisait Lewis aussi. Il y a donc une catégorie supérieure d'amis qui font des choses interdites parce qu'ils ont une autorité ou une générosité qui font dire : "Bon écoute, on se connaît depuis longtemps donc tes règles, c'est pour les autres ok?". It's sweet.

La seule chose que je demande, c'est une heure seul avant d'aller me coucher. J'ai besoin de ce moment à moi, soit pour regarder du porno ou un truc sur Netflix, soit pour ranger la cuisine pour le petit déjeuner, soit pour sortir sur la terrasse après la prise de mes médicaments. C'est le seul moment qui me permet de faire le point, revenir sur les moments agréables (ou parfois embarrassants!) de la journée, préparer le lendemain, réfléchir à mon travail, prendre des notes. Après une journée à m'occuper des autres, j'ai absolument besoin de cette solitude pour me nettoyer la tête, surtout quand le feu de la cheminée brûle encore ou qu'un clair de lune éclaire la terrasse. Pendant longtemps, j'ai cru qu'il y aurait forcément un homme que ce type de refuge loin de la ville attirerait, j'ai même écrit un livre sur ça mais les années passent et il faut bien admettre que les gays de ce pays se séparent de plus en plus de la nature. C'est l'air du temps, à un moment où l'écologie est de plus en plus pressante. Twitter, Facebook et Instagram replacent désormais les arbres. 

mercredi 4 avril 2018

Tumblr fever


Depuis plusieurs mois, quand j'ouvre mon iPad, et c'est plusieurs fois par jour, l'écran d'accueil est recouvert d'une avalanche de notifications. Ce n'est pas pour me vanter, bien que lorsqu'une image atteint plus de 11.000 likes et reposts, ça devient un sujet de discussion. J'ai fait une capture d'écran d'un garçon appelé Diego Barros et je ne sais pas pourquoi, cette image est devenue la plus populaire de mon Tumblr depuis sa création. J'aurais préféré que d'autres posts parmi les 45.000 choisis depuis le début, plus personnels, aient un tel succès mais bon, ça fait toujours plaisir. 

Diego Barros fait partie de ces stars instantanées qui naissent à partir du site Only Fans, une version améliorée et payante de Cam4, où des inconnus se filment pendant que les gens discutent et envoient de l'argent pour montrer leur approbation. C'est une prostitution virtuelle que les jeunes utilisent pour répondre à leur soif d'exhibitionnisme qui est un des marqueurs de la sexualité d'aujourd'hui. Sur Tumblr, on voit beaucoup de mecs qui se déshabillent dans des endroits loufoques comme des supermarchés ou des trains. Talk about manspreading lol. Il y a même un Tumblr spécialisé dans les mecs qui se branlent dans leurs voitures, ce qui est une nouvelle catégorie érotique en soi. Diego Barros est un Brésilien bien foutu, pas forcement mon genre mais qui déborde de swag et qui se filme en jouant avec lui-même, avec beaucoup de tease. Il est probablement hétéro, en tout cas complètement gay for pay. 

Je me suis beaucoup demandé pourquoi ce post avait tant de succès. Je crois avoir été le premier à faire une capture d'écran de lui donc c'est du hasard et de l'intuition. Quand une image dépasse 10.000 likes, à partir d'un Tumblr minoritaire (je n'ai que 8000 followers), elle devient un symbole moderne qui capture un érotisme contemporain. La différence avec un post sur FB ou Twitter, c'est qu'il disparaît très vite, poussé par les autres. Ici, cette image vit toute seule et se propage à travers le monde et dure dans le temps, c'est intéressant, c'est un genre de production très warholien. Ce n'est pas la personne à l'origine du post qui importe, c'est son propre développement, sans promo, sans buzz.

