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jeudi 14 juin 2012

Tu sais que tu es gay quand...



Il y a trois mois, je suis allé voir Somerville à Londres et il m'a offert un tirage d'un portrait de lui, datant de 1985, où on le voit portant son bombers MA-1 de toujours avec le blason Keith Haring sur la poche de la manche gauche. On s'est tout de suite mis à plaisanter sur le fait qu'on s'était débarrassés de ce blouson (le mien était bleu lui aussi, avec un blason ACT UP New York à la place) après y avoir beaucoup réfléchi. Pour nous, c'était impossible de le cacher dans le fond d'un placard. Il fallait absolument le jeter. Même pas le donner à quelqu'un. Le jeter à la poubelle.

Quand j'ai écris ce texte pour Têtu sur le même sujet, en novembre 1999, je prévoyais le revival du bombers autour de 2005. Nous sommes en 2012 et ce revival n'est toujours pas là, ce qui prouve que cet item possède une histoire trop lourde chez les gays et que nous n'avons encore pas fait le tour du processus. Pourtant, Jimmy et moi sommes passés par tous les stades de la bathmologie et les diverses étapes de réflexion se résumaient, à la fin des années 90, à ça :
- Je ne veux plus le voir, ce blouson
- D'un autre côté, ça fait 15 ans que je le porte
- Mais justement, c'est complètement out
- Mais ça va revenir, c'est obligé
- Oui mais même dans ce cas, tu ne peux pas faire comme Montana, porter ça à 54 ans, même au millième degré
- Montana peut le faire, pas toi
- Donc je le jette ou je le cache à la cave?
- Non tu le jettes pour être vraiment certain que tu ne le porteras plus jamais, même plus tard, même si tu adores ce blouson.

Et c'est comme ça que je me suis regardé mettre ce blouson dans un sac de poubelle, puis dans un autre sac de manière à ce qu'un voisin de ne le trouve pas dans le container de l'immeuble. Que ça arrive chez Emmaüs, pas de problème, mais je ne veux même pas m'en charger moi-même. Quelqu'un porte mon bombers quelque part et je m'en fiche, je ne veux pas le savoir, c'est tout.
Comme je disais dans le papier de Têtu, ce blouson d'aviation américain avec sa doublure intérieure orange était LE symbole gay des années 80 et 90. Il y avait tellement d'hommes qui le portaient que c'était un signe de reconnaissance et c'est en partie grâce à lui que l'on a inventé le terme de clone chez les homosexuels, que beaucoup de gens ne comprennent toujours pas d'ailleurs (on me demande toujours "C'est quoi un clone gay?" et il faut que je sorte l'Encyclopædia Britannica. Il y avait trois modèles : le vert kaki (très classe avec un treillis), le bleu foncé à reflets canard (chic en toute occasion) et le noir (plus anar, plus SM). Bien sûr, je n'ai jamais porté de bombers noir, pouah, et puis je me disais, ça va, deux couleurs ça suffit hein.
Ce qui était merveilleux avec ce blouson, c'est qu'on pouvait avoir passé le pire (ou le meilleur) week-end, recouvert de bière et d'autres liquides, puant la transpiration et la cigarette ou les différentes fragrances de poppers, il suffisait de le jeter dans la machine à laver pour qu'il réapparaisse comme neuf. En nettoyant son bombers, on remettait les pendules à l'heure, tout était oublié, comme après confesse (j'y vais pas mais vous avez compris), prêt à faire d'autres bêtises. Même quand on avait une sale gueule, ce blouson vous rendait sexy. On sortait dans la rue et c'était comme si vous disiez "Je suis prêt, TUVAWARE".

