mercredi 3 mars 2010

Gay, ma non troppo


Ce n’est pas vraiment une affirmation gay qui recule, mais c’est presque du sur place. Chaque nouvelle sortie de film gay est systématiquement accompagnée d’une campagne de promotion qui nous assure, justement, que ce n’est pas un film gay. Que ce soit Hollywood ou en France, la gêne du film gay cache une homophobie qu’il serait temps de dénoncer.

Tout le monde parle d’homophobie et pourtant le correcteur d’orthographe de Word, sur mon ordi, me signale toujours que ce mot n’existe pas. Il y a une association LGBT qui peut régler ce problème une bonne fois pour toutes ? C’est le genre de chose qui me fait bouder dans mon coin, exactement comme lorsque je vois des articles sur des films gays qui ne sont surtout pas gays. Lors de la sortie de « I Love You Phillip Morris », Ewan McGregor était interviewé sur Canal où il disait, en substance, que le film était sur un gay et un autre gay, donc ça servait à rien de tourner autour du pot : oui, c’était un film gay. Deux jours plus tard, une brève sur un média gay me rappelait à l’ordre : « Surtout, non, ce n’est pas un film gay ! ». Ensuite sort « A Single Man » de Tom Ford, qui est un film par un designer de mode gay sur un personnage central gay et, wait, nous n’allez pas me croire, c’est tout sauf un film gay. Précédemment, il y avait eu le dernier Chéreau, « Persécution » qui semblait être, selon la bande-annonce, une resucée de « L’Homme blessé » qui n’était pas un film gay en 1983. Et je peux vous faire tout un historique jusqu’à « Milk ».
Je me demande avec qui il faut coucher pour faire un film gay de nos jours. Je comprends très bien qu’une boîte de distribution renonce à définir un film avec l’adjectif gay de peur de réduire son succès en salle. Mais le mythe du film non-gay est surtout promotionné par des journalistes gays dans des médias gays. Il me semble pourtant que le public sait reconnaître tout de suite si un film est gay ou pas. Il suffit de compter le nombre de personnages gays. S’il est supérieur ou égal à 2, c’est un film gay.
Donc, Règle N°1 : un total de 2 personnages homosexuels rend un fim gay, de facto. Cela commence à être fatigant, cette rengaine à chaque fois que sort un film gay. L’industrie cinématographique nous sort le même bullshit qui veut nous faire croire qu’un film gay est réducteur. Ce n’est un pas un genre respectable. Il faut que l’histoire d’amour soit « universelle ». Il y a pourtant une longue liste de films gays qui sont des grands films et cela ne choque personne de dire que « Brokeback Mountain » est un film gay car c’en est un. Résumons le timing. « Brokeback » était annoncé pendant son tournage comme un film gay. À sa sortie, ce n’est plus un film gay. Deux ans après, avec le DVD rentabilisé, c’est un film gay à nouveau. En fait, le seul moment où le film subit un black-out homosexuel, c’est lors de sa promotion.

C’est aussi le rôle du cinéma de nous éduquer et quand il se comporte d’une manière aussi stupide, on a envie de le lui envoyer en pleine gueule. Expliquons ce cheminement : des agents artistiques gays vendent à des attachées de presse gays qui vendent à des médias gays l’idée selon laquelle le réalisateur du film gay n’aurait surtout pas fait un film gay. On peut couper le fil de cette chaîne corporatiste à un moment ? Il n’y en a pas un qui aurait le courage de se retourner vers son interlocuteur précédent pour lui dire : « Attends, c’est un film gay ! Si on ne dit pas que ce film est gay, on va le dire quand ? On devrait être fiers ! ».
Sur Canal, les interviews de Laurent Weil tombent presque toujours dans le même panneau : à chaque fois qu’un film gay-non-gay est en promo, on dirait que l’interview se dirige irrésistiblement vers ce moment éculé et catastrophique quand il demande à l’acteur hétéro qui a joué le gay : « Et comment ça a été pour vous d’embrasser un gay ? » À ce moment, votre tête tombe sur le sol, roule jusque sous la télé, là où se cachent les moutons de poussière. Dans le genre. Duh. La honte.

En tant que militant gay, je crois que c’est un des trucs les plus tristes de ma vie. En 2010, voir qu’on en est encore à poser des questions connes de ce genre, comme dans les médias gays qui demandent aux stars hétéros qui font leur promo (ils ont toujours quelque chose à vendre) quelles sont leurs impressions sur le monde LGBT. Les conseillers en communication (gays) s’arrachent les cheveux pour trouver des variantes au désormais célèbre : « Mon public gay et le meilleur et j’ai failli faire une fellation à un ami en terminale C ».
Ce processus d’affirmation de l’identité à rebours est une idée qui semble satisfaire le plus grand nombre. Les gays se sentent valorisés quand ils sont aimés à ce point par des célébrités qui n’ont rien à leur dire à part des banalités. Les célébrités sont heureuses de disposer de couvertures médiatiques si captives. Les médias sont heureux de perpétuer les clichés qu’ils avaient eux-mêmes abandonné un certain temps, « parce que c’est trop con ». Tout le monde est content puisqu’il n’y a pas de conflit.

Où est alors le problème ? Intuitivement, je sais que la majorité des gays ont les yeux qui montent au ciel quand ils voient ressortir cette histoire du film gay qui n’est surtout pas un film gay. Ils en ont marre que l’on leur répète ces bêtises. Changez de disque. Parlez du film, ou de l’histoire ou de n’importe quoi for all I care, mais arrêtez de poser des questions stupides qui perpétuent un besoin d’approbation débile avec dessus un vernis de politiquement correct. On en a marre d’entendre les gens dire que c’est un film gay comme si c’était la pire chose qui puisse arriver à un film. Car c’est bien connu, si un film gay est considéré comme tel, c’est qu’il a échoué en tant que grand film.

Il y a trois mois, le blog de Philippe Colomb sur Yagg mettait le doigt sur un sujet très intéressant. Selon lui, certains combats LGBT ont du mal à avancer, comme le mariage ou l’adoption, parce que, finalement, à travers le monde, les associations LGBT sont peu nombreuses, ne disposent pas de moyens conséquents et donc ne peuvent pas se permettre de constituer un lobby très important.
Il y a du vrai car si on regarde le nombre de gays à Washington, il n’y en a pas autant que ça. En tout cas, ils sont au même niveau que les lobbyistes écolos qui sont beaucoup moins nombreux que les lobbyistes pro-pétrole, pro-armement, pro-agriculture, etc.
Mais je ne partage pas ce constat d’humilité envers l’ampleur du tissu international LGBT. D’abord parce que ces associations rassemblent des milliers de personnes. Derrière elles toutes celles qui sont engagées dans le sida et il y en a beaucoup, avec beaucoup d’influence. Enfin, nous nous trouvons dans un sujet éminemment culturel et politique. Et là, ce sont des milliers de gays qui ont du pouvoir et qui ne l’utilisent pas. Faisons le calcul. Un ministère de la culture rempli de gays. Des assistants parlementaires gays très nombreux (ils n’ont pas de famille, ils peuvent travailler non stop). Des médias où les gays sont très nombreux. Des milliers de gays dans l’administration. Encore plus de gays dans les magasins qui vous conseillent pour ceci et pour cela, qui vous disent littéralement ce qu’il faut acheter. Des milliers de gays qui sont les premiers à savoir ce qui est groovy et ce qui est intéressant à Doha, Singapour, Tokyo et Brooklyn. Des milliers de décorateurs, de stylistes, de designers, de créateurs de tendance, d’écrivains qui reviennent de Reims ou de cinéastes qui adorent François Sagat ou qui dirigent des théâtres dans le 6ème arrondissent.
Cela fait beaucoup de monde. Et si toutes ces folles ne s’arrangent pas pour qu’on ait le mariage gay, que l’on s’arrange, au moins, à minima, pour qu’on arrête de nous dire que « A Single Man » n’est pas un film gay. Basta avec ces conneries.

mardi 16 février 2010

Give me the spoon!