Only Fans est en train de changer imperceptiblement la production pornographique actuelle avec de plus en plus de scènes où les acteurs s'adressent à leur caméra d'ordi ou se filmant avec leurs portables. Quand les gens baisent aujourd'hui, le fait de prendre son portable pour se filmer devient presque anodin, autant pour documenter sa performance que pour avoir un souvenir, comme un selfie devant la Tour Eiffel. Cela crée de nouveaux angles qui ont déjà intégré le porno traditionnel avec le POV. Mais le porno traditionnel persiste dans l'idée que les acteurs ne doivent pas regarder la caméra comme s'ils avaient prétenduement oublié qu'elle est là. Only Fans rajeunit le format en incorporant directement l'œil du voyeur qui se sent privilégié d'être témoin de ce qui se passe, comme si la scène avait été faite pour lui. C'est une forme de pornographie où le réalisateur a complètement disparu, il n'y a plus de troisième personne dans la pièce qui choisit l'éclairage, le décor, les positions sexuelles. Dans un des récents films de Only Fans, le vétéran Rocco Steele baise avec un mec jeune, Gabriel Cross,  qui s'assoit sur la bite de Rocco sans même soupirer mais ce sont les regards vers la caméra qui font toute la différence. Ils regardent l'objectif comme s'ils avaient un miroir devant eux mais ce miroir est le public.  Cette technique toute simple mais irrésistible influence déjà des studios indépendants comme MEN.com où la récente scène "Tell Me What To Do" de Diego Sans (vraiment, un des plus beaux Brésiliens de Now) regarde la caméra et s'adresse à elle pendant qu'il baise Allen Lucas.

Only Fans est le signe d'une réappropriation du porno par les jeunes d'aujourd'hui. C'est leur moyen d'accéder à la célébrité et l'argent sans passer par le biais du studio, même amateur. Ils contrôlent ainsi complètement leur image même si tout ce qu'ils font est le signe d'un abandon de la pudeur. C'est une prolongation de Snapshat, exactement comme Tumblr est le prolongement d'Instagram avec ces milliers de selfies de mecs qui font leur propre promo pour rencontrer encore plus de mecs. C'est un signe d'intersection entre des réseaux sociaux qui grandissent tellement qu'ils débordent sur les autres. 

Je reste très étonné par les différences intellectuelles entre les différents réseaux sociaux. Les gens qui aiment Facebook dénigrent Twitter et inversement. En même temps, les utilisateurs de Facebook et Twitter ne comprennent pas Tumblr. C'est pourtant le même système de scroll. Je ne fais pas de différence entre les discussions de Facebook, l'info de Twitter ou le sexe de Tumblr. Il y a du bon et énormément de déchet. Je les mets au même niveau car tous ces réseaux sociaux sont l'expression d'un moi invisible, comme l'a expliqué la série "The OA", une manifestation de ce que l'on est vraiment, en dépit ou à cause du regard de la société. Par exemple, je vérifie systématiquement tous les blogs des mecs qui me suivent sur Tumblr. Ça m'intéresse beaucoup plus que sur Facebook. Le problème, c'est que FB et Twitter sont des enjeux de pouvoir avec une main-mise de ce que les anglais appellent "virtue signaling", cette manière de vous faire chier dès que vous utilisez un mot qui va offusquer un troll. 

Ce qui est merveilleux sur Tumblr, c'est l'absence de censure associée à l'absence de conflit. Il n'y a vraiment personne qui va râler sur le fait que j'objectifie les hommes ou que je publie des photos politiques clairement pro-palestiniennes. Contrairement à FB ou Twitter où il y a toujours un con quelque part qui se sent offensé par un avis, et je suis bien placé pour le savoir, Tumblr est le seul espace libre d'Internet. Je l'ai déjà écrit sur ce blog, et ,  Tumblr est un anti dépresseur basé sur l'érotisme et le collage. Dans son dernier stand-up sur Netflix, Ricky Gervais dit que pour lui le monde moderne était génial jusqu'à il y a 2 ans et quelque (2015 après J.C. donc) à cause de la surenchère des gens qui se sentent agressés par la moindre blague sur Caitlyn Jenner. D'ailleurs tous les grands du stand-up (Dave Chapelle, etc) discutent des polémiques idiotes dans lesquelles ils se sont emmêlés en racontant à quel point la planète est devenue ridicule à cause de ces trolls qui utilisent le politiquement correct pour faire chier tout le monde (oui vous savez que je parle de vous, bande de cruches). Tumblr est toujours un média inspirationnel car on y trouve presque pas de conflit. Et vous savez quoi? C'est surtout un média de mecs. Sans conflit. Des hommes, sans bagarre? Ça existe quelque part? Ben oui, et tout ça concentré dans une photo de Diego Barros. 