Pourquoi j'en parle aujourd'hui. Parce que j'ai été épaté de voir que Jimmy avait fonctionné de la même manière. Ce n'était pas un blouson que l'on pouvait offrir, même si on savait que cela aurait été un geste généreux. Il fallait vraiment effectuer le geste symbolique de s'en séparer parce qu'il avait accompagné nos plus belles années de drague et de danse et qu'à partir d'un certain âge, il fallait tourner la page, même si cela voulait dire que l'on n'aurait plus jamais un look aussi pratique. Cet ami-blouson était l'accessoire N°1 du basique gay, quand on n'avait pas beaucoup d'argent : un jean, un bombers, des Doc Martens et voilà, pas besoin d'acheter autre chose. C'était l'anticonsumériste gay minimal à son sommet. Et on l'avait tellement aimé, on était si reconnaissant, ce blouson avait été si fidèle en vous accompagnant partout, en France et à l'étranger, vous protégeant du froid et de la pluie, parfois même de la violence et des coups, qu'il était chargé de trop de souvenirs. C'était pas possible autrement, à moins de risquer un anévrisme en le découvrant par hasard, quelques années plus tard, dans le fond mystérieux de ce placard où on ne va jamais.

Je sais qu'il existe toujours des gays qui portent ça et à la limite je le respecte même si je trouve le procédé borderline zarbi. On est en 2012 les mecs. Autant porter un loden, c'est tout aussi effrayant socialement et culturellement. Au secours quoi. Et je sais que ce blouson bourgeonne chez les stylistes de mode qui ne cessent de tourner autour, essayant de trouver le truc qui le réhabilitera dans l'exemple éblouissant d'un post modernisme qui ne respecte plus rien. Car ces stylistes savent bien qu'ils ont un classique en face d'eux, que l'on peut décliner avec plein d'autres tissus, de coutures, d'idées. Le jour où une célébrité comme Michael Fassbender, suivi pour son flair vestimentaire, se promènera d'une manière répétée avec un bombers new style, qui parvienne à être fidèle à l'original tout en étant complètement réinventé et que cette image se trouve sur une pub de parfum, on aura atteint un revival massif de rue avec des milliers d'hipsters et de kids hétéros qui s'y mettront.

Mais ce n'est pas encore fait, loin de là. Je peux me tromper mais je pense qu'il faudra attendre encore un an ou deux, ou plus. Je suppose que Rihanna ne s'est pas encore penchée sur le sujet, ni Madonna (et pourtant...) ni Lady Gaga. Et puis, c'est quand même un blouson essentiellement masculin. Mais quand ça arrivera, selon la formule consacrée, remember where you read it first.


mardi 8 mai 2012

Moi vs le Roi des Rois

Puis, arrive le moment tant redouté. Le cliché total. Tout un exercice d'écriture et de musique. Celui qu'on ne veut surtout pas aborder car la dernière fois c'était il y a 17 ans (aucun rapport avec une élection française) et ça a assez fait de dommages comme ça. Vous passez toutes ces années à digérer, oublier, c'est la raison pour laquelle vous prenez un antidépresseur depuis 1995 et vos amis se moquent régulièrement de vous : "Si tu en prends, c'est que tu devrais aller chez le psy". Ben non idiote, j'en prends parce qu'on m'a largué, pas parce que j'ai été battu par mon père à 7 ans avec la ceinture en cuir, ça franchement c'est le dernier de mes soucis et je préfère entretenir l'industrie pharmaceutique avec une demie pilule par jour en générique plutôt que dépenser des sous que je n'ai pas pour aller voir un idiot qui ne me guérira pas d'une névrose que je n'ai pas parce que j'ai juste perdu un mec génial. Ça fait partie des merdes de la vie, ce n’est pas un traumatisme lié à la maltraitance où à un truc que je n'ai pas réglé dans ma "psyché". Pffff.

 Comment raconter ça sans être obscène. Il y a bien sûr l'option musicale. 50% des chansons, c'est autour du thème de l'amour perdu, il y a largement le choix. Pendant des années, ces morceaux passent au-dessus de votre tête, comme lorsqu'on frémit intérieurement devant l'entrée des urgences des hôpitaux, en espérant "Pourvu que ça ne m'arrive pas tout de suite". Tout le sens de ces paroles vous échappe, le vrai sens des mots, la poésie du drame. Vous n'entendez que le beat, les synthés et les violons et la voix et ça vous donne envie de danser, pas de pleurer. Il n'y a aucun mépris dans cette attitude car ces chansons sont tous des classiques admirés précisément pour leur puissante valeur thérapeutique et vous êtes déjà passé par là. C'est juste que vous ne voulez pas attraper la grave maladie qui vous dirigera à nouveau vers Missing d'EBTG ou Where Love Lives d'Alison Limerick. Ça va, vous avez donné.

