La seule chose que je demande, c'est une heure seul avant d'aller me coucher. J'ai besoin de ce moment à moi, soit pour regarder du porno ou un truc sur Netflix, soit pour ranger la cuisine pour le petit déjeuner, soit pour sortir sur la terrasse après la prise de mes médicaments. C'est le seul moment qui me permet de faire le point, revenir sur les moments agréables (ou parfois embarrassants!) de la journée, préparer le lendemain, réfléchir à mon travail, prendre des notes. Après une journée à m'occuper des autres, j'ai absolument besoin de cette solitude pour me nettoyer la tête, surtout quand le feu de la cheminée brûle encore ou qu'un clair de lune éclaire la terrasse. Pendant longtemps, j'ai cru qu'il y aurait forcément un homme que ce type de refuge loin de la ville attirerait, j'ai même écrit un livre sur ça mais les années passent et il faut bien admettre que les gays de ce pays se séparent de plus en plus de la nature. C'est l'air du temps, à un moment où l'écologie est de plus en plus pressante. Twitter, Facebook et Instagram replacent désormais les arbres.
dimanche 7 octobre 2018
My rules
La seule chose que je demande, c'est une heure seul avant d'aller me coucher. J'ai besoin de ce moment à moi, soit pour regarder du porno ou un truc sur Netflix, soit pour ranger la cuisine pour le petit déjeuner, soit pour sortir sur la terrasse après la prise de mes médicaments. C'est le seul moment qui me permet de faire le point, revenir sur les moments agréables (ou parfois embarrassants!) de la journée, préparer le lendemain, réfléchir à mon travail, prendre des notes. Après une journée à m'occuper des autres, j'ai absolument besoin de cette solitude pour me nettoyer la tête, surtout quand le feu de la cheminée brûle encore ou qu'un clair de lune éclaire la terrasse. Pendant longtemps, j'ai cru qu'il y aurait forcément un homme que ce type de refuge loin de la ville attirerait, j'ai même écrit un livre sur ça mais les années passent et il faut bien admettre que les gays de ce pays se séparent de plus en plus de la nature. C'est l'air du temps, à un moment où l'écologie est de plus en plus pressante. Twitter, Facebook et Instagram replacent désormais les arbres.
dimanche 1 mai 2016
9000 jours
Et Sidaction est parvenu à restreindre le sida à sa plus simple expression : "C'est compliqué".
samedi 12 mars 2011
Super des pilules!

Cela fait des années que je prends un traitement contre le sida et j’en ai parfois parlé dans le contexte de mes chroniques du Journal du Sida qu’il faudra bien publier un jour et puis là pour m’amuser je me suis mis à faire la liste des impressions qui me passent par la tête tous les soirs quand je prends mes médocs. Ce n’est pas pour se plaindre, je me trouve chanceux de ne jamais être tombé malade à cause du sida depuis 1987 et comme j’ai commencé un traitement en 1990 ou 1991 je crois (à ce stade une année de plus ou de moins, je m’en fous un peu) mais ça fait quand même 20 ans et ça donne un peu une idée de la fatigue sur le long terme, à prendre ses putains de cachets. Je pourrais mettre ici 850 remarques mais à partir d’un moment, ça tourne toujours autour de la même idée : fait chier.
- Fait chier.
- Fait chier mais on peut pas faire autrement.
- Fait chier mais c’est pas très différent d’hier soir.
- De toute façon je les prends tout le temps.
- Mais certains soirs je me permets de ne pas les prendre parce que ça me donne l’impression d’être super wild tu vois.
- Attends il manque la toute petite de Bisoprolol, où elle est c’te pute.
- Alors la soucoupe, je le dis toute de suite mais c’est fondamental ce truc pour encourager la compliance, vous devez avoir une petite soucoupe qui a une valeur affective et je vous assure que ça vous aidera à prendre vos médocs pendant des années. Le truc est simple, soit vous avez un pilulier (pas groovy) soit vous les mettez dans un bol ou une petite coupelle qui vous rappelle un joli moment de votre vie. Moi c’est un truc en métal violet que m’a offert mon mari Jim en 1991. Donc je me dis que si je ne suis pas mort, c’est grâce à cette soucoupe dans laquelle je mets mes médocs tous les soirs et que des gens prennent pour un cendrier et il faut que je leur dise que ce truc est magique et qu’il ne faut pas mettre des mégots dedans.
