samedi 13 octobre 2012

Sur l'overshare






"Tu écris trop, je n'arrive pas à te suivre". C'est la punition que je reçois depuis des mois, comme si j'étais devenu un vecteur de fatigue. C'est pourtant ce que je voulais entendre il y a 4 ans quand je me suis mis sur Internet pour de bon. Mon idée, si vous ne l'avez pas saisie, c'était d'épuiser les gens. Quand on se retrouve au chômage à 50 ans, puni par la presse, vous vous dites : "Ah, c'est comme ça? C'est ça que vous voulez??? Vous allez en baver".



Depuis 4 ans, j'ai probablement plus écrit que pendant le reste de ma vie. Mon but était d'abreuver les gens de textes qui vont dans tous les sens. Musique, porno, politique, jardinage, you name it. À une époque où la procrastination est au centre de tout, l'objectif était de noyer les gens avec une parution de textes qui a même fini à une aberration : sortir non pas un mais deux livres le même mois.


Bien sûr, le secret, c'est de ne pas déraper. Plus vous écrivez et plus vous multipliez les risques de devenir le Renaud Camus du pauvre ou le Pascal Boniface pas cher. Les gens se lèchent le babines (comme on dit) à l'idée que vous puissiez déraper, dire le mot qui va trop loin, qui crée le scandale, qui vous enterre pour de bon. Vous êtes au chômage tout en étant au Who'sWho mais ça ne suffit pas. Ceux qui vous ont mis dans cette situation veulent que vous deveniez persona non grata, au-delà de tricard. Et il y a un plaisir à produire toujours plus sans offrir cette occasion de schadenfreude à ces ennemis qui vous suivent sur Twitter ou ailleurs, juste pour vous voir tomber dans un trou vraiment très profond. Les gens ont du mal à écrire? Ils sont bloqués dans les limites de leur train-train journalistique? Ils s'enferment dans le politiquement correct de leurs propres réseaux? Vous vous en moquez, texte après texte, jusqu'à la nausée, en attendant que quelqu'un remarque que le body of work devient indigeste. Les carnets de note et les bouts de papier s'amoncellent. "Ecrire un article sur ceci". "Ecrire un article sur cela". Tout stabilosser.



Je ne sais pas comment c'est pour vous mais je suis entouré de procrastinateurs. Je n'ai pas besoin de savoir où ils sont ou ce qu'ils font (ou pas), je les sens à distance comme un gaydar du blocage. Ils sont là à passer leurs journées devant la proverbiale page blanche de leur ordi. Et rien ne sort. Ils sont mal, ils enragent. C'est vraiment la maladie du siècle.

Tandis que moi, je ponds. Je prends le train, j'ouvre mon cahier et j'écris tout de suite. Je suis chez moi dans le jardin et j'écris. Je décide d'une journée off mais j'écris quand même. Avant, il fallait que je me prépare pour produire, désormais ça vient tout seul. Je suis une vache à lait. Je suis dans l'overshare. Ça ne sert à rien de se convaincre que c'est la rareté de l'écriture qui lui donne toute sa saveur. Ça c'est pour les gens riches, le 1% de l'édition et du journalisme, ceux qui sont assez bien payés pour cajoler leur chutzpah. Moi je suis comme ces pauvres Espagnols qui font les poubelles pour ne pas mourir de faim. L'écriture, c'est ce que je trouve par terre ou à la télé (c'est pareil) et si dans chaque texte il y a une idée, super, c'est juste ma dose journalière de vitamine D.


Il y a un truc magique sur Internet, c'est cette possibilité d'épuiser littéralement les gens. Les submerger de lignes et de lignes, exactement comme on peut submerger les gens de photos sur Tumblr et de considérations plus ou moins intelligentes sur Twitter. Vous êtes dans la société du gâchis? Nous voilà. Vous voulez des "angles"? Je vais vous en donner, moi, des "angles".

À ce stade de la démonstration, il faut quand même aborder le sujet central. Finalement, il y a très peu de gens qui écrivent des blogs. Autour de moi - et je connais BEAUCOUP de monde - ça se compte sur les doigts de la main. On nous dit tout le temps qu'Internet encourage l'écriture, toussa, mais en 2012, qui écrit réellement ce qu'il pense? Je ne parle pas des 140 signes de Twitter ou de la vidéo postée sur FB. Je parle d'un texte avec un début, un milieu, et une fin. Par exemple, sur la foule de folles qui sont passées par Act Up, qui écrit un blog de nos jours? Personne. Et toutes les folles que je connais qui sont devenues journalistes? Presque rien. Et ces folles radicales de Paris? Pas besef. Ensuite, si je poursuis l'inventaire, ils ne sont pas nombreux non plus à utiliser Twitter d'une manière un peu originale. On dirait qu'ils n'ont pas compris, c'est comme quand le Journal de 20h se met à nous expliquer, AUJOURD'HUI, la signification du smiley dans les SMS. Hello? Et Tumblr? Vous connaissez l'équivalent d'un Jean-Luc Romero qui posterait des photos de mec à poil?