 Si vous avez de la chance, vous êtes dans une relation avec un homme correct et les mois s'accumulent et les années aussi, et vous savez que c'est un répit, une belle période à mettre entre parenthèses, qui vous donne la force et le courage d'avaler toutes les merdes que la vie ne manque pas de vous envoyer à la gueule. Vous avez un homme qui dort profondément à vos côtés, vous êtes collé à lui, non en fait c'est lui qui s'est collé contre votre ventre et vous le protégez pendant son sommeil autant que lui vous protège - c'est juste qu'il ne le sait pas. Ah, je parle ENCORE du fait de dormir avec son amoureux.


 Vous êtes le dernier à vous endormir car vous avez souffert de solitude et ce corps masculin, ces 70 ou 80 kilos de chair qui se laissent aller au sommeil, c'est une victoire, votre vrai trésor, qui dort - comme tous les bons trésors. Vous êtes celui qui s'arrange pour qu'il y ait assez de couette et de couvertures pour deux hommes. C'est la répétition de ces nuits qui renforce l'amour que vous avez l'un pour l'autre car les rêves sont plus légers, il y a une régénérescence nocturne qui est unique parce que ce sont deux hommes, ce qui n'est pas la même chose avec deux femmes ou un homme et une femme.


 Si vous êtes chanceux, vous passez ainsi d'un homme à l'autre, d'une manière séquentielle, avec des ruptures bien contrôlées parce que vous avez de l'expérience et même les séparations, vous savez faire. Si vous tombez sur un homme encore plus proche de vous, après mure réflexion, si possible des mois de réflexion pour ne pas se tromper, alors il faut quitter l'autre et aimer ce nouvel homme parce que la vie ne vous apporte qu'une poignée d'histoires d'amour importantes. Et qui êtes-vous pour dire non au rêve le plus important de votre vie? C'est l'amour. Pas la richesse, pas la carrière.


 A 50 ans passés, vous rencontrez le quintessential dude gay. Il n'a aucun problème avec votre âge, au contraire ça l'excite sans que ça soit une obsession sexuelle zarbi non plus. Ça commence par un petit truc de rien du tout. Vous remarquez ce visage sur une photo de Facebook, c'est même pas lui que vous regardez, c'est un autre. Lui est dans le coin de la photo, à l'arrière plan. Au bout d'un an, c'est 10.000 messages sur FB: la seule personne avec qui vous chattez réellement. La magie se déploie lentement, sûrement, avec toute la force dont elle dispose, celle de l'envoûtement, du charme, du flirt, de la surprise, de l'érotisme, d'une écriture qui ressemble si étonnement à la vôtre. On est tellement méfiant de ces love stories factices d'Internet qu'on avance petit à petit, retenant la marée et le vent qui vous poussent l'un vers l'autre mais non, on est de grands garçons, on ne va pas se laisser dépasser par un truc qu'on a attendu toute sa vie.


 Car chaque amour est, dans sa catégorie, ce qu'on a attendu toute sa vie. Il y a le mec hyper bien foutu, le mec intelligent, le mec drôle, le mec wild, le ou les mecs américains. Et puis il y a le dude. On se dit "Non, c'est pas possible, pas le dude! Pas le lad!". Mais si, c'en est un, de la semelle de ses chaussures à la pointe de ses goûts musicaux, un mec calme mais drôle aussi, qui est prolo sans être malheureux, qui connaît la vie gay même si elle le fait chier un peu, qui aime le reggae et la techno, qui est catho sans que ça soit un problème (yet!), qui est si deep qu'il chantonne tout seul des airs haïtiens en se brossant les dents, qui n'a pas peur de parler et qui est prêt à découvrir la nature, qu'il ne connaît pas assez. Et qui a souffert mais ça, c'est tout le monde, OK? Et la première fois que vous le voyez à la gare, vous savez que ce sera l'amour, en un regard, juste comment il est dans l'espace.


