jeudi 5 avril 2012

Baiser le système



C'est un très long texte, désolé pour vous. Il y a un mois, quand j'ai découvert que le livre co-écrit avec Gilles Pialoux, Sida 2.0, ne se vendait pas, j'ai pété un câble sur FB. J'ai insulté tout le monde. Et personne n'a pigé pourquoi je me mettais en colère. Donc c'est un texte très long qui explique pourquoi j'ai été absent de ce blog. J'écrivais ça.


Préambule
Un ami bien intentionné m'a envoyé un livre qui vient de sortir aux USA, Eminent Outlaws - The Gay Writers Who Changed America de Christopher Bram. Bon, déjà, le concept du "héros" ou de "hors-la-loi" homosexuel, en France, ça a du mal à passer, c'est une idée très étirée, stretchée au maximum de l'entendement pour le républicanisme grand teint qui s'affiche chaque jour davantage en période électorale. Mais ce livre ne se résume pas à faire le portrait d'une vingtaine de leaders gays, c'est un livre à thème. Au lieu de raconter leur histoire les uns après les autres, c'est l'histoire gay qui est racontée à travers ces leaders et leur influence. Il n'y a donc pas un chapitre sur, par exemple, Armistead Maupin, mais ce dernier apparaît tout au long du livre, comme les autres, ce qui permet de le reconnaître derrière tel ou tel évènement, puis un autre, puis un autre.

À la page 306, on apprend par exemple que ce que Maupin a décrit à travers ses Chroniques de San Francisco, c'est l'idée du "paradis plausible", ce qui est une idée assez belle, qui a contribué au succès phénoménal de cette série. À la page 223, un personnage de The Normal Heart dit quelque chose qui m'a toujours fasciné, l'idée selon laquelle le fait "d'être défini par sa queue nous tue". Pendant des sessions de prévention lors de conférences sur le sida, j'entendais les gays parler et parler encore et encore de leur fixette sur le sperme, comment ça résumait l'essence de l'homosexualité, comme si le fait de sucer une bite était le All & All de ce que nous sommes. Parce qu'il s'agissait de gays plus âgés et plus reconnus que moi, je ne protestais pas, j'étais pourtant en profond désaccord, cette vision restrictive de l'homosexualité m'énervait mais je ne disais rien parce que c'est la culture américaine, même si je sais que cette idée est partagée à travers le monde, tout autour de nous. Le fait de sucer un homme, de recevoir son sperme, d'en faire ce que l'on veut, c'est effectivement l'idée gay, mais c'est tellement en deçà de ce que veut dire "gay" pour les hommes de ma génération.

J'ai toujours été effaré de réaliser que les Américains que j'adore le plus en tant qu'homosexuels sont des hommes d'un certain âge, mes aînés, qui ont beaucoup souffert et qui ont fait leur coming-out très tard. Larry Kramer, Tony Kushner, Edmund White, Alan Ball, Armistead Maupin, tous ont accepté leur homosexualité au milieu de la trentaine, quand moi j'ai fait mon coming-out dès 14 ans. Donc ces héros n'avaient pas encore fait leur coming-out quand moi je l'avais fait depuis 5 ou 10 ans déjà. Un échec qui rappelle ce que l'on entend aujourd'hui sur FB toutes les 5 minutes au sujet du directeur de Sciences-Po. Le fait est, tous ces grands homosexuels étaient très malheureux dans les années 80, quand ma génération a vécu ses belles années. Tous ont épuisé un nombre considérable de psys et d'analystes, comme Edmund White et Larry Kramer, alors qu'ils étaient déjà considérés comme les lumières de la culture gay moderne. Considérez le style d'écriture, le raffinement total de A Boy's Own Story : il y avait une incohérence entre le luxe de cette écriture et la misère intime de l'auteur, alors que ces hommes se montraient déjà comme des leaders, créant des mouvements culturels et associatifs.
En lisant ce livre, on comprend mieux que ces coming-out tardifs et douloureux ont par la suite constitué la base de l'intransigeance de ces héros. En effet, Larry Kramer, par exemple, a insisté tout au long de ces vingt dernières années sur le fait qu'être au placard était "le péché de tous les péchés", la plus grande erreur et à ce titre le motif de sa colère la plus déchainée. C'est une honte que l'on s'inflige à soi-même et à la société, un refus de grandir et de s'assumer, le point central de la misère humaine chez les homosexuels.

Découpler le sida des gays

Plus récemment, j'ai fini par me dire que le sida était rejeté par les gays et, par entraînement, du reste de la population. Les hétéros regardent leurs amis gays et se disent "Si les gays s'en foutent du sida, alors le sida doit être vraiment out". Didier Dubois-Laumé, le fondateur de Café Lunette Rouges, un centre d'accueil pour les personnes séropositives écarté du Centre LGBT de Paris, va désormais plus loin. Sur Yagg, il estime que les personnes LGBT, dans leur ensemble, ne veulent plus entendre parler du sida, point barre. Comme par hasard, nous sommes des gays d'un certain âge, des survivants, à nous mettre en colère de cette éviction du sida hors de la communauté gay. Selon Didier, les associations LGBT acceptent des budgets fléchés sida uniquement pour faire croire qu'ils font des choses contre la maladie. Mais en fait, ils s'en foutent. Et quand on me contredit lors du débat à Sciences-Po (tiens-tiens!) du 8 mars dernier, mes opposant(e)s manifestent clairement leur désintérêt même pour le concept de survivant. À la base, ils (elles) disent "Bon ça va, tu ne vas pas nous emmerder une fois de plus avec l'idée que tu n'es pas mort du sida!"
- "Ah, vous vouliez vraiment que je crève alors!"
- "Ben oui, tuer le père!".

Et il n'y a pas un seul mec de 30 ans pour se lever et dire "Vous devriez avoir honte de dire un truc pareil". Cette animosité envers le concept même du sida et de son impact sur nos vies exprime qu'il faudrait effacer le souvenir même de ceux qui se sont battus. C'est ahurissant. Et sans précédent. Dustan l'a fait il y a 10 ans, en se moquant du legs de l'activisme sida, mais pas du tout dans le même sens car Dustant ETAIT le sida aussi.

Et j'arrive à mon point.


Je me doutais bien que mon livre Pourquoi les gays sont passés à droite (Seuil) serait attaqué. Après tout, avec un titre pareil, en plein dans l'amalgame, sans point d'interrogation, c'est normal. Déjà il y a plein de personnes qui sont convaincues qu'on n'a plus le droit de dire "les gays" ou les "Arabes" ou "les Noirs" et qui vous font des exposés de trois heures pour vous expliquer pourquoi ça ne se fait tout simplement plus à notre époque, voyons. C'est comme le représentant de l'inter-LGBT à l'émission de Taddéi qui perd des minutes précieuses d'antenne à la télé à chipoter sur la définition du mot "gay". Ca me déstabilise mais bon, c'est ce que je décris par "l'âge bébète" de la Gay Pride. On devrait être beaucoup plus offensif que ça. Mon titre initial, Placards dorés, a été refusé par les commerciaux du Seuil qui n'avaient aucune idée, apparemment, de ce que pouvait bien être un placard doré. OK, il faut toujours suivre l'avis des commerciaux de l'édition, eux seuls connaissent le niveau intellectuel des lecteurs. On parle couramment de "parachutes dorés" et de "golden showers", mais ces placards tapissés à la feuille d'or, c'est vrai, personne n'en a entendu parler.

Mais je m'égare déjà. Ca doit être l'effet Descoings. Car je ne m'attendais pas à un tel silence envers le livre co-écrit avec Gilles Pialoux, Sida 2.0, Regards croisés sur 30 ans d'épidémie (Fleuve Noir). Après tout, seuls 3 livres ont été publiés cette année sur les 30 ans de l'épidémie. Il y a eu celui de Jacques Leibowitch (Pour en finir avec le sida) celui de Françoise Barré-Sinoussi (Pour un monde sans sida) - et le notre. Des trois, aucun n'a été annoncé dans la presse gay, ni les nombreuses newsletters sida. Yagg a fait un p’tit papier. Têtu a écrit un papier ridicule. Avouez qu'il y a de quoi être surpris.

Je veux bien admettre que ma personnalité puisse déranger. Mais Leibowitch et Barré-Sinoussi, elle-même Prix Nobel? C'est quand même étonnant que les gays, premiers touchés par cette maladie, mettent autant de temps à chroniquer ou même annoncer (c'est si difficile de demander des textes de fond?) un livre de 450 pages qui raconte trente années de souffrances et de réussites? Pour l'écrire, je me suis associé à un médecin, chercheur et chef de service de maladies infectieuses que je respecte, Gilles Pialoux. C'est un homme qui ne traine pas de casseroles derrière lui et dans le sida, c'est plutôt rare. Ce livre, c'est 450 pages de références, de souvenirs et d'analyses et il n'y a pas beaucoup de livres qui cherchent à parler d'une manière simple d'un phénomène compliqué. On l'a écrit avec plaisir, avec des éditeurs qui s'intéressaient vraiment au sujet et qui ont mis le paquet pour la promo.


Libé en parle, c'est normal, mais Le Monde, rien. Il faut dire, en 25 ans de militantisme, Le Monde n'a jamais parlé de moi, ça devient extrêmement drôle, j'ai comme un minuteur interne qui s'amuse de cet énorme immeuble qui fait semblant de ne rien voir. Les autres médias entérinent l'idée selon laquelle le sida n'est plus vendeur, à un moment où les IST concernent de plus en plus les ados qui chopent des chlamydia par milliers et l'éducation sexuelle à l'école, toujours au point mort. Les médias gays disent que mon regard est partiel, comme si le sida était un sujet consensuel. Les associations disent que je règle des comptes, comme si elles étaient au-dessus de la critique (après les scandales sur la gestion de Aides, du Fonds Mondial et plus récemment du Sidaction, moi je sais pas, je devrais rien dire, je suis au chômage hein). La presse médicale se méfie d'une histoire de la pandémie jugée trop personnelle alors que la maladie est toujours l'affaire d'un médecin et d'un malade, quoi qu'on en dise. Les télés trouvent le sujet trop marginal, faut dire que c'est plus intéressant de parler de la rénovation exemplaire de Sciences-Po. Visiblement, il ne reste plus qu'à se diriger vers la presse spécialisée pour l'automobile, les montres, le jardinage et les People, on aurait plus de chance. On dirait que les survivants de l'épidémie, au bout de 30 ans, malgré 30 millions de personnes touchées, n'ont plus envie d'entendre parler de la maladie des temps modernes.