- Ou des cendres.
- À partir d’un certain stade, vaut mieux pas savoir combien vous prenez de pilules exactement (10 ? 11 ? who cares) parce que c’est déprimant. Sortez-les des blisters et avalez-les, c’est le seul truc qu’on vous demande pour rester vivant.
- Non, vous n’êtes pas une personne incroyablement spéciale parce que vous êtes séropo, il y a des maladies 100 fois plus graves que le sida et au moins vous avez la Sécu donc arrêtez de geindre.
- Des fois je me couche très tard car je retarde inconsciemment le moment où je devrai prendre ces putains de pilules tellement ça me fait chier.
- Le pire, c’est de savoir qu’on est toujours surdosé, les industriels mettent toujours la dose la plus forte pour prévenir les échecs thérapeutiques.
- Le sida ça commence par la trithérapie avec 3 molécules (dont une qui est pas top, je reviendrai là-dessus) mais après c’est toujours more.
- À partir de 10 ans de pilules, on en a déjà très marre.
- À partir de 20 ans de pilules, il y a une sorte de banalité dégoûtante qui peut être le sujet de beaucoup de blagues.
- C’est comme un running joke tous les soirs.
- J’aime pas déballer mes pilules devant tout le monde mais des fois je le fais tellement je m’en branle.
- Tous les 3 mois mon médecin de demande gentiment mais avec une certaine insistance si je ne devrais pas arrêter le somnifère mais je lui dis tous les 3 mois « ça va pas la tête, si j’avais pas cette pilule qui est la seule que je suis content de prendre, alors les autres je ne les prendrais jamais ! C’est le somnifère qui me fait avaler les autres avec ! » Et il sourit.
- Si je compte bien, ça fait 3 appartes et une maison dans lesquels j’ai vécu et dans lesquels on a entendu tous les soirs le petit bruit que font les pilules quand elles tombent dans la soucoupe. C’est comme un exorcisme ou « The Omen ».
- Je n’ai jamais eu de mari qui me préparait les pilules, thank god.
- Des fois on a un boyfriend séropo aussi, on fait des concours super cons comme celui qui sort les pilules le plus vite des blisters. On s’amuse comme on peut.
- Quand tu penses qu’il y a des folles qui ont pensé à un pilulier électronique. Booooo-ring ! C’est vrai qu’à notre époque, on ne peut pas avaler une pilule sans passer par le portable. Bientôt la putain de pilule qui apparaît en fond d’écran sur l’iPad, I can’t wait.
- « Oh toi tu est jolie la super grosse pilule bleue ! ». Quand vous commencez à parler à vos pilules, il est temps de mourir.
- Si votre médecin insiste pour que vous preniez du Sustiva même si vous ne vous rappelez plus l’adresse de votre maison, je suggère une transhumance thérapeutique et changer de médecin qui ne sera pas complètement vendu au Big Brother pharmaceutique.
- Non, avaler votre trithérapie avec deux litres de bières n’est pas une bonne analyse de la situation.
- Un jeu toujours drôle: faire avaler une pilule de votre multithérapie à un ami séronéga ! Quelle bonne blague ! La tête qu’ils font ! Très fun !
- Vous savez que ces pilules sont un miracle de la science, non ? Pas une seule infection opportuniste en 20 ans !
- Bon remarquez je suis cardiaque à cause de ces pilules aussi, c’est vrai.
- Non en fait si je réfléchis bien, je suis devenu cardiaque à cause de quelqu’un donc ça ne compte pas.
- Nan je rigole, c’est les cigarettes.
- Tiens ce soir je vais me faire une petite gâterie, je vais les prendre dans le désordre.
- Tiens ce soir, je vais me faire une petite gâterie, je vais prendre une ecsta à la place.
- Pffff je rigole, j’ai pas pris d’ecsta depuis des années.
- Et ça me manque.
- Le pire c’est quand on part en vacances dans un endroit magnifique qui vous coupe le souffle et qu’il y a toutes ces pilules qui font partie du voyage aussi.
- Je crois que je prends plus de pilules que mon père. Non ça c’est pas possible en fait. En tout cas, je suis sûr que j’en prends plus que ma mère.
- Oh merci d’avoir créé une app pour mon iPhone ! Prendre des pilules ne sera plus jamais pareil ! not
- J’en suis au stade où je connais tellement bien mes médicaments que mon inconscient s’amuse à me faire oublier leurs noms ! So freudien !