 Et vous tombez amoureux. Et lui aussi. Cette fois, vous avez décidé de faire un sans faute, c'est comme si vous portiez une pancarte avec marqué dessus DON'T FUCK UP parce que l'expérience sert à ça, pas trop vite, pas trop lentement, one step at a time, vous retenez le flux au maximum jusqu'à ce que ça devienne intenable pour ne rien casser. Vous avez un diamant brut dans les mains et ça ne sert à rien de brusquer les choses, you know the drill, il suffit de tenir sur le cheval et lui montrer que vous lui faites confiance en serrant bien les jambes pour lui montrer que vous êtes bien en équilibre sur la selle et de là haut vous voyez bien, au loin, vous regardez l'horizon et le cheval vous suit mais en fait c'est lui qui fait tout le travail. Ça vous revient naturellement, après toutes les chutes du passé quand le cheval s'emballe parce qu'il a peur ou qu'il veut vous tester mais là c'est pas la peine car il est sympa et il voulait une promenade lui aussi...


 Et le sexe est bon, dès le début. Des fois, c'est pas le cas et il faut être patient. Mais là, ça clique dès le début, vous le savez, il le sait. Vous faites même des trucs que vous n'avez pas faits depuis longtemps. Très longtemps. Qui vous ramènent à la vie. La machine s'emballe, vous rêvez ensemble, les projets se dessinent, les déclarations sont faites, le futur se dégage, l'été qui vient, un autre hiver viendra aussi, et on pense même un peu à 2013. Cette solidité que procure l'avenir, même quand il est très sombre comme il l'est à notre époque, c'est l'extrême beauté du couple: savoir qu'il y aura ça, et puis ensuite ça, et peut-être ça aussi. On en parle tous les deux. On négocie. Chacun veut montrer à l'autre les choses qu'il aime. On apprend, on découvre. On découvre tellement qu'on ne peut pas tout faire, on se dit "C'est pas la peine de se prendre en photo tout le temps, c'est naff, on fera ça plus tard". On rencontre ses amis et sa famille et on fait en sorte que ça se passe bien, bordel. On dort ensemble, le plus possible. Skype sert enfin à quelque chose. Tumblr est notre terrain de jeux secret. On s'imagine ensemble aux Nuits Sonores, à Nordic Impact, à Berlin, à Londres, à New York, même si on n'a plus d'argent l'un comme l'autre. Le calendrier devient magique. Il laisse pousser sa barbe. Ses yeux vous regardent au plus profond de votre âme. Il vous rend beau. Vous prenez des forces. Vous lui donnez ce que vous avez.


 Arrive le moment où, objectivement, vous êtes on top of the world. Les autres hommes sont magnifiques mais le votre vous fait traverser une foule sans avoir peur. Même quand vous êtes loin de lui et seul, sa force vous accompagne dans tout ce que vous faites. It's a spell, mais cool, décontracté, sans pression. Vos amis sont contents pour vous. Ils disent: "Tu as l'air tellement heureux". C'est de l'amour dans le sens le plus confiant du terme, pas la passion qui fait faire des conneries, l'amour bien. Quand vous êtes seul, le soir, vous réfléchissez à toutes les catastrophes possibles et après les avoir méthodiquement analysées, une par une, soir après soir, vous vous endormez avec la certitude qu'il n'y a pas de vice caché. Et le matin, dès que vous vous réveillez, le souvenir de son visage apparaît, ou sa bite, ou son corps, ou son odeur et le jour commence bien. Love is really your game.