Le monde LGBT est traversé de frustrations, tant au niveau de ses droits dans la République, tant au niveau des idées qui ne sont pas développées, tant au niveau de la difficulté de se rencontrer aujourd’hui, de faire l'amour, de tomber amoureux. Chaque jour, on nous assomme avec des news sur Madonna, Lady Gaga et Mylène Farmer. Chaque jour, on se plaint et on couine parce que l'homophobie est làààààààààà. On s'imagine que François Hollande et le PS vont régler tout ça alors que François Hollande et le PS se sont désintéressées des questions LGBT depuis 10 ans. Les Verts sont à la ramasse, l'UMP s'enlise grave tout seul, Mélenchon gueule mais sait-il ce qu'est une antiprotéase et la presse gay est à côté de la plaque dans une attitude non conflictuelle, sans mordant, sans edge.


L'autocritique est donc mal reçue car elle fragilise, parait-il, l'agenda LGBT. Mais cet agenda est déjà ralenti par le fait que la plupart des représentants associatifs est encartée dans des partis politiques qui utilisent la communauté dans leur stratégie politique. Nous sommes sensés proposer des idées à la société, mais ces idées ne se limitent pas au mariage gay, à l'homoparentalité et la lutte contre l'homophobie, même si nous sommes presque tous à penser que c'est le minimum syndical. Il y a d'autres idées et on les voit apparaître à travers Facebook et Internet et cela ne percute pas les associations qui sont sensées nous représenter. Et puis, si tout dépendait des élections présidentielles, pourquoi la gauche n'a pas commencé à mener ces campagnes de lutte contre l'homophobie à l'école par exemple, dans les nombreux centres sociaux et éducatifs de la Mairie de Paris? Pourquoi n'y a-t-il pas une campagne contre le bullying à l'école sur le thème des LGBT? Pourquoi la Mairie de Paris et sa région, socialiste aussi, ne systématisent-elles pas le dépistage rapide du VIH dans tous les CDAG et structures de soins, afin de débusquer le VIH dans la région la plus affectée de France? Pourquoi la fusion du centre LGBT et les archives gays et lesbiennes est entourée d'un tel parfum de prise de pouvoir? Avec les élections, pas un seul bilan n'est fait à l'intérieur de la communauté. On demande à tous les présidentiables de répondre à nos exigences, mais que faisons-nous, nous mêmes, pour faire avancer la société? Une génération d'apparatchiks LGBT sent les postes à pourvoir dans l'administration PS et le silence est de mise pour accéder aux meilleures places.

Découpler le sida

Et quand je me mets en colère sur Facebook parce que je découvre que ce livre sur le sida ne se vend pas, deux mois après sa sortie, les gens ne comprennent pas. Je sais que tout le monde est fauché, et mon idée n'est pas du tout de faire payer une personne qui est déjà en difficulté pour payer son loyer. Mais il faudrait être de mauvaise foi pour croire que j'insulte des amis FB fauchés. Je m'adresse aux autres. Ceux qui vont au cinéma. Ceux qui vont en boite. Ceux qui partent à l'étranger. Ceux qui vont au restau. Ceux qui s'achètent des fringues pour se faire photographier dans la rue. Ceux qui achètent encore de la musique. Bref, tous ceux qui ne sont pas à 20 euros près - et il sont encore nombreux.

Car ceux-là, ça fait longtemps qu'on ne les sollicite plus sur le sida. Ils ne donnent pas de sous au Sidaction, ils ne manifestent plus depuis longtemps, ils ne sont pas particulièrement attentifs à ce qui se dit sur le sida ou les IST ou les hépatites et ils ne font rien sur le sida dans les pays pauvres. Mieux, ils sont parvenus à "découpler" le sida de leur vie même quand ils sont séropositifs eux-mêmes. Ils n'en parlent plus, comme s'il n'y avait plus rien à dire. Le silence sur cette maladie n'a jamais été aussi réel depuis 25 ans et il est encouragé par chacun d'entre nous, comme si la réflexion sur ce virus qui nous concerne tant ne valait plus d'être menée.

Alors, quand je sors un livre qui tente, précisément de dire qu'il y a des choses nouvelles sur la maladie, qui fait un historique pas lourdingue sur ce qui s'est passé en 30 ans d'histoire, quand je propose à tous ceux qui ne savent plus ce qu'est le sida de se remettre à niveau, il n'y a plus personne. Et là je retrouve mon accent Larry Kramer. Cet octane élevé de la voix et j'ai des amis qui me disent "Oh! calme-toi!".
Car ce livre, c'est pas comme les précédents. Je m'en fous s'ils ne se sont pas vendus, je n'ai jamais pensé que je serais un jour un écrivain à succès. C'est juste que celui-ci porte sur un sujet qui me dépasse, qui nous dépasse tous. Et si vous êtes si peu sollicités sur le sida et que vous n'êtes pas capables de dépenser 20 euros pour un livre qui raconte votre histoire, ce que vous avez vécu et ce que vous vivez encore en tant que personne séropositive ou séronégative, alors qui êtes-vous? Pour une fois, j'écris d'une manière objective et ce livre se vend encore moins bien que les autres? Et vous voulez que j'accepte ça dans le silence et avec un sourire? Mais vous ne me connaissez pas encore? À mon âge?

Alors je fais un ultimatum, non pas parce que j'aime en faire mais parce que VOUS M'OBLIGEZ à en faire un. Vous me décevez. Je ne m'attendais pas à un blockbuster, mais vous participez à son échec et la prochaine fois que vous direz sur FB que vous êtes super heureux d'avoir acheté une place à 250 euros pour Madonna, Lady Gaga ou, God forbid, Mylène Farmer, vous m'entendrez loud & clear de ma campagne vous traiter de conne totale, de connes désespérées avec vos histoires de psys et de déprime et de bipolarité, vos histoires de pitites connasses avec vos anus stretchés par des godes qui coûtent une fortune, et vos petites drogues à la con et la petite déco de votre appartement à la con.

Il y a une grande histoire ici, celle d'une maladie qui continue à narguer vos cauchemars les plus secrets, qui a marqué de son empreinte la moindre de vos dragues sur Internet et votre boulimie de consommation sexuelle et vous refusez de l'embrasser, cette histoire. Vous refusez de la revendiquer, cette histoire, et c'est la pire gifle que vous pouviez m'adresser et non, je ne l'accepterai pas en souriant. Et surtout ne me dites pas que c'est en vous engueulant que ça va vous donner l'envie d'acheter le livre. Vous n'allez PAS l'acheter de toute manière. Vous avez déjà décidé de passer à côté. Un livre, c'est comme un film. Ne pas le voir dans le mois de sa sortie, c'est le faire disparaitre. L'éditeur le retire, il passe à autre chose. Et maintenant, allez voter pour François Hollande, bande de connes.


Dans le 5ème épisode de la première saison de Nurse Jackie, la directrice de l'hôpital, la formidable Gloria, après s'être tazzée elle-même (don't ask me why), avoue sur un lit de réanimation : " Ça fait trente ans que je baise le système, il n'y a pas une seule arnaque que je ne connaisse pas". Dans quelques mois, pour la première fois avec la victoire de Hollande, qui ne fait pas de doute à mon esprit, une grande partie de cette crème de la crème gay va être aspirée dans les limbes de l'Etat. La très grande majorité d'entre-eux, je les connais, n'ont absolument aucun amour particulier pour la fonction publique. Ce sont des anciens libertaires. Mais ils se vendent déjà, déterminés à trouver une place, n'importe laquelle, dans les couloirs du pouvoir. Finalement, nous les gays, vivons notre mai 68 maintenant. C'est maintenant qu'ils vont vraiment apprendre à baiser le pouvoir, alors qu'ils viennent souvent du radicalisme. Comme disent déjà Omar et Fred : "En 2012, c'est chacun pour soi".

mardi 6 mars 2012

Bonne Nouvelle et BLT



C'est un joli week-end à Paris, ce qui ne m'arrive pratiquement jamais et la ville est belle quand on est avec quelqu'un qu'on aime et qui vous aime. Parce que le fait d'être amoureux augmente le taux de dopamine, le vent était doux il y a deux semaines sur le boulevard Bonne Nouvelle en direction du bar du même nom que mon ami Robert a ouvert il y a 3 mois et des poussières et qui fait restaurant à midi. La tour du Grand Rex était illuminée, on sentait que le printemps arrivait, que tout irait bien, parce que certaines nuits sont gagnées à l'avance et que "your boner is my bonheur" comme on dit tous les deux.

À l'intérieur de ce bar qui fut l'ancien restau de Fabrice Gadeau où tous les DJ's du Rex venaient manger avant de jouer, la déco a été simplifiée et tout a été refait à neuf, un endroit qui fait face au MacDo du carrefour et qui n'a pas de voisinage, ce qui veut dire qu'on peut y passer de la house jusqu'à 2h du matin sans déranger quiconque. L'idée de ce bar, c'est qu'il y a trop de monde qui ne veut plus mettre les pieds au Marais pour boire un verre et ils veulent sortir avec leurs copines et amis hétéros sans se faire insulter comme dans certains bars de la Rue de la Verrerie, if U see what I mean. Grosso merdo, le concept est le même que celui de K.A.B.P. ou Otra Otra adapté à un bar, pas forcément ouvert à tous, mais fermé à personne, ce qui est un bon slogan publicitaire. Au début de soirée, on sert de la cochonnaille gratos et il y a ce barman, Joe, barbu, hétéro, jovial, rapide, cool, le genre de mec qui semble sorti d'un tecknival, wild mais gentil, et finalement tout ça est déjà beaucoup plus profond que la pétasse qui vous sert des bières pas fraîches ailleurs TOUT EN FAISANT LA GUEULE car en fait elle veut être à Los Angeles pour encourager The Artist.