Comme je suis mis sur Internet relativement tard (j'ai commencé FB en 2007 je crois), je n'ai pas fait partie de la première vague des blogueurs. Je pars donc du principe, et je l'ai répété plein de fois, que tout a été dit avant moi. Mais je réalise souvent, crétinette que je suis, qu'en fait non, rien n'a été vraiment dit, en tout cas sur les sujets qui sont les miens : le militantisme, le sida, la sexualité (la musique si quand même). Et je me pose la question : si Internet est un tel média d'expression, comment se fait-il que ces sujets soient si peu abordés? La recherche identitaire devrait être à son maximum. On devrait tout savoir. Le fait de parler de choses intimes devrait être la norme.

La réponse? En France, Internet n'est pas parvenu à casser le plafond de verre de la sacro sainte vie privée. Vous avez des dizaines de milliers de gays et de lesbiennes qui ont des idées super pointues sur tout mais qui ne prennent pas la peine de les exprimer car SINON, on saurait que c'est eux. Vous savez, ces gens qui ont des crises cardiaques dans les hôtels. Ou ceux qui veulent devenir Prix Nobel alors qu'on ne sait rien sur leur vie intime. Ou ceux qui sont tellement habitués à écrire des "notules" de 845 signes qu'ils ne savent plus construire un papier de 10.000 signes. Sans mentionner un livre. Je suis entouré d'une génération qui a littéralement perdu sa voix. Elle est devenue underground tout en étant mainstream. Ce qu'ils ont à dire, ils le disent à leur psy. Leur contribution littéraire à la pensée d'aujourd’hui ne sort pas du bureau du docteur. Toutes ces images qui défilent sur Tumblr, comme le fil de leurs fantasmes, ils ont peur de s'y associer car autrement, on saurait que c'est eux, vous comprenez? Tous ces films pornos qu'ils regardent, ils n'en parlent pas car sinon on saurait que c'est eux, vous comprenez? Toute cette colère politique qu'ils ressentent, ils ne l'expriment pas car sinon leur réseau serait fâché, vous comprenez?

Plus personne n'a envie de se montrer à travers Internet tel que l'on est vraiment. C'est comme ces kids sur FB qui sont plus inquiets à l'idée de nourrir leur besoin de peaufiner leur personnage plutôt que se montrer tels qu'ils sont, à un moment où ils disposent, précisément, de tous les medias pour se définir avec plus de précision.

Finalement, si je me montre de cette manière sur Internet, c'est que je n'ai rien à perdre. Je pénètre dans l'automne de ma vie, je suis au chômage, je vis dans le silence, la campagne m'entoure. Certains pourraient penser que c'est une impasse de carrière, une rue bloquée. Qui permet, justement, de crier fort. Mais ce que vous n'avez pas compris, c'est que l'époque est une impasse. Ces dix années  à venir, cette décennie perdue, c'est une impasse pour tout le monde. Donc : vous n'avez rien à perdre non plus! Votre réputation? C'est juste un truc pour vous empêcher de vivre.

mardi 18 septembre 2012

Botanic Poetic



Il est connu que le nom des plantes influe sur notre envie de les posséder. Quand on a un peu d'argent pour s'acheter une plante, par nécessité aussi quand il s'agit d'un fruitier, il y a tellement de choix que parfois c'est le nom qui va faire la différence. La musicalité de son appellation, soit latine soit courante, va développer une rêverie dans des affinités qui sont parfois très anciennes, comme l'enfance.

Le contre exemple le plus effrayant, ce sont bien sur les roses. Avec cette manie de marketing qui consiste à leur donner un nom de célébrité, souvent elle-même énervante (je vais rester poli cette fois), c'est un tue l'amour. Le dilemme, c'est que parmi ces roses modernes, certaines sont vraiment des trouvailles en matière de floribondité et de résistances aux maladies. Mais qui veut une rose Johnny Halliday? C'est le seul cas où le nom de la plante va vous faire reculer. Le reste du temps, c'est de la poésie brute.