- À un moment j’ai pensé à épingler sur le mur tous les blisters vides et puis je me suis dit qu’il valait mieux que ça soit une folle conceptuelle qui fasse ça.
- Genre, ça serait joli en tout cas.
- Quand tu vois tous ces pédés séropos qui font de la musique et y’en a pas un seul qui a fait une (bonne) chanson sur ça. Genre un morceau de house qui s’appellerait The Medication (STD Remix).
- Remarque y’en a pas beaucoup qui ont fait leur coming out et c’est normal, sur FB ils disent tout que ce qui est important c’est l’art et l’artiste mais pas s’il est gay à 80%. Le reste des 20%, on ne sait toujours pas ce que c’est.
- Quand je pense que je me fais cher à avaler ces pilules quand Delanoë dort déjà. Il se couche tôt quand même.
- C’est un peu Chirac sans la bière.
- Le truc qui est incroyablement répétitif avec ces pilules, c’est la répétition.
- Ah tu en veux toi aussi petit chenapan. Ben non tu peux pas, passe ta séroconversion d’abord.
- Je ne crois pas que les mecs de Warning prennent des pilules depuis 20 ans, autrement ils diraient pas la même chose.
- En fait, ces pilules ça forme la jeunesse comme les voyages.
- J’espère que vous n'avez pas pris du vintage Kaletra car ça a beau avoir été la Rolls Royce des antiprotéases il y a quelques années, la carrosserie de la voiture était quand même aspergée de caca tous les jours.
- Même parfois plusieurs fois par jour.
- Mais c’était il y a 10 ans.
- Les mecs de Warning étaient alors tous séronégas.
- Moi dans ma boite à médocs, j’ai gardé le petit bout d’ambre que m’avait ramené Hervé Gauchet de Marrakech et là comme Hervé est mort depuis 3 ans, l’ambre ne sent plus du tout.
- Quand tu penses qu’en Afrique du Sud y’a des blacks qui avalent le Sustiva comme si c’était une drogue hallucinogène. Finalement on va finir par apprendre que la formule moléculaire c’est du MDMA frelaté.
- Chaque soir quand j’avale mes pilules, c’est comme si je gobais un chèque avec pleins d’euros dessus.
- Tous les mois, ce traitement, c’est l’équivalent de mon loyer multiplié par 4.3.
- C’est comme la haute couture mais c’est juste l’industrie pharmaceutique.
- Ah bon c’est pas LVMH qui fait les pilules ? Pourtant ça serait logique comme positionnement industriel.
- C’était pas ces pilules là Galliano mais rappelez-vous : ça coûte la peau du cul quand même !
- Quand tu prenais les premières trithérapies, ça faisait comme une bombe H dans ton estomac. Aujourd’hui tu pètes un coup et c’est tout.
- Bon qu’est-ce que je pourrais faire ce soir pour changer la monotonie ? Avaler les cachets la tête en bas et les pieds en l’air ? Mmmm pas casher.
- Peut-être que si je m’abrutis avec 3 films à la télé et deux séries je serai assez naze pour ne pas remarquer que je prends encore une fois ces putains de pilules.
- Des fois je me dis que je suis en unisson avec plein de folles à travers le monde qui avalent leurs pilules en même temps. Ça fait chaud au cœur.
- Mais non ça n’interfère pas avec les relations sentimentales ! Tu peux passer 4 ans avec ton mec et il sait toujours pas ce que tu prends !
- C’est ma part de mystère à moi.
- T’as gobé ?
- Oui oui on peut aller se coucher. Laisse moi regarder mes mails d’abord.
vendredi 22 janvier 2010
Je te vois
Lors de mon dernier voyage à New York, j’ai ramené une quinzaine de bouquins sur le fait d’être cinquantenaire. J’étais persuadé que mon éditeur serait intéressé par le nouveau cliché générationnel : 50 is the new 30. Mais non. Fail. Ca ne l’a pas intéressé.
Ni les autres idées de bouquins : La crise ? Le NYT nous apprend qu’il y a toute une vague de livres à venir sur les gens qui ont été virés de leur job. Je peux témoigner ! Facebook et le temps perdu sur les réseaux sociaux ? Je peux témoigner ! Et vivre dans le silence ? Je peux témoigner aussi ! Je dois avoir le malheur de penser à des idées qui sont juste un chouïa en avance. En France, je veux dire.