 Soudain, et bien trop tôt, la rupture. Pour faire court, car j'en parlerai ailleurs puisque c'est un sujet politique, il répond à un appel qui a été longtemps en lui. Il prend la décision de se consacrer entièrement à l'autre amour de sa vie, Dieu. Et on peut se battre contre l'homme qui vous vole votre mari, on se peut se battre contre tout, la maladie et la pauvreté, mais on ne se bat pas contre Dieu, même lorsqu'on n'est pas croyant soi-même. Ce dude, vous l'aimiez déjà quand il était croyant. Et là, deux hommes sont en train de pleurer, l'un dans les bras de l'autre, tremblant de douleur, les corps en pleine convulsion. Moi j'avais un amour normal, mais lui a un amour Suprême. Tout s'assombrit en une heure. Tout s'effondre. Les projets, les promesses, le calendrier qui se vide, le futur plus noir que jamais, comme en 1995. This Time de Chante Moore, putain, ça fait 17 ans que je m'empêche d'écouter ce disque. By the power of Christ, I announce you divorced. Il y a le King of Kings entre cet homme et vous.


 Et il n'y a pas de demie mesure car je suis un puriste et lui est un pur. Il va passer des années à se punir du mal qu'il me fait mais il est renforcé dans ses prières et moi je n'ai plus que des souvenirs. Et quelle est cette ironie politique qui m'accable, moi qui tombe amoureux d'un homme qui aime le Créateur? Disparaissent alors le souvenir de son odeur dans le creux de ses pectoraux, les poils de son ventre, ses mains larges et ses pieds plus forts encore, la barbe pas entretenue, naturelle, lente à pousser mais si douce à caresser, le collier autour du coup, un simple cordon de cuir qui vient d'Ethiopie, une voix douce et masculine sans faire d'effort et tout un lot d'expressions écrites que je notais pour être certain de ne pas rêver. Hay! Howdi! À nous! Je vais courrir et après on se skype bébé! Miss your smell at nite. PTR commence pas hein. Hé ma puce!


Et vous regrettez alors de na pas avoir pris de photo de tous ces portraits et ces choses banales car on était si humbles qu'on oubliait carrément de le faire. Il n'y a pas de photo de lui dans les rues de sa ville, lui tenant parfois ma main, pas de promenade avec son chien, pas de photo à la gare quand il me raccompagnait. Nothing but heartaches. Le dude vous a mis TKO. Christ wins.

lundi 28 mars 2011

Deux tendances inévitables



J’ai compris à Joiners que le fait de fumer la pipe était un très bon conversation starter. Dès que Marc et moi avons pénétré dans ce bar / club de l’est de Londres, je me suis senti chez moi, ce qui est loin d’être le cas dans la majorité des endroits gays aujourd’hui. Il était 23h30, on était passé au George & Dragon juste à côté, le pub où tout le monde nous disait d’aller pour commencer une soirée dans le coin. Rien de renversant à part une ambiance sympa, ce qui est déjà très bien, et un mélange agréable d’hypsters, de lesbiennes, de mecs plus âgés à l’aise et une musique mélange de hits des années 80 Electro et de disques plus récents tout aussi Electro 80 joués par des jeunes teenagers qui auraient pu être des trans. On était serrés, la déco était drôle mais n’importe quoi dans le genre kitsch.
Joiners, à 200 mètres, était bien mieux. D’abord c’est plus grand avec de la place pour aller au bar, pleins d’endroits pour se mettre pour regarder ce qui se passe, des toilettes propres et modernes et le truc génial: une petite cour extérieure pour ceux qui veulent prendre l’air ou fumer une cigarette. Il y avait encore peu de gens qui dansaient mais c’était déjà bien rempli, on s’est mis naturellement devant un groupe de mecs funkys dont un barbu brun vraiment joli et souriant qui dansait.

