mercredi 28 octobre 2009

Les clones



Il y a deux jours, j’ai écrit sur FB qu’il y avait tellement de soleil que les mésanges avaient entamé leur chant de printemps… en octobre. Ce n’est pas le signe d’un dérèglement, les mésanges sont des oiseaux d’hiver, elles sont juste éblouies par tant de lumière, elles sont contentes, donc leur chant n’est pas vraiment associé à la drague, bien que. Aujourd’hui, mon frère Lala, qui vit en Suisse, dit sur FB qu’il « fait tellement beau… qu’il fait beau ». L’automne que nous vivons est splendide. Le mois de septembre a été lumineux et sec, octobre finit avec une impression de limpidité encore plus forte. Ce matin, en me réveillant, la vallée était noyée sous un brouillard très dense, immaculé, presque radioactif, et ma maison, au-dessus de ces nuages, semblait être dans l’air, comme lorsqu’on est dans l’avion au-dessus de tout. Chaque jour, le réveil est marqué par cette luminosité et durant la journée, le soleil tape en plein sud dans la maison, avec des rayons déjà obliques mais qui pénètrent très loin dans les pièces. Encore une journée presque éblouissante, dans le sens physiologique du terme. On a presque envie de sortir avec des lunettes de soleil.

J’ai beaucoup à faire dans le jardin, mais je passe beaucoup de temps devant mon ordi à écrire. Un ami va venir ce week-end et on va faire sûrement de la taille de bois ou vider le compost pour préparer la place pour les feuilles mortes. On fera même peut-être un feu de broussailles si le vent ne pousse pas la fumée directement chez les voisins. Il faut que je réduise les rosiers grimpants avant les premières tempêtes et il y a tant de vivaces à changer de place. J’ai encore trop de poires. La récolte de noix a été bonne, sans plus. Il faut faire réparer le motoculteur dont la roue avant droite est crevée, bordel de merde.

À chacun de mes passages à Paris, je suis toujours plus épaté de voir tous ces mecs barbus. Wait ! Je sais ! Je radote ! Mais j’ai une histoire inédite à raconter ! Sur le mur de mon bureau traîne une photocopie depuis déjà… six ans. Hervé Gauchet avait pris une photo de Libé qui montrait quelques pêcheurs bretons. Je crois qu’ils étaient en grève ou un truc comme ça. Juste en passant, je dois dire que je n’ai aucune affinité avec ce métier, je trouve que ce sont des cons. Mais Hervé avait découpé la photo d’un des pêcheurs, un timbre poste de 2cm de côté, et l’avait agrandi en A4. Quand il m’avait apporté cette image, pendant un de ses week-ends à la maison, j’étais en plein drooling gaga (dans le vrai sens de gaga). Hervé souriait car il savait que cette photocopie aurait cet effet sur moi – car il ressentait la même chose lui-même. Avec une trame plus grosse, plus épaisse, la photo devait un dessin au trait.

Tout, dans cette image, est classique. Une de ces illustrations qui vous rappelle que Renaud Camus avait raison quand il a développé cette théorie, il y a plus de vingt ans, sur ces hommes très beaux que l’on voit dans les pages de faits-divers des journaux, surtout en province. Il s’agit de voleurs, de criminels ou de sportifs, de mecs qui se trouvent être photographiés quand ils n’en ont pas envie ou quand ça les fait un peu chier. Seuls les gays sont capables de reconnaître dans cette photo souvent mal prise la beauté d’un homme qui apparaît au détour d’une page d’un journal en général morne.

En 2003, quand Hervé m’a apporté cette photo, nous nous sommes posé des questions sur cet homme. Hervé était déjà malade, mais nous avons eu de bonnes discussions sur lui. D’abord, pour un pêcheur, il avait un caractère très latin, ou très basque. La pose, c’est de la Renaissance à donf, on dirait un détail de tableau du Titien et je vais arrêter ici de faire la folle. C’est une pose totalement religieuse, on ne sait pas ce qu’il regarde, mais il regarde d’une manière calme, très concentrée. Le fait qu’il porte un ciré blanc exagère le cadre de son visage. Hervé et moi on se demandait même quel type de parfum ce mec pouvait avoir, sachant qu’il ne devait pas en avoir du tout, bien sûr, puisqu’il était sur son lieu de travail. Mais il y avait une idée de proximité que nous ne parvenions pas à définir. C’est ce qui fait que cette image, six ans après, est toujours là, devant moi, tous les jours.

Ensuite, on était en 2003 et notre désir de barbe appartenait encore au rêve. On se demandait quand on verrait des hommes comme ça dans les rues. Après tout, ce qui nous a attirés l’un vers l’autre, il y a plus de vingt ans, c’était notre amour pour les clones naturels. Hervé et moi avions la même passion pour les barbus et les moustachus qui, déjà en 1983, commençaient à disparaître. Et on a passé ensuite deux décennies à attendre patiemment qu’ils reviennent et que la mode soit à nouveau pour le poil. Bien sûr, il y avait déjà les Bears en 2003, mais ce n’était pas exactement ce qui nous attirait. On était dans l’idée du mec pédé (ou hétéro) qui porterait une barbe cool. Et maintenant, six ans après, c’est partout. Allelujah.

OK, chez les gays, on a encore beaucoup de barbes super clean et dessinées et tout. Mon ami Fred, quand il va encore dans les bars du Marais, dit qu’il ne reconnaît plus rien. « Bah, ils se ressemblent tous ! » dit-il avec l’accent de Toulouse. Je sais, mais je suis tellement pour la pilosité faciale que les trois quarts du temps, j’ai un gros sourire. J’ai vraiment attendu vingt ans pour voir ça, et je n’ai pas arrêté d’écrire là-dessus, donc on se dit que ça a eu un tout petit impact.

D’ailleurs il y a un truc drôle dans le docu DVD sur Keith Haring, (ou alors c’est dans un autre docu vu à la télé). Au début des années 80, on le voit se plaindre qu’il y a encore trop de pédés barbus et moustachus et il dit qu’il faudrait les raser tous, il voulait que ça cesse, il en avait marre de voir des barbes. Bon, ça faisait partie de sa génération, qui se rebellait contre l’uniformité des gays des années 70. Mais moi, j’ai toujours aimé les clones. J’aurais aimé en être un, et je vois ça chez plein de gays que je connais, comme Frank Boulanger. C’est un look fondamental, on en est à la quatrième vague successive. Donc, voir partout dans le métro ou dans les rues ces mecs, hétéros ou gays, avec des barbes, c’est une des rares bénédictions de notre époque, et ça devrait durer encore quelques années.

Ce qui est beau chez ces hommes qui laissent pousser leurs barbes avec relativement peu d’entretien, c’est la signification de leur statement, qu’il soit sexuel, religieux, mystique ou simplement esthétique. Ces hommes ont décidé que cela leur allait bien, malgré les avis négatifs autour d’eux. Il y a toujours quelqu’un pour trouver ça laid. Sur FB, il y a des mecs dont la barbe est l’essence même de leur succès, comme Joe Mitchell (OK, le mec fait aussi de la gym, il a des pecs parfaits, etc.). Mais il y a un truc avec ces mecs. Ils ont beau être très narcissiques, il y a toujours des albums de photos qui montrent leur attachement à la nature, au trekking, à la promenade. Et c’est ce qui me ramène à cette image d’Hervé Gauchet. Ce pêcheur est forcément un homme d’eau, mais on l’imagine aussi, comme dans les tableaux de la Renaissance, entouré d’un paysage quasi religieux, qui annonce une prédiction.