Trois mojitos plus tard et the night is young and full of possibilities. Pierre est déjà là pour son anniversaire et a amené ses amis du Marais qui découvrent l'endroit. Ceux-là, ils sont allés partout dans le monde, ils ont tout vu, donc un nouveau bar pour eux c'est un épisode de plus de Coronation Street, un au milieu de 10.000. Orn est là, still looking good avec une chemise à carreau style LL Bean mais d'Abercombie d'il y a 15 ans. Son mari Elie est adorable, ça se voit tout de suite et comme je suis la dernière personne à le savoir, je leur demande comment ils se sont rencontrés il y a 5 ans. Orn me répond :
- Dans le Marais, il allait au Cox et moi j'étais au téléphone dans la rue et quand j'ai vu qu'il me regardait, j'ai cru qu'il draguait un autre mec derrière moi et je n'en croyais pas mes yeux
- Vous êtes allés au Cox ensemble?
- Non on est rentrés chez moi.
- Good boys.
Il y a Patrick Vidal qui passe avant d'aller à la BLT avec Gilles Beaujard et Mandel Turner arrive avec son turban à la Billy Holiday, moi si je portais un truc pareil je me ferais pourchasser dans la rue avec de la glue et des plumes mais lui, ça va, il est même butch avec ça sur la tête. Comme je présente mon nouveau mari à mes amis, il y a Eric et Fred que j'ai vus le week-end précédent à la maison, JLB qui est le seul dans le bar à avoir des cheveux en bonne santé, Hervé Lassïnce qui arrive avec son nouveau beau qui est une crème, Alice et Tewfic et la bande des avocats cools, un autre Fred qui part à New York 3 jours plus tard pour un nouveau job et qui a décroché un apparte là-bas AVANT MEME d'avoir son passeport, je lui dis "C'est formidable, tu vas échapper aux élections présidentielles, veinard". Il y a Alain, ce grand Syrien magnifique avec une barbe noire, profonde, de la vraie mythologie perse puis arrive cet immense kid black de 26 ans que Vidal me présente comme une révélation, une sorte de Sylvester des banlieues parisiennes et qui sait tout sur tout, Carlos Dalton arrive et met enfin de la musique un peu plus funky et tout de suite le son est plus sharp, plus clair, plus groove et je lui raconte mon histoire préférée sur lui quand, en 1995, j'était tellement au fond de la déprime sous Rohypnol que je l'avais suivi, lui et son mec, au Monoprix de Réaumur Sébastopol parce que je voulais juste voir comment deux mecs in love faisaient les courses et ça me rappelait trop la relation amoureuse que je venais de perdre.
Il me dit : T'es folle.
- Non j'étais désespéré et j'ai fait ça une seule fois dans ma vie, c'était avec vous.
Arrive ensuite un kid qui travaille à Respect Mag et je luis fais le compliment de la mort "Tu sais, votre numéro Noirs de France, c'est exactement ce qu'on voulait faire pour Têtu en... 2007 et vous vous le faites en vrai." Justement Gildas et là aussi et sent bon le savon de Marseille et Fred Otero arrive enfin avec Thomas et Marie. Je me retourne, le bar est plein et Robert est content. Arrivent les amis hétéros de Robert, le crew de Saint-Denis et j'adore ces mecs mais j'ai pas le temps de les embrasser comme il faudrait et mon mari me dit "C'est incroyable, c'est comme si je découvrais tous les codes gays que j'ai toujours voulu connaître, mais je suis toujours tombé sur les mauvais, ceux qu'on voit dans les mauvais endroits". Il est content et tout le monde dit qu'il a un regard qui respire la gentillesse, il y a un barbu super beau que je verrai plus tard à la BLT et qui danse très très bien, je me dis qu'il aura fallu attendre 20 ans pour que les gays ressemblent à Brad Pitt dans Kalifornia mais on y est enfin et ça valait le coup d'insister pour leur dire d'arrêter de se raser comme des branques, et tout le monde y gagne car ça fait moins de mousse à raser et de Gilette à acheter et bientôt les homos vont ressembler à Lissandro Lopez de l'Olympique Lyonnais, avec la même barbe pointue, c'est la marque du brotherhood gay comme le développe Lassïnce dans ses photos sur FB quand il parle de ses amis comme de ses frères; ce que les Noirs disent depuis des décennies avec brothers & sisters, qui sont les premiers mots du Promised Land de joe Smooth. Et après on va me dire qu'il n'y a plus de sentiment de communauté chez les gays, groumf.

Arrive le temps d'aller à Bizarre Love Triangle et on y va avec JLB, Alice et et mon mari, à la porte de Maxim's il y a Jenny Bel'Air qui fait toujours des leçons aux kids de 20 ans. Il faut l'écouter, c'est comme revenir à l'école : "C'est moi qui fais les règles ici, d'accord? C'est bien compris? Aujourd'hui vous ne payez pas, mais la prochaine fois je ne veux pas entendre un mot si je vous dis de passer par la caisse pour payer 10 euros d'entrée, OK?". Il y en a un qui est Espagnol et Jenny lui demande de parler en espagnol rien que pour s'assurer qu'il ne se fout pas d'elle. Lassïnce arrive avec son boyfriend et un garçon réalisateur qui beau que je lui dis "Tu es incroyablement beau". Moi j'étais allé qu'une seule fois à Maxim's il y a très longtemps au restau du rez-de-chaussée donc je n'ai jamais vu les étages car les garçons de mon époque, c'était impossible de pénétrer dans cet endroit si on n'avait pas un costume et des Churchs et là il y a des kids blacks et beurs qui entrent dans ce sommet du selector, et je finis par dire à Julien et Emmanuel de BLT : "C'est formidable parce qu'ici c'est Step Back Into Time mais d'avant Time, avant TOUT, et c'est formidable que vous puissiez faire venir les gosses de la banlieue à Rue Royale où jamais jamais ils auraient pu foutre les pieds" et quand ils rentrent chez eux, leurs parents leur demandent où ils étaient la nuit et ils répondent "Chez Maxim's" et tout le monde doit être fier de leurs enfants.

Tout est rouge et doré dans cet endroit et le fumoir est le plus joli de Paris je supppose même si on y trouve un bon tiers de folles insouciantes bourges, mais après tout ce sont elles qui font tourner le bar pour celles qui n'ont pas le sou. Heureusement, au milieu il y a la Bourette, qui avance vers Rodolphe avec les lèvres droit devant et il faut lui dire "Heu but yes but no but yes but yes but nooo arrête c'est mon nouveau mari quoi". C'est un club presque sans lumières, pas de flash ni de robolights qui clignotent, c'est une autre bonne idée et on danse sur de la moquette ce qui est assez agréable ma foi, même si c'est zarbi. Il devrait y avoir beaucoup plus de filles car c'est trop gay et c'est bien connu que c'est le mix de filles et de garçons qui fait le succès des jolis clubs. Et pourtant, il y a tout ici pour plaire aux filles, la musique, le décor, le prestige, la gentillesse des gens, moi si j'étais hétéro je viendrais draguer dans un endroit comme ça... Du coin du dancefloor où on s'est mis pour danser, on voit le backstage derrière le DJ avec la lumière qui passe par une grande fenêtre avec un de ces lampadaires immenses de la Rue Royale et ça donne un halo oblique qui ressemble évidemment à un tableau d'Edgar Hooper et je leur dis "Il faut absolument immortaliser ce moment" mais on danse, un tribute à Whitney, sous les encouragements du MC, Fred Otero est toujours le meilleur danseur que je connaisse, et de très loin, c'est un documentaire à lui seul, Jeffrey Hinton arrive et il me dit qu'il a un show à la Tate Gallery en avril, au fumoir il y a des folles de 22 ans qui détournent le regard quand on leur demande du feu, so shady, Il y a Hamid dans la queue pour les toilettes, Vix et son mari qui ont un truc à me dire mais qui disparaissent, ADD or what, et je danse longtemps avec un T-shirt qui ne me va pas, j'aurais pu m'habiller mieux vraiment mais je m'en fous, je suis avec mon loved one qui est heureux donc who cares. Christophe Hamaide Pierson arrive enfin, le dancefloor commence à s'éclaircir, Robert et Carlos arrivent aussi de la fermeture du Bonne Nouvelle, Alice me dit de rester sur le dancefloor jusqu'à la dernière minute, comme on faisait en boite, par respect pour les DJ's pour les applaudir quand c'est fini et après on se trouve derrière avec Vidal et les BLT qui ont l'air vraiment de princes de la nuit, cools mais calmes.

Dans la rue, c'est drôle pour attendre les taxis qui vont chez Alice qui tient absolument à nous faire venir chez elle car elle veut acheter de la soupe et c'est vrai qu'on a faim bordel. Jenny a disparu en vitesse car elle avait un "plan". On arrive chez Alice avec Vidal, les deux anges de BLT, Fred Otero et Rodolphe, et cette soupe achetée en bas chez les Indiens est yummy to die for, avec des croutons de pain et du champagne mais moi j'en bois pas parce que j'aime pas ça. Il est 8h et ça faisait longtemps qu'on ne m'avait pas empêché de rentrer à la maison plus tôt et je fais encore des compliments à Julien et Emmanuel pour qu'ils comprennent que c'est pas une parole de mec bourré. En partant, au métro Strasbourg Saint-Denis, on s'embrasse avec Fred et un mec qui passe sur le trottoir nous dit : "Et moi, pas de bisou?" et on descend les escaliers en se disant "Mais bien sûr, on aurait du l'embrasser aussi". Il est 9h, all is well, a good night out.

lundi 13 février 2012

Qui est Bertrand Delanoë – et que veut-elle ?


Ceci est un chapitre du livre "Pourquoi les gays sont passés à droite" (Seuil) qui n'a pas été retenu afin de garder le texte dans son aspect le plus direct, concis. Mais il y a des idées ici que je tiens à formuler.

Les gens disent que je suis obsédé par Delanoë. Je m’en fiche s’ils croient que je fais une fixette car je passe très peu de temps à penser à lui, mais mon avis est très clair, définitif. Je ne lui accorde rien de bien. Cette opposition au cas Delanoë, je ne la mène pas par amusement, je le fais parce que je ne supporte plus l'omerta gay sur lui. Tout le monde se tait sur son bilan catastrophique. C’est le principal responsable de l’échec gay à gauche.