Il y a quelques jours, je lisais le journal dans mon lit, tranquille à minuit, quand j’ai entendu un petit frottement sur le mur extérieur qui donne sur la fenêtre de ma chambre. Sous le toit, il y a ce petit trou que j’ai bouché car c’était l’ancienne porte d’entrée préférée de la fouine pour aller au grenier de la maison. Maintenant, elle préfère passer par l’autre côté de la maison. Bref, je savais que la fouine était là, sur le rebord de la fenêtre, comme elle le fait parfois quand elle fait la ronde autour de la maison, à regarder si tout est OK pour elle (« C’est OK pour moi !) et, au passage, laisser une trace comme une jolie toute petite crotte effilée.
Je me suis levé et j’ai lentement ouvert les rideaux de la fenêtre et elle était là, de l’autre côté, à me regarder avec son joli visage, ses yeux très expressifs du genre « Mais qu’est-ce que tu me veux, toi ? ». Ça n’a duré qu’une seconde, elle s’est échappée tout de suite, mais j’ai bien vu sa frimousse et cette jolie queue touffue en partant. C’est comme une belette, en plus gros et brun. Avant de disparaître en bas des marches de l’escalier extérieur, elle s’est même retournée pour me regarder. The cheek of it.
Les fouines ne sont pas très effrayées par l’homme, c’est pour ça qu’avant, sur les toits, il y avait souvent des fouines en céramique qui étaient posées sur les tuiles, comme pour rappeler leur présence. Le couple qui vit dans mon grenier se comporte assez bien. Quand j’étais petit, il y en avait dans le grenier de la maison à la ferme et elles faisaient un boucan pas possible. Elles étaient très mal élevées. Celles-ci sont correctes. Des fois, ils elles s’amusent trop, il suffit de taper sur le plafond et elles se calment.

Quand j’ai raconté cette histoire à mon mari, ce week-end, alors qu’il s’endormait déjà dans le lit, il s’en foutait complètement. D’abord il n’aime pas ces histoires de fouines et de nature en général et moi je faisais exprès de lui raconter la fouine dans tous ses détails, à voix basse, dans son oreille, comme pour l’énerver quoi. Si j’avais pu remonter à la symbolique de la fouine chez les Etrusques, je l’aurais fait. C’était drôle. J’étais juste en train de l’énerver alors qu’il voulait dormir.
Les gens se demandent quel est le type de relation que nous avons, Marc et moi, alors que c’est très simple. Il a 28 ans et moi 52, ça roule plutôt bien. Pour répondre rapidement à la question sans que ça soit trop indiscret pour lui comme pour moi, disons que nous avons de très bonnes discussions politiques, ce qui est génial quand votre mec est plus jeune et qu’il est bourré de données et d’infos que je n’ai pas. It’s a greek thing, too.
Et puis, on communique beaucoup pendant que l’on… dort. Marc est le roi du spooning et je passe mes nuits collées à lui. J’ai pourtant passé ma vie à refuser ça à mes autres maris. Surtout, je n’y arrivais pas. Même quand j’étais très amoureux, c’était impossible de m’endormir dans les bras du mec avec qui j’étais. J’étais trop excité quoi ! Et surtout, pour dormir bien, j’avais besoin d’être peinard dans mon lit, dans mon côté. Et puis, ça va, on est des mecs, chacun se débrouille dans son coin.
Donc je me demande ce qui fait qu’avec l’âge, j’ai développé cette affection pour le fait dormir collé et pourquoi j’apprécie cette communication nocturne, quand on change de position, quand on caresse sans être conscient de ce qu’on fait, tous ces murmures que l’on exprime pendant le sommeil. Il y a bien sûr des hommes qui donnent vraiment envie de les tenir toute la nuit. Laurent Chambon m’a encore envoyé une photo d’un mec tellement beau que c’est le genre de type que l’on tient toute la nuit pendant 20 ans sans pouvoir s’en lasser. D’ailleurs, Laurent me disait ce matin que ce mec a tellement de succès sur tumblr qu’il est en train de devenir une célébrité du net sans même le savoir.
Bien sûr, en étant plus âgé, je sais que ce spooning est la preuve nocturne que j’ai quelqu’un dans ma vie. Mais ça tient surtout à des trucs morphologiques minuscules, comme le fait de sentir que ces deux corps sont proportionnés et se complètent naturellement.
Je crois que je fais partie de ces gays pour qui l’idée du masculin est très très importante. J’ai passé ma vie à penser à ça, à ce que ça veut dire, pourquoi c’est important pour moi, à faire des listes sur les physiques et l’attitude. Il y a des gens qui expriment ça par leur activité sexuelle, par le sport, par plein de trucs comme les voyages ou la lecture ou le chat sur Internet, moi je le fais maintenant à travers l’image et le porno. J’ai toujours mis des images d’hommes sur mes murs. Mon rêve, ça serait de le faire d’une manière vraiment importante et recouvrir tous les murs de ma maison de photos d’hommes, comme ce qu’on voit sur les murs des serial killers dans les films. J’adore cette idée, mais, bon, c’est impossible quoi. Pour moi, il n’y a rien de plus poétique qu’un mur recouvert d’images épinglées qui se chevauchent un peu comme un collage que l’on pourrait défaire et changer selon son humeur, faire des coins avec plusieurs photos d’un homme selon les époques de sa vie et qui s’épaissirait au fur et à mesure des photos rajoutées avec d’autres hommes, d’autres stars de cinéma, d’autres sportifs, d’autres hommes, tout simplement. Ça serait l’équivalent de la pièce de Barbe Bleue, mais sur toute une maison.
Bien sûr, je ne le fais pas parce que je ne suis pas Van Gogh et je ne suis pas taré à ce point et ce serait vraiment trop long à expliquer à chaque fois que le mec de FedEx viendrait apporter un paquet et je ne parle pas du facteur ou des pompiers en décembre pour le calendrier.
Mais j’ai toujours aimé ces jardiniers fous qui finissent par transformer leur terrain en délire personnel. Il y en avait un à côté de la maison des parents de Jean-Luc dans l’Eure et sa cour était recouverte de bric à brac et de sculptures en bois peintes en bleu blanc rouge sur des socles en ciment. On l’adorait. À chaque fois qu’on passait devant, on se demandait s’il avait fait un nouveau truc. Et puis la dernière fois que j’y suis allé, sa maison avait été rasée pour en construire une autre. Banale.
J’aurais pu être le Facteur Cheval pédé des photos de mecs lol. Il y aurait même eu un post sur un site de nerds où j’expliquerais que ce côté du mur de la cuisine est composé de photo des mecs des années 90 trouvées sur Flickr et que ce coin était rose, ben parce qu’il y avait beaucoup de photos de Butt. J’aurais fait aussi un lien intellectuel avec les livres de Quentin Crisp qui expliquait qu’il ne faisait plus le ménage chez lui parce qu’à partir d’une certaine épaisseur de poussière, les choses s’équilibraient. Heureusement, je ne l’ai pas fait.
Donc toutes ces images, on les fait glisser mentalement dans l’air comme dans les meilleures scènes de « Merlin l’Enchanteur » pour les réduire au maximum et on les met dans un coin de son esprit pour ne pas avoir l’air trop débile et on les ressort inconsciemment quand on tient son mari et qu’on s’endort en considérant qu’il représente tous ces hommes – même si c’est pas vrai. "Penser à des choses agréables", c'est que je lui dis toujours quand il faut chercher le sommeil.

jeudi 4 février 2010

Dehors


J’ai noté ça dans un des derniers Indiana Jones. À un moment, un personnage se tourne vers Harrison Ford et lui dit : « Beliefs, Dr Jones, is a gift that you have left to receive ».