J'ai un gros problème à parler des plantes du catalogue Baumaux depuis qu'un ami décédé m'a fait un topo complet sur cette entreprise. Mais avec septembre, les catalogues arrivent dans la boite aux lettres, c'est la saison des plantes et des graines, et les jardiniers passent de longues soirées à découvrir les nouveautés qui arrivent et les promotions aussi, quand ces plantes sont à la baisse. Et je reste malgré tout accro à ce catalogue avec des milliers de références et ces petits textes qui décrivent la plante. Il y en a tellement, ça me rappelle quand je stabilossais les charts ou les chroniques de maxis dans les magazines anglais de house comme DJ et Mixmag. Là ce sont des plantes mais c'est le même procédé. Une manière de décrire synthétiquement, parfois avec des mots codés (on est des fans de jardinage, sinon on ne serait pas sur ce catalogue) et parfois, boum, un pétage de plomps descriptif qui vient de nulle part.

Le grand délire de l'année, dès la cover du catalogue, ce sont ces monstrueuses tulipes à fleurs de pivoine, globuleuses, avec un deuxième champignon de pétales. C'est franchement incroyable, surtout la variété "Ice Cream" : pétales extérieurs verts, puis couronne de pétales framboise, puis cœur rehaussé blanc. Une vraie crème glacée. Bon, c'est cher donc inaccessible. Au mois de septembre, c'est surtout les bulbes qui sont mis en valeur. Et mes amis, la crise a beau être là, je trouve que les vendeurs ne baissent pas assez leurs prix. Moi j'achète désormais mes bulbes en fin de saison, parmi les soldes de Carrefour ou Leclerc. Je prends ce que je trouve, le moins cher possible, il y a toujours un coin éloigné du jardin où ça marchera. Il y a bien sûr des curiosités comme ces narcisses "Cyclamineus" avec des fleurs en arrière qui font penser "à un lèvre effrayé (les oreilles en arrière) ou à une bande de gnomes en conclave". En conclave? Qui a écrit ça? Particulièrement belles cette année, les tulipes Darwin "Long Lady" et la tulipe fleur de lys Merlot, je n'ai jamais vu une couleur pareille.

Toujours aussi dingue, ça fait 10 ans que j'y pense, l'arum "Dragon". Rien que le nom - qui produit une spathe pourpre marron de 40 cm de hauteur. L'ail "Hair" qui est complètement folledingue et hirsute (ence the name). Et mon préféré, toujours très bon marché vu l'effet que ça produit (75cm, il faut pas avoir peur d'en mettre partout, à ce prix!) le Nectaroscordum Sicilum au "parfum miellé, brun caramel strié de vert et de crème". Chez les hortensias, je disais, c'est la folie en ce moment. Après Annabelle, après Invicibelle, après Vanille-Fraise, après Magical Moonlight, c'est l'année d'Incrediball avec une fleur blanche pure, grosse comme un ballon de basket. Chez les clématites aussi, c'est la révolution depuis 5 ans avec par exemple Fair Rosamond (et pourtant je suis pas fan de clématites blanches) car celle -là est toute dans ses étamines rubis. Un truc hallucinogène. Pareil pour Florida Var.Sieboldiana, un truc qui doit faire badder le soir. Et puis, parlons-en, il y a toujours un article qui bénéficie d'un texte super long. Là c'est la plante magique totale, le Goji, qui mérite un texte de promo intégral :

arbuste originaire de l'Himalaya, feuillage caduc, aux petites baies rouge ressemblant à une petite cerise allongée, appréciées pour son goût légèrement sucré, utilisées en fruits frais, séchés et en jus. Encore peu connus en Europe, ces fruits jouissent en Asie d'une formidable réputation médicinale. Riches en vitamines, minéraux et en oligo éléments, ces baies sont présentées comme un super fruits contenant 400 fois plus de vitamines C que l'orange et 13% plus de protéines que le blé entier. C'est aussi une excellente source d'antioxydants avec une très importante proportion de caroténoides, mais aussi 4 polysaccharides propres à ce végétal et que l'on ne retrouve nulle part ailleurs. Les baies de GOJI contiennent aussi : 18 sortes d'acides aminés, en quantités huit fois supérieures à celles trouvées dans le pollen. Elles contiennent les huit acides aminés essentiels, dont le tryptophane et l'isoleucine, 21 oligo-élements, du zinc au fer en passant par le cuivre, le sélénium et le phosphore, à poid égal, plus de bêta-carotène que les carottes, des vitamines, dont B1, B2 , B6 et E, des bêta sistérols, aux propriétés anti-inflammatoires.Le goji permettrait de renforcer les défenses immunitaires (propriétés anti-inflammatoires), de faire baisser la tension artérielle, le taux de cholestérol et de sucres dans le sang, d'améliorer l'assimilation du calcium, et de soulager le foie.Le goji est présenté comme pouvant être utile dans les cas de fatigue, de faiblesse immunitaire, d'hypertension, d'infection urinaire, d'excès de cholestérol, de prévention des troubles oculaires. Il permettrait aussi de freiner la croissance des tumeurs cancéreuses et de réduire les effets secondaires des traitements anti-cancéreux.Certains chercheurs estiment que cette baie fait partie des aliments qui pourraient retarder le vieillissement cellulaire.Cet arbuste de 150 à 300 cm peut être taillé pour améliorer la fructification, pousse en sol alcalin plutôt sec, en plein soleil, supporte des températures de-20/-22°, récolte 3-4 ans après plantation, fleurs violet.