Je me rappelle l’avoir vu à la fin des années 80, au début de ma présidence d’Act Up. C’était une des premières fois que je le voyais dans le cadre d’une réunion de travail à l’Hôtel de Ville sur le sida et j’avais trouvé beaucoup d’assurance en lui, une certaine fougue et même une pointe d’humour auto dérisoire, ce qui est toujours un énorme avantage pour n’importe quelle personne publique à mon avis. Je m’étais dit que Delanoë était très prometteur. A cette époque, à Act Up, nos interlocuteurs faisaient très rarement cette impression.
Vingt ans après et je vois un homme usé, qui ne brille plus dans ses interviews pour la presse puisqu’elles sont toutes contrôlées et parfois même ré-écrites et les livres régulièrement publiés sur lui n’ont pas abordé cet ennui effroyable qu’il suscite désormais. Ses passages à la télé sont catastrophiques. Il est devenu tellement rigide que cela heurte en moi toute l’idée que je me donne d’un homosexuel heureux. Et je ne vois dans son bilan que son obsession de tout contrôler, de parler sans cesse avec des fromages, des statistiques et des pourcentages.

Oui, il a été blessé physiquement lors de l’agression de la Nuit Blanche du mois d’octobre 2002 et je comprends que cela soit traumatisant. Mais si c’est à ce point une blessure insurmontable, il faut savoir se retirer car, autrement, ce spectacle de douleur afflige les gens. C’est comme le drame Bérégovoy. Si ça lui pèse trop, comme son agression physique, il peut s’écarter du pouvoir et tout le monde l’admirera pour ça. Je me fiche complètement si une majorité de Parisiens le plébiscite car j’ai été Parisien moi-même pendant 25 ans et le Paris d’aujourd’hui est loin d’être celui que j’imaginais quand je suis arrivé à la capitale en 1977. C’est pour ça que je suis parti d’ailleurs, je ne pouvais plus vivre dans un environnement qui me rappelait tous les jours mes espoirs déçus.

Cet homme est un symbole, à l’échelle d’une capitale, des déceptions vécues dans la communauté gay, et ailleurs. Face à lui, une population de gays privilégiés qui ne demande pas plus que ce qu’on leur donne, terrorisés à l’idée de revenir à l’époque de Tibéri — comme si c’était possible. Lyon, Bordeaux, de nombreuses cités nous montrent comment des villes entières peuvent être modernisées en un temps record. Et ça va vite. Vous avez un immeuble hypra moderne dans le centre de Lyon, juste à côté d’une église. Des centaines de milliers de personnes passent devant, témoins de cette juxtaposition d’idées que je ne vois pas à Paris dans les quartiers populaires (cela aurait pu être Les Halles et regardez ce qui va être fait, un projet déjà vieux avant d’être commencé).
Mais je ne fais que radoter car le bilan de Delanoë, à mon humble niveau minoritaire (gay / sida / musiques électroniques) est encore pire car, là, ce sont les sujets que je connais par cœur. Au niveau gay, nous sommes typiquement dans le cadre du leader gay qui a fait son coming-out à la télé et qui utilise sans relâche ce joker pour ne plus rien faire d’autre, par peur du prosélytisme. Le centre LGBT a mis des années à être créé et franchement, je crois que c’est un centre qui aide surtout les associations, mais qui ne s’adresse pas à l’immense majorité des gays et lesbiennes de la région. Je pense qu’ils ne sont pas nombreux à avoir visité ce centre, malgré son positionnement stratégique dans le quartier gay. Les archives LGBT sont au point mort, ce qui est un scandale quand tant de gays sont décédés du sida et toutes ces archives disparaissent à la poubelle. On ne ferait jamais ça avec les juifs. Le sida est notre holocauste. C’est le message de Larry Kramer.

Comme les autres gays publics qui nous déçoivent, Delanoë est paniqué à l’idée que l’on puisse le prendre en défaut de privilégier les gays, ce qui fait de son « ami » le maire de Berlin, Klaus Wowereit, quelqu’un de si attachant, par contraste, car lui s’en fiche totalement. Paris a la plus grande manif de rue avec la Gay Pride et après, c’est le néant pendant le reste de l’année. Les festivals gays et lesbiens comme le festival de cinéma « Chéries-Chéris » ne sont pas vraiment reconnus comme des événements importants comme ceux de Berlin ou de New York. Il n’y a personne derrière Delanoë, aucune aspiration vers le haut, vers des projets qui pourraient faire travailler tous ces gays et ces lesbiennes qui créent, qui innovent, qui ouvrent des nouveaux clubs, de l’art, de l’expression. Christophe Girard veut surtout devenir ministre. Il n’y a pas de grand projet pour lutter efficacement contre l’homophobie, le bullying, le soutien psy chez les gays, des programmes d’aide contre l’alcool et les drogues, les maisons de retraite LGBT, je sais pas moi, tout ce qui pourrait être fait pour aider les gays et les lesbiennes et les trans qui ne sont pas tous bien dans leur peau. Et on n'est pas happy happy happy tout le temps, vous savez.
Je ne crois pas non plus que Delanoë se batte mordicus pour le mariage et pour l’adoption ou alors on le saurait, on l’entendrait. En termes de renom international ou d’aide à la communauté, Delanoë est toujours a minima. Il fait le strict minimum sur tout. Un grand incendie dans un immeuble insalubre ? Parfois, il ne vient même pas. Bref, quand on pense que la mairie de Paris est au PS, ainsi que la région Ile-de-France, on se demanbde pourquoi ces politiques n'ont pas déjà entamé le travail en faveur des LGBT dans tous les centres sociaux dont ils disposent, et ils sont nombreux, et surtout ne me dites pas qu'ils ne peuvent pas le faire parce que la droite les empêche. Le PS a les pleins pouvoirs. On voit ici le vrai bilan de la gauche et il faut comprendre que nos revendications ne se limitent pas au mariage gay et à l'homoparentalité. Paris pourrait être un bouillon de culture pour la banlieue, on pourrait tester des programmes innovants, mais c'est tout le contraire qui se dessine.

Sur le sida, je ne suis pas critique, je suis létal. L’épidémie du sida à Paris est apparue sous Chirac et Tibéri, mais Delanoë a échoué dans sa stratégie pour la réduire. D'ailleurs, quelle est cette stratégie? L'épidémie du sida se maintient à Paris et en banlieue. Je devais faire un article à charge sur ça et il ne s’est pas fait — mais je peux toujours le faire. Il y a 20 ans, Paris était de loin la capitale d’Europe la plus touchée par le sida. Elle l’est toujours avec plus de la moitié des cas recensés en France. A Act Up, ce sujet a été le moteur de dizaines d’actions. Il existe une réelle critique envers ce que Paris aurait pu faire, non seulement pour affronter une épidémie qui poursuit sa progression dans les murs mêmes de la capitale et de sa région, mais on aurait pu innover aussi. Londres, Lausanne, Amsterdam bénéficient de systèmes de dépistage rapide du VIH qui ne sont plus, depuis longtemps, au stade de « l’évaluation » comme c’est encore le cas à Paris. Depuis toujours, les campagnes annuelles sur le sida de la Mairie ont tellement insipides que personne n’en parle. Elles font partie du décor urbain, on passe devant sans les voir, comme une sanisette. Et on voit d’ailleurs à quel point elles sont efficaces : il suffit de regarder le nombre des personnes nouvellement contaminées chaque année chez les gays. Il est en progression. Ce n'est pas moi qui dit ceci, c'est Willy Rozenbaum, pas forcément un grand médecin que je cite souvent : "Tant que les contaminations ne chuttent pas, on est en échec". Et le pire, c'est que des personnes comme Bruno Julliard, que l'on n'a jamais entendu dire quoi que ce soit de notable sur le sida, se permettent de venir défendre le bilan de la mairie de Paris, lors d'une réunion consacrée aux COREVIH, il y a deux mois. Sur la prévention, il a prononcé ces mots: "On a tendance à baisser la garde". Ah bon. Ca fait 10 ans qu'on dit ça. C'est plus une tendance depuis longtemps, Bruno. C'est une confirmation. Et c'est lui qui s'occupe des jeunes dans la ville? Super.

Pendant les pires périodes du sida, quand les gens mourraient à la chaîne, il n’y a pas eu de structures innovantes sur la fin de vie des malades comme la London Lighthouse et d’autres endroits à travers le monde, qui aident les malades à mourir dans des conditions de suivi médical optimal et de soutien 24/24. Pour discuter du pour et du contre de structures « spécifiques au sida », ça on a fait ! Ce sont pourtant des endroits d’étude et de compréhension d’une maladie nouvelle, ces endroits, ce n’est pas seulement une jolie maison où 5 ou 6 malades très chanceux ont la possibilité d’affronter le moment le plus douloureux de leurs vies avec un maximum d’amour. C’est le genre de structure et d’expérience qui peut intéresser de nombreuses autres pathologies.
Pendant les années Delanoë, la lutte contre le sida s’est tellement institutionnalisée qu’elle a même cessé de fonctionner. En 2004, j’ai écrit pour Têtu un article avec les journalistes Marie Brune et Emmanuelle Cosse, sur les conditions sanitaire du sexclub Le Dépôt, le plus grand de la ville. Avant cet article, « La mafia du Dépôt », l’établissement n’avait jamais été inspecté par les administrations sanitaires qui dépendent de la ville, malgré le fait qu’il attire des milliers de gays qui y baisent non stop, et qu’il y ait eu plusieurs morts par overdose dans cet établissement qui jouxte, je rappelle pour ceux qui ne savent pas, le plus grand commissariat du 4ème arrondissement, flambant neuf à l’époque. Moi je ne sais pas, quand on est un maire gay, on s’assure pour que les bordels soient propres. Il y a des clubs de cul à Paris où vous pouvez faire n’importe quoi en terme de safe sex, avec la liberté complète de contaminer les autres si vous voulez, et je me demande toujours ce que pense un maire homosexuel qui, lui-même, a connu beaucoup de gays qui sont morts du sida. Quand je vois que la dernière structure d’accueil pour les personnes séropositives a été exclue du Centre LGBT l'an dernier, je me dis que c’est à la Mairie de Paris de faire en sorte que cette structure pour les séropos SDF ou démunis puisse avoir un toit, et en administrer la vie, comme elle le fait pour des dizaines de bibliothèques (enfin, pas les archives gays, c’est trop communautaire).