C’est fait, la pleine lune du dernier week-end a changé le sens des nuages et du vent. Depuis hier, il fait meilleur. C’est peut-être la fin du pire de l’hiver. Si vous avez tenu jusque-là sans vous pendre, il y a une chance pour que vous surviviez.
La fin janvier, le début février, c’est le moment de l’année qui fragilise le plus le moindre espoir, ou les rares certitudes qu’il nous reste. Dans le jardin, par exemple, pendant ces quelques semaines du début janvier, il y a tant de choses à faire, mais le froid est toujours trop puissant, surtout la nuit, qu’il faut faire très attention à ne pas faire trop de conneries. Et certains jours, même avec des gants, il fait vraiment trop froid. Il y a du vent, de la pluie, du givre. La terre est détrempée, faut pas trop y toucher. On peut planter des arbustes à racines nues qui se débrouillent toujours, mais tout le reste… Un seul gros coup de gel et la plante grille sur place.
On passe alors son temps à regarder par la fenêtre et faire des listes mentales : il faut faire ceci, cela. Et il faut être patient car, pour l’instant, c’est impossible. Trop froid pour monter dans les arbres pour élaguer. Trop tôt pour planter des vivaces ou les changer de place. Trop humide pour traiter les fruitiers. Trop glauque pour se promener. Pour beaucoup, c’est le moment anti-jardin, il faut laisser les plantes se débrouiller toutes seules pour évaluer leur résistance. Je sais qu’il existe des gens gentils qui emmitouflent leurs plantes, leurs potées et leurs sculptures. Moi je trouve qu’elles doivent se démerder toutes seules et surtout je trouve ça trop laid, ces voiles d’hivernage.
C’est pas comme si j’étais janséniste et que j’attendais que le Léviathan s’abatte sur mon jardin. À part les artichauts et les fushias, je ne protège pas beaucoup mon jardin. Je choisis des plantes résistantes comme je choisis mes amis, un peu solides. Il y a plein de plantes délicates que j’aimerais avoir, mais quand je lis qu’elles ont besoin de ceci et de cela, qu’elles sont chichiteuses pendant l’été et qu’il faut les surveiller pendant l’hiver, c’est vite décidé.
Dans le catalogue de Thierry Denis, c’est même un trait recherché. Comme ce pépiniériste est dans le Morvan où il fait parfois très froid en hiver et très chaud en été, les plantes qui savent résister sont celles qui ont du succès.
Ce qui m’amuse, c’est de voir comment on évolue au jardin. Je le vois avec les amis qui s’installent eux aussi pas loin de chez moi. Dès qu’on arrive à la campagne, les premières plantes choisies ont toujours une floraison blanche. Je l’ai remarqué chez les amis, gays ou pas, hommes ou femmes. Quand on leur demande ce qu’ils vont planter, ils ont tous des envies de blanc. Au moins, on est sûr de ne pas se tromper. Ils rêvent tous de bouquets blancs. Moi-même, la première année, je n’ai choisi que des rosiers lianes blancs, des seringats, des anémones Honorine Jobert, des hortensias paniculata, tous les clichés quoi !
Et puis, trois ans après être parti de Paris, on se met à regarder les catalogues en plissant des yeux. Avant, on passait vite devant ces pages avec des fleurs qui arrachent, les plantes cheap des catalogues comme Jacques Briant. Et puis tout d’un coup, on se met à penser : « Attends, ces fushias de grand mère complètement bioniques, ils sont drôles ! ». Ou alors « Ces rosiers pète feu comme American Pillar, c’est pas mal ! ». Et « Ces rudbeckias avec une couleur atomique, ça change ! ». Et c’est là qu’on se met à tenter un truc complètement dingue comme la reine-marguerite « Hulk », le résultat d’un chercheur botanique qui a trop bu, dans le genre « L’île du docteur Moreau », mais version Dr Folamour. En fait, il suffit de regarder tout ce qui est laid dans le jardinage pour se dire qu’il y a forcément un cultivar qui rachète l’espèce (pas les forsythias quand même).
Par exemple, je déteste les bégonias, mais Lala les adore et je sais que certains sont beaux. Les arums, les fleurs des curés ! Ben non, il y en a maintenant qui sont absolument far out, violet foncés ou pourpre presque noir. Les glaïeuls : catastrophe des sixties ! ben il en a qui sont verts fluos !

Donc, pour en revenir à Harrison Ford (y'en a qui suivent pas, là), on pourrait dire que c’est le pire moment du jardinage dans l’année. Ceux qui ont la chance d’avoir un hangar ou un abri peuvent bricoler à l’intérieur, faire du rangement, réviser les outils, tout ça. Mais mon abri à moi prend l’eau et quand il fait froid, ce n’est pas vraiment un endroit où j’aime trop aller. De toute manière, j’appelle cette partie du jardin le « coin du forcené ». Mon but, c’est que ça ressemble à la tanière du serial killer dans « Le silence des agneaux ».
Comme on ne peut rien faire, c’est le seul moment de l’année pendant lequel on regarde son jardin avec l’impossibilité d’intervenir. On est interdit parce que ce n’est pas le bon moment, surtout avec cet hiver froid actuel. Ce qui est génial, c’est que le jardin est beaucoup plus clair en ce moment qu’en été. La moindre branche qui ne va pas, elle saute à la figure. Toute la charpente des arbres et des arbustes est transparente. On voit l’arbre dans toute sa grandeur car il ne se cache pas derrière les feuilles. On voit mieux les pousses de l’année, avec leurs tiges qui passent leur premier hiver. On voit les branches qui ont souffert du vent et de la neige et l’on sait exactement là où il faut couper pour rééquilibrer l’arbre.
Quand je vais chercher le courrier, vers 13 heures, je traverse le jardin pour aller au bout du chemin. Sans crâner, je peux vous dire que c’est plus agréable que d’aller en bas de l’immeuble, je vous assure. Parfois, je reste là, au retour, au milieu du jardin, le courrier dans la main, et je m’arrête pour regarder un truc sans savoir que je me suis arrêté. Je regarde un détail. C’est comme si je bloquais. Et quand on sort pendant la pleine lune, comme le week-end dernier, j’en parle même pas tellement c’est un cliché. C’est à couper le souffle. La nuit, les arbres sont tellement visibles, avec toutes leurs branches en l’air, littéralement en train de crier sous la lune : « Regarde moi ! Regarde-moi bordel ! ».
Alors, ok, ok, on les regarde. Donc, ce moment de l’année, c’est pratiquement celui que je préfère. On voit tout, je le répète. Et on ne peut rien faire car il gèle et il fait froid et le jardin n’aime pas être dérangé quand il souffre du froid. Alors on regarde sans toucher et le jardin est vide. Mais c’est ça qui le rend encore plus visible car il est là, comme le cahier de tout ce qu’il faudra faire dans l’année qui vient. Le plan est là parce que tout se voit mieux, il n’y a pas de mauvaises herbe, tout est nu. Et on voit mieux ce qu’il faut faire : cette plante ira là, ce massif doit changer, je n’interviens plus dans ce coin, il est autosuffisant, et « ce rosier ne donne rien, j’en ai marre d’insister, je le jette ! ». C’est donc pendant ce moment où le travail est impossible qu’on a une vision claire, en tant que jardinier, de ce qui arrive.

C’est là où tout le délire de Farmville sur FB m’inquiète pour ceux qui y passent leurs journées. La ferme, le jardin, c’est vraiment pas un endroit où l’on passe tout son temps à produire. Le moment le plus décisif, pratiquement, c’est quand on ne peut pas toucher au jardin et aux champs, précisément.

mercredi 3 février 2010

Le message de Dallas


Le 29 septembre 2009, Larry Kramer était le grand marshall de la Gay Pride de Dallas. Pas vraiment le rassemblement le plus important des Etats-Unis, avec juste 10.000 personnes. Par exemple, Larry n'a pas jamais été invité à mener la Gay Pride de New York, ce qui en dit long sur les polémiques qui l'entourent et surtout les engueulades qu'il entretient avec ses propres amis.

Mais je l'adore toujours. J'ai des amis qui me disent "Tu devrais te désolidariser de Larry, il est has been". Je vois bien ce qu'ils disent, mais je ne le pense pas exactement comme ça. Je sais qu'il est incroyablement années 90. Mais il est tellement unique. Il y a quinze ans, je me disais que ça serait bien de ressembler à Mel Cheren quand je serais vieux, un daddy toujours sur le dancefloor. Maintenant, je vois vraiment que c'est pas la musique qui m'intéressera jusqu'au bout. Ce sera la politique. Et je crois que ce que dit Kramer, même si on le passe au filtre de toutes les critiques, ça reste très fondamental.
Voilà ce qu'il a dit ce jour-là.


"Nous ne devons jamais oublier que tout ce que nous avons gagné peut très vite nous être repris. Nous l'avons vu maintes et maintes fois. Les présidents se succèdent et continuent de nous ignorer. Celui-ci n'est pas différent. Une fois de plus, il ne se bouge pas pour nous et nous le laissons s'en tirer comme ça. Ce président est une cause perdue de plus pour nous et je prédis qu'il le restera.

Nous devons nous souvenir que nous n'avons pas la liberté de nous marier, d'hériter, d'adopter, de partager notre assurance santé, d'apprendre notre histoire dans nos écoles. D'apprendre que nos deux plus grands présidents, Washington et Lincoln, étaient gays. Nous n'avons pas cette liberté de vivre qu'ont les hétéros. Nous n'avons pas la liberté d'avoir des bars sans descentes de police ni agents qui nous frappent avec une telle fureur que nous finissons à l'hôpital.