lundi 19 octobre 2009

MJ : the biggest lie



Il y a vraiment un truc qui m’a turlupiné depuis la mort de MJ. Je sais, le sujet n’est plus chaud du tout, il est au contraire presque glacial malgré le fait qu’on nous sorte des morceaux posthumes vraiment ratés et un film encore plus tartignole et ne parlons pas de la tournée à venir avec les cons de frères. Je m’étonne que l’on puisse encore acheter quoi que ce soit avec dessus le nom de Michael Jackson. Je trouvais déjà complètement débile de monter une série de 50 concerts à Londres puisqu’il était évident que MJ ne pourrait jamais tenir la distance, surtout devant le public pop le plus éduqué au monde. J’ai trouvé pathétique le délire qui a entouré sa mort, du début à la fin. Les gens qui chialent, les amis au bord de la dépression sur FB avec des commentaires qui ne veulent rien dire comme « Oui mais c’est émouvant quand même », les cons qui courent acheter les albums qu’ils ont raté pendant les vingt dernières années, la famille de MJ qui est vraiment le clan le plus risible de la musique dite moderne, la laideur du « show » au Staples Centre (vraiment, il y a quelqu’un à la régie qui sait ce que « éclairage » veut dire ?), et puis les enterrements successifs. C’est du comique de A à Z et épargnez- moi le truc new-yorkais à la Body & Soul, dans le genre « Tu peux pas dire ça sur MJ, le mec a révolutionné la place des Noirs dans l’Amérique et le monde ». Sure. Pass me the mayo. Même Obama a déclaré que la vie de MJ était « triste ». Il faut remonter au Crétacé Supérieur pour trouver un dinosaure aussi malheureux. Il n’y a rien dans cette affaire qui procure de la vraie émotion, celle qui fait chavirer les plus cyniques d’entre nous, celle qui fait ravaler les moqueries avant même qu’elles soient formulées. Tout a été laid dans cet enterrement et on se demande où est ce foutu médecin qui a administré ces doses de cheval de Propofol, sûrement peinard à Acapulco, menaçant d’écrire le livre dans lequel on finira par avoir la liste complète des prescriptions de c’te folle de MJ. Il doit déjà avoir un cabinet à Los Angeles avec la plaque sur la porte « I KILLED MJ ». Tout a été cheap et laissez-moi être spécifique sur ce point : tout.

Bref, je me suis senti exactement comme pendant l’été 1977 (je sais, this is showing my age) quand je suis arrivé à Paris, juste au moment où Elvis clamsait. Quel soulagement, me suis-je dit en me promenant sur une des avenues du 16ème arrondissement après avoir volé plusieurs pots de crème aux amandes dans un magasin La Vie Claire de la place Victor Hugo : « Maintenant on va pouvoir enfin vivre tranquille ». C’est ce que je me dis à chaque fois qu’un grand bonnet de l’entertainment crève. Romy Schneider ? She used to play on Hitler’s lap, for Polanski’s sake ! No wonder she was depressed all the time ! Edith Piaf ? She was so black n white ! James Brown ? Il était tellement hétéro !

Non, le truc qui m’a le plus énervé, encore une fois, c’est le mensonge. J’ai déjà écrit un post qui disait, en substance : y’a personne qui va dire que c’était une folle lubrique ? Est-ce qu’on va aborder le sujet de la sexualité de MJ ? Oui, le fait que l’on n’ait pas insisté sur ce point est tout à fait normal, c’est un décès que l’on peut qualifier de…mondial, c'est un maxi-grief quoi! Mais c’est précisément là l’idée. Vous avez souvent des folles qui sont admirées par pratiquement 6,3 milliards d’habitants sur la planète ? Bon, imaginons, à la louche, qu’un milliard de Terriens ne savent pas qui est MJ, ou qui n’en ont rien à péter. Ça vous donne quand même 5 .3 milliards qui sont apeshit devant l’annonce de sa mort et qui s’engouffrent dans le cliché du Roi de la Pop alors que le mec n’a rien fait depuis 10 ans. C’était quand la dernière fois que vous avez eu une folle qui a ce degré de pénétration domestique ? Elton John au moment de la mort de Lady Di ? Même pas. Après tout, c’était pas lui la star N°1 même si c’est difficile de cacher Elton John dans le background d'une basilique. Non, MJ a réussi à mettre dans la poche 5.3 milliards d’habitants qui, pendant quelques jours, ont oublié la crise, la famine, la maladie, la soif, la guerre et le chargeur du portable qui est introuvable.

D’où mon point. Quand vous avez 5.3 milliards de personnes qui sont là à bramer parce que MJ est mort, ça veut dire que l’ensemble de la planète préfère ravaler le dégoût que leur inspire le visage de MJ qui, je vous l’assure, n’est pas quelque chose que vous avez envie de mettre dans n’importe quel cadre sur le mur. Même si on met de côté le conditionnement médiatique de cette affaire, ça veut dire que 5.3 milliards de personnes, avec des cultures très différentes, ont décidé d’occulter qu’ils étaient en train de chialer la disparition de la plus grande folle de tous les temps. Ce qui veut dire beaucoup de choses sur nos capacités d’absorption de la follitude en général. Ça dit beaucoup de choses sur la sublimation de l’homophobie. Ça veut dire que plus gros le mensonge est, plus il est accepté avec une ferveur sans précédent. MJ était un child molester et la condamnation était unanime lors de ses procès. Et il suffit qu’il disparaisse pour qu’un cordon de sécurité se forme tout de suite dans sa communauté pour faire taire la moindre rumeur qui puisse entacher sa sexualité.

J’ai déjà vécu ça plein de fois dans mon travail de journaliste. Quand je me suis mis à rencontrer les DJs et producteurs qui avaient connu Larry Levan, j’étais très étonné de voir que le silence était général sur les conditions de sa mort. Je n’étais vraiment pas en train de chercher la petite bête pour révéler des détails sordides sur son addiction, sa mort, et tout ça, j’étais bien trop fan du Paradise Garage. Ce qui m’intéressait, c’était de rassembler les personnages qui l’avaient aimé, pour qui sa musique avait été déterminante. Et après avoir rencontré plusieurs fois certains DJ’s comme Frankie Knuckles, j’ai fini par comprendre que la version officielle était partagée par tout le monde : surtout ne rien révéler pour protéger la mémoire d’un héros de la dance music américaine.

Mais le cas de MJ n’a rien à voir avec ce qui s’est passé avec les autres. Ici, ce sont les gens qui l’admiraient qui ont fait office de cordon sanitaire, bien mieux que la famille, l’entourage proche ou les médias. Les 5.3 milliards de personnes avaient vraiment envie de soutenir et d’encourager ce mensonge. Ils n’avaient pas envie qu’on leur casse le plaisir de leurs émotions, ils ne cherchaient surtout pas à se rappeler cet étrange haut-le-coeur qu’ils ressentaient à chaque fois qu’ils voyaient MJ de son vivant. Pour moi, l’homosexualité de MJ ne fait pas de doute et ces centaines de millions de fans ont voulu absolument écarter cet aspect de leurs pensées au moment où ils étaient si occupés à célébrer son souvenir. D’un point de vue militant gay, c’est quand même un des rares moments de la culture moderne de masse : un homosexuel, ayant entériné depuis longtemps l’amalgame si redouté (homosexualité et pédophilie, eeeeeeeek!), se trouve amnistié par l’ensemble de la planète dans une oblitération complète de ce qui a fait de lui un freak.

Certains ont vu ça comme une manifestation exemplaire de la tolérance, non seulement vis-à-vis de MJ, mais aussi vis-à-vis de toutes les polémiques qui l’entouraient. Au lieu d’utiliser un Stabilo pour souligner tout ce qui était effrayant chez lui, le public, sur les cinq continents, a décidé de courir vers l’effaceur. De mémoire de vieille folle, je ne crois pas avoir vu ça de ma vie. C’est du « damage control » intériorisé, parce que des millions de personnes, sans en discuter, on décidé, en masse, de faire l’impasse sur ces questions. Et je ne pense pas que ce soit une bonne chose, finalement. Parce que tous ces fans n’ont pas exprimé qu’ils aimaient MJ en dépit de la pédophilie, de la gestion totalement ridicule de sa carrière, de son image, et plus important : de sa musique qui n’a finalement pas cessé de dégringoler. Ils ont décidé de passer outre, et de ce fait, ils ont apposé le sceau de leur étroitesse d’esprit au moment de la disparition de la plus folle des grandes folles, de la pédale la plus incohérente de tous les temps. Les gens ont aimé MJ parce que c’était un freak qui était évidé de toute sa freakitude, dans un mouvement généralisé d’hypnose mondiale. C’était le seul moyen pour eux de saluer sa mort en faisant semblant de rien voir.