Je crois que je ne vais pas vivre longtemps.
Cela fait 20 ans que je me dis la même chose. Aujourd’hui, je me suis fait injecter du New Fill et mon visage a récupéré dix années de jeunesse. J’ai meilleure mine qu’il y a dix ans, c’est un comble. Je ne dis pas que je vais mourir parce que je suis malade ; je vais très bien. C’est ce qui fait chier les gens, je suis très solide.
Je crois que je ne vais pas vivre longtemps car je n’ai vraiment pas envie d’arriver jusqu’à 2020. Maintenant que je ne suis plus à Têtu, je peux dire ce que je pense et ces dix prochaines années devraient être suffisantes pour couvrir tous les sujets. J’ai une liberté quasi-totale. Je n’ai même pas besoin de faire attention à mon train de vie, il y a quelques personnes sur cette planète qui s’arrangent pour que je ne manque de rien. Je peux écrire à mon rythme, pendant plusieurs années encore. Mon expression peut se libérer un peu plus avec le temps, sans inquiétude sur mes revenus, sur ma carrière, sur mes amours. Je suis blindé. Je suis autosuffisant. Je ne dépense rien. Je n’ai presque plus rien à perdre. Je n’ai même plus envie de faire de longs voyages à travers le monde, ceux qui coûtent la peau du cul, qui attestent de votre statut social. I don’t give a shit.
Je n’ai pas envie de vivre jusqu’à 2020 parce que je trouve que ça commence à bien faire. Dans ma communauté, on dirait que je suis le seul qui n’a pas peur de montrer son âge et de se retourner sur les décennies précédentes. Les années 60, c’était l’agriculture. Les années 70, c’était beaucoup de souffrance : les hommes étaient vraiment impossibles à rencontrer. Les années 80, c’était beaucoup de plaisir et de lutte avec l’argent, l’impression d’être toujours pauvre et malgré tout fier d’avoir toujours raison, d’avoir un flair qui ne se trompait jamais. Rencontrer l’homme de ma vie. Les années 90, c’était l’autre homme de ma vie, qui finit par me quitter, d’où le désespoir et la dépression, pour en sortir en me battant contre ce putain de complexe d’infériorité face aux activistes américains. Les années 2000, c’est l’écriture, le conflit, la solitude, la campagne. Le pouvoir de dire fuck you à des gens riches et de les confronter à leurs lacunes pendant des dîners, au risque de perdre la face et mon job. La cohérence, la fierté.
Apparemment, j’ai contribué au plus beau cadeau offert par les homosexuels à la société moderne : la découverte des antirétroviraux. Je n’avais jamais pensé à l’arrivée des antiprotéases sous cet angle. Je savais que c’était important. Je ne savais pas que c’était le plus important.
Le magazine New York a publié en décembre dernier un gros papier sur Larry Kramer. Ce dernier développe dans son livre à paraître une théorie qui m’a épatée. Kramer dit que la plus grande contribution des gays, c’est bien sûr l’évolution de la sexualité, la différence, le radicalisme, le style de vie. Mais il dit que la plus grande contribution de toutes fut celle qui a permis la découverte et la commercialisation des antirétroviraux, cette classe de médicaments qui a, on le sait, révolutionné le traitement du sida et qui commence à avoir un impact majeur sur d’autres maladies transmissibles. Selon Kramer, les gays ont un truc particulier avec les drogues (ça on est tous d’accord) et l’exemplarité du travail des homosexuels dans le sida (comment les malades parviennent à bousculer, changer, accélérer la science) est le truc le plus important que nous ayons fait depuis les années 50, c’est-à-dire depuis la libération du mouvement gay.
Kramer reprend là où nous avons perdu notre fierté. Ce sont les homosexuels qui ont rendu ces ARV disponibles, ce sont eux qui les ont offerts au monde (des pays riches aux pays pauvres). On peut donc quantifier cet exploit en termes de vies. Le mariage gay, par exemple, est encore loin d’avoir autant modifié les sociétés à travers le monde.
Je me trouve donc, et ça fait plaisir à lire, au centre de cette contribution. De 1989 à 2002, je n’ai cessé de travailler sur le sujet. Jusqu’à la nausée. Et les gens qui me critiquent n’étaient vraiment pas à mes côtés pour faire ce boulot, je peux vous l’assurer.