Nous n'avons pas appris à nous défendre avec la même fureur que celle avec laquelle ils s’abattent sur nous. Vous n'obtenez rien de plus avec du miel qu'avec du vinaigre. Il y a plus d'un millier d'avantages sociaux que les couples hétéros obtiennent et qui nous sont refusés. Ce n'est pas la liberté. Ce n'est pas l'égalité. La Déclaration des droits américaine dit que nous sommes censés être égaux.

Vous devez savoir, nous ne devons jamais oublier que tous les traitements contre le VIH/sida ne sont là que grâce aux militants gays de la lutte contre le sida, menés par les groupes ACT UP aux quatre coins du pays et Project Inform à San Francisco. Ils ne sont pas venus du gouvernement. Ils sont venus parque la population gay s'est battue comme des tigres et furies enragées pour que le système qui nous hait veuillent bien nous les donner. Si vous voulez lire comment nous y sommes arrivés, prenez mon livre, The Tragedy of Today's Gays (La tragédie des gays d'aujourd'hui). Cette réussite, l'obtention de ces médicaments, je crois que c'est tout simplement la plus grande réussite que les gays aient accomplie dans toute l'histoire et que l'on doit se souvenir de nous pour cela.

La leçon devrait être claire. La leçon devrait être évidente. Elle doit nous montrer ce que nous sommes capables de réaliser lorsque nous regroupons nos esprits et nos cœurs et nos cerveaux et nos corps et que nous travaillons ensemble, tous ensemble, comme les frères et sœurs d'une grande famille. Il n'y a pas une personne ici aujourd'hui qui ne soit capable d'être ainsi militante.

Nous n'obtenons que ce pour quoi nous nous battons. Et nous ne nous battons pas. Chacun d'entre nous ne se bat pas. Ils se battent mieux que nous. Il y a un fond concerté et inépuisable de haine dans ce pays et dans ce monde voué à nous tenir à notre place. C'est injuste de forcer les gens à être ce que nous ne sommes pas — libres. Nous ne sommes pas libres.

J'adore être gay.

J'adore les gays.

Comment dire ça sans vexer le reste du monde, je pense que nous sommes meilleurs que les autres.

Je pense que nous sommes plus intelligents.

Je pense que nous sommes plus talentueux.

Je pense que nous sont plus conscients.

Je pense que nous faisons de meilleurs amis.

Je pense que nous faisons de meilleurs amants.

Je pense que nous sommes plus à l'écoute de ce qui se passe, de ce qui est dans l'air, de nos émotions et des émotions des autres.

Oui, je pense que les homosexuels sont mieux que les autres. Je pense que la seule chose à laquelle nous ne sommes pas si bons, c'est de nous défendre.

J'entends parler de la nouvelle génération de gays et de l'ancienne génération de gays, et de combien nous sommes différents. Ce n'est pas vrai. Nous ne sommes qu'une seule génération. Nous sommes tous apparentés. Nous sommes tous les frères et sœurs les uns des autres. Nous ne sommes qu'une seule famille, la famille gay.

Et je désire passionnément et désespérément que tous mes frères et sœurs restent en vie et en bonne santé et sur cette terre, en complète égalité avec chaque personne hé-téro.

Être gay est la chose la plus importante de ma vie.

J'adore être gay. J'espère qu'il en est de même pour vous".

Traduction par Yves Averous, that little gem.

mercredi 27 janvier 2010

The Avatar kid


Depuis plus d’un mois, le monde entier commente « Avatar » sous toutes ses coutures et le film étant le blockbuster que l’on sait, chacun a un angle fétiche qui fait que James Cameron est déjà au centre de toutes les polémiques.

En tant que gay, je n’ai pas de problème à soulever sur ce film qui, malgré ses moments « Le Roi Lion » est un truc assez énorme, dans le genre divertissement, pour qu’on soit plutôt conciliant. Je trouve que le casting est parfait, je suis gaga de Giovanni Ribisi depuis « Friends », le suis gaga de Sigourney Weaver depuis toujours. Tous les gays sont en train de devenir dingues de Sam Worthington et je ne suis pas très original, ce mec est incroyable.
La seule chose que je trouve notable, et là c’est un point de vue très pouffiasse gay, mais c’est mon identité aussi, c’est que sur les images du tournage, on voit qu’il n’a pas fait de gym pour son rôle, ce qui est vraiment rare dans le Hollywood d’aujourd’hui. Quand on voit comment Matt Damon est retourné à la gym pour son rôle d’entraîneur poupon d’équipe de rugby dans « Invictus », ou la masse musculaire de Jake Gyllenhall dans le « Prince of Persia » à venir, devenir un bodybuilder est le truc le plus prévisible que peut faire un mec pour monter plus haut dans le box-office. Et on aime ça. Jason Worthington porte des tatouages tribaux sur les bras qui ne sont même pas jolis, une sorte de souvenir de jeunesse probablement, le truc qu’il ne fallait pas faire quand on est bourré à Brisbane, comme ce que l’on voit dans plein de films pornos où l’on se dit que, finalement, le mec serait mieux au naturel. Mais ces tatouages ringards montrent Jason sous un angle encore plus normal, c’est vraiment le mec next door australien. Et on aime ça.

S’il n’a pas fait de gym pour ce film, c’est quand même un sujet de discussion. Cela veut dire que Jason ne pensait pas que son rôle nécessitait des muscles supplémentaires, alors qu’il joue un marine très physique, capable de se battre. Surtout, c’est Cameron qui a dû prendre cette décision, puisque c’est un control freak total, ce qui veut dire que le réalisateur ne voulait pas jouer la carte du mec bodybuildé au point de ne pas pouvoir entrer pas son caisson de transfert avatarien. Les bras de Jason ne sont pas épais et pourtant je m’y connais assez pour savoir que c’est le genre de mec qui prend naturellement du muscle même quand il fait la vaisselle ou qu’il vous sert du poivre fraîchement moulu. Pendant tout le film, il y a des gros plans de son visage et de son corps et j’ai enlevé 35 fois mes lunettes 3D pour le voir mieux, c’est vraiment un acteur qui va nous entrer par tous les pores de la peau.
Maintenant, avançons un peu dans le descriptif. A la fin du premier tiers du film, Jason se laisse pousser ce qu’on appelle une « barbe sincère » et c’est là que l’on comprend l’incroyable angle du casting. Il n’a pas fait de gym pour, sûrement, mettre en valeur cette pilosité si unique chez lui. Sous son t-shirt, les poils de son torse sont tellement à l’aise qu’ils envahissent une partie du cou pour rejoindre le bas de sa barbe. C’est complètement rare dans le cinéma, cette pilosité non contrôlée, et surtout dans un film de cette ampleur où chaque détail est discuté par une équipe de spin doctors. C’est l’équivalent de ce qu’on a commencé à voir dans les années 70, avec des acteurs comme James Caan qui, non seulement étaient poilus sur le torse, mais avaient des épaules et un dos poilus (on voit ça dans « Le Parrain »). Cela ne s’était jamais fait avant pour un leading role. Avant, les seuls acteurs qui avaient du poil sur les épaules étaient, eeeeek !, les bourreaux masqués super gros dans les péplums italiens, toujours sur des échafauds ou à côté d’un bûcher où une princesse était méchamment la proie des flammes.
Le casting de Jason rejoint très clairement le look masculin qui a fait le succès de Jean-Marc Barr dans « Le Grand Bleu », des mecs d’une beauté universelle avec un visage sans défaut, tout rond, avec beaucoup d’émotion, au stade de devenir des symboles d’une époque. D’ailleurs, la très grande majorité des photos de Jason pour « Avatar » le montre comme s’il était dans un timbre poste, un visage fermé dans un cadre très serré, avec plein de bleu autour. C’est le vrai sens du mot icône. Après tout, le producteur du film, Jon Landau a bien résumé ce que je pense : « Ultimately, movies are about a close-up ».
Comme c’est son premier grand grand rôle, personne ne sait comment la carrière de Jason va se dérouler. Mais il a déjà endorsé la dernière pub de Coke Zero dans laquelle il exploite encore son côté boy next door à faire le pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle sur la pointe des pieds juste dans l’espoir de passer une nuit avec lui. Les gros plans de ce film ! On dirait vraiment qu’il a un duvet de poils qui remonte de son torse vers le côté droit de son cou et c’est si étonnant qu’on se pince pour savoir si c’est vrai, si on n’est pas en train de projeter sur l’écran ce qu’on a envie de voir (après tout, c’est un film en 3D).
Mais non, le mec a vraiment ces poils et sur sa page FB, avec près de 400 photos (que je ne peux vous montrer sur ce blog puisque depuis hier soir je suis déconnecté de FB, allez savoir pourquoi), on voit bien le détail de son anatomie à chaque fois qu’il pose avec sa chemise blanche ouverte. Pour un film aussi plastoc, Jason représente le degré total du mec naturel. Il ne se lave pas assez (Sigourney Weaver le lui reproche), il ne se rase pas (au début), il commence à être obsédé par cette merveilleuse jungle de Pandora avec toutes ces fleurs et ces frondes non déroulées de fougères de deux mètres de diamètre, sans oublier ces graines en forme de méduses aériennes qui lui font carrément l’amour. Et sur quelle partie du corps ? Sur le torse, là où sont les poils.
Le seul problème des gays avec « Avatar », c’est qu’on aurait préféré que Jason reste sans son avatar, juste pour qu’on puisse le voir davantage au naturel. Il y aurait forcément eu une scène de douche (c’est obligé lol), mais comme le succès de ces films est basé sur la frustration, il faudra attendre un sequel hypothétique pour nous dévoiler plus de détail.
L’analyse gay du film est donc, encore une fois, différente de l’analyse LGBT. Les mecs que nous sommes voient dans « Avatar » une grosse machine à faire du fric, tandis que tout le reste des minorités y voit une représentation de la suprématie masculine blanche américaine. OK, le mec est handicapé puisqu’il a perdu l’usage de ses jambes. Mais c’est pour mieux vous manger mon enfant ! Sur Melanine.org, l’article génial d’Analee Newitz « Quand les Blancs arrêteront-ils de faire des films comme Avatar ? » montre bien que tout le film est basé sur le sujet de la race, ce mot qu’on déteste si farouchement en France. Dans "Should a film show the real world or a better one?" de A.O.Scott du NYT du 23 janvier dernier, on apprend qu’une des grandes critiques vient des groupes anti-tabac qui sont furieux parce que la première apparition de Sigouney Weaver dans le film, c’est de gueuler pour avoir une cigarette. « Where’s my damn cigarette ? » Tout le monde trouve quelque chose à dire sur le film, d’abord parce qu’il a coûté une fortune, ensuite parce que ses bénéfices sont déjà colossaux, et donc le moindre détail prend valeur de symbole.