Et tout ceci est à mettre dans une perspective moderne où les questions de genre n’ont jamais été autant discutées. Après tout, comment décrire MJ, surtout au vu de ses enfants ? Comment peut-on faire semblant de ne pas voir l’étrange particularité de cette descendance, à la peau blanche, aux cheveux blonds, avec un vrai père biologique britannique et une mère porteuse dans le secret et tout ce que cela sous-entend en termes d’insémination artificielle ou de financement de la procréation ? On est là au centre d’un noeud de sujets complètement identitaires sur ce que l’on a le droit de faire (ou pas) dans le cadre d’une « famille ». Si un pédé ou une lesbienne se trouvaient à la télé avec des « enfants » aussi déracinés de leurs origines, la fureur serait pratiquement générale. Mais MJ n’est pas gay, pour ses fans, et donc il peut passer à travers des jugements qui seraient sans appel pour les autres. Du genre : « Waitaminit, Paris est un peu blanche, non ? On dirait la voisine!». C’est un peu ce que révélait Nicholas D.Kristopf dans son édito du New York Times du 4 octobre de l’année dernière, « Racism without racists ». Dans la rue, si quelqu’un est à terre, les blancs appelleront à l’aide à 75% si la victime est blanche. Si la victime est noire, ils ne seront plus que 38% à appeler à l’aide.

Will the real MJ please stand up ?

Well, she’s dead now.

samedi 10 octobre 2009

Le chapitre 11


Finalement, la défense de Frédéric Mitterrand sur TF1, à part celle de la dramatisation, fut de dire que toute cette affaire avait pour origine sa souffrance d’homosexuel. Il n’a pas dit que c’était l’homosexualité, mais nous sommes habitués à voir, à travers son éloquence, les mots qui nous intéressent. Plusieurs fois, il l’a répété, prétextant une certaine modestie, dans le genre « Je ne vais pas vous embêter avec mes histoires, mais… ». Alors, si Frédéric Mitterrand, en tant que privilégié social et culturel, utilise lui aussi la souffrance pour expliquer ses écarts de comportement, il est clair désormais que tout le monde a le droit de le faire. Si une folle (et chez moi ce mot n’a rien de caricatural) comme lui a souffert parce qu’en tant qu’homosexuel, il ne s’est jamais aimé, alors imaginez la souffrance d’un apprenti boulanger gay de 18 ans.

C’est un procédé que nous connaissons désormais trop bien. Les hommes politiques et les célébrités s’échangent le registre émotif de leurs interventions, pour attirer l’attention, et faire diversion. Ils utilisent la dignité et la vie privée pour revenir sur le devant de la scène, pour vendre des livres, ou tout simplement pour faire parler d’eux. Leurs éditeurs les encouragent à révéler ce qui est le plus borderline, car tout document doit désormais comporter un chapitre (en général le onzième dans le plan du livre) qui doit aborder le vrai sujet du caca. Un article récent du New York Times expliquait ça, mais il y a plein d’autres articles qui ont décortiqué cette recette, puisqu’elle est désormais internationale. Pendant ce temps, la politique avance, sous couvert de diversions médiatiques.

Donc les artistes du divertissement abordent des sujets graves tels que le viol, l‘inceste, la maltraitance, la maladie, la mort. Et les hommes politiques font la roue sur les plateaux télé, racontent des histoires qui les mènent dans l’intimité de Lady Di, ou à l’arrière-plan de Liza Minnelli. Le problème, comme le révèle Alessandra Stanley dans « Going all-out to stage a comeback » (30 septembre 2009), c’est que le prix à payer est de plus en plus élevé. C’est une inflation dans la révélation. En 2005, on trouve tout à fait remarquable de raconter qu’on est allé en Thaïlande pour s’amuser tout en ramenant une culpabilité flatteuse. En 2009, le voile tombe car, forcément, la Thaïlande n’est pas la destination rêvée quand on veut rencontrer des joueurs de boxe de 40 ans. Si c’est ça qu’on cherche, on va en Turquie et god knows que là-bas les lutteurs moustachus s’enduisent d’huile d’olive, c’est plus crédible.

Je me rappelle. Il y a 15 ans, j’avais été estomaqué par un couple de gays, dont un travaillait dans une association de lutte contre le sida. Ils m’avaient raconté qu’ils faisaient des réserves de capotes ramassées dans les bars gays. Ils en avaient des sacs remplis. Très bien me suis-je dit. Jusqu’à ce qu’ils me décrivent, très fiers, leur machination : ils payaient les jeunes Marocains qu’il draguaient pendant leurs vacances avec des poignées de capotes. Au lieu de leur donner de l’argent, ils les payaient en nature, avec des capotes gratuites. Et ils étaient persuadés qu’ils faisaient office de prévention.

Je me rappelle. Il y a 10 ans, quand certains responsables associatifs sida de haut niveau passaient de longues vacances à Cuba. On ne parlait pas, alors, de tourisme sexuel. Il s’agissait plutôt d’un dernier contact avec la sexualité, avant les trithérapies, avant de mourir. C’est comme se ressourcer quoi. Un dernier cadeau de la nature. C’était beau.

Je me rappelle. Il y a 5 ans, quand tout le monde est parti baiser au Brésil. Les rumeurs étaient nombreuses avec des histoires de baise fabuleuses dans des bordels où « toutes les nuances de peau étaient rassemblées, on pouvait choisir parmi le nuancier complet du métissage brésilien, du noir à la peau très foncée au café au lait le plus clair, le plus blond ». Dans toutes ces histoires, inutile de rappeler que l’usage de la capote est marginal. On va baiser à l’étranger pour faire ce que l’on ne fait pas chez soi. Y compris être safe.

Un jour, j’ai sucé un marocain dans un parc de Marrakech, pendant une conférence sur le sida, et je lui ai donné du fric. Et je n’ai pas aimé, ça ne m’a pas excité. Je me suis aussi payé un black à New York et j’ai vite compris que ce truc n’était pas pour moi. J’ai arrêté depuis longtemps, exactement comme je suis safe depuis toujours, pour que ça ne me tombe pas sur la gueule. J’appartiens pourtant à une génération post-68 qui a des idées différentes sur la prostitution et la pornographie, surtout dans les pays occidentaux. Mais il faut arrêter de raconter des histoires. L’affaire Mitterrand nous concerne, nous aussi, en tant que gays, car nous sommes nombreux à décider des destinations touristiques en fonction des possibilités de sexe commercial qu’elles offrent. Toutes les modes successives ayant bénéficié des faveurs du tourisme gay ont pour base le tourisme sexuel : Miami, Puerto Rico, Cuba, Brésil, Argentine, Asie, Afrique du Sud, Turquie, Liban, Egypte, - sans mentionner le Maghreb et l’Europe de l’Est. Est-ce qu'on peut parler ici de ce qui se passe au Maroc depuis 30 ans??? Que ceci ne soit dit dans aucun média gay n’est pas très à l’honneur de notre capacité à commenter cette affaire. S’insurger contre le traitement médiatique de l’affaire en montant en épingle l’outrage causé par une manifestation supplémentaire d’homophobie à l’égard de Frédéric Mitterrand, c’est un peu juste, non ?

Derrière cette affaire, il y a encore notre rapport au capitalisme, à la consommation, au traitement des autres ethnies. Et le tourisme sexuel, il faut vraiment insister sur ce point, ne concerne pas uniquement les mineurs. Je suis persuadé que Frédéric Mitterrand n’est pas pédophile, mais je me doute qu’il est comme beaucoup d’homosexuels de sa génération, et de ma génération : émerveillé par la beauté des hommes jeunes. Quand on fait du tourisme sexuel, on est forcément plus riche que le tapin du coin, qu’il soit à Sao Paulo, à Puerto Rico, ou en banlieue parisienne. On participe à la colère imposée par un système basé sur une suprématie sociale. Et ça, si on n’est pas capable d’en parler dans les médias gays, dans les associations gays, alors que cela a provoqué (et encore aujourd’hui) des débats et les commentaires interminables dans les médias généralistes et sur Internet, alors cela veut dire que la réflexion s’arrête aux portes de la communauté gay. Est-ce que ces débats doivent seulement apparaître dans les échanges des internautes gays qui parlent grâce à l’anonymat ? Ou ces questions doivent-elles être reprises par des journalistes gays, des leaders associatifs gays qui doivent relayer ces questions auprès du reste de la société ?