Imaginons maintenant que vous êtes richissime. C’est très très très facile de donner de l’argent à la lutte contre le sida. C’est d’une banalité hallucinante. Vous pouvez le faire sans verser une seule goutte de sueur. Vu sous cet angle, c’est presque gerbant. C’est un power trip comme un autre. Dans un édito de lundi dernier dans le NYT, Nicolas D.Kristof pense que le fait de s’engager (à contrecœur, un détail fascinant) dans une cause qui vous dépasse fait partie des plaisirs humains de base. Bien sûr, vous pouvez envoyer un chèque. Une étude du National Institute of Health (NIH) a montré que lorsque l’on vous sollicite pour donner de l’argent à une œuvre caritative, certaines parties du cerveau sont stimulées. Les mêmes qui sont sollicitées d’habitude pour des plaisirs égoïstes comme l’appétit ou le sexe.
Ce que je veux dire, c’est que les choses les plus importantes de ma vie, je les ai entamées contre mon gré, reluctantly, parce que je savais, à l’avance, que ces projets ne manqueraient pas de m’exposer à des personnalités dont je me méfiais, à raison. Avant cela, j’étais parvenu à vivre de mon travail sans dépendre de qui que ce soit, en étant indépendant, en vrai journaliste free-lance. Mais quand vous vous engagez dans des projets qui vous dépassent, vous savez que votre chemin va croiser, naturellement, beaucoup de porcs. Votre succès ne dépend alors pas de votre capacité à poursuivre la route tracée par votre courage. Il dépend de votre capacité à survivre à la mauvaise influence de ces gens.
Donc j’ai offert ma petite contribution à la société. Cela me rend puant de fierté. Et c’est vrai que faciliter la commercialisation de médicaments qui sauvent des centaines de milliers de vies à travers le monde, c’est quand même plus noble que s’engager pour que 1000 femmes Françaises ne puissent pas porter la burqa (suivez mon regard). C’est plus passionnant que servir la soupe à Marc Jacobs et passer ses aprems à faire les soldes pour s’acheter des conneries de Raf Simons. C’est vraiment mieux que dire aux pédés qu’ils peuvent baiser sans capote quand on sait qu’un bon nombre d’entre eux vont devenir séropos dans les 20 prochaines années. C’est mieux que ces folles qui ne s’engagent jamais et qui pensent qu’on ne « fait pas de bons livres avec de bons sentiments » ou des conneries de ce genre.
L’édito du NYT sous-entend que l’on tire plus de bonheur à s’engager dans une cause qui nous dépasse que dans le fait de vivre une vie privilégiée. J’en ai toujours été convaincu. J’ai toujours pensé qu’il me serait plus facile de m’attaquer à des projets irréalisables comme Magazine, Act Up ou Têtu, parce qu’il me serait beaucoup plus difficile de vivre une vie oiseuse de conne qui va à l’Opéra. La gerbe de la musique classique. Les privilèges. Le cirque. Les courbettes. L’aliénation.
Forcément, quitter Paris, c’est s’échapper le plus loin possible d’un abonnement à l’Opéra. Je peux vivre comme je veux. Même ma famille ne peut m’obliger à quoi que ce soit. Je ne suis pas obligé d’avaler mes convictions politiques parce qu’il faut dire bonjour à une pute qui a ses responsabilités à la Mairie de Paris et qui se trouve à dix mètres de vous en train de baver sur Anita Rachvelishvili dans « Carmen » à la Scala.
J’espère être mort en 2020. Parce que je vais passer les prochaines années à régler méthodiquement leur compte à ces connes que je déteste et je crois que lorsque j’aurai décortiqué par le menu (comme on dit) toute leur crasse, ce sera finalement une contribution pas si négative que ça en faveur d’un équilibre des choses. Parce que regardons notre époque en face : il y a beaucoup plus de porcs aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans. C’est évident. Les vieux n’en finissent pas de vieillir et les jeunes sont tous obsédés par l’argent. Nous traversons une crise sans précédent et que font les jeunes ? Ils rêvent de devenir Bryan Boy, cette wtf de blogueuse fashion, au premier rang des défilés de Milan, à deux places de cette wtf d’Anna Wintour de Vogue.