Paris n’a pas organisé de grande conférence mondiale sur le sida depuis… 1986. Alors que nous possédons un des plus grands tissus associatifs sida au monde, même s’il n’est plus aussi dynamique qu’en 1995. Nous avons à Paris l’Agence nationale de Recherches sur le sida et les hépatites (ANRS) qui une des seules agences gouvernementales au monde exclusivement tournée vers la recherche thérapeutique de ces épidémies. Mettre tout ça en relief lors d’une conférence, le faire connaître, créer un événement qui remercie le travail accompli en 30 ans ? Bah, pourquoi faire...
Il existe des dizaines de sujets graves dans le sida à Paris comme le vieillissement des personnes séropositives, comment elles vont vieillir de plus en plus dans la solitude, il y a le sida chez les jeunes, la drogue chez les gays, le sida chez les migrants (là il y a des choses qui sont faites) et celui des Antilles (là, rien du tout malgré le travail soutenu de Tjembé Rèd) et on attend que les associations affrontent ces problèmes quand souvent, il ne s’agit que de santé publique. Et quand cette mairie a aussi la responsabilité des hôpitaux, c’est une des prérogatives du maire de la ville de créer de nouveaux services quand ces problèmes n’existaient pas avant, parce que les malades du sida ne survivaient pas, il décédaient.
La mairie se dit débordée de sollicitations LGBT et quand vous entendez Christophe Girard, c’est une longue suite de doléances. De fait, l’Hôtel de Ville a reçu pendant deux jours une conférence organisée par Warning, une association qui pense que deux homosexuels séropositifs n’ont pas à utiliser la capote entre eux, puisqu’ils sont déjà séropos pardi et on se demande toujours comment une association si critiquée a eu le privilège de disposer de l’adresse prestigieuse de l’Hôtel de Ville et de ses grandes salles quand des associations plus importantes et moins scandaleuses n’ont pas eu cet honneur.

Ce sujet politique à l’intérieur de la communauté a bénéficié d’un accord tacite de non agression des deux côtés du spectre gay. Il y a des personnes qui sont très en colère face au conservatisme des gays, mais qui ont du mal à exprimer leurs griefs d’une manière claire. On le voit dans les résultats d’un sondage de Yagg qui attribue 77% de satisfaction des personnes LGBT sur le bilan de Bertrand Delanoë à Paris. 80%. Bien sûr, parmi celles et ceux qui font partie de ces 77%, une immense majorité de personnes qui se situent « à gauche » puisqu’elles encouragent un maire socialiste. C’est la majorité béni-oui-oui gay.
Ces 77% d’avis positifs, cela veut dire que tous les gays de droite qui lisent Yagg n’existent pas ou n’ont pas pris la peine de répondre à un sondage vite fait. Où sont-il donc ces opposants au maire gay PS si nous sommes en train de glisser vers une homosexualité droitière et xénophobe ? Se glissent-ils à l’intérieur des rangs socialistes ? Tous les gens que je connais sont déçus de Delanoë, tous. Ils pensent que le maire gay leur a offert les clés de Paris — mais il les a mises dans un coffre fort. Nous sommes forcément plus nombreux que ces 20% qui accumulent les gays de droite anti Delanoë et ceux de gauche auxquels je fais partie qui se sentent humiliés par la politique de ce maire renégat. Nous nous sommes fait avoir et pour parler crument, nous nous sommes fait baiser par un gay.
Ce chiffre de 77% illustre la non agression qui a persisté pendant de nombreuses années à gauche. Personne n’a vraiment confronté ces leaders gays qui n’en sont pas. Pas de livre à charge écrit sur le maire gay, pas de lettre publique adressée à Caroline Fourest pour nous avoir mis d’office dans un discours qui n’est pas le notre, pas de kiss-in pour protester contre Frédéric Mitterrand. Les gays n’aiment pas attaquer d’autres gays devant tout le monde, c’est la règle et cette règle n’a même pas été formulée clairement par qui que ce soit.


Mon verdict sur Delanoë, c’est qu’il est un mauvais exemple gay pour son parti et la classe politique en général. OK, ils connaissent tous des gays dans les partis politiques, mais Delanoë est le seul à en avoir fait un élément important de son accession au pouvoir. Et franchement, on est mal représentés auprès des présidentiables de ce pays. Je ne me rappelle pas si j’ai vu une photo de Delanoë en jean. Arrêtez un moment de lire ce livre et posez-vous la même question, je ne crois pas que vous trouverez dans votre mémoire cette image non plus. Quand je pense qu’il y a des gens qui disent que je suis coincé, mais regardez-le. On dirait qu’il n’y a pas un moment de la journée où il est réellement lui-même. C’est devenu le Berlusconi des gays, dans le genre carton pâte. Ou peut-être son vrai lui-même a disparu il y a des années et on ne s’en est pas rendu compte. La presse est tellement indulgente envers lui. Franchement, je n’arrive pas à comprendre comment vous pouvez aimer une personne qui n’est plus elle-même à force de s’effacer. C’est peut-être vous, la population de Paris, les bobos avec leurs gosses à Gambetta, les pédés avec leurs jouets SM, qui se trompe.

vendredi 27 janvier 2012

La grisaille


C'est la grisaille. Ce moment de l'année où la campagne et la nature, au nord de la Loire en tout cas, sont saturées d'humidité et la boue est partout, inévitable. Ce qui effraie tellement ceux qui n'aiment les paysages que lorsqu'il fait beau comme une extension de leurs rêves de farniente. Mais pour ceux qui aiment l'hiver, c'est le plus beau moment car la terre est riche et meuble et elle est pleine de secrets.

En général, les gens parlent peu de ce moment de l'année. Au mois de janvier, le temps est le plus gris, le ciel est bas, c'est l'hiver dans toute sa monotonie, l'esprit est déjà en train de rêver au printemps qui n'est plus très loin. Les bulbes commencent à pointer leur têtes, toujours fidèles, comme l'ail d'ornement qui est si gentil car il grandit d'année en année et les muscaris se multiplient sous le sol. Mais les jours restent courts, le soleil n'apparaît parfois pas de la journée et se couche tôt, les heures de jardinage sont limitées car à 17h30, il fait déjà presque nuit. Il faut alors apprendre à jardiner sous la bruine, quand ce n'est pas la pluie légère. Et quand on rentre à la maison, on est souvent trempé et recouvert de boue.
Le fait de jardiner est encore plus solitaire car peu d'amis osent s'aventurer dans le jardin par si mauvais temps, mais l'hiver est encore exceptionnellement doux cette année, il ne gèle pratiquement pas, ce qui d'ailleurs est un problème, mais cela veut dire que beaucoup de tâches peuvent être menées à bien.

J'aime ce moment car la terre est spongieuse et facile à travailler, la pelle s'enfonce facilement, sans effort, même dans l'argile pure du jardin de mon voisin Ray. C'est le moment idéal pour agrandir les massifs, faire les bordures bien nettes, faire des trous pour planter les arbres, diviser les vivaces même si la règle est de le faire à l'automne ou au printemps, cerner les racines des arbres trop envahissants. Ce que la grisaille apporte, c'est la limpidité du terrain. Pour vous, les bords de route et de chemin de fer ne ressemblent à rien du tout, cela vous fout le cafard, mais pour nous, c'est le moment où l'on voit tout car les mauvaises herbes sont au repos. La moindre plante cachée derrière un buisson, on la voit. Tout ce qui va être joli dans deux mois est déjà en pleine préparation, les primevères que l'on peut aller voler sur le bord des fossés, les fougères qui se sont semées dans les bois, les euphorbes fétides qui fleurissent, les monnaies du pape que l'on peut repiquer dans n'importe quel endroit du jardin, les ronces qui sont faciles à arracher, etc. C'est encore le moment des labours, qui ne cessent tant qu'il ne gèle pas, ce qui prouve que le sol peut être retourné sans ménagement et cette boue qui vous fait si peur, avec vos chaussures toutes neuves, est la preuve que tout va bien, que l'humidité est le cadeau que tous les végétaux ou presque attendent avec tous ces lombrics qui remuent la terre, toute une biologie naturelle qui est à plein volume. Les potagers sont presque tous laids, surtout ceux des prolos, mais nous on les trouve jolis avec leurs poireaux et les choux de Bruxelles, le thym qui fait grise mine, la mare qui fait la gueule, les rosiers tous ridicules. Les terrains vagues que l'on voit en ville ou dans les friches de banlieue donnent des envies de suicide mais, pour nous, ce sont des endroit où l'on rêve de s'aventurer, une pelle à la main, pour y voler les plantes sauvages ou celles qui ont été oubliées dans un jardin abandonné ou un "espace vert" délaissé. C'est le moment où le travail le plus physique ne fait pas transpirer, un des grands avantages de l'hiver et on se fatigue moins car tout est plus facile, même monter dans les arbres.

Tout est plus simple en hiver. On peut planter une vivace et attendre quelques heures avant de l'arroser alors qu'au printemps ou à l'automne, la chaleur est parfois là et il suffit de quelques heures pour que la plante souffre ou subisse un coup de chaleur. On y voit plus clair malgré la grisaille car le jardin est dénudé, les espaces vides dans les massifs sont plus identifiables, on voit mieux les "trous" qu'il faut combler et tous les endroits tristounets du jardin peuvent être décorés avec trois fois rien, une poterie, une chaise, une grosse pierre. C'est le meilleur moment pour disposer les nichoirs dans les haies de feuillus que l'on ne verra plus le reste de l'année, quand ils seront dissimulés, et ainsi les oiseaux ont le temps de s'habituer à leur présence avant de nicher.

En ce moment, le couple de Sitelles torchepot ne cesse de chanter devant la maison, du matin au soir. Ce sont les premiers oiseaux sur le pied de guerre (comme on dit), déjà déterminer à garder le meilleur trou dans le mur de la façade exposé au sud, ils sont incroyablement grégaires. L semaine dernière, je suis resté plusieurs jours à Paris et le chant d'un merle, seul dans une cour d'immeuble, m'a fendu le cœur. Je voulais rentrer chez moi, entendre mes merles à moi, écouter cette mélodie qui est la plus belle lorsque l'on rentre d'un club à 5h du martin, dans la ville qui dort encore. L'hiver est une saison magnifique, la saison que tout le monde déteste. C'est le moment de la solitude. Dans le New York Times du 13 janvier dernier, il y avait un superbe article de Susan Cain qui racontait que cette solitude est absolument nécessaire pour créer et imaginer de nouvelles idées. Or, toute la culture moderne est basée sur le New Groupthink, le fait de faire des réunions sans arrêt, de travailler dans des espaces communs, de partager. C'est pourtant dans la solitude du jardin que l'on trouve ses meilleures idées et tous les concepteurs geeks aiment travailler seuls, chez eux, loin du brouhaha des réunions incessantes et du brainstorming. Les gens qui sont sans cesse interrompus dans leur travail font deux fois plus d'erreurs que les autres et mettent deux fois plus de temps pour finir leur travail. La solitude n'est plus à la mode.