Il y a 20 ans, lorsque j’ai créé Act Up, je me suis trouvé à faire de nombreuses émissions télé pour présenter l’association. J’étais sincèrement reconnaissant lorsque je montais sur le plateau d’une émission comme celle de Frédéric Mitterrand. Mais, c’est étrange, je me rappelle très bien aussi le regard froid, distancié, de ces homosexuels célèbres qui m’invitaient à parler. Bien sûr, ils aidaient la cause militante en ouvrant la télé à la lutte contre le sida, en invitant Act Up. Mais je voyais bien dans leur regard, avant et après l’émission, un certain dédain mondain alors que moi, naïvement, je les regardais comme un benjamin homosexuel regarde un aîné homosexuel : avec respect. J’ai vite appris que leur distance journalistique n’était que du mépris. Act Up n’a reçu aucun encouragement de leur part. C’est longtemps après, quand il est devenu évident qu’Act Up ne disparaîtrait pas, qu’ils ont commencé à formuler, avec prudence, leur soutien. D’autres ont mis main basse sur l’activisme. Mais ces homosexuels sont restés majoritairement dans le placard, offrant le strict minimum à la cause gay.

Alors, aujourd’hui, on les défend. Des groupes se forment sur FB pour laver leur honneur. Les homosexuels ont peu de mémoire, ils protègent tous ceux qui ont vécu au chaud, loin du militantisme, dans la culture, dans l’art, dans l’argent. Ces défenseurs des artistes appellent à eux le soutien de tous ceux qui se considèrent comme des artistes – et ils sont nombreux. Car l’artiste souffre, c’est connu. Il sublime, c’est connu. Il n’a pas de compte à rendre, c’est connu. Et la Thaïlande est méga célèbre pour ses boxeurs gays consentants de 40 ans. Comme dit Daniel Schneidermann, c’est « s’engluer dans le mensonge ».

La crise économique actuelle ne fragilise pas le monopole des riches. Elle le consolide. L’affaire Mitterrand, c’est une victoire des privilèges, de l’aristocratie, du népotisme, d’un grand ministère de la culture avec ses homosexuels dans le placard. Comme disait un ami sur FB, cette affaire, c’est finalement ce qu’on a essayé de changer pendant ces trente années de combat militant. Nous les connaissons tous, ces homosexuels aisés et populaires, qui vivent leur vie sexuelle grâce à la prostitution. Ils sont agents de stars, ils sont dans la mode et la chanson, et ils sont dans l’art. Et quand ils parviennent à des postes de pouvoir, nous voyons en eux notre propre ascension dans le pouvoir. Forcément, le ministère de la culture et de l’information possède une place déterminante dans les rouages de la politique. Et la communauté gay soutient un ministre, non pas parce qu’elle est convaincue que le tourisme sexuel dont il est question n’a pas eu lieu. Mais surtout parce que réfléchir sur cette affaire est suicidaire pour ceux qui oseront lever la voix. Il existe, quand même, un incroyable paradoxe entre le voyeurisme et l’obsession actuelle de la communauté gay pour tout ce qui touche aux faits-divers. Et l’étrange flottement qui a entouré cette affaire, la peur de se dévoiler, d’analyser, de partager son propre vécu sur le tourisme sexuel. La communauté a raté une occasion de s’emparer d’un sujet homosexuel qui, c’est très rare, a été le sujet N°1 de cette semaine en France.

Aujourd'hui, elle a déjà tourné la page.

mercredi 30 septembre 2009

Calamagrostis x acutiflora "Karl Foerster"


Je disais que le jardin a bénéficié de beaucoup d’eau en début d’année, jusqu’au mois de juin et que ça a continué avec des vagues d’orages qui se sont succédées jusqu’au 16 juillet, ce qui n’est pas très habituel. Le grand massif de graminées, planté l’année dernière, est presque adulte. Toutes les variétés ont poussé très fort cette année. Je suis en train de me demander si je n’ai pas planté trop serré, comme d’habitude. On est tellement content d’essayer des herbes différentes qu’on a tendance à vouloir en mettre beaucoup, pour que ça fasse de l’effet plus rapidement. Alors que tous les catalogues, tous les livres nous avertissent de ne pas faire cette erreur. C’est une des grandes bêtises du jardinier amateur et j’admets avoir été étonné par la force de ces plantes. Je n’aurais jamais pensé qu’elles iraient si vite. Les premiers miscanthus sont en train de porter leurs plumes. Tant qu’aux Calamagrostis, ils ont eu assez d’eau pendant le printemps, au moment de leur poussée, pour être superbes aujourd’hui. Cela donne presque le tourni de voir autant de textures de feuilles. Je n’ai plus besoin d’arroser pour que ça pousse, elles se débrouillent toutes seules. Au centre du massif, les artichauts ont été tellement contents qu’ils ont poussé cette année jusqu’à trois mètres de hauteur. C’est une variété du sud, donnée par mon frère Philippe, qui fait des petits artichauts qu’on mange crus avec du sel et un peu d’huile d’olive. Ce qui me rend dingue, c’est de réaliser que je suis devenu accro aux Calamagrostis, je crois que ce sont mes graminées préférées. Ils sont tellement immenses, plus de deux mètres cette année, droit debout, et les plants n’ont que deux ans. À la sortie d’Evreux, ils en ont mis des centaines au milieu de la route, en ligne, on ne voit que ça. Je me dis maintenant que j’aurais dû presque planter uniquement ça. Un champ entier de Calamagrostis. C’est joli 365 jours par an. C’est pas tout le monde qui peut dire ça.

Ce champ de Calamagrostis, je vais le faire chez Ray. Cet été, je lui ai promis de monter un mur de pierres d’1m80 et je dois le faire. Mais il ne pleut toujours pas et il fait trop chaud. Maintenant, je ne me lance plus dans le ciment quand il n’y a pas de nuages, on transpire trop. Je dois aussi nettoyer tout son jardin, ça va me prendre des jours et des jours de travail. Son jardin sera plus joli que le mien quand il sera terminé. En fait, il sera la somme de tous toutes les erreurs de mon jardin que je ne reproduirai pas chez lui. Maximum effet pour lowest maintenance.

Le mien, je l’ai laissé tranquille depuis cet hiver. Il y a des coins du jardin où je ne suis pas intervenu du tout. De temps en temps, ça fait du bien à un jardin de rester intouché pendant presque une année. Il y a des plantes qui se ressèment, on peut ainsi multiplier le nombre de ses vivaces, c’est complètement naturel pour les animaux. Et ça repose aussi. Là j’ai un lièvre dans le jardin qui s’est installé près de la cabane. Tous les soirs il se promène sur la pelouse et il reste là, à prendre l’air, à regarder autour de lui. Chaque année, un lièvre cherche à s’installer chez moi, c’est peut-être le même d’ailleurs. Il y a deux ans, l’herbe était si haute au moment de tondre que je suis passé avec le motoculteur sur un petit lapin qui s’était blotti dans l’herbe, comme ils font quand ils ont peur ou qu’ils cherchent à se cacher. C’était pas joli à voir. Redrum on the lawn. C’était vraiment impossible pour moi de voir cette toute petite boule de poils.

Bref, le fait d’avoir laissé le jardin à l’abandon, presque pas entretenu, a attiré ce lièvre et aussi la fouine qui s’est installée dans le grenier. Il y a des vivaces qui ont germé dans des coins inimaginables, il y a des fleurs qui venaient de la voisine, probablement, qui se sont mises à pousser juste devant la maison. Même une variété de verbascum que j’essayais de faire germer depuis deux ans qui est arrivée toute seule, de je ne sais où. C’est la première année de repos de ce jardin et même s’il n’est pas très bien entretenu, il est comme en pause. Tout s’est installé.