Il y a plein d’endroits comme ça à Londres qui existent depuis des années et qui sont des clubs locaux, sans prétention, qui traversent le temps pour redevenir à la mode à un moment. Joiners me rappelle certains bars et clubs de l’East Village avec des murs laiteux, en tout cas pas sombres, quelques posters au mur qui n’ont rien de spécial mais qui ne font pas mal au yeux, quelques lumières (au plus fort de la soirée, j’ai noté UN spot qui clignotait — à ce stade du rudimentaire, c’est presque classe) et un mix parfait de beaux mecs (blancs, blacks, asiats, clones, bears, hypsters, folles) pas du tout prétentieux du genre « Je suis joli et je vais t’écraser avec mon look surcool », assez peu de filles mais quand même, des hétéros par ci par là, bref de quoi draguer des mecs vraiment bien sans être dans un bar de pré-cul bien lourdingue comme ailleurs.
Tout ceci a l’air très banal mais on sait, à Paris, que même le banal de ce type est rare, avec un personnel sympa, un vestiaire qui va vite et même, youpi, un distributeur de billets dans un coin si on a besoin de liquide. Après être allé aux toilettes, j’ai remarqué un barbu gentil qui me regardait d’une drôle de manière et 10 minutes plus tard, il est venu me voir et on a réalisé qu’on se connaissait depuis des conférences sur le sida des années 90. Il était là avec son mari psy américain juif, joli lui aussi, et ils connaissaient bien, forcément, le joli barbu brun dont je parlais plus haut, qui est espagnol, of course, et qui était au centre d’une bande de mecs tout aussi sympas. Tout à coup, entre la musique et le club qui commençait à prendre forme, on parlait de prévention et de Crystal parce que cet homme était au THT et il était confronté depuis des années à des gays qui lui reprochaient son jugement trop moral sur le cul et la drogue et la capote. On était sur la même longueur d’onde, tout en rigolant de ce qu’on nous faisait subir comme bêtises.

À ce moment, et c’est là où j’arrive au sujet, je me suis dirigé vers la cour extérieure avec l’envie de fumer une pipe. Il n‘y avait pas beaucoup de monde dehors, à la porte une femme noire en gilet de sécurité jaune fluo qui s’assurait que tout se passait bien et que les gens avec des cigarettes ne revenaient pas sur le dancefloor. Flying High de Freeez passait et je n’ai pas pu m’empêcher de souffler de soulagement à un petit black et son copain blanc : « Mmmm, I know this song » en sortant ma pipe et mon tabac. Le temps de sortir le briquet et de me mettre contre le mur pour ne pas déranger, j’ai senti le regard de 15 personnes se tourner vers moi, comme si j’avais un gros masturbateur Tenga Flip Hole à 89,90€ ou que je me faisais un fix devant tout le monde.

Les anglais et Marc sont venus me rejoindre avec des bières, tout le monde parlait comme si on se connaissait depuis longtemps, Marc s’est fait brancher par un beur français magnifique, un des plus beaux de la soirée, grand et smart, qui avait passé deux ans à Berlin et qui se souvenait des articles de Marc. Le psy juif américain avait passé deux ans à Toulouse et c’est la première fois que j’ai entendu un gay américain de me parler, en français, des merveilleux champs de tournesol sur les collines qui entourent Condom, dans le Gers, et des étendues des pins des Landes. L’espagnol nous a rejoint et de près il était encore plus joli et souriant, surtout quand un de ses copains espagnols, qui avait l’air d’être héréro – mais s’il était gay ? Mon dieu, ce serait le phénix des hôtes de ce bois — est venu dire qu’il allait partir. Un skinhead hollandais de 35 ans vivant à Londres est venu me voir pour me parler de ma pipe et, comme tout le monde, m’a dit que ça lui rappelait son grand père qui avait toujours à proximité une allumette pour relancer sa pipe éteinte. Je lui ai dit que c’était tout nouveau pour moi, que je ne fumais plus à cause de mon cœur et que je n’avais pas encore trouvé mes gestes naturels. « I haven’t got my moves yet » et alors il m’a pris la pipe pour me montrer en faisant des poses à la Popeye et j’ai souri en lui disant que non, justement, ce n’était pas ça que je voulais faire. Il faut savoir fumer la pipe sans attirer l’attention et ressembler à un cartoon.