Quand je suis allé voir « Avatar », je me suis trouvé dans le cliché de la grande salle de Montparnasse, avec 25 kids de banlieue qui venaient voir le film avec leur prof. Ils étaient excités avant même d’entrer dans la grande salle, faisant beaucoup de bruit, des jeunes de 16 ans, blacks à 80%, deux tiers de filles, 1 pédé teenager efféminé obèse. Tous rigolaient beaucoup d’une manière inoffensive, ça se voyait qu’ils étaient contents, c’était une sortie très réussie.
La salle était immense, les kids se sont mis dans le fond, j’étais tranquille assez loin d’eux. Je savais qu’ils allaient faire les cons. Considérant que j’avais déjà trois semaines de retard après le lancement du film en France, je n’avais pas à surévaluer le moment, comme on dit. Après tout, je prenais mon train à Montparnasse quatre heures plus tard pour rentrer chez moi. All is good when you’re leaving Paris.
Vers les deux tiers du film, les méchants sont en train de détruire le grand arbre des Na’Vi et ce que je redoutais est arrivé. Les Na’Vi se sont mis à pleurer, exactement comme dans les images de ce qu’on a vu pour Haïti depuis quinze jours. Et toute la bande des filles antillaises s’est mise à exploser de rire. Plus c’était drama, et plus elles riaient. Elles n’avaient pas compris que la fable du film les concernait, dans un sens. Ou, peut-être, elles le comprenaient trop bien.
Je sais très bien que c’est ce qui se passe dans tous les films où l’on montre une minorité en train de se faire taper dessus. C’est arrivé pendant « Brokeback Mountain », quand les rires nerveux fusaient pendant les moments les plus tristes du film. Le public rigole nerveusement parce que des sentiments de souffrance sont exprimés, et même si c’est un film de divertissement comme « Avatar », cette moquerie concernait le moment central de l’allégorie écologique. Mais ce qui faisait rire ces filles, c’était les cris de la She-goddess, la femme noire qui a des pouvoirs de vision. La shawoman, si on peut l’appeler comme ça. Il doit y avoir un terme pour décrire ce fonctionnement de l’ironie devant l’anéantissement des peuples. Les Na’Vi, on le sait, c’est un mashup de toutes les peuplades qui ont été décimées par les blancs.

J’adore la sci-fi. J’aime tellement ça que je pourrais regarder des films de sci-fi tout le temps. Devant un cinéma, si je peux choisir entre un film de sci-fi et un autre genre, je vais naturellement voir le film de sci-fi (ou de gladiateurs ahahah). Je trouve que c’est un genre tourné vers le futur et je sais ce qui m’attire. Bien sûr, je suis un mec donc j’adore les effets spéciaux. Plus ça arrache et mieux c’est. Mais ce que j’aime par-dessus tout, c’est voir comment l’homme est décrit dans le futur, à quoi il ressemble, comment il se comporte et, finalement, s’il est meilleur. Je ne suis pas particulièrement dingue de James Cameron à cause de « Titanic » que je trouve dodgy. Mais je le respecte énormément pour « Abyss ». Et même si « Avatar » est l’exemple type du film où le héros blanc est un Messie blanc blah blah blah, ce qui est vrai, il y a des messages politiques dans les films précédents de Cameron sur la guerre nucléaire, les armées, l’écologie, la force de la nature et les riches qui sont tous des pourris, et c’est quand même plus large que les films à la con de François Ozon.
Il existe désormais une tendance de meute sur Internet qui fait que, quoi qu’on fasse, il va y avoir un groupe qui va s’offusquer . J’en reviens toujours à « Brüno » où les gays se sont trouvés offensés et le pire, c’est « Hancock », quand des groupes américains se sont mis à crier parce que Will Smith avait des remarques soit-disant homophobes sur le look des héros Marvel. Come on, Will Smith homophobe ?
Peut-être suis-je sensible à ces critiques parce que ça m’est tombé dessus à cause de trois phrases dans « Cheikh » sur les transgenres, mais fondamentalement, je suis effaré de voir comment Internet devient cet élément de meute sur des sujets où même une pointe d’humour n’est plus de l’humour, ne peut plus être de l’humour, ne sera plus de l’humour, comme le décrit dans son livre "You Are Not a Gadget" de Jaron Lanier, qu’il faut absolument que je lise.
Je veux dire, les médias gays sont les premiers à nous diriger comme le proverbial troupeau de moutons de Panurge vers le précipice de la bêtise, avec des questions assez connes qui soutiennent la promo d’un film (« est-ce que Sherlock Holmes est gay ? »). Ou mieux : « est-ce que Kylie Minogue est attirée par les femmes ?». Enfin, Kylie. Tout le monde a interviewé Kylie à un moment ou un autre et tout le monde sait qu’elle n’est pas lesbienne, ni bisexuelle.

vendredi 22 janvier 2010

Je te vois


Lors de mon dernier voyage à New York, j’ai ramené une quinzaine de bouquins sur le fait d’être cinquantenaire. J’étais persuadé que mon éditeur serait intéressé par le nouveau cliché générationnel : 50 is the new 30. Mais non. Fail. Ca ne l’a pas intéressé.

Ni les autres idées de bouquins : La crise ? Le NYT nous apprend qu’il y a toute une vague de livres à venir sur les gens qui ont été virés de leur job. Je peux témoigner ! Facebook et le temps perdu sur les réseaux sociaux ? Je peux témoigner ! Et vivre dans le silence ? Je peux témoigner aussi ! Je dois avoir le malheur de penser à des idées qui sont juste un chouïa en avance. En France, je veux dire.