Bon, là, bien sûr, tout le monde est content parce qu’il ne pleut pas et que l’automne est magnifique. Paris a eu de la pluie au début du mois de septembre, mais nous, dans ce coin de Normandie, on n’a rien eu. Cela fait donc trois mois sans eau, et le jardin souffre presque autant qu’à la fin de la canicule de 2003. Mais ça ne m’a pas emmerdé comme les autres années de sécheresse. D’abord, j’étais content de ne pas avoir à tondre car la pelouse est complètement grillée, partout, même dans les endroits où c’est plus humide. Beaucoup d’arbres caducs sont en train de perdre leurs feuilles, plus rapidement que les années précédentes. Je jardin en a déjà marre, il veut passer à autre chose. Normalement, on devrait être déjà à retourner la terre et planter les vivaces ou les diviser et là le sol est totalement sec pour le début octobre. En termes de jardinage, c’est un peu dingue, surtout pour la région. C’est si aride qu’il ne faut surtout pas choquer les plantes en les transplantant ou même en les taillant trop court. Même pour les boutures, c’est dangereux. C’est un moment où le jardin sait que la pluie ne va pas venir avant au moins une semaine, peut-être même dix jours encore. Les plantes ont compris ça, elles se mettent en repos forcé, au bord de l’épuisement. Elles en ont vraiment marre. Mon père m’avait dit en septembre que le temps tournerait à l’équinoxe, comme il le fait toujours (le temps, pas mon père), mais pas cette année. J’ai passé cette saison à tester les plantes au maximum. Oui je sais, on va se moquer de ça aussi. Mais cela fait plus de deux ans désormais que je n’achète que des plantes et des arbres qui supportent les pires sécheresses, donc cet été a été une bonne occasion de vérifier si ce qu’on disait était vrai. Et c’est vrai. Ces Poa labillardieri et ces Fetusca mairei sont merveilleuses, comme les Carex morrowi "Ice Dance". Du coup, je vais en mettre plus et donner à Ray ce qui ne réussit pas si bien. Avec les graminées, je n’ai plus à arroser anyway. Tous les matins, en ce moment, la brume est encore là quand je me réveille, il fait même gris et froid, et les graminées accrochent chaque moment de brume, on dirait qu’elle tirent les vapeurs à elles avec leurs tiges. Et puis après, ça se découvre d’un coup, en dix secondes. Et il commence à faire de plus en plus chaud. Le linge sèche en une heure. Et toutes les variétés de miscanthus fleurissent les unes après les autres. Malgré la sécheresse, les graminées sont si belles qu’elles sont en train d’offrir au jardin son plus beau semestre. L’automne et l’hiver.

mercredi 23 septembre 2009

La mauvaise typo des socialistes


Il y a moins de deux ans, les médias se sont livrés à un bel exercice : comparer les sites de campagne des deux candidats à la Maison-Blanche. Tout le monde s’y est mis avec plus ou moins d’expertise et de clairvoyance, mais l’idée était là : le message politique dépend de la police de caractère. J’ai alors commencé à découper les articles de mon quotidien préféré. Le 5 février 2008, un premier papier de Noam Cohen prenait déjà parti : « Just look at their sites : Clinton is a PC and Obama is a Mac ». On ne peut être plus clair. Obama avait la machine moderne, celle qui transforme, celle que l’on choisit par conviction. Clinton avait le PC du peuple, la machine qui plante souvent, celle qu’on achète parce qu’on n’a pas réfléchi.

Le 7 avril 2008, un article d’Alice Rawsthorn décrivait pourquoi Obama était en train de gagner la guerre de l’image et du marketing : « Brand Obama : Leader in the image war ». Les couleurs choisies, ainsi que les symboles, les logos et les lettrines symbolisaient le rejet des conventions. Le site d’Obama se montrait clairement plus audacieux.

Le 26 mai suivant, Roger Cohen abordait l’angle financier : comment le design des sites de Clinton et d’Obama influençait la générosité des donateurs pour alimenter la campagne la plus onéreuse de tous les temps. Je reviendrai tout de suite après sur ces articles qui ont décrit, tout en la célébrant, la montée en puissance de l’esthétique Internet dans le cadre d’une campagne présidentielle. Aux Etats-Unis, on sent une réelle curiosité pour le support idéologique. Le message est forcément influencé par l’intelligence de la présentation. C’est l’idée du beau soutenu par la publicité. La conviction politique nourrie par l’image. On dépense pour convaincre.

En France, depuis une dizaine de jours, tout le monde a commenté le site de Ségolène Royal, les couacs de son lancement, la déception générale, les moqueries sur Internet, l’incohérence de l’ensemble. Des parodies sont apparues qui ont entraîné d’autres commentaires, isolant de plus en plus le camp Désirs d’Avenir. Certains sont proposé leur aide pour sauver la situation. Pendant ce temps, Villepin a lancé son propre site, dans l’indifférence générale, juste avant le début du procès Clearstream (yawn). Et puis, souverain en son royaume, n’oublions pas que Bertrand Delanoë avait essuyé les plâtres avec son propre site perso, le pire de tous, no doubt.

Au New York Times, Alice Rawsthorn a une marotte. Elle s’amuse à dénoncer les marques qui font du mauvais design, les sites web qui sont nuls. Elle peut faire un article entier sur cette interrogation : pourquoi les machines à Espresso sont atteintes par une nouvelle maladie, la « designeritis » (10 août 2009). Elle milite pour un Internet qui rend les choses faciles à la fois pour l’œil et pour le cerveau (28 septembre 2008). Elle prédit que le futur éradiquera les objets tout en les créant (31 janvier 2007). Elle se pose souvent la question : pourquoi tant de créativité quand seulement 10% de la population a les moyens d’en bénéficier ? (26 mai 2008). Elle est inquiète face aux conséquences écologiques de ce que nous consommons (2 février 2009) . Elle explique pourquoi le classique est moderne (le 28 avril 2008). Elle se pose la question définitive : qu’est-ce que le bon design ? (9 juin 2008).

Je suis le seul à découper ces articles ? Ou plutôt : n’y a-t-il personne qui les découpe pour Delanoë et Ségolène Royal ? L'article de Suzy Menkes pour le NYT sur la peur des ordinateurs chez les leaders de la mode? On se demande comment ces cadors de la communication (c’est ainsi qu’on nous les présente à chaque fois) font pour se planter ainsi. Car, chez eux, il ne s’agit pas d’un simple bug (qui peut arriver à tout le monde), ou une légère faute de goût, ou un « peut mieux faire » dans le visuel ou l’arborescence. Non, ce sont de véritables catastrophes. Il s’agit de réelles insultes visuelles. Ces sites illustrent une déconnection complète de ce qui se passe sur Internet. Si c’est ça qu’ils nous proposent pour le pays lors des prochaines élections présidentielles, alors partons tout de suite vivre en Moldavie, au moins là France Telecom vient d’installer le HD pour les téléphones portables. Parce que c'est ça le problème : comment ces gens peuvent être crédibles quand ils sont si nuls?

Quand j’ai eu le malheur de mentionner la laideur du site de Delanoë sur Facebook, j’ai eu des amis qui m’ont sorti le traditionnel argument : « Les sites des opposants UMP sont plus classe, mais si un jour Delanoë perd la mairie, on regrettera la laideur de son site ». Ou alors « Son site est laid, ses costumes sont laids, son physique est laid, mais c’est quand même pas très important et ça n’apporte rien au débat ». Mon propre frère a fini en pirouette, comme toujours : « Mais qui aurait envie d’aller sur le site perso de Delanoë ? ». Sister, I love you! Sans oublier la remarque la plus idiote de toutes : « Oui c’est moche, mais bizarrement assez intuitif et… convivial ». Ah, les clichés de l’intuitif et du convivial ! On comprendra que cette tolérance à la laideur est surtout motivée par le risque parano de voir Delanoë perdre sa mairie – comme si c’était possible. Ce masochisme de la laideur provient, faut-il le rappeler, de gays très sensibles au design et à la culture en général, avec des appartements dans lesquels on trouve des meubles originaux, des objets signés, etc. Pour eux, le côté rance du site de Delanoë ne vaut pas un conflit. Je crois même déceler l’idée derrière tout ça : comme il faut faire laid pour réussir une pub de charcuterie à la télé, ce n’est pas très différent quand on lance le site d’un homme politique homosexuel qui doit surtout s’écarter du cliché selon lequel les homosexuels ont du goût. Qui va aller sur le site perso de Delanoë ? Ben, les mêmes personnes qui mettent Delanoë en première place du sondage de popularité OpinionWay, pardi. Un site personnel, c’est un outil de campagne, c’est pas fait pour énumérer les recettes culinaires du maire de Paris. C’est une machine de propagande (enfin, dans l’idéal), c’est une vitrine, et un lieu de débat. Sa fonction même est de répondre à un cahier des charges qui permettra de propulser (ou non) un candidat potentiel à la fonction suprême, celle de Président de la République.

Alors, si tout le monde a donné son avis sur le site de Ségolène, sa vidéo postée en retard, son amateurisme presque revendiqué, ce serait bien de mettre tout ça en perspective. D’abord, comme je disais au début, ces hommes et ces femmes politiques français ont tout de même l’immense chance d’avoir vu se développer, avec le succès que l’on sait, la campagne des élections présidentielles US. Il y avait matière à inspiration. Et dès le début, j’aimerais écarter la réponse toute faite des pintades du poulailler PS : « Mais on n’est pas en Amérique, on n’a pas le même budget pour faire ça, nous ». Réponse : le site de Ségo ne vaut même pas les 47.000 euros qu’il a coûté. À Minorités, on s’en est sortis pour beaucoup moins cher et c’est beaucoup plus joli et efficace. Le PS a, je le répète, une envie fondamentale de convaincre à travers la laideur. Or, Internet, dans l’idée, c’est beau. Si vous avez la chance de pouvoir vous libérer de la pub et des cochonneries qui polluent la vision, comme c’est le cas chez Delanoë ou Désirs d’Avenir, vous devez aller directement vers l’essentiel : le positionnement politique à travers les mots, les couleurs, les lettres, l’espace entre les lettres, toutes ces petites choses qui attestent si vous avez compris ou pas. Grâce à ces choix de maquette, vous embrassez la modernité ou pas.