A un moment, cette gentillesse de Facebook, cette fausse politesse envers les amis qui vous ont déçu, ce respect pourri face aux riches, il faut dire non. Et même si cela risque de brûler votre vie, ce type de militantisme doit rester vivant même face à ces milliers de connes qui cherchent, sans cesse, à vous attirer vers leur superficialité et leur normalité. Cela ne vous saute pas à la figue qu’il n’y ait pas un seul gay de ce pays qui soit connu pour un engagement politique radical ? Je veux dire, personne ?
Donc, je pense que dans dix ans, j’aurai épuisé toutes mes forces devant la multiplication de ces porcs qui nous entourent, jeunes ou vieux. Et franchement, si à ce stade, je suis dépassé par une telle noria, je préfèrerai crever. Après tout, à 60 ans, ce ne sera pas un échec. Ça sera un cancer comme un autre.
Je suis séropositif depuis 1987, ce qui veut dire que j’ai tout de suite pensé que je ne vivrai pas très longtemps. Mes ennemis pensent vraiment que j’aurais dû crever et d’autres auraient dû survivre, ça aurait été plus juste. Manque de bol. Je trouve ridicule de réaliser que j’ai passé presque la moitié de ma vie à anticiper ma mort. Si on ajoute qu’à 5 ans, je pensais déjà me sacrifier pour que ma mère revienne à la maison et que j’ai tenté de me suicider à 17 ans parce que c’était décidément trop difficile d’être gay dans le Lot et Garonne, j’ai passé toute ma vie à m’habituer à l’idée de quitter ce monde. Je ne prétends pas dire que le passage sera facile, mais ce que je veux dire, c’est que malgré cette persistance de la mort dans ma vie, le concept de mort, chez moi, c’est quelque chose qui est pratiquement domestiqué. Je m’en branle totalement quand des gens célèbres crèvent. Je ne suis pas triste quand des personnes de ma famille décèdent. Je trouve normal que mes amis sidéens disparaissent après des années de souffrance. Le seul truc qui m’effondre, c’est de voir mes amis séronégas se suicider.
Mon point. Deux ou trois ans avant de mourir, mon ami Hervé Gauchet a commencé à m’énerver quand il partait au Maroc. Je lui disais, ça va, tu es malade et faible comme un chien, et en plus tu vas dans des endroits où c’est compliqué pour toi. S’il t’arrive quelque chose, comment on fait pour te faire revenir ?
Un jour, il était à Marrakech et il est allé dans le souk pour se promener. C’était l’après-midi, il aimait regarder. Ce jour-là, Hervé était épuisé et il marchait très lentement, comme s’il allait perdre son équilibre à chaque pas. À un moment, il s’est arrêté devant la boutique d’un artisan. L’arabe l’a regardé et il a fini par demander à Hervé s’il allait bien. Hervé a souri, comme il le faisait, et il a du dire « ça va aller, je reprends mon souffle ». L’arabe lui a demandé s’il avait mangé. Hervé a bredouillé non alors l’artisan l’a fait entrer dans sa boutique, il a demandé à son fils d’apporter un peu de tagine et du thé.
Quand Hervé mangeait, très lentement, comme il le faisait toujours, l’arabe le regardait et il lui a demandé s'il croyait en Dieu. Hervé lui a répondu « pas vraiment », ce qui a le don de désespérer les musulmans parce que pour eux, le fait de ne pas croire, c’est vraiment un truc triste. Le Marocain lui a dit « Ah c’est pas bien, il faut croire ». Sous entendu : en plus tu vas bientôt mourir, je le vois bien, tu n’as presque plus de force.
L’après-midi touchait à sa fin, une belle journée d’hiver quand le souk n’a pas beaucoup de touristes, comme si le commerce s’était arrêté avec Hervé dans l’arrière-boutique avec le Marocain, son fils et un autre vendeur, qui le regardaient finir ses légumes, avec un regard gentil et peiné. Il ne croyait pas en dieu, ce pauvre Français.
Depuis, Hervé est mort. À chaque fois qu’il allait au souk, il me ramenait un petit morceau de musc. Pendant des années, le parfum de ce petit cube blanc laiteux envahissait la boîte en bois dans laquelle je mets les médicaments qui m’ont permis de survivre. À chaque fois que j’ouvre cette boîte, le parfum est là. Et maintenant, le parfum s’estompe avec le temps qui passe, chaque jour un peu plus. Quand je n’avais pas envie de prendre mes médicaments, quand je n’avais pas envie d’être compliant, ce parfum m’encourageait. « Allez, encore un jour, encore une fois, prends tes médicaments ». Et quand Hervé passait me voir à la campagne, je lui disais que ce parfum était peut-être le détail minuscule qui m’avait gardé vivant toutes ces années.