Je crois que je ne vais pas vivre longtemps.
Cela fait 20 ans que je me dis la même chose. Aujourd’hui, je me suis fait injecter du New Fill et mon visage a récupéré dix années de jeunesse. J’ai meilleure mine qu’il y a dix ans, c’est un comble. Je ne dis pas que je vais mourir parce que je suis malade ; je vais très bien. C’est ce qui fait chier les gens, je suis très solide.
Je crois que je ne vais pas vivre longtemps car je n’ai vraiment pas envie d’arriver jusqu’à 2020. Maintenant que je ne suis plus à Têtu, je peux dire ce que je pense et ces dix prochaines années devraient être suffisantes pour couvrir tous les sujets. J’ai une liberté quasi-totale. Je n’ai même pas besoin de faire attention à mon train de vie, il y a quelques personnes sur cette planète qui s’arrangent pour que je ne manque de rien. Je peux écrire à mon rythme, pendant plusieurs années encore. Mon expression peut se libérer un peu plus avec le temps, sans inquiétude sur mes revenus, sur ma carrière, sur mes amours. Je suis blindé. Je suis autosuffisant. Je ne dépense rien. Je n’ai presque plus rien à perdre. Je n’ai même plus envie de faire de longs voyages à travers le monde, ceux qui coûtent la peau du cul, qui attestent de votre statut social. I don’t give a shit.

Je n’ai pas envie de vivre jusqu’à 2020 parce que je trouve que ça commence à bien faire. Dans ma communauté, on dirait que je suis le seul qui n’a pas peur de montrer son âge et de se retourner sur les décennies précédentes. Les années 60, c’était l’agriculture. Les années 70, c’était beaucoup de souffrance : les hommes étaient vraiment impossibles à rencontrer. Les années 80, c’était beaucoup de plaisir et de lutte avec l’argent, l’impression d’être toujours pauvre et malgré tout fier d’avoir toujours raison, d’avoir un flair qui ne se trompait jamais. Rencontrer l’homme de ma vie. Les années 90, c’était l’autre homme de ma vie, qui finit par me quitter, d’où le désespoir et la dépression, pour en sortir en me battant contre ce putain de complexe d’infériorité face aux activistes américains. Les années 2000, c’est l’écriture, le conflit, la solitude, la campagne. Le pouvoir de dire fuck you à des gens riches et de les confronter à leurs lacunes pendant des dîners, au risque de perdre la face et mon job. La cohérence, la fierté.

Apparemment, j’ai contribué au plus beau cadeau offert par les homosexuels à la société moderne : la découverte des antirétroviraux. Je n’avais jamais pensé à l’arrivée des antiprotéases sous cet angle. Je savais que c’était important. Je ne savais pas que c’était le plus important.
Le magazine New York a publié en décembre dernier un gros papier sur Larry Kramer. Ce dernier développe dans son livre à paraître une théorie qui m’a épatée. Kramer dit que la plus grande contribution des gays, c’est bien sûr l’évolution de la sexualité, la différence, le radicalisme, le style de vie. Mais il dit que la plus grande contribution de toutes fut celle qui a permis la découverte et la commercialisation des antirétroviraux, cette classe de médicaments qui a, on le sait, révolutionné le traitement du sida et qui commence à avoir un impact majeur sur d’autres maladies transmissibles. Selon Kramer, les gays ont un truc particulier avec les drogues (ça on est tous d’accord) et l’exemplarité du travail des homosexuels dans le sida (comment les malades parviennent à bousculer, changer, accélérer la science) est le truc le plus important que nous ayons fait depuis les années 50, c’est-à-dire depuis la libération du mouvement gay.

Kramer reprend là où nous avons perdu notre fierté. Ce sont les homosexuels qui ont rendu ces ARV disponibles, ce sont eux qui les ont offerts au monde (des pays riches aux pays pauvres). On peut donc quantifier cet exploit en termes de vies. Le mariage gay, par exemple, est encore loin d’avoir autant modifié les sociétés à travers le monde.

Je me trouve donc, et ça fait plaisir à lire, au centre de cette contribution. De 1989 à 2002, je n’ai cessé de travailler sur le sujet. Jusqu’à la nausée. Et les gens qui me critiquent n’étaient vraiment pas à mes côtés pour faire ce boulot, je peux vous l’assurer.

Imaginons maintenant que vous êtes richissime. C’est très très très facile de donner de l’argent à la lutte contre le sida. C’est d’une banalité hallucinante. Vous pouvez le faire sans verser une seule goutte de sueur. Vu sous cet angle, c’est presque gerbant. C’est un power trip comme un autre. Dans un édito de lundi dernier dans le NYT, Nicolas D.Kristof pense que le fait de s’engager (à contrecœur, un détail fascinant) dans une cause qui vous dépasse fait partie des plaisirs humains de base. Bien sûr, vous pouvez envoyer un chèque. Une étude du National Institute of Health (NIH) a montré que lorsque l’on vous sollicite pour donner de l’argent à une œuvre caritative, certaines parties du cerveau sont stimulées. Les mêmes qui sont sollicitées d’habitude pour des plaisirs égoïstes comme l’appétit ou le sexe.
Ce que je veux dire, c’est que les choses les plus importantes de ma vie, je les ai entamées contre mon gré, reluctantly, parce que je savais, à l’avance, que ces projets ne manqueraient pas de m’exposer à des personnalités dont je me méfiais, à raison. Avant cela, j’étais parvenu à vivre de mon travail sans dépendre de qui que ce soit, en étant indépendant, en vrai journaliste free-lance. Mais quand vous vous engagez dans des projets qui vous dépassent, vous savez que votre chemin va croiser, naturellement, beaucoup de porcs. Votre succès ne dépend alors pas de votre capacité à poursuivre la route tracée par votre courage. Il dépend de votre capacité à survivre à la mauvaise influence de ces gens.

Donc j’ai offert ma petite contribution à la société. Cela me rend puant de fierté. Et c’est vrai que faciliter la commercialisation de médicaments qui sauvent des centaines de milliers de vies à travers le monde, c’est quand même plus noble que s’engager pour que 1000 femmes Françaises ne puissent pas porter la burqa (suivez mon regard). C’est plus passionnant que servir la soupe à Marc Jacobs et passer ses aprems à faire les soldes pour s’acheter des conneries de Raf Simons. C’est vraiment mieux que dire aux pédés qu’ils peuvent baiser sans capote quand on sait qu’un bon nombre d’entre eux vont devenir séropos dans les 20 prochaines années. C’est mieux que ces folles qui ne s’engagent jamais et qui pensent qu’on ne « fait pas de bons livres avec de bons sentiments » ou des conneries de ce genre.

L’édito du NYT sous-entend que l’on tire plus de bonheur à s’engager dans une cause qui nous dépasse que dans le fait de vivre une vie privilégiée. J’en ai toujours été convaincu. J’ai toujours pensé qu’il me serait plus facile de m’attaquer à des projets irréalisables comme Magazine, Act Up ou Têtu, parce qu’il me serait beaucoup plus difficile de vivre une vie oiseuse de conne qui va à l’Opéra. La gerbe de la musique classique. Les privilèges. Le cirque. Les courbettes. L’aliénation.

Forcément, quitter Paris, c’est s’échapper le plus loin possible d’un abonnement à l’Opéra. Je peux vivre comme je veux. Même ma famille ne peut m’obliger à quoi que ce soit. Je ne suis pas obligé d’avaler mes convictions politiques parce qu’il faut dire bonjour à une pute qui a ses responsabilités à la Mairie de Paris et qui se trouve à dix mètres de vous en train de baver sur Anita Rachvelishvili dans « Carmen » à la Scala.

J’espère être mort en 2020. Parce que je vais passer les prochaines années à régler méthodiquement leur compte à ces connes que je déteste et je crois que lorsque j’aurai décortiqué par le menu (comme on dit) toute leur crasse, ce sera finalement une contribution pas si négative que ça en faveur d’un équilibre des choses. Parce que regardons notre époque en face : il y a beaucoup plus de porcs aujourd’hui qu’il y a 20 ou 30 ans. C’est évident. Les vieux n’en finissent pas de vieillir et les jeunes sont tous obsédés par l’argent. Nous traversons une crise sans précédent et que font les jeunes ? Ils rêvent de devenir Bryan Boy, cette wtf de blogueuse fashion, au premier rang des défilés de Milan, à deux places de cette wtf d’Anna Wintour de Vogue.