Si le site de la campagne d’Hillary Clinton a été jugé durement (« Her campaign has been so 20th Centhury »), alors celui de Ségolène date de 1981 et celui de Delanoë date d’avant le trou des Halles de Paris, quand les bouchers vivaient entourés de rats. Il y a un côté vieille épicerie dans ce camaïeux de couleurs qui rappelle inconsciemment le caddy de la ménagère avant que Cif Ammoniacal ne soit inventé. Ça sent le vieux. « Tout est global de nos jours, sauf la politique » dit David Sing Grewal dans son livre « Network Power ». You bet. Delanoë et Ségolène Royal ne parviennent toujours pas à transposer de manière novatrice tout le travail mené à la base, cette démocratie participative qui leur procure tant d’heures supplémentaires et qu’ils n’arrivent pas à mettre en valeur. Les personnes qui ont travaillé sur leurs sites ont visiblement reçu des recommandations : ne pas chercher ailleurs pour trouver l’inspiration. Ou pire : « Ne JAMAIS regarder la concurrence ! » . Un slogan impossible à suivre de nos jours, à moins de montrer à quel point on n’a rien compris à Internet. Tout est concurrence. Si Obama a choisi la police de caractère Gotham pour ancrer sa campagne, on se demande si Delanoë et Ségo ont un avis pour trancher le vieux débat : avec serif ou sans ?

À la base, ce que ces sites veulent dire, c’est l’inconfort de l’idée socialiste face à une esthétique moderne. Ségo et Delanoë choisissent leurs lettres comme leurs vêtements : mal. Ils n’ont pas de goût et ils ne laissent personne régler ce désastre visuel à leur place. Ensuite, ces sites disent quelque chose de très clair sur le message, sur le texte. Il n’y a pas de programme, il n’y a pas de bilan, il n’y a même pas une envie de faire diversion sur le visuel. Du coup, il n’y a rien. La laideur intolérable de la mise en page, des typos, des illustrations, de l’éclairage, du contraste ou de la mise en valeur prouve que ces « communicants » n’ont aucun respect pour le mot. Ils ne savent pas écrire, ils n’ont pas d’élocution, ils ne parlent pas de langues étrangères et on voit la peur sur leurs visages quand ils s’approchent d’un micro. Ils articulent les mots qui sont à l’opposé de leur pensée. Le site de Delanoë est laid parce que les textes, en eux-mêmes, sont laids.

L’envie, c’est de gagner au finish par lassitude, en donnant le moins possible. Ils n’ont rien compris à Internet car ils sont complètement dans la rétention anale. Ils croient qu’on peut rester en haut des sondages et qu’on peut gagner les élections en disant le moins de choses possible, en se montrant le moins possible, en se cachant derrière l’écran crasseux de leurs sites. Ces sites entérinent leur évaporation. Plus c’est laid et moins on a envie de les voir. Moins on a envie de les voir et plus ils sont absents. Et plus ils sont tranquilles. Ils peuvent passer ainsi des semaines sans donner de nouvelles. Et le peuple de gauche est satisfait de cette distance qu’il trouve assez chic, alors qu’elle est juste le symbole de leur paresse qui est visible pour tous, dès la première page de leurs sites.

La laideur est donc la protection ultime de ces leaders politiques pendant qu’ils sont invisibles face aux grands enjeux qui les concernent. Quand on demandera ce que fait Delanoë pour (ou contre) le Grand Paris, il aura beau jeu de répondre : « Talk to my website » comme si c’était une nouvelle version de « Parle à ma main ! ». Pour eux, le site web, c’est un gag, comme les pin’s des années 90 : un truc qui pollue l’esthétique de la vie quotidienne, une sorte d’inflation du rien. Ou pire, c’est une menace. On parle de « démocratie du design » ou de « co-design », mais ça les inquiète.

Après la victoire d’Obama, les médias se sont posé la question : l’Europe pourrait-elle avoir son Obama ? Réponse : avec de tels sites, c’est facile : no way José. Ces sites ne montrent absolument pas en quoi Delanoë ou Ségo sont différents. Plus on est femme et plus on reprend l’image de Mitterrand. Plus on est gay et plus on se montre beauf. Cette manière de ne rien revendiquer à travers le graphisme, c’est la meilleure manière de montrer son incapacité à imposer le changement. Dans la société actuelle, où le design et le graphisme n’ont jamais été aussi présents, parfois même jusqu’à la nausée, ces sites sont totalement décalés. Hello ! Vous avez des gosses de 12 ans qui passent à la télé parce qu’ils sont dans un groupe de rock. Vous avez un rapper comme Soulja Boy qui devient millionnaire en 6 mois grâce à MySpace. Vous avez un musulman qui devient maire d’une ville comme Rotterdam, for fucks sake. Vous avez EuroNews avec un habillage parfait. À Londres, le gouvernement est en train d’apprendre aux fonctionnaires à utiliser Twitter. Barack Obama a 2.225.926 followers (and counting) sur Twitter. Et Delanoë ? Il n’est même pas sur Twitter.

mardi 22 septembre 2009

Sounds of Blackness


Le sujet racial a toujours été au centre de mon écriture et de mon amour pour la musique. Dès l’âge de 12 ans, à travers des disques blancs, comme ceux de Led Zeppelin ou des Who, ce qui m’attirait en fait était la musique noire, le blues, tout ça. Pendant des années, j’ai aimé la musique parce que je cherchais la race noire qui était invisible dans mon coin de France à l’époque. Même quand j’ai découvert Kraftwerk, j’aimais cette musique allemande blanche parce qu’elle était le miroir d’une musique noire qui était si rare dans les années 70.

Bien sûr, ensuite, Bob Marley a changé tout ça. Mais mes choix musicaux ont toujours été influencés par la musique noire qui était une allégorie ethnique parce qu’il y a 40 ans, la musique était vraiment le seul media qui permettait une expression totalement libre pour les Noirs. Je veux dire, à l’époque, personne ne lisait du James Baldwin. J’ai raconté 1000 fois que lorsque j’ai rencontré la disco, j’ai jeté toute ma collection de disques punks, même si je savais déjà, parce que c’était écrit dans la presse, et parce que je le sentais aussi, que le punk et la disco étaient liés. Mais mes amis de l’époque peuvent témoigner que j’ai assumé ce choix comme une épiphanie, par cohérence raciale. J’ai décidé d’écouter uniquement de la musique noire. J’ai pris alors la mesure de l’engagement qui était nécessaire pour se mettre au niveau de la musique noire. De fait, je pensais ne jamais parvenir à rattraper mon handicap et le retard pris par la société envers les Noirs. Il fallait que le reste de mon existence soit entièrement consacré à l’apprentissage de cette musique qui était juste en train de devenir respectée. Et là je ne parle pas du jazz, du blues ou même du rock noir. Je parle de funk, de dub, de disco, de house et de hip hop. À 20 ans, j’ai compris que le reste de ma vie serait consacré à l’observation de cette musique pour en connaître les racines. Je savais déjà que les décennies à venir ne m’apporteraient probablement pas la récompense suprême : la proximité des Noirs en tant qu’amis ou lovers.

Je serais marqué pour toujours par ma génération, celle de la fin des années 50. Je regarderais devant moi, avec envie mais aussi tristesse, les jeunes générations apprécier le melting pot que je n’ai jamais connu. Je me suis puni en assumant pleinement le fardeau de la ségrégation dans laquelle je suis né, dans laquelle j’ai grandi. Je suis le produit de cette ségrégation. Ma punition, en tant que fils de Pied-Noir, serait cette ironie totale : né en Afrique, je ne pourrais jamais apprécier la race noire autant que je l’espérais, comme symbole de mes propres racines, de la terre qui a porté mes premiers pas. Cette musique noire que je cherchais si profondément dans les disques que j‘écoutais à dix ans, c’était celle qui avait voyagé de l’Afrique vers les Antilles et vers l’Amérique pour revenir en Europe. Cette punition coloniale, je la payerais en mon nom propre, au nom de mes ancêtres aussi, car jamais je ne pourrais prétendre m’en éloigner, jamais je n’obtiendrais le pardon. Je peux même aller très loin. Jamais je n’oserais m’agenouiller devant cette musique noire comme si elle avait le pouvoir de me pardonner car, dans ce cas, il faudrait s’agenouiller chaque jour, à chaque moment, devant chaque symbole de cette musique noire. Ce qui serait difficile, on l’imagine, à vivre d’une manière pratique.