jeudi 17 août 2017

Le feu




Il y a un an exactement, jour pour jour, j'ai accidentellement mis le feu à un hectare de sous-bois et c'est une des raisons pour lesquelles je n'ai pas écrit sur ce blog depuis longtemps. Je me considère assez précautionneux pour ne pas faire de conneries chez moi mais cette fois, I fucked up. I really fucked up. Je ne dis pas ça souvent, profitez-en. C'est une longue histoire mais elle a des cotés amusants.

Picture yourself, le 17 août 2016. C'est la canicule, même en Normandie, il n'a pas plu depuis longtemps. Je me lève et je reçois un mail qui me rappelle que je suis fauché et je suis contrarié. Pour me changer les idées, je décide d'aller nettoyer le terrain de la maison dans laquelle je vis désormais. Je me dis qu'un feu me fera du bien, depuis toujours j'ai une relation thérapeutique avec le feu, dans le jardin comme dans la maison avec la cheminée. Quand j'arrive, au lieu de me diriger vers le fond du terrain qui est un endroit toujours humide où un tas de branches m'attendait, je décide de faire un feu près de la maison, quelques broussailles, des ronces surtout. Dès le début, je fais le mauvais choix, je suis contrarié, j'ai besoin d'une satisfaction rapide sinon instantanée, je ne réfléchis pas, je fais le con. Je prépare le feu, je ratisse tout autour pour délimiter le foyer mais je ne tire pas le tuyau d'arrosage au cas où ça dégénérerait. Il est 13h, c'est une belle journée.
Ai-je mentionné que le feu donne sur le début de la forêt? Tchip. Je lance mon feu qui part bien (c'est la canicule) et en 5 minutes tout est consommé. Ça s'est bien passé. Non, en fait. Je découvre que ce terrain pierreux fourmille de cailloux qui se brisent sous l'effet de la chaleur et quelques-uns sont projetés à quelques mètres. Il y a de la mousse séchée, des feuilles mortes de houx et de chêne, des genêts. En quelques secondes, une lame de feu se forme sur le bas de la forêt. Je cours avec ma pelle, j'essaye d'éteindre les flammes qui font désormais un mètre de hauteur, je glisse sur les rochers, les flammes grandissent et s'étalent, je réalise avec stupeur que je viens de me faire déborder. Des voitures s'arrêtent sur la route, les gens appellent les pompiers et je ne peux plus rien faire, la chaleur est trop forte et le tuyau au d'arrosage est trop loin.

Les pompiers mettront 20 minutes pour arriver et j'assiste, abasourdi, à la progression lente mais soutenue du feu.  Heureusement, il n'y a pas de vent (je n'aurais pas brûlé quoi que ce soit, je suis con mais pas fou à ce point), mais l'incendie avance sans obstacle. Régulièrement, un houx s'embrase dans un bruit fracassant et les feuilles vertes claquent dans l'air, les flammes avancent dans un sous-bois envahi de ronces et de fougères Aigle, un matériau aussi volatile que la paille. A ce stade, tremblant en attendant les pompiers, je me suis mis à l'ombre, près de la voiture, la tête dans mes mains, au bord des larmes. Je suis aussi brûlé sur les jambes, les bras, les mains mais curieusement ma barbe n'a pas cramé. Je mets tout de suite sur les brûlures mon remède qui guérit tout, celui qui est toujours dans ma voiture, le baume japonais Menturm que m'a envoyé Madjid. Les voisins arrivent, ce sont des agriculteurs et la femme m'insulte tout de suite : "ça devait arriver! Nous, les agriculteurs on nous fait chier tout le temps mais ça au moins on ne le fait pas! Vous êtes en train de brûler aussi notre terrain!". Je suis étonné qu'on aborde tout de suite le désarroi de la condition paysanne mais comme je suis fils d'agriculteur, je prends bien la critique, mieux, je la confirme en admettant que je suis un gros con. Ça la calme tout de suite, son mari arrive et il est plus gentil, puis le maire du village et chaque nouvelle personne est accueillie par un mea culpa de ma part. Pour un mec qui va s'installer dans le coin, c'est la pire manière de se présenter.