Ce petit bout de parfum est un des talismans contre les gens avec qui je m’affronte. Quand Hervé allait au Maroc alors qu’il était malade, je me mettais en colère en lui demandant pourquoi il bravait un tel danger. Et je sais que tout le monde autour de moi se demande pourquoi je persiste à passer les dernières années de ma vie à me battre contre ces homosexuels riches que je méprise. C’est pareil. Hervé disait qu’il avait le droit de contredire la maladie pour quelques jours de beauté mystique à Essaouira. Moi, dans ma campagne, j’utilise mes dernières forces pour m’opposer à ces gens qui veulent détruire la beauté de l’homosexualité. Comme disent les Na'vis : « I see you ».
mercredi 28 octobre 2009
Les clones

Il y a deux jours, j’ai écrit sur FB qu’il y avait tellement de soleil que les mésanges avaient entamé leur chant de printemps… en octobre. Ce n’est pas le signe d’un dérèglement, les mésanges sont des oiseaux d’hiver, elles sont juste éblouies par tant de lumière, elles sont contentes, donc leur chant n’est pas vraiment associé à la drague, bien que. Aujourd’hui, mon frère Lala, qui vit en Suisse, dit sur FB qu’il « fait tellement beau… qu’il fait beau ». L’automne que nous vivons est splendide. Le mois de septembre a été lumineux et sec, octobre finit avec une impression de limpidité encore plus forte. Ce matin, en me réveillant, la vallée était noyée sous un brouillard très dense, immaculé, presque radioactif, et ma maison, au-dessus de ces nuages, semblait être dans l’air, comme lorsqu’on est dans l’avion au-dessus de tout. Chaque jour, le réveil est marqué par cette luminosité et durant la journée, le soleil tape en plein sud dans la maison, avec des rayons déjà obliques mais qui pénètrent très loin dans les pièces. Encore une journée presque éblouissante, dans le sens physiologique du terme. On a presque envie de sortir avec des lunettes de soleil.
J’ai beaucoup à faire dans le jardin, mais je passe beaucoup de temps devant mon ordi à écrire. Un ami va venir ce week-end et on va faire sûrement de la taille de bois ou vider le compost pour préparer la place pour les feuilles mortes. On fera même peut-être un feu de broussailles si le vent ne pousse pas la fumée directement chez les voisins. Il faut que je réduise les rosiers grimpants avant les premières tempêtes et il y a tant de vivaces à changer de place. J’ai encore trop de poires. La récolte de noix a été bonne, sans plus. Il faut faire réparer le motoculteur dont la roue avant droite est crevée, bordel de merde.
À chacun de mes passages à Paris, je suis toujours plus épaté de voir tous ces mecs barbus. Wait ! Je sais ! Je radote ! Mais j’ai une histoire inédite à raconter ! Sur le mur de mon bureau traîne une photocopie depuis déjà… six ans. Hervé Gauchet avait pris une photo de Libé qui montrait quelques pêcheurs bretons. Je crois qu’ils étaient en grève ou un truc comme ça. Juste en passant, je dois dire que je n’ai aucune affinité avec ce métier, je trouve que ce sont des cons. Mais Hervé avait découpé la photo d’un des pêcheurs, un timbre poste de 2cm de côté, et l’avait agrandi en A4. Quand il m’avait apporté cette image, pendant un de ses week-ends à la maison, j’étais en plein drooling gaga (dans le vrai sens de gaga). Hervé souriait car il savait que cette photocopie aurait cet effet sur moi – car il ressentait la même chose lui-même. Avec une trame plus grosse, plus épaisse, la photo devait un dessin au trait.
Tout, dans cette image, est classique. Une de ces illustrations qui vous rappelle que Renaud Camus avait raison quand il a développé cette théorie, il y a plus de vingt ans, sur ces hommes très beaux que l’on voit dans les pages de faits-divers des journaux, surtout en province. Il s’agit de voleurs, de criminels ou de sportifs, de mecs qui se trouvent être photographiés quand ils n’en ont pas envie ou quand ça les fait un peu chier. Seuls les gays sont capables de reconnaître dans cette photo souvent mal prise la beauté d’un homme qui apparaît au détour d’une page d’un journal en général morne.