Car pour le jardinier, c'est la saison égoïste pendant laquelle on apprécie la nature tout seul car les amis n'aiment pas la pluie, surtout quand la jolie cheminée crépite à l'intérieur. Le jardin vous appartient alors complètement, vous êtes le propriétaire de cette boue même si elle ne vous appartient pas dans les faits, elle vous accepte car elle est totalement à votre merci, sans les mauvaises herbes et cette expansion incontrôlable qui caractérise le printemps ou l'été. Le jardin est nu, il a froid, il a besoin de votre attention et de votre protection, il dort et vous pouvez le caresser autant que vous voulez, il se laisse faire, comme un homme que l'on aimerait trop et qu'il faut caresser nuit et jour, perdre son sommeil car chaque minute compte dans cette rêverie et ce désir d'être près de lui, de l'écouter pendant qu'il rêve, de l'imaginer au soleil au bord de la mer alors que le lit est toujours plongé dans cette grisaille douce de l'hiver, un moment perdu qui dure de longs mois et qui permet de prendre des forces pour une nouvelle année à venir, forcément remplie de conflits.

PS : bon, maintenant s'il n'y a pas de média qui me demande d'écrire une chronique régulière sur le jardinage, c'est vraiment que vous êtes des branques, LOL.

jeudi 29 décembre 2011

Le Garcia de la honte



De toutes les tuiles qui me sont tombées dessus en 2008, une des plus perverses aura été la sortie de La meilleure part des hommes de Tristan Garcia. J'ai dit ce que je pensais de ce livre dans des interviews pour la presse étrangère, et , mais en France j'ai pratiquement fermé ma grande gueule. J'étais tellement écœuré que je n'arrivais pas à exprimer ce que je ressentais.

Pour ceux qui ne savent pas, et je ne leur reproche rien, il y a des évènements autrement plus graves à notre époque, tout a commencé quand le responsable des pages culture de Têtu m'a téléphoné, en plein été 2008, pour m'apprendre qu'un bouquin allait sortir à partir de mon affrontement avec Guillaume Dustan. C'était un roman, je mets en italique car dans mon esprit naïf, un roman représente une catégorie littéraire autrement supérieure mais bon, et cet inconnu total, Tristan Garcia, avait décidé de consacrer son premier livre à cette grande bataille de la prévention sur le sida : responsabilité versus bareback. Au lieu d'aider à résoudre le problème, ce livre a apporté encore plus de confusion à une discussion politique qui avait débuté en 2000, huit ans plus tôt. Les romans n'ont pas pour vocation de résoudre un conflit, certes, mais je considère qu'ils n'ont pas vocation, non plus, à mettre de l'huile sur le feu. Les essais et les manifestes sont écrits pour ça. Mais quand l'histoire ne vous appartient pas comme c'est le cas pour Tristan Garcia, quand vous n'y avez pas participé, même de très loin, et que vous n'avez pas levé le petit doigt contre le sida pendant les vingt-cinq premières années de l'épidémie, une certaine humilité exige de ne pas débouler dans le proverbial jeu de quilles pour causer encore plus de tort parmi ceux qui, eux, se sont vraiment battus contre la maladie. Vous pénétrez de plein pied dans un mauvais karma qui mérite justice, ou au moins, une baffe très violente en pleine gueule, ou un grand coup de pied dans les couilles, quelque chose dont on se souvient longtemps. Je n'ai ni l'argent ni l'envie d'attaquer les gens en justice pour ce qu'ils peuvent dire de moi, je considère que tout le monde est libre, c'est la vie, mais cela ne m'empêche pas de souffrir et de penser que Tristan Garcia est un ver de terre.

Ce n'est pas que son roman ait interverti les rôles, les déclarations et les colères de mon affrontement avec Guillaume Dustan sur la prévention du sida. Je ne lui reproche même pas son manque de courage quand il n'a pas pris la peine de m'annoncer lui-même la sortie de son livre, moi le seul survivant de cette affaire (Dustan est décédé en 2005). Je n'en veux même pas aux éditeurs qui ont cru bon de publier ce livre, sachant le mal que cela provoquerait.
Ce qui est grave dans ce livre, quand on ne connaît pas l'histoire qui a motivé cette guerre sur le bareback, c'est que les lecteurs, quand ils finissent ce bouquin, n'ont aucune idée de la profondeur du sujet, entre responsabilité militante et égoïsme culturel. Le seul apport de Tristan Garcia dans la lutte contre le sida aura donc été néfaste, alimentant les contre vérités, les mensonges sur une discussion réellement fondamentale alors que, je répète, il n'a lui-même rien fait contre cette épidémie. C'est comme si les gens souffraient et que vous décidiez de mettre de l'acide sur leurs plaies tout en s'enorgueillant de s'approcher de si près des malades. La jeunesse et la candeur de Tristan Garcia, au moment de la sortie de son livre, sa manière de prétendre "Oh je ne savais pas que ça allait te perturber" est une chose éminemment insultante et je considère personnellement que l'âme de cette personne est désormais souillée pour de nombreuses années. D'abord, on n'écrit pas un livre sur une personne décédée depuis peu (Dustan) comme ça, avec insouciance. On a un minimum de respect. Ensuite on n'écrit pas un livre sur un survivant, comme ça, avec la même insouciance, surtout quand la vie du "romancier" est une page blanche, quand vous êtes zéro, nada, rien du tout. On se ne se fait pas mousser sur le travail des autres. On n'écrit pas un livre sans connaître les "tenants et les aboutissants" du sida (tiens, Garcia, je ne l'avais jamais utilisée de ma vie, cette expression ridicule, et je te l'offre ici car c'est le signe de mon mépris pour toi).

Car aujourd'hui, cette guerre entre Dustan et moi est terminée et je suis at peace with Dustan, exactement comme lorsque je reçois le livre de Frédéric Huet, sorti en septembre dernier, je n'ai rien de méchant à dire sur ce livre, c'est un témoignage sur une histoire d'amour et c'est tout. Je respecte. Tandis que Garcia, à un moment, je dois exprimer ce que je ressens car autrement ce serait vu comme un désintérêt de ma part ou, pire, une acceptation. Et lisez moi bien. Ce livre est une partie de ma vie mais distordue, mon personnage ne me ressemble pas dans la vraie vie, il est même le contraire de ce que je représente et de ce que j'aime, c'est crade. Vous croyez lire un livre sur le sida mais c'est l'antisida. Ce n'est même pas virologiquement correct, bordel! Vous croyez que c'est parce que c'est du roman qu'on a le droit de tout dire sur cette maladie? Mais vous vous prenez pour qui, éditeurs, jury de Prix de Flore, à pénétrer de cette manière dans cette maladie? Vous avez fait votre homework, pour savoir que vous faites du mal à des gens en publiant une histoire qui nous plonge tous dans la honte - ou vous faites semblant de ne pas le savoir? Vous avez Google chez vous? Dans dix jours je sors un bouquin qui raconte 30 ans d'épidémie, et même si c'est écrit d'une manière personnelle, vous, qu'avez-vous fait pendant ces trente dernières années de maladie?

Mais ce qui me pousse à écrire aujourd'hui, ce n'est même pas ce livre qui m'a fait tant de mal, puis le prix de Flore qu'il a reçu, puis les éditions américaines, allemandes et probablement espagnoles de La meilleure part des hommes. Ce n'est même pas le fait que derrière le Prix de Flore il y ait Frédéric Beigbeder, qui était l'ami de Dustan, qui encore une fois me poignarde dans le dos alors qu'on ne s'est jamais rencontrés. Ce qui me met en colère, c'est ce que j'avais dit à Garcia en 2008.
Par mail, je lui avais dit : "Déjà ce bouquin c'est la honte et tu devrais être vraiment être ashamed de ce que tu as fait, à moi et Dustan. Mais si tu fais un film ou quoi que ce soit à partir de ce bouquin de merde, alors tu vas m'entendre. AND. YOU. DON'T. FUCK. WITH. ME. YOU. LITTLE. PIECE. OF. SHIT." Or, cet été 2012, qu'est-ce que j'entends auprès d'un ami de Caen? : "Heu Didier, tu es au courant qu'une pièce de théâtre est en train de se monter sur le bouquin de Garcia?" Ben non, je ne le suis pas, si Garcia n'a pas les couilles de me dire qu'il se fait encore du fric sur mon dos, comment le saurais-je?" En plus je DETESTE le théâtre de toute manière, je ne connais pas les attachées de presse du spectacle vivant et c'est d'ailleurs sûrement pour ça que je ne suis pas un barebacker car 98.6% des gens que je connais qui vont au théâtre ne sont pas safe (une observation personnelle, vous en faites ce que vous voulez). Et là, j'apprends par Hélène Hazera, il y a quelques mois, que la pièce se "monte" à Paris avec encore plus de fric qui tombe dans le compte en banque de Garcia. Et Hélène me dit "Peut-être serait-il temps que tu dises ce que tu en penses". Vous voyez où je veux en venir. Non seulement Garcia fait du mal à Dustan et moiself, mais en plus il y a du commerce derrière. Je ne suis pas vénal, tous les gens qui me connaissent peuvent en témoigner, je suis au chômage depuis 2008 (vraiment une année sensass pour moi lol) et le mec, pas un merci ou quelque chose. Il a fallu que je lui demande, MOI, les éditions étrangères de La meilleure part des hommes pour les recevoir. C'est hallucinant.