Les pompiers arrivent enfin après 20 minutes qui restent un des pires moments de ces dernières années. Quand je me suis cassé la jambe il y a 5 ans, c'était effrayant mais plus fun. Les pompiers râlent, il fait une chaleur pas possible (c'est la canicule), mais ils se mettent tout de suite au travail et les lances éteignent le feu qui court aussi sur le fossé bordant la route. Le chef de gendarmerie arrive et prend le contrôle des opérations, je lui raconte tout, il me demande pourquoi je fais un feu à côté d'une maison qui ne m'appartient pas, je lui explique que je nettoie le terrain avant de m'y installer. Il me rappelle que seuls les agriculteurs ont le droit de faire un feu, ce que je savais. Comme c'est la province et que c'est la Gendarmerie, l'homme est correct, poli.
Assis sur une pierre, je regarde les pompiers travailler. Un autre camion citerne arrive, plus gros, les lances sont plus longues et les pompiers cherchent tout de suite à circonscrire le feu qui monte vers la forêt. S'il arrive à la crête, limite de mon terrain, rien ne pourra l'arrêter car il sera hors de portée des secours. Pendant deux heures, je vois arriver un troisième, un quatrième puis un cinquième camion citerne et le feu n'est pas entièrement éteint. Je n'arrête pas de trembler, je suis sous le choc. Deux journalistes de la presse locale arrivent comme des vautours, je leur raconte ce qui s'est passé en leur demandant de ne pas mettre mon nom dans l'article. Non je ne veux pas être pris en photo. Tout le monde me regarde comme si j'étais redevenu un enfant de 10 ans mais tout le monde est finalement gentil, c'est la campagne, ça arrive et surtout les gens comprennent (parce que je n'arrête pas de le dire) que je suis vraiment vraiment désolé. La voisine vient me voir et s'excuse de son emportement et je lui dis "Non, je le mérite, vous aviez raison", le maire fait venir quelqu'un pour tronçonner un arbre mort qui se consume sur pied, comme un totem calciné. Un à un, les pompiers descendent se reposer à l'ombre pensant que les autres éteignent les dernières flammes. Je demande au gendarme si je vais être inquiété. Il me répond qu'une amende est probable, il faudra venir à la gendarmerie pour faire une déposition. Super, moi qui venais me changer les idées à cause de mes problèmes de fric...

Au bout de 3 heures, le feu est calme et le gendarme s'approche de moi
"- Monsieur, je n'ai pas vu que vous étiez brûlé
- Oui je vais aller aux urgences, j'attendais de voir comment ça se passe ici
- Mais vous n'allez pas aux urgences tout seul, j'appelle le Samu tout de suite, je ne vous laisse pas partir comme ça, on dirait que vous avez des brûlures au 3ème degré"
Déjà, ma peau est boursouflée sur les jambes, les bras surtout et les genoux sont en sang parce que je me suis éraflé sur les rochers en essayant d'éteindre le départ de feu. J'ai mal mais j'ai surtout honte et mon cerveau a mis la culpabilité au premier plan. Très vite, le Samu arrive. Je prends mes affaires, monte dans le camion et je me trouve entouré d'une secouriste et de trois hommes et c'est là, forcément, que je réalise enfin la douleur physique. Le personnel est tout à fait au courant de la procédure liée à une personne séropositive : questionnaire rapide sur les traitements, le niveau de la charge virale et des CD4, etc. On me donne les premiers soins, j'entends pour la première fois "Écoutez, vous avez honte mais la maison n'a pas été inquiétée, vous n'êtes pas brûlé au visage, ce n'est qu'un bout de forêt, ça pourrait être pire". Je pense à l'espace naturel que je viens de détruire, la végétation noire, ce trou géant sur le côté de la route, recouvert de cendres. Il est 17h et je suis toujours tremblant, direction l'hôpital d'Alençon.
Je le connais bien maintenant, j'y ai découvert mes problèmes cardiaques en 2008 et c'est aussi cet hôpital qui a soigné ma jambe cassée en 2012. Sur le lit, je réalise l'étendue des brûlures. Pas joli à voir, ça fait extrêmement mal mais je suis tellement choqué par ma connerie que les premiers soins ne sont pas si douloureux, il faut surtout nettoyer les plaies et recouvrir d'une crème. Très vite, je ressemble aux danseurs momifiés du clip des Daft Punk, "Around The World". Mes jambes, mes bras et  mes mains sont recouverts de bandages. Chaque nouvelle personne qui arrive dans la chambre est accueillie par un "Je suis désolé" de ma part et ça commence à être ridicule. J'appelle mon ami et voisin Ray pour qu'il m'amène chez moi, please. Il y un truc cool avec les Anglais, même quand ils sont effrayés de vous voir dans un tel état, ils ont toujours cette retenue qui atténue le drame. "The great British reserve". Ray connaît ma passion pour le feu, il était logique que ça m'arrive un jour. Sur le chemin de ma maison, je m'arrête chez le pharmacien pour prendre des antidouleurs. La tête des gens. Avant de partir de l'hôpital, on m'a donné le calendrier des soins. Je dois venir tous les jours pendant au moins 15 jours pour changer les pansements. C'est la mi-août, mon été est déjà foutu.