En 2003, quand Hervé m’a apporté cette photo, nous nous sommes posé des questions sur cet homme. Hervé était déjà malade, mais nous avons eu de bonnes discussions sur lui. D’abord, pour un pêcheur, il avait un caractère très latin, ou très basque. La pose, c’est de la Renaissance à donf, on dirait un détail de tableau du Titien et je vais arrêter ici de faire la folle. C’est une pose totalement religieuse, on ne sait pas ce qu’il regarde, mais il regarde d’une manière calme, très concentrée. Le fait qu’il porte un ciré blanc exagère le cadre de son visage. Hervé et moi on se demandait même quel type de parfum ce mec pouvait avoir, sachant qu’il ne devait pas en avoir du tout, bien sûr, puisqu’il était sur son lieu de travail. Mais il y avait une idée de proximité que nous ne parvenions pas à définir. C’est ce qui fait que cette image, six ans après, est toujours là, devant moi, tous les jours.
Ensuite, on était en 2003 et notre désir de barbe appartenait encore au rêve. On se demandait quand on verrait des hommes comme ça dans les rues. Après tout, ce qui nous a attirés l’un vers l’autre, il y a plus de vingt ans, c’était notre amour pour les clones naturels. Hervé et moi avions la même passion pour les barbus et les moustachus qui, déjà en 1983, commençaient à disparaître. Et on a passé ensuite deux décennies à attendre patiemment qu’ils reviennent et que la mode soit à nouveau pour le poil. Bien sûr, il y avait déjà les Bears en 2003, mais ce n’était pas exactement ce qui nous attirait. On était dans l’idée du mec pédé (ou hétéro) qui porterait une barbe cool. Et maintenant, six ans après, c’est partout. Allelujah.
OK, chez les gays, on a encore beaucoup de barbes super clean et dessinées et tout. Mon ami Fred, quand il va encore dans les bars du Marais, dit qu’il ne reconnaît plus rien. « Bah, ils se ressemblent tous ! » dit-il avec l’accent de Toulouse. Je sais, mais je suis tellement pour la pilosité faciale que les trois quarts du temps, j’ai un gros sourire. J’ai vraiment attendu vingt ans pour voir ça, et je n’ai pas arrêté d’écrire là-dessus, donc on se dit que ça a eu un tout petit impact.
D’ailleurs il y a un truc drôle dans le docu DVD sur Keith Haring, (ou alors c’est dans un autre docu vu à la télé). Au début des années 80, on le voit se plaindre qu’il y a encore trop de pédés barbus et moustachus et il dit qu’il faudrait les raser tous, il voulait que ça cesse, il en avait marre de voir des barbes. Bon, ça faisait partie de sa génération, qui se rebellait contre l’uniformité des gays des années 70. Mais moi, j’ai toujours aimé les clones. J’aurais aimé en être un, et je vois ça chez plein de gays que je connais, comme Frank Boulanger. C’est un look fondamental, on en est à la quatrième vague successive. Donc, voir partout dans le métro ou dans les rues ces mecs, hétéros ou gays, avec des barbes, c’est une des rares bénédictions de notre époque, et ça devrait durer encore quelques années.
Ce qui est beau chez ces hommes qui laissent pousser leurs barbes avec relativement peu d’entretien, c’est la signification de leur statement, qu’il soit sexuel, religieux, mystique ou simplement esthétique. Ces hommes ont décidé que cela leur allait bien, malgré les avis négatifs autour d’eux. Il y a toujours quelqu’un pour trouver ça laid. Sur FB, il y a des mecs dont la barbe est l’essence même de leur succès, comme Joe Mitchell (OK, le mec fait aussi de la gym, il a des pecs parfaits, etc.). Mais il y a un truc avec ces mecs. Ils ont beau être très narcissiques, il y a toujours des albums de photos qui montrent leur attachement à la nature, au trekking, à la promenade. Et c’est ce qui me ramène à cette image d’Hervé Gauchet. Ce pêcheur est forcément un homme d’eau, mais on l’imagine aussi, comme dans les tableaux de la Renaissance, entouré d’un paysage quasi religieux, qui annonce une prédiction.