Rien que ça!!! Mais c'est le fruitier que tout petit séropo devrait avoir! Toujours dans les catalogues de prolos, il y a le mini livret d'Hortiflor avec beaucoup de plantes avec parfois les plus petits prix, comme chez Jacques Briand (qui vaut son pesant de cacahouettes comme on dit). Rien de particulier à mentionner ici À PART QUE beaucoup de plantes sont rebaptisées (so to speak) avec des connotations catholiques. C'est très jardin de curé quoi. Les plantes les plus banales comme les digitales sont les "Gants de Notre-Dame"; les roses trémières sont les "Bâtons de St. Jacques"; le verbascum est "Cierge de notre dame"; les primevères sont des "Herbes de St. Pierre" ou des "Clefs du Paradis". M'enfin, je crois m'intéresser depuis longtemps au jardinage et je n'ai jamais entendu parler de ces noms! Le Lychnis coronaria transformé en "Oeil de Dieu"! Vous imaginez aller dans une jardinerie et demander "Je cherche des "Clefs du Paradis", vous en avez en stock?"; De la Monnaie du Pape, Ok, on sait ce que c'est, ou les Cœurs de Marie, oui, mais le reste c'est pas très laïcité nan?

Chez les catalogues un peu plus upscale, il y a Promesses de Fleurs (oui je sais, ce nom), anciennement Schryve. C'est pas un catalogue d'achat pour moi car c'est un peu cher mais parfois, on sait pas pourquoi, ils ont un item qui coûte beaucoup moins qu'ailleurs. Le design du catalogue est parfait, sobre, très belles couleurs, beau papier brillant, typos simples. Et parfois aussi, ce catalogue est unique car on tombe sur une plante rare qui vient de sortir ou qui est enfin produite à grande échelle comme l'euphorbe "Tasmanian Tiger". Rien que le nom! Un Tigre de Tasmanie dans votre jardin! Ou l'hydrangea Paniculata "Phantom". Un nom qui fait peur pour un de ces hortensias modernes super résistants qui font des fleurs de 40 à 50 cm de large, tout blancs. Un effet de folle qui crie à sa fenêtre par clair de lune.

Et bien sûr le catalogue Thierry Denis dont j'ai déjà parlé plein de fois. Là on est dans le domaine des noms de vivaces qui sont toutes dédiées à un botaniste souvent européen de l'est comme l'aster novae-Angliae "Alma Pötsche" ou l'hélénium "Kuppersprudel" ou la monarde "Schneewittchen" et j'en passe les meilleures. Mr Thierry Denis se retient davantage sur les descriptions de plantes, à une époque c'était devenu une sorte de délire de l'écriture pour toutes les dames de 50 ans folles de jardin qui ne juraient plus que par lui (Courson quoi)... Mais il sait exactement ce que recherchent ses clients : des plantes qui deviennent énormes en nécessitant le moins d'effort. Souvent, il encourage ses clients à  refuser "toute pitié" envers tel pavot oriental "Catharina" (traduction coupez à ras quand ça a fleuri) ou quand il dit que de tous les lythrums virgatum, "Dropmore Purple" est le plus résistant au sec (le seul problème de cette super belle fleur sauvage des fossés). Ou que l'aster pringlei "Monte Carlo Double" est "le dernier sourire du jardin avant l'hiver". Bon ça, n'importe quel jardinier qui se respecte veut avoir la DERNIERE plante qui fleurit tout pimpante quand c'est sous la brume humide et déjà froide.

Choisir une plante parce qu'elle s'appelle Dropmore Purple ou Dragon, en plus, c'est très masculin.

samedi