Arrivé chez moi, je suis enfin seul, ce que j'attendais depuis plusieurs heures. Allongé sur mon lit, je tremble toujours. Un incendie, c'est traumatisant. Des visions de flammes ne cessent de resurgir devant moi, le regard des gens, les arbustes en feu, c'est un cauchemar. Je prends un Lexomil et un joint, ça aide mais pas vraiment. Impossible de dire ça à ma mère qui vit à 20kms, ça serait invivable. Je n'arrête pas de penser aux répercussions légales et pratiques. Une amende? Une plainte? Un problème d'assurances? Je reste deux heures à regarder le plafond de la chambre. Comme il est presque 21h et que je suis épuisé, je décide me coucher et d'attendre le lendemain.

La nuit est bien sûr riche de cauchemars pyrotechniques. Au matin je suis toujours aussi mal. Je ne peux pas me doucher à cause des pansements et de toute manière ce serait trop douloureux. Je me concentre sur mon premier rendez-vous à l'hôpital. Je rencontre l'infirmière qui va s'occuper de moi pendant les 20 jours suivants. C'est une dame de 55 ans à peu près, typique normande, gentille mais un poil autoritaire. Et c'est là, en enlevant les bandages, que je comprends l'étendue des brûlures. Pendant la nuit, les plaies ont boursouflé, d'ailleurs elles n'arrêteront pas de se métamorphoser pendant tous les soins. Elle m'explique comment ça va se passer et moi je lui parle de mes inquiétudes psychologiques, la honte, la culpabilité, l'incertitude médicale qui s'ajoute aux autres fragilités sociales, le RSA toussa. Ce premier RDV durera plus de 2 heures. Je rentre chez moi hébété, alors que l'été cogne de plus belle. Je ne supporte pas une seconde le soleil, c'est comme un rappel direct, physique, du feu de la veille. Seul mon lit est un réconfort, je suis allongé sur le dos, le moindre drap me fait mal, je comprends que je suis complètement immobilisé pour 15 jours au moins. Impossible de faire quoi que ce soit dehors donc pas d'arrosage même si les plantes crèvent. Je finis par me dire que cette immobilisation pourrait au moins servir à quelque chose : écrire. Après tout, je dois commencer un livre sur le porno dont j'ai signé le contrat quelques mois auparavant. Je me dis que si j'arrive à écrire pendant 15 jours non stop, quelque chose de positif sortira de tout ça. Et je me mets au travail. Il y a un truc formidable dans l'écriture, c'est qu'on peut le faire partout. Au bout de trois jours, j'ai toujours des visions de feu et je sais que je devrais consulter un psy. Mais avant, j'arrive à me convaincre que si j'arrive à bien écrire, je pourrai ainsi évaluer ma résistance. Si je parviens à produire 2 articles drôles, pour Slate ou pour Brain, à un moment où mes idées sont suicidaires, alors je pourrai me considérer comme en bonne voie.