Avant qu’on me le reproche, je ne pense pourtant pas que cet amour musical soit uniquement le résultat d’une simple culpabilité. Il fallait du courage pour s’extirper d’un héritage blanc en 1970 pour décréter que désormais, « seule la musique noire m’intéressait ». Il en fallait aussi pour décider de devenir un des rares journalistes blancs à creuser dans une culture musicale qui n’était pas très respectée. Il fallait espérer aussi qu’une séparation s’estomperait un jour : d’un côté les artistes Noirs, de l’autre un journalisme blanc. Les Noirs inventent, les Blancs commentent. Si on a un problème avec cette division, si on la ressent comme quelque chose d’injuste, il faut forcément la faire évoluer. D’un côté l’art, et de l’autre son réceptacle. D’un côté la musique, de l’autre le sexe. Je fais partie de ces Blancs qui sont des faux Noirs. Selon mes critères de suprématie, les Noirs sont toujours supérieurs. Cela n’empêche pas de critiquer aussi, mais dans tous les médias modernes qui sont pour moi les plus importants, comme la musique, le sport, le sexe, la Beauté avec un grand B, les Noirs sont supérieurs. Et je pourrais écrire des livres sur ce sujet pour échapper à la controverse. Mais je m’en fous, je le revendique même en quelques phrases. Et c’est pourquoi j’ai toujours été extra careful quand j’avais des amis Noirs ou quand je couchais avec eux. Je me serais foutu des baffes plutôt que conforter un cliché de comportement scandaleux, ou même gênant. Je devais faire attention à eux, sans être lourdingue. S’empêcher de faire du tourisme sexuel, par exemple.

Je me suis mis dans la position du public, toujours en attente, toujours aux aguets. Je n’ai jamais ressenti de « fatigue raciale » car je n’ai jamais cessé de me poser des questions – et de rêver aussi - sur l’expression noire dans la musique. Je me doutais pourtant que je n’obtiendrais peut-être jamais de bonnes réponses à mes interrogations. Au stade où, il y a dix ans, j’ai commencé à poser des questions étranges à des célébrités comme Janet Jackson qui me regardaient d’une manière étrange quand je les questionnais sur le « mystère noir ». Pour moi c’était limpide, le sujet central de livres comme « How Race Is Lived In America (2001), un projet de l’ensemble de l’équipe du New York Times qui se penche sur la difficulté de parler de race entre ethnies différentes. Et quand j’ai enfin compris que les artistes Noirs eux-mêmes n’avaient pas envie d’aborder ce sujet si complexe dans le cadre d’interviews de promotion, ça m’a fendu le cœur. Après plusieurs tentatives, j’ai compris que ces artistes n’avaient pas envie de mettre de côté l’impératif commercial d’une interview pour aborder un sujet de conversation pourtant très symbolique de la relation art / media. C’est le moment pivotal de ma « carrière » : la musique s’est formatée d’une telle manière qu’il est devenu presque impossible d’aborder le fondement politique qui sous tend la musique noire. La musique est alors devenue une autre barrière commerciale qui nous séparait, une fois de plus, dans ce mouvement de rapprochement inter racial. Par exemple, quand j’ai été viré de Libération, en 1997, mon principal sentiment de réconfort, c’était d’espérer qu’un ou une journaliste Noir prendrait ma place pour, enfin, parler à la première personne de cette musique. Ce n’est pas ce qui s’est passé, mais je pense avoir jeté les bases, comme toujours.

Il faut bien admettre que chez les gays, nous sommes encore une minorité à être devenus fans de « The Wire », comme si c’était le prolongement naturel d’un mouvement musical ou même d’un combat pour l’égalité des droits. Qui a vraiment remarqué le « Bartender » de T-Pain joué dans l’épisode 9 de la saison 5 ? Qui a reconnu le look de Lil’ Wayne dans l’adolescence de Namond Price (joué par Julito McCullum) ? Même « Oz », avec tous ses mecs Blacks à poil n’est pas parvenu à créer une fascination aussi sincère. À travers « The Wire », c’est la découverte de toute une manière de se comporter, de parler, de marcher, de mâchouiller un cure-dent au bord des lèvres. C’est devenu le manifeste et la référence. Il suffit de regarder « The Wire » pour comprendre. Si on a des problèmes avec les Noirs, il suffit de regarder la série. C’est quand même pas difficile comme exercice.

Ce qui m’excite dans Minorités, c’est bien l’espoir de fusionner ces envies et ces frustrations dans le cadre d’un groupe de réflexion sur les minorités. Je rêve d’un jour où un kid écrira et racontera ce qu’il ressent lorsqu’il va aux Tea Dance de BBB où le public est composé à 90% de jeunes Blacks et Beurs, avec leurs codes, leur sexualité, leur langage. Car j’ai l’impression que l’ensemble des gays Blancs ne s’intéresse pas à ce club, toujours rempli, alors que le clubbing parisien est clairement en crise à Paris.

Je rêve d’un ami hétéro qui me proposerait un texte sur sa passion du surf, son esthétisme et son angle politique aussi. Je regarde les magazines de surf et de skate avec la même admiration que lorsque je regarde « The Wire ». C’est une culture underground qui lutte pour rester authentique. C’est du sport, du loisir, mais aussi un engagement, de l’écologie, du style, de la violence et du respect, bref une culture minoritaire. Combien de gays sont intéressés par ça ? Pourquoi ai-je porté des pantalons Stüssy depuis 1987 ? Des sneakers Simple depuis 1990 ? Pourquoi ai-je offert une montre Nixon à mon mari de l’époque, alors que personne ne connaissait encore cette marque, découverte à la boutique Supreme de New York ? Etait-ce du voyeurisme ou une envie de s’associer à un mouvement que je ne pourrais jamais comprendre vraiment, tout simplement parce que je ne faisais pas du skate car j’étais trop occupé à militer contre le sida ?

La musique noire, le skate, le surf, ce sont des mondes qui sont devenus plus tolérants envers les gays. Il y a vingt ans, ce n’était pas le cas. Il y a donc eu une évolution vers une forme de tolérance et de compréhension mutuelle. Aujourd’hui, vous pouvez avoir 50 ou 60 ans et vous habiller en surfer ou en skater et vous n’avez pas l’air con.

Quant à la musique arabe, c’était encore pire. Mon espoir secret, c’était de tomber amoureux d’un Arabe qui m’expliquerait toute l’histoire de cette musique, comme je l’ai fait pour d’autres avec la house et la soul. Mais je n’ai jamais rencontré cet Arabe. Aujourd’hui, à 51 ans, je me dis que je ne le rencontrerai peut-être jamais. À un certain âge, on commence à anticiper les choses que l’on ne fera pas dans sa vie. Il faut avoir le courage de l’admettre et de le voir venir. Nous avons préparé cette mixité, nous l’avons encouragée, nous avons même radoté dessus et on continue de radoter dessus. Mais notre génération ne la connaîtra pas vraiment, car elle appartient aux jeunes, c’est leur privilège. Leur cadeau.

More to come.

vendredi 11 septembre 2009

Les gays et Obama


J’ai mis du temps à lire "Hope and History ", le dossier du numéro de septembre de The Advocate consacré à Obama. En termes de réactivité Internet, ça donne : FAIL. Pire : tous les amis ont déjà lu l’article, sauf moiself. J’avais râlé intérieurement en voyant la couverture du numéro avec un grand « NOPE? » à la place de « HOPE ». J’hésitais à lire l’article parce que je me disais : « Voilà, les gays sont égoïstes, ils sont les premiers à lâcher Obama ». Et ça m’énervait.