A un moment, cette gentillesse de Facebook, cette fausse politesse envers les amis qui vous ont déçu, ce respect pourri face aux riches, il faut dire non. Et même si cela risque de brûler votre vie, ce type de militantisme doit rester vivant même face à ces milliers de connes qui cherchent, sans cesse, à vous attirer vers leur superficialité et leur normalité. Cela ne vous saute pas à la figue qu’il n’y ait pas un seul gay de ce pays qui soit connu pour un engagement politique radical ? Je veux dire, personne ?
Donc, je pense que dans dix ans, j’aurai épuisé toutes mes forces devant la multiplication de ces porcs qui nous entourent, jeunes ou vieux. Et franchement, si à ce stade, je suis dépassé par une telle noria, je préfèrerai crever. Après tout, à 60 ans, ce ne sera pas un échec. Ça sera un cancer comme un autre.

Je suis séropositif depuis 1987, ce qui veut dire que j’ai tout de suite pensé que je ne vivrai pas très longtemps. Mes ennemis pensent vraiment que j’aurais dû crever et d’autres auraient dû survivre, ça aurait été plus juste. Manque de bol. Je trouve ridicule de réaliser que j’ai passé presque la moitié de ma vie à anticiper ma mort. Si on ajoute qu’à 5 ans, je pensais déjà me sacrifier pour que ma mère revienne à la maison et que j’ai tenté de me suicider à 17 ans parce que c’était décidément trop difficile d’être gay dans le Lot et Garonne, j’ai passé toute ma vie à m’habituer à l’idée de quitter ce monde. Je ne prétends pas dire que le passage sera facile, mais ce que je veux dire, c’est que malgré cette persistance de la mort dans ma vie, le concept de mort, chez moi, c’est quelque chose qui est pratiquement domestiqué. Je m’en branle totalement quand des gens célèbres crèvent. Je ne suis pas triste quand des personnes de ma famille décèdent. Je trouve normal que mes amis sidéens disparaissent après des années de souffrance. Le seul truc qui m’effondre, c’est de voir mes amis séronégas se suicider.

Mon point. Deux ou trois ans avant de mourir, mon ami Hervé Gauchet a commencé à m’énerver quand il partait au Maroc. Je lui disais, ça va, tu es malade et faible comme un chien, et en plus tu vas dans des endroits où c’est compliqué pour toi. S’il t’arrive quelque chose, comment on fait pour te faire revenir ?
Un jour, il était à Marrakech et il est allé dans le souk pour se promener. C’était l’après-midi, il aimait regarder. Ce jour-là, Hervé était épuisé et il marchait très lentement, comme s’il allait perdre son équilibre à chaque pas. À un moment, il s’est arrêté devant la boutique d’un artisan. L’arabe l’a regardé et il a fini par demander à Hervé s’il allait bien. Hervé a souri, comme il le faisait, et il a du dire « ça va aller, je reprends mon souffle ». L’arabe lui a demandé s’il avait mangé. Hervé a bredouillé non alors l’artisan l’a fait entrer dans sa boutique, il a demandé à son fils d’apporter un peu de tagine et du thé.
Quand Hervé mangeait, très lentement, comme il le faisait toujours, l’arabe le regardait et il lui a demandé s'il croyait en Dieu. Hervé lui a répondu « pas vraiment », ce qui a le don de désespérer les musulmans parce que pour eux, le fait de ne pas croire, c’est vraiment un truc triste. Le Marocain lui a dit « Ah c’est pas bien, il faut croire ». Sous entendu : en plus tu vas bientôt mourir, je le vois bien, tu n’as presque plus de force.
L’après-midi touchait à sa fin, une belle journée d’hiver quand le souk n’a pas beaucoup de touristes, comme si le commerce s’était arrêté avec Hervé dans l’arrière-boutique avec le Marocain, son fils et un autre vendeur, qui le regardaient finir ses légumes, avec un regard gentil et peiné. Il ne croyait pas en dieu, ce pauvre Français.

Depuis, Hervé est mort. À chaque fois qu’il allait au souk, il me ramenait un petit morceau de musc. Pendant des années, le parfum de ce petit cube blanc laiteux envahissait la boîte en bois dans laquelle je mets les médicaments qui m’ont permis de survivre. À chaque fois que j’ouvre cette boîte, le parfum est là. Et maintenant, le parfum s’estompe avec le temps qui passe, chaque jour un peu plus. Quand je n’avais pas envie de prendre mes médicaments, quand je n’avais pas envie d’être compliant, ce parfum m’encourageait. « Allez, encore un jour, encore une fois, prends tes médicaments ». Et quand Hervé passait me voir à la campagne, je lui disais que ce parfum était peut-être le détail minuscule qui m’avait gardé vivant toutes ces années.

Ce petit bout de parfum est un des talismans contre les gens avec qui je m’affronte. Quand Hervé allait au Maroc alors qu’il était malade, je me mettais en colère en lui demandant pourquoi il bravait un tel danger. Et je sais que tout le monde autour de moi se demande pourquoi je persiste à passer les dernières années de ma vie à me battre contre ces homosexuels riches que je méprise. C’est pareil. Hervé disait qu’il avait le droit de contredire la maladie pour quelques jours de beauté mystique à Essaouira. Moi, dans ma campagne, j’utilise mes dernières forces pour m’opposer à ces gens qui veulent détruire la beauté de l’homosexualité. Comme disent les Na'vis : « I see you ».

mercredi 13 janvier 2010

Juste la beauté


Je suis incroyablement heureux de voir le renouveau des revues et fanzines gays depuis cinq ans. Avec tout ce que l’on sait sur les difficultés de la presse, il y a des homosexuels qui s’acharnent à développer une liberté éditoriale et visuelle que les médias gays traditionnels ont du mal à offrir désormais, pour les raisons que l’on connaît. Il s’agit d’un tournant décisif de la culture gay moderne. Pendant longtemps, j’ai cru que l’époque de Magazine serait révolue pour de bon. Travailler avec le papier, aller à l’imprimerie, payer les factures de l’imprimerie, diffuser des revues d’une manière artisanale, se faire payer pour des pubs difficiles à obtenir, difficiles à conserver, dans le monde actuel, c’est un labour of love.
A New York comme partout, cela fourmille de publications. Il faut au moins un fanzine gay par pays. En fait, ce revival du support papier est une des adaptations évidentes face à l’omniprésence d’Internet. Comme je le dis toujours, Flickr est une mine d'hommes magnifiques. Laurent Chambon et d’autres n’arrêtent pas de me bombarder de sites qui rassemblent ces mecs. La photographie moderne regorge de visages et de corps. Je ne parle pas de bites ici, mais de portraits. Ces revues sont une manière de trier cette surabondance d’images et de faire du sens en choisissant certaines images plutôt que d’autres.
C’est ce que faisait Straight to Hell dans les années 80, quand Boyd McDonald juxtaposait des nouvelles de sexe (toujours bien écrites, avec beaucoup d’histoires de mecs qui se draguaient dans des coins paumés des USA, à la Joe Cage) avec des photos de mecs à poil provenant de studios divers, sans rapport avec le texte. Butt, Pinups ne cessent d’illustrer cette partie sexy de la culture gay moderne, avec un fort penchant bear, mais pas seulement. Il suffit de regarder la diversité des mecs dans le calendrier 2010 de Butt. Il y en a presque pour tous les goûts, comme on dit. Même si la colle de ce calendrier ne tient pas les feuilles, ce qui est l’erreur NUMERO UNO à ne pas commettre quand on se lance dans un calendrier qui, par essence, est un objet qu’on n’arrête pas de malmener. Les folles de Butt devaient avoir un lunch avec Marc Jacobs quand le calendrier est parti au brochage.
La France est encore à un bon niveau avec Kaiserin et Monstre. Belle impression, beau papier, un travail clair sur la maquette, une tradition du formalisme français, dont se réclamait Magazine à son époque. La très grande majorité des fanzines et revues pour hommes, à travers le monde, respectent des maquettes très basiques. L’American Typewriter de Butt est le même que celui de Maga. Ce sont des fanzines qui préfèrent souvent une impression en noir et blanc, pour mieux revendiquer un lien historique avec la vieille presse. C’est aussi une manière de garder des volumes pleins, des reliefs d’encre marqués, des trucs masculins quoi.
Les fanzines et revues françaises ont ce je-ne-sais-quoi d’inquiet qui ne m’a pas échappé, bien sûr. Monstre et Kaiserin ne sont pas des médias joyeux. Tous les autres titres étrangers sont plutôt happy happy happy, on ne parle pas trop de ce qui cloche chez les gays, tout le monde est sexy, c’est normal, ce sont d’abord des revues érotiques, il ne faut pas l’oublier. Les modèles de Butt sourient souvent et il y a un élément d’humour positif affiché. Il s’agit de la génération des gays de la trentaine qui a envie de vivre et de baiser, refusant de se caler sur la génération précédente qui a BEAUCOUP SOUFFERT LOL. Dans ces magazines, le sida est persona non grata.
Mais les Français sont plus inquiets. Est-ce que c’est un révélateur de la France ? Déjà, ils écrivent d’une manière beaucoup plus appliquée. On sent que ces garçons en ont gros sur la patate. Ce qu’ils veulent exprimer ici, ils n’ont pas pu le dire ailleurs. Le temps passe, les années aussi, et l’envie de s’imposer est brûlante. C’est très intense. Par exemple, j’ai totalement adoré le texte "Du voile et du placard" d'Ibrahim Abraham dans Monstre, mais je n’ai pas compris la première partie, tellement je suis cruche, ou tellement c’est compliqué. J’aurais été fier de publier quelque chose d’aussi brillant dans Minorités, même si je ne suis pas d’accord avec tout. Ce qui prouve qu’il y a des sujets transversaux qui apparaissent dans nos médias, sans pour autant rabâcher les banalités qui rassurent la communauté LGBT.
« Fanzine » a donc été un des mots-clefs des dernières années. Le renouveau du fanzine bouscule l’image des gays telle qu’elle se développe dans les pages des grands médias gays à travers le monde. Le type d’homme que l’on voit dans ces revues reste largement peu représenté dans les magazines majeurs. Et même si ces fanzines répondent à des niches très précises, avec des maquettes qui répondent à des codes bien définis dans le genre, certaines idées pourraient être adaptées par une presse dominante dépendante des nouvelles modes. Il y a plein d'idées dans No Milk Today ou Spunk.