Et j'écris bien. L'immobilisation stimule l'écriture. J'écris d'un trait, je vois que j'avance. Tous les jours, je vais en ville pour changer les pansements et nettoyer les plaies et ça devient de plus en plus douloureux. Il faut enlever toutes les peaux mortes. Chaque jour je parle un peu plus à l'infirmière qui va être la seule personne qui va répondre à mes inquiétudes et qui va m'accompagner presque comme une psy. Elle me raconte son expérience avec des patients brûlés lors d'écobuages ou d'accidents domestiques. Elle aussi me dit que ça aurait pu être plus grave. La relation se développe, je voudrais parler du feu avec mes frères mais je suis toujours dans un état d'esprit stoïque, attendant le verdict de la gendarmerie.
Au bout d'un mois, le gendarme m'appelle pour me dire que l'affaire est sans suite, je dois simplement venir signer la déposition et m'engager à ne plus faire de feu. Les rares amis à qui je raconte cette histoire me disent que c'est un acte évident de surpuissance. Je prenais un risque mais je comptais sur mon expérience du feu pour me sortir d'un geste idiot. Sur le bord de la route, les grands arbres n'ont pas été attaqués mais tout le reste est en cendres, on dirait qu'un dragon de GoT est passé par là. Bon, d'un autre côté, ça n'a jamais été aussi clean. Plus de ronces, plus de broussailles, le versant abrupt de la forêt est dégagé.

L'été 2016 est aussi celui du Burkini, de la politique toujours plus révoltante. J'ai l'impression que chaque tweet pourrait me faire exploser, basculer dans la perte de contrôle. Tout me révolte. Deux amis proches m'ont quitté, ça me mine. Mon principal sexfriend prend ses distances, il est lassé. Il a le droit mais je suis encore plus seul. Peu de visites chez moi. Je sais que 2016 est une année creuse, je n'ai pas d'actualité comme on dit, pas de livre qui sort et personne ne peut encore entrevoir le succès de "120 BPM".  Je baisse la tête, la campagne présidentielle se rapproche et amplifie mon dégoût de la société. Je déteste de plus en plus les gens riches, ça devient physique. Le feu m'a fait comprendre qu'à ce stade de ma colère, il vaut mieux me taire. Trop de surpuissance? Je vais être plus humble et me retrancher dans l'écriture et la préparation de mon déménagement. Je dessine mon prochain jardin qui sera sûrement le plus beau de ma vie, le résultat d'années d'expériences. Dès le début de l'automne, je remplis mon pick-up de plantes de mon jardin vers leur prochaine maison où elles seront plus heureuses avec plus de place et plus de lumière. L'automne, l'hiver, le printemps, je ne fais que ça tout en écrivant. Tout mon surplus de colère est absorbé par l'attention que je donne à ces plantes qui sont presque mes enfants et qui comptent plus pour moi que mes meubles ou mes disques.

Au mois de février, mon 59ème anniversaire me fait basculer vers les soixantenaires. "Nothing fucks you harder than time". Je me considère comme un exemple de ce qui arrive aux gays âgés que le reste de la communauté regarde sans rien faire. Facebook me fatigue, Twitter me permet de péter un câble de temps en temps, Tumblr est le reflet de mon "moi invisible". Soudain Cannes arrive et tout bascule. Mon premier livre "Act Up, une histoire" ressort. En le relisant, je découvre que c'est toujours un bon livre. J'écris une nouvelle préface où je témoigne de ma fragilité. Quand j'ai fini ce livre, en 1999, nous étions en pleine bulle Internet. Je gagnais bien ma vie. Je ne croyais pas encore à la précarité du XXème siècle, ce qui explique certains avis prétentieux de ma part qui me dérangent désormais. Ce feu qui m'a marqué l'été dernier m'a servi de leçon. Je m'en suis sorti seul mais je n'aurais pas pu le faire sans cette infirmière qui s'est occupée de moi. Deux mois après la fin des soins, je lui ai apporté un grand sac de noix de mon jardin. C'est ce qu'on fait à la campagne : donner ce que l'on a. Et j'ai beaucoup à donner encore.