En anglais, on appelle ça un asshole, un terme qui est beaucoup plus péremptoire que le "trou du cul" français. Cela décrit un mec qui fait un truc pas correct, uniquement parce qu'il n'a pas de scrupule, parce que ses éditeurs lui disent "Coco, c'est génial!". Et Garcia va vivre pendant des années avec le prestige de son Prix de Flore à la con et désormais il y a une pièce de théâtre avec un metteur en scène qui gagne du fric, des acteurs et des actrices qui gagnent du fric, et des éclairagistes et des mecs qui prennent le ticket de théâtre à l'entrée et même le mec qui balaye les tickets de théâtre sur le trottoir le lendemain matin. C'est toute une organisation qui suit un livre paru en 2008 sur un mensonge, une arnaque. Et tout ça avec des noms astucieusement intervertis, des petits détails de littérature légèrement modifiés afin que le service juridique derrière ce livre puisse dire "C'est bon, on l'envoie à l'imprimerie". C'est absolument haram de faire un truc pareil, c'est le roman dans ce qu'il a de plus abject, un sous-produit de notre époque qui ne respecte rien ni personne.

Alors, depuis la sortie du livre de Garcia, en 2008, il m'a fallu trois années, lentement, pour parvenir à relever la tête. Ce livre paru cet été-là, c'était un poison et il m'a détruit, cela m'a fait du mal car jamais, Dustan et moi, nous nous sommes affrontés avec l'idée de faire du fric sur notre dispute. Nous savions que notre affrontement serait discuté et commenté à travers Paris, qu'il serait le sujet de moqueries et de potins imaginaires. Nous avons perdu des amis communs dans cette guerre et il y a toujours des hommes et des femmes à qui je ne pardonnerai pas d'avoir choisi Dustan. Mais! Dustan est mort et il ne peut pas répondre. C'était un homme de loi et s'il avait vu La meilleure part des hommes, il aurait probablement fait un procès, lui. Les bourgeois font des procès. Pas des gens comme moi. Mais ce n'est pas parce que Dustan est mort et que je suis au chômage que je ne peux pas m'élever une fois de plus contre le mal qu'on nous a fait en dénaturant ce que nous avons dit, lui et moi. Alors, faites votre pièce de théâtre à la con. Je vous maudis. Et je ne sais pas ce que Dustan dit, mais il est déjà dans l'au-delà, et il est en train de tirer des ficelles que vous ne pouvez pas voir. yet.

mardi 6 décembre 2011

Sperme et "Jizz Art" sur Tumblr



Quand j'étais un ado homosexuel, une des choses qui me posait le plus de problème était d'imaginer le sexe des hommes que je voyais dans la rue. J'avais du mal à trouver une cohérence entre l'apparence publique de ces hommes et leur sexualité intime et j'avais compris très tôt que ce que l'on nous apprend à l'école, quand on se déshabillait avant d'aller à la piscine, était un mensonge universaliste. « On est tous faits pareils ». Je pense que ce lavage de cerveau culturel et social est une des raisons pour lesquelles nous développons, nous les gays, un gaydar subjectif sur ce qui est gay ou pas, qui a une belle bite ou pas, qui baise bien ou non. En regardant quelqu'un, notre cerveau calcule inconsciemment tout un faisceau de questions / probabilités qui peut nous donner une idée de ses secrets et le côté merveilleux de la découverte consiste à accepter ce fait si injuste : nous ne sommes pas faits pareil. C'est gros comme le nez sur la figure. Certains hommes sont plus beaux que d'autres, certains sont beaux de partout, ils sont vraiment bénis en naissant et notre équilibre, dans la vie, c'est d'accepter ce « Have & Have Not » dans la sexualité, car il n'y a rien à faire. Il faut l'embrasser, pas le combattre.

Bien sûr, nous savons que ce gaydar est aléatoire. Certains homosexuels sont absolument impossibles à reconnaître, soit parce qu'ils sont parvenus à se cacher si bien qu'ils se fondent dans le paysage, soit parce qu'ils sont tellement masculins que rien ne transperce leur carapace, certains ont des petites bites alors qu'on est persuadés du contraire, et d'autres ont des grosses bites qui ne sont pas belles (ça existe, sisi). Ce qui est en train de changer dans le gaydar, ce n'est pas les sites de rencontre où vous savez tout sur le mec en question avec plein de cases cochées sur tout et n'importe quoi, même s'il mange de la main gauche, c'est Tumblr. Et je vois à quel point Tumblr nous change, exactement comme Facebook nous a changé quand on s'y est mis il y a 4 ans. Car Tumblr, qui se spécialise dans les photos et images, comme un Twitter de l'illustration, est aujourd'hui le principal réseau social de l'anatomie humaine. Plus de 70% des photos postées montrent des hommes comme vous et moi (enfin moi je suis pudique, je suis incapable de me montrer comme ça) qui se déshabillent devant le téléphone portable et montrent leur bite dans leur salle de bains, chez eux, ou n'importe où d'ailleurs. Cet exhibitionnisme n'est pas du tout celui des réseaux de drague, puisque le but n'est pas ici de se rencontrer et de draguer. C'est tout simplement le premier moment de l'histoire de la photographie où les hommes se montrent tels qu'ils sont, sans pudeur ni artifice d'éclairage ou de Photoshop, élucidant un peu plus le mystère de leur physique et de sa représentation publique.

OK, les trois quarts du temps, les mecs ont des bites superbes, ce qui ressemble à un catalogue mondial des plus beaux mecs de toutes les couleurs, et il y a en ce moment, par exemple, une montée en puissance sans précédent du physique asiatique, sûrement un autre marqueur de l'importance économique et de la libération des mœurs à l'Extrême Orient. Toutes les races sont là, dans leur présentation la plus simple et la plus right in your face. Et même si cette représentation des bites est nettement au-dessus de la normale car on a forcément envie de forwarder les plus belles bites, donc mécaniquement les biais sont nombreux, Tumblr est le miroir de ce qui est aimé et apprécié, et c'est aussi le vecteur d'autres images. Il y a des blogs où les mecs ont des petites bites ou des bites normales, vraiment comme vous et moi.
Tumblr est le réseau social qui change le plus vite les conceptions toutes faites. Et c'est pourquoi l'affrontement entre le réseau majoritaire, Facebook, est très réel avec le réseau minoritaire, Tumblr. Les gens de FB ne comprennent pas l'intérêt de Tumblr (dont la qualité première réside dans l'absence de censure, alors que FB est contrôlé) tandis que les fans de Tumblr se moquent de FB comme un modèle de pensée déjà dépassé, limité, pratiquement débile. En fait, la suprématie physique de ces hommes est en train de casser l'uniformisation masculine telle qu'elle a été forgée pendant des années avant la photographie numérique. Ce ne sont pas forcément les sexes merveilleux de ces hommes que l'on découvre sur Tumblr, c'est toute leur attitude générale, leurs tatouages, l'immense création que cela représente aujourd'hui, et toute l'attitude qui va avec. Les jeunes d'aujourd'hui sont réellement mieux foutus qu'avant car la modernité de la société a modifié leurs corps, leur musculature, leur maintien, même leurs complexes. Ils sont plus à l'aise, c'est indéniable. Et surtout, on comprend que cet universalisme physique, « On est tous pareils » est un concept créé par les Blancs pour imposer le physique des hommes blancs.

Il y a un autre aspect dont personne ne parle, c'est que Tumblr est aussi le média qui reflète à quel point l'abandon de la capote est banalisé, dans les photos de pénétration, les GIF où on voit les mecs baiser, etc. Mon analyse est que ce reflet est paradoxalement plus proche de la réalité, car on voit bien que ces mecs ne sont pas forcément des freaks, cette pratique concerne tout le monde, des très jeunes aux très âgés. Un des derniers symboles culturels de Tumblr, très récent, qui date à peine de quelques mois, est ce qu'on pourrait appeler le « Jizz Art ». On voit de plus en plus de photos de baise avec des mecs sans capote, mais dans cette catégorie apparaît désormais toute une production de photos d'art avec des sexes en gros plan, avec une qualité d'image et des couleurs ahurissantes, qui montrent des bites en train de jouir, avec des jets de sperme (« jizz ») qui ressemblent presque à de l'art abstrait. Tout le monde sait ce que je pense du safe sex (que du bien, pour résumer), mais ces photos ne montrent pas forcément le sperme en contact avec des muqueuses ou la bouche, des fois c'est juste une explosion, un feu d'artifice, une merveille de la nature, comme on filme un geyser. Bien sûr, il y a aussi du Jizz Art bareback, mais ce n'est pas limité à ça. Le sperme redevient à nouveau un sujet artistique, il n'est plus le sujet de la terreur et on voit ici la conséquence artistique des dernières études scientifiques dans le sida qui démocratisent l'idée selon laquelle le sperme pourrait être « lavé » par les traitements antirétroviraux.

Je trouve ça fabuleux, exactement comme j'ai toujours aimé l'art érotique gay, les dessins et la photographie, comme le reflet de ce que nous sommes vraiment, où ce que nous rêvons de devenir à travers l'effort, le sport, l'image, le développement de la personalité. Ce que le reste de l'art (le cinéma, la musique, etc.) ne montre pas vraiment. Tumblr est le media le plus gay actuellement, gay dans le sens positif du terme bien sûr, là où l'affirmation est évidente car ces hommes, ces milliers d'hommes se montrent tels qu'ils sont face au monde entier. C'est du coming-out en masse. Ce n'est donc pas uniquement de l'exhibitionnisme, c'est de l'affirmation, l'assurance que l'ego peut être un moyen de s'affirmer quand on est exclu par ailleurs, soit parce qu'on est pauvre ou en difficulté. Tumblr est de la poésie / porno, on passe directement de l'image crue de cul au portrait le plus intime de deux hommes ensemble, ou d'un homme seul qui boit son café ou qui marche dans la rue. C'est le media des hommes car, si les femmes sont éminemment présentes sur Tumblr, il existe enfin un équilibre nouveau, celui de la beauté masculine sous toutes ses formes, qui montre que la femme n'est plus l'objet central de l'érotisme. Nous sommes à nouveau dans le monde de l'homme, celui du physique qu'il a longtemps caché parce qu'il était trop puissant, trop beau, trop évident. Trop dangereux.

mardi 25 octobre 2011

Un monde d'hommes



Il y a des hommes que je n'ai pas aimés dans ma vie et je commence à accepter le fait que je ne les rencontrerai jamais. Sur Tumblr, on est régulièrement confronté à des idées comme "You only live once" ou "Bad decisions make beautiful stories" et à chaque fois, une partie de moi frémit car je sais que c'est un idiome dangereux qui encourage le risque le plus idiot. Et surtout, cela sous-entend que le moindre écart à cette obligation d'aller au bout de la pire connerie est une déception existentielle, ce qui est parfois vrai, mais il faut rappeler que la vie nous empêche parfois de réaliser tous ces rêves parce qu'il existe d'autres obligations qui sont au-dessus de ces rêves et l'expérience de la vie nous oblige, précisément, à ne pas se laisser dépasser par la frustration de ces rêves parfois impossibles à réaliser.