En résumé : le journaliste Michael Joseph Gross revient sur l’immense espoir apporté par l’élection d’Obama. Le switch un peu difficile des gays qui, avant les primaires, avaient choisi Hillary comme meilleure prétendante à la Maison-Blanche. Les nombreuses occasions prises par Obama dans ses discours pour saluer et encourager les attentes LGBT. La lune de miel des 100 premiers jours.

Et puis l’attente.

Les 100 jours d’Obama sont finis depuis longtemps et la communauté s’impatiente. Pire, la liste des choses à faire n’avance pas. Le mariage gay est bloqué, les associations LGBT qui lobbient Washington semblent plus excitées à l’idée de se faire inviter aux soirées de la Maison-Blanche plutôt que… faire pression. Et surtout Obama aurait dû régler depuis longtemps déjà une de ses promesses pré électorales en révoquant la politique « Don’t Ask, Don’t Tell » à l’armée. Un seul décret de sa part aurait pu effacer des années d’exclusion de gays et de lesbiennes. Il n’avait pas vraiment besoin de passer par le Parlement pour ça. Et puis, il y a eu toutes les autres fâcheries : la présence de Rick Warren lors des cérémonies d’inauguration, etc, etc .

C’est à partir de ce constat que Gross développe l’angle de son article. On croyait que ça allait être une litanie de critiques à l’encontre de l’administration Obama (qui en passant, n’est toujours pas complètement installée dans ses bureaux). Mais il se tourne vers la communauté. Pour Gross, Obama n’a pas tenu ses promesses, pour l’instant, parce que les LGBT ne sont pas assez agressifs. Il faut comprendre Obama, dit-il, non comme un allié, mais comme n’importe quel président qu’il faut bousculer. Obama peut faire avancer les droits LGBT. Mais la vraie question est : les LGBT peuvent-ils créer un mouvement qui, réellement, peut faire pression ? Obama a besoin d’une base très engagée pour faire basculer une nation américaine qui ne considère pas forcément le mariage gay comme une urgence face aux autres problèmes de la société. En ouvrant la porte aux idées LGBT, Obama teste les organisations qui les soutiennent. En termes politiques, il les défie même. Cette révolution sociétale, il faut que les gays l’obtiennent en faisant du bruit, en se mobilisant, en étant très agressifs face à la majorité du pays qui hésite encore sur la question du mariage.

Ce qui s’est passé avec la Proposition 8 en Californie est très révélateur. Si l’opération s’est soldée par un échec, les organisations LGBT en ont déjà tiré les conclusions avec même des autocritiques sur la stratégie suivie. Mais la campagne, en elle-même, a montré qu’une nouvelle génération de militants avait été trouvée. C’est une formidable avancée. Mais il faut aller plus loin. L’article de The Advocate prend alors un accent d’appel aux armes. C’est relativement rare dans les pages de la presse gay américaine. Avec un hommage insistant pour le vieux des vieux, Larry Kramer, qui n’en démord pas depuis dix ans : « Nous ne sommes pas ici pour faire des amis. Nous sommes ici pour obtenir nos droits ».

Michael Joseph Gross affirme : « Le mouvement national pour les droits des gays est enlisé entre l’activisme et la politique politicienne, entre la colère et l’ambition ». Traduisez : ceux qui nous défendent sont surtout intéressés par les nouvelles opportunités de l’administration Obama. Ils veulent assurer leurs carrières avant tout. Travailler de l’intérieur, soi-disant. Cette génération a oublié ce qui a contribué aux grandes victoires du mouvement gay et sida des vingt dernières années. Ces personnes qui menaient le combat appartenaient à une génération qui se considérait « gay first and foremost ». Gay d’abord – et gay surtout. C’est cette notion séparatiste qui leur a permis de se positionner face au pouvoir d’une manière intransigeante, dans un coming out permanent, avec des demandes très précises, très pragmatiques, très concrètes.

Or cette attitude gay n’est plus vraiment celle que partage la nouvelle génération LGBT. En termes d’identité, oui. En termes d’engagement, non. Leur idée, c’est d’utiliser le combat contre l’homophobie comme une caisse de résonance des demandes LGBT face au pouvoir. Ils disent : « Regardez, c’est intolérable, ça doit changer ». Mais ce n’est pas ce levier qui va unir les différentes générations de gays et de lesbiennes, c’est insuffisant. Celles qui ont obtenu des avancées dans les décennies précédentes et qui trouvent que les jeunes sont « paresseux et trop sûrs de leur droit ». Et ce n’est pas non plus le combat contre l’homophobie qui va changer le regard des jeunes pour les vieux, souvent jugés « irascibles et nostalgiques ». Quelque chose doit unir ces deux générations ; autrement la division restera et fragilisera le combat. Si nous sommes divisés, nous ne pourrons pas obtenir ce que nous demandons.

L’article se termine par une exhortation. Pour que le mouvement LGBT avance, il doit créer, à nouveau, sans complexe d’infériorité, une énergie organique, celle qui a permis à Act Up de devenir la machine qui a eu tant de succès. Il faut créer à nouveau cette énergie, avec d’autres moyens, mais elle doit aussi donner la possibilité de travailler d’une manière physique pour que les personnes LGBT se retrouvent côte à côte. Créer cette énergie, ce momentum, est le seul moyen de faire en sorte que le combat pour les droits des gays ne soit pas englouti par les urgences de l’Amérique : la crise économique, la guerre, l’écologie, la couverture médicale universelle, le conflit au Proche-Orient. Selon The Advocate, si les gays n’obtiennent pas ces nouveaux droits maintenant, il existe de réels dangers pour qu’ils ne puissent l’obtenir à mi-mandat. Et avant les élections présidentielles ? Obama aura raison de dire qu’il lui sera impossible de se faire élire sur une idée si segmentante.

Maintenant, mon avis. Cet article de The Advocate est fantastique. Je veux dire, j’adorerais voir un truc comme ça écrit dans un média gay français. Une direction si claire, si extravagante, si juste ? Il faut avoir le courage de se découvrir ainsi, de se déshabiller, pour s’engager et appeler à une mobilisation générale du mouvement LGBT malgré ses divisions – et elles sont réelles en Amérique comme en France. Par exemple, Frank Rich, le célèbre chroniqueur du New York Times, a mis le doigt plusieurs fois sur les hésitations d’Obama concernant les questions LGBT. Et c’est un sujet très révélateur. Obama et la communauté noire ont un petit blocage vis-à-vis des gays, c’est indéniable. Cela ne sert à rien de le cacher. La communauté LGBT, de son côté, préférait Hillary Clinton comme présidente. Il y a les restes d’un racisme mutuel. Mais Obama, et la communauté noire chrétienne des Etats-Unis savent aussi que tôt ou tard, ils devront accorder aux gays les droits qu’ils exigent. La demande politique est trop similaire à celle qui a motivé le mouvement pour les droits civiques.

Mon avis est que si le mouvement gay ne parvient pas à s’organiser pour créer un vrai rapport de force national, avec des comités, des manifs, des collectes de fonds, de la colère, une nouvelle image, un nouveau ton, etc, ce sera un échec. Car, dans ce cas, l’article de The Advocate aura été le triste symbole que les gays ont été les premiers à retirer leur soutien à Obama. Politiquement, cela peut être très néfaste. La crise économique, elle aussi, elle surtout, a son agenda. Le mariage gay est-il la priorité de l’Amérique aujourd’hui ? Les gays eux-mêmes sont-ils parvenus à montrer qu’ils pouvaient renverser l’épidémie de sida qui les affecte tant ? S’ils n’arrivent pas à réduire l’augmentation des cas de sida chez les gays, comment les mouvements LGBT peuvent-ils se montrer sous un angle exemplaire ? Les gays seraient-ils égoïstes ? En poussant leurs droits face aux catastrophes économiques qui les concernent, certes aussi, mais qui touchent beaucoup plus de monde, parviendront-ils à créer des alliances avec d’autres groupes aux USA beaucoup plus marginalisés ? Comment répondre à ceux qui leur demanderont pourquoi ils ne sont pas plus « patients » ? Et comment expliquer une des incohérences que montre cette enquête de The Advocate : Chris Hugues, le co-fondateur gay de Facebook, celui qui a conçu la campagne d’Obama sur Internet (avec le succès que l’on sait) n’a été contacté par aucune des organisations LGBT pour utiliser ses connaissances afin de transformer l’image des LGBT grâce au media le plus important d’aujourd’hui... Le premier travail du mouvement LGBT, c’est d’utiliser intelligemment ses leaders les plus modernes. Ce n’est pas encore le cas.