Tout ça a commencé il y a 3 mois quand mon cardiologue m’a dit: « Vous savez, si vous êtes vraiment frustré à l’idée de ne pas fumer, vous pouvez fumer sur une pipe de temps en temps ». Je lui ai dit que j’arrivais très bien à ne pas fumer, ça faisait trois ans, mais que ça avait changé ma relation au jardinage, le fait de finir une journée de bon travail et de ne pas pouvoir regarder le jardin avec une cigarette, comme une récompense ou un plaisir de contemplation. Par exemple, il m’est totalement impossible d’aller à la mer et de passer une après midi sur la plage ou de revenir de la baignade sans fumer une cigarette. La mer, c’est tellement beau que je refuse catégoriquement de m’empêcher de fumer une cigarette ou deux parce que c’est une célébration de cet espace, de tous les souvenirs de ma vie associés à la mer et à l’amour des hommes qui m’ont accompagné et qui sont restés avec moi sur le sable, comme les amoureux le font. En fait, je crois que je ne passe plus de vacances à la mer parce que je redoute inconsciemment de retomber dans le tabac.
Quand il m’a parlé de la pipe, j’ai été surpris et je me suis dit: un cardiologue qui autorise une pipe de temps en temps ? C’est pas possible. Et puis il m’a dit que le tabac des cigarettes était nettement plus nocif que celui de la pipe, ce que je savais, mais j’en suis resté là. Au fil des mois, je me disais que fumer la pipe pourrait contribuer à une autre image de moi-même, plus daddy, plus calme, comme un tatouage dans le cou ou comme le fait de se tenir un Komboloï comme le font les papys grecs ou turcs sur la place du village.
Et puis un jour je suis passé par l’Emmaüs de ma ville et, bien sûr, dans une boite il y avait plein de pipes que personne ne voulait acheter et je me suis dit qu’il valait mieux essayer avec des vieux objets à 1 euro pièce plutôt qu’acheter une pipe toute neuve et réaliser ensuite que ce n’était pas une bonne idée. Je suis revenu à la maison, j’ai démonté les pipes et je les ai nettoyées et désinfectées. La première, droite et simple, était la plus basique. La seconde avait cette courbe old school qui retombe sur le menton, pour essayer aussi.
Et après, j’ai fumé ma première pipe, dans le jardin. J’ai tout de suite retrouvé l’impression de mes 5 ans, quand j’essayais la pipe froide de mon père qui était passé par là avant d’arrêter pour de bon les cigarettes pour ne plus revenir en arrière. Je me suis regardé dans la glace en rentrant dans la maison pour vérifier si j’avais une gueule de vieux schnock ou pas. J’avais acheté le tabac le plus doux. Je suis sorti à nouveau dans le jardin. En effet, le cardio avait raison, la nature avait l’air plus belle encore, comme si la petite fumée qui sortait de la pipe me liait davantage avec le paysage de la fin de l’hiver.


Quand nous sommes partis de Joiners, Marc et moi étions très heureux de notre nuit. Personne ne s’attendait à rencontrer qui que ce soit et tout le monde dans ce club était génial. En traversant le quartier, à trois heures du matin, le George & Dragon était entouré de camions de flics qui disaient à tout le monde de quitter la rue RIGHT NOW comme si une explosion de gaz était imminente, mais les rues étaient envahies de party goers hétéros bourrés, drôles, se jetant sur n’importe quel vendeur de snacks pour faire marcher le système digestif après tant d’alcool et de bières. Tout le monde me dit que l’ecsta disparu de Londres et que tout le monde est revenu à l’alcool, like old times. En passant devant ce qui était avant le LA Bar où j’allais parfois, le grand pub slash club SM slash cuir des années 90, et désormais un club hétéro, il y avait plein de beaux mecs bourracha, Londres quoi. Moi qui ne voulait pas sortir, j’étais très content de cette nuit, malgré le froid. Dans le bus de nuit pris à Old Street, plein de filles qui jacassaient et rigolaient, typique. La nuit à Londres est toujours plus rigolote, même quand il gèle le 31 décembre.
Depuis sur Tumblr, je vois de plus en plus de photos de mecs barbus avec des pipes. Il y a 4 mois, je ne crois pas que j’en voyais autant ou alors je ne faisais pas attention. Hier soir, dans True Grit, Matt Damon fumait une ce ces très belles pipes blanches du Far Ouest. Je n’ai pas encore cherché la pipe que je vais m’acheter pour passer de la pipe Emmaüs à une vraie, mais j’ai toujours aimé ces pipes banches ou beiges. Très Hemingway. Il y a définitivement un revival de la pipe qui va s’étendre aux plus jeunes, c’est gros comme une maison, et je me trouve dans cette tendance grâce à un cardio qui a été assez gentil pour m’offrir, à condition de ne pas le faire souvent, un moyen de me reconnecter avec mon jardin et mes sorties dans les clubs gays.