Depuis plusieurs années, je n'arrête pas de me dire que si j'étais tombé amoureux d'un Espagnol, ma vie aurait bifurqué d'une manière très importante en me dirigeant vers le sud au lieu d'aller vers l'ouest. J'aurais dépassé mes complexes face à la langue espagnole que j'admire tant et j'aurais découvert toutes ces étendues de terre à l'intérieur du pays, celles qu'on voit dans certains films d'Almodovar, une des régions les plus romantiques pour moi.

De même, je n'ai jamais rencontré d'Italien et je considère que cette lacune est un des échecs de ma vie car la langue est aussi si belle et c'est d'ailleurs pourquoi je n'ai jamais mis le pied à Rome. Pour moi, c'était la seule ville à visiter avec un Italien amoureux, il n'était pas question que je découvre cette ville comme les autres, avec un plan et au hasard. C'était amoureux ou rien du tout. Et puis, il y a tout le reste de l'Italie, car ce que j'en ai vu était déjà si énorme que je ne me sentais pas assez fort pour affronter ça tout seul, je suis un vrai gay classique dans ce sens, ces paysages italiens et grecs, pour ma génération, c'est le summum de tout, ça va au plus profond de nos tripes.

J'ai rencontré un Allemand et il m'a beaucoup influencé. J'ai eu la chance de tomber amoureux d'un jeune Canadien moustachu blond qui m'a laissé admirer son accent et ses expressions concrètes. J'ai eu beaucoup d'Anglais et même des skinheads avec l'accent écossais mais jamais eu de mec avec l'accent cockney ou de Liverpool ou de Manchester et je n'ai malheureusement pas eu le plaisir de vivre, même une courte période, avec un Irlandais à l'accent prononcé. J'ai eu un Chilien qui m'a appris des choses et qui baisait avec une régularité réconfortante, un peu comme ce bourge Versaillais souriant, poilu blond de partout, toujours à l'aise, toujours expansif, toujours en sueur. J'ai eu de belles histoires avec des Antillais qui sont parvenus à me faire très vite comprendre que j'avais un don inné pour leur plaire et m'accommoder de leur étrange caractère.

Mais je n'ai jamais rencontré de mecs avec des dreadlocks ce qui est une tristesse dont je ne me remets toujours pas, je n'ai pas eu d'histoire d'amour avec un arabe ce qui explique beaucoup de complexes, et je ne parle même pas ici du continent africain car vous ne voulez pas que j'aborde ici ce sujet tellement il est vaste. J'ai eu un Grec aux jambes blondes poilues (il y a un terme pour ça dans la langue grecque je crois mais je l'ai oublié), mais cela n'a duré que le temps d'un blow-job, je n'ai jamais rencontré de Turc poilu de partout et surtout des jambes, je n'ai pas eu un seul homme d'Europe Centrale et plus loin, de Géorgie, un pays qui symbolise pour moi un des centres telluriques du monde. J'ai eu un Israélien tellement gentil et qui sentait si bon que cela m'a ouvert l'esprit sur beaucoup de choses, je n'ai jamais rencontré de Russe mais cela ne me gêne pas car c'est une partie du monde qui ne m'intéresse pas, mais j'ai eu un Polonais généreux, blond et poilu, qui baisait si bien qu'il en a fait son métier.

Un des grands trous noirs, c'est de ne pas avoir eu d'histoire avec un Japonais, du genre de celui qui joue dans "L'empire des sens", mais je me dis de plus en plus que ces Japonais-là sont totalement inabordables pour des raisons extrêmement nombreuses et peut-être même n'existent-ils plus. Je n'ai pas rencontré d'Indien ou de Pakistanais et ça commence à me pomper grave car je les trouve incroyablement masculins et poilus et je suis assez en colère quand j'en vois de très jolis à Paris, surtout parmi les jeunes de la troisième génération. Les Chinois et les Coréens m'impressionnent de plus en plus, comme tout le monde de suppose, car le XXème siècle a fait semblant de ne pas les voir.

L'Amérique du Sud, c'est comme l'Espagne et le Portugal, des hommes d'une beauté hallucinante et là aussi, je fais partie de ces rares gays qui n'ont pas dépensé toutes leurs économies pour les rencontrer car je ne trouvais pas casher de faire du tourisme sexuel. Résultat : pas d'Argentins, pas un seul Brésilien, ce qui me met de facto dans une case où je dois être la dernière folle au monde à ne pas avoir été en contact direct avec leur beauté, probablement la plus aboutie sur la planète Terre. Il y a ici un sujet qui mériterait un livre tant la frustration est immense, pas uniquement dans le strict cadre sexuel, mais tout ce qui se cache derrière, les villes, les plages, la nourriture, les immenses étendues de pampas avec des graminées qu'on ne trouve que là-bas et qu'on est juste au stade de découvrir. Bien sûr, la langue, la musique, l'architecture, tout.

En remontant vers le nord, ce sont toutes les grandes îles qui me sont passé au-dessus de la tête, Cuba et Haïti, alors que je connais tant de gens qui sont tombés amoureux de ces pays, et le Venezuela et ses 2000 kilomètres de plages pratiquement intouchées et le piiiiiiiiiire pour moi, c'est le sud des Etats-Unis, la Nouvelle Orléans, la Géorgie, la Caroline du Sud, l'Alabama, la Louisiane, tout ça, le plus bel accent au monde pour moi, une sorte de piège fatal du sex appeal, quelque chose qui fait que vous êtes en demande de chaque mot, de chaque expression qui sort de la bouche d'un homme, ce qui est une situation très rare si vous y pensez une seconde. C'est comme un plus produit qui devient en fait presque plus important que la beauté et la sensibilité de l'homme, un puits sans fond, quelque chose qui se renouvelle chaque jour miraculeusement dès le réveil, même quand celui-ci s'avère difficile. C'est une introduction à tout ce méli-mélo complexe du sud, l'esclavage et la catastrophe, le choc de deux races qui se mélangent, l'origine de tout.

J'ai eu ma part d'Américains mais je n'en ai jamais eu assez, bizarrement, au stade où je pense désormais en langue anglaise, dans mon esprit les premiers mots qui me viennent sont souvent dans cette langue et il faut parfois que je me pose la question : "Mais comment on dit ça en français déjà?". Je n'ai jamais rencontré de Latino et ce qui me rend triste aujourd'hui, c'est surtout de ne pas avoir rencontré de métis Américain - Japonais ou Américain - Chinois car you don't wanna me to dwell on this.

Tout ce qui est protégé par le Pacifique est dans mon cœur le summum du summum. Tous ces peuples qui ont inventé le surf et le tatouage, les Maoris et les autres et plus on s'approche de la Nouvelle Calédonie, de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie, je ne pourrais même pas le décrire dans un texte si court. Tout le monde sait dans ma famille que mon père a failli s'installer en Nouvelle-Zélande avant de partir de l'Algérie et nous avons passé notre jeunesse à lui reprocher de ne pas l'avoir fait. Là aussi, mon amour pour ces hommes et toutes les ethnies qui peuplent ces îles est accentuée par une erreur du destin, quelque chose qui était si proche. La vie de ma famille aurait été toute autre et je rage de ne pas avoir grandi dans ces vallées remplies de moutons et des plus belles graminées au monde, et de voir ça à partir du début, dans les années 60 quand c'était vraiment vraiment un monde pauvre. Nous aurions grandi avec les chevaux et les moutons et les hommes qui les élèvent, avec la mer si froide mais si riche, la proximité avec l'Australie et le Japon et l'Indonésie. Quelle erreur de destinée, tout cela pour arriver dans le Lot-et-Garonne.

On aurait vécu avec la terre rouge, nos mains seraient épaisses et brulées par le soleil, nos corps se seraient développés malgré les complexes de l'homosexualité d'alors, nous saurions survivre pendant plusieurs jours dans la dureté de la nature, bref je serais un homme Brokeback Mountain au lieu d'être un activiste sida. Je serais reconnaissant à mon père de nous avoir extirpé du drame algérien que nous payons encore jour après jour, année après année, décennie après décennie et j'aurais forcément développé une fascination sans borne pour la culture française, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui. Je ne suis jamais allé dans ces pays, redoutant toutes les choses qui m'émerverveillent, les paysages et les hommes, pour ne pas voir ce à quoi j'ai échappé. Inconsciemment, j'ai utilisé toutes les excuses financières, ou la longueur des voyages, ou la peur de tout laisser tomber pour recommencer à zéro à partir du choix malheureux de mon père, ce choix qu'il a pris pour respecter sa famille et ses propres fils, ce choix qui l'aurait pourtant rendu plus libre. Ces choix qu'on ne peut pas toujours faire, contrairement aux slogans que l'on nous impose aujourd'hui comme "Vivez votre vie comme si c'était le dernier jour" ou "You only live once", des slogans que l'on impose aux jeunes pour des raisons strictement commerciales et qui nourrissent finalement la vente de jeans et d'Energy drinks. Cette Nouvelle-Zélande, qui vient de gagner la Coupe de Rugby, qui aurait pu être mon pays, je n'ose même pas la découvrir car je crois que je me mettrais à trembler dès l'apparition du premier homme barbu blond ou des graminées à flancs de colline, brutalisées par le vent et le froid, et par tous ces hommes d'Australie, surtout ceux qui sont arrivés de Grèce il y a quelques décennies et ces accents différents qui sortent de leurs bouches. C'est juste too much et s'il n'y avait pas eu le sida et l'obligation de me soigner dès 1986, je serais parti, je le jure, je serais parti loin pour renouer avec le rêve de mon père qui ne s'est jamais réalisé.