Le seul truc qui me tarabiscute (un drôle de verbe !) avec ces fanzines, c’est (soupir, here we go again) le peu de noirs et de mecs de toutes les couleurs. Butt en choisit toujours quelques-uns, et montre aussi des latinos et quelques asiatiques, mais on ne peut pas dire qu’ils sont aussi intéressés à l’idée de montrer des noirs que des Espagnols ou des Jordaniens. Dans toutes les revues marginales, les noirs ne sont pas là. Ça m’énerve parce que ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Et ça m’irrite d’un point de vue érotique aussi, parce que je trouve qu’il faut vraiment le faire exprès pour ne pas tomber gaga devant toutes ces photos de blacks gays super beaux qu’on voit partout. Pareil pour les Arabes. Je ne parle pas de ces photos super jolies où les mecs posent devant des photographes pros, mais toutes ces photos où on les voit au naturel. Ceux que l’on voit dans ces revues, ce sont finalement ceux qui appartiennent au circuit des A gays, de la scène art/sexe/Liban/whatever qui est à la base de ces fanzines.
Ces fanzines, c’est toujours une affaire de mecs blancs, middle class. Et la lacune de la mixité raciale m’énerve d’autant plus que les gays qui dirigent ces fanzines vivent tous dans des pays où la mixité raciale existe dans la communauté gay. Par exemple, Facebook est un média de cliques, c’est bien connu. Mais même dans FB, on voit bien que beaucoup de personnes ont des « amis » noirs ou beurs ou turcs ou whatnot. Au moins, si ce n’est pas réel, ces minorités ethniques sont là grâce à un fantasme et j’ai la bêtise de penser que c’est déjà ça. Or il y a plus de mixité raciale sur FB que dans ces fanzines, qui sont pourtant le domaine du possible, de l’expérimentation, de l’audace.

Il y a un an, grâce à Facebook, j’ai retrouvé beaucoup de personnes avec qui je travaillais à l’époque de Magazine. Billy Miller, par exemple, qui dirige aujourd’hui Straight To Hell, faisait partie de l’underground arty de Chicago (je crois) et je possède encore des tirages photos de ses performances. Comme AA Bronson, il fait partie de ces mecs sympas et érudits qui n’ont cessé d’aimer ce support alternatif. Moi j’ai arrêté ces fanzines dans les années 90 et 2000, parce que j’en avais marre de la vie instable imposée par des factures d’imprimerie toujours en retard, mais eux n’ont pas cessé, ils sont restés fidèles. Quand le revival des fanzines est arrivé, ils étaient forcément aux premières places, avec des tonnes d’images à publier. Sur FB, il est très facile de repérer ce microcosme fanzine international, on voit clairement qui est ami avec qui, c’est aussi tellement plus facile de contacter les gens qui ont la même passion pour ces revues parallèles.
Si je devais faire un fanzine aujourd’hui, ce serait 1) soit Capture le projet de Thomas Doustaly, mais c’est son idée donc c’est pas possible 2) soit un fanzine qui reprendrait une partie de cette icono immense de mecs, gays ou pas, sur Flickr. En les mélangeant avec des photos de mecs vraiment bien de Facebook. Pas forcément les plus beaux (bien que), mais surtout ceux qui ont l’air d’être les plus sympas, comme lui par exemple.
Je pense même qu’il y a largement matière pour un bouquin Tashen. Exactement comme les fanzines comme Butt et Pinups illustrent d’abord une attraction pour les bears et les mecs naturels, et les sacralisent en tant qu’objets que l’on peut garder chez soi, il faudra bien que quelqu’un tente de figer une partie de la surabondance des photos de beaux mecs, d’où qu’ils viennent. C’est une question de santé mentale ! Par exemple, je retrouve désormais sur des sites des photos qui ont été, pour moi, la base de mon identité sexuelle. Des pleines pages de Playgirl d’il y a 40 ans. Je croyais être le seul à avoir un délire particulier pour telle image, je croyais surtout qu’elles étaient oubliées à jamais, et les voilà qui réapparaissent sur Internet.
De même, les librairies LGBT sont remplies de bouquins de photo érotiques où les mecs sont beaux, mais aussi très pétasses. Il doit y avoir un marché pour ça puisque ces bouquins ne cessent de sortir, et l’industrie porno a envahi ce créneau aussi. Mais il y a beaucoup moins de livres de photos qui montrent la vraie vie des centaines de milliers de gays à travers le monde
Ce qui se passe sur Flickr depuis plusieurs années est absolument à se tirer les cheveux. Et les gens ont besoin d’avoir un objet chez eux qui résume une partie de cette hypertrophie picturale. Exactement comme dans la musique. Plus elle devient virtuelle et plus les gens ressentent un désir confus de posséder un objet qui symbolise cette activité, qui sert de focalisation matérielle. L’iPod a servi à ça, c’est connu. Aujourd’hui, les vinyles réapparaissent. Il faut un livre qui résume et rassemble ces photos. Bien sûr, il y a le bouquin de Rough Gods, mais il devrait y en avoir beaucoup plus.
Dans la dernière décennie, il y a eu une profusion de livres de photographie sur le hip hop, le skate, le surf, les tatoos, tous les bouquins vendus chez Colette. Juste à côté, les revues et les fanzines. Ce sont des objets qui vivent ensemble. C’est pourquoi, par exemple, je ne fais pas de différence entre une revue et un fanzine. Le dénominateur commun, c’est de sortir des systèmes de diffusion de la grande presse. Et il y a eu assez de revues qui copiaient les fanzines et assez de fanzines qui copiaient les revues pour savoir que la frontière est souvent fine. Ces produits sont vendus ensemble. Vous trouvez Butt dans chaque grande libraire internationale et 50 mètres plus loin, il y a une boutique American Apparel. C’est comme ça.
Donc, pour moi, le rêve, c’est de revenir à des revues ou fanzines où ces mecs de Flickr et de Facebook sont réunis. Sans trop de blabla intellectuel. Sans trop parler de « problèmes ». J’entends certains dire que je n’y connais rien à l’art moderne. Comme si on devait être cuting edge sur tous les sujets. Comme si je n’avais pas remarqué le jargon de l’art moderne et à quel point c’est du bullshit. Moi ce qui m’intéresse, c’est un sujet beaucoup plus bête, beaucoup plus facile, beaucoup moins intellectuel. C’est juste la beauté. Il faudrait un Jamel Shabazz gay.