L’autre tendance irrévocable, c’est celle des initiales sur les chemises. Bon là je m’avance dans un domaine fashion qui n’est pas le mien, mais je ne suis pas la dernière idiote non plus sur ces sujets et je suis capable d’être le premier à découvrir Supreme et Nixon dans les années 90 mais on ne va pas crâner non plus hein. Les tendances, je les vois venir gros comme un pustule de condylome sur l’anus d’une folle pas safe. Il y a 4 ans, dans Cheikh, je racontais que j’avais remarqué une boutique de blasons dans le centre de Saint Malo et je m’étais dit que c’était inévitable. Et pouf, on a vu après des blasons apparaître sur toutes les vestes preppy ou pas, puis déborder sur le streetwear, des logos de Ralf Lauren qui multiplient leur taille par 110%, une hérésie si vous me demandez mon avis. Et là, sur Brick Lane, on voit des dizaines et des dizaines de magasins de fripes dirigés par des anciens babas house, exactement comme Flip à Covent Garden dans les années 80 ou rue Tiquetonne dans les années 90. Le vintage (ce mot !) développe même des marques comme Canterbury de Nouvelle Zélande (qui ne voudrait pas avoir un logo brodé de kiwi ?) qui font des polos de rugby avec tellement de logos et de couleurs que c’est exactement ce que faisait le Sentier en… 1985.
Quand on était petits (il y a très longtemps !), nos mères et nos grand mères brodaient sur nos serviettes, nos gants et nos chemises les initiales de nos noms pour ne pas mélanger les habits des frères et ne pas perdre les survêts à la gym. On n’aimait pas particulièrement ça, on ne nous demandait pas notre avis de toute manière, c’était la France des années 60 quand les habits se gardaient longtemps et que les parents étaient trop heureux de personnaliser les habits pour mieux les posséder, je suppose. Il y avait déjà, à cette époque, un côté vieux jeu et old times dans ces petites languettes avec vos initiales (dans mon cas, DL, ou Down Low pour les intimes) et mes frères et moi n’aimions pas particulièrement ça.
Et puis, il y a 5 ans, quand mon père a vendu sa ferme et qu’il a fallu aider à vider la maison pour trier tout ce qu’il fallait jeter, je suis tombé dans les placards sur un certain nombre de torchons et de petites serviettes au nom de mon frère ainé. Je les ai prises car je les ai trouvées jolies, la broderie de ses initiales était simple et ça m’a attiré.
Ces dessins de lettres se trouvent aujourd’hui dans le tatouage. Et il est évident que l’obsession actuelle pour le logo, la marque, l’estampille, le tampon, le marquage, le branding, tout ce qui peut transformer une chemise toute bête, ça va revenir, c’est obligé. Dans les dernières décennies, seuls les gens très riches qui se font faire des chemises sur mesure chez Charvet continuaient à mettre leurs initiales. C’était vraiment un truc de bourge de la rive gauche. Aujourd’hui, tout le monde va s’y mettre. Vous imaginez un barbu sympa, hypster mais pas dingue, en train de porter une chemise toute simple avec ses initiales brodées en petit sur son cœur avec une pipe en bois de bruyère de Saint-Claude. Pfff, it’s a turn-on assuré. Et quel conversation starter ! Love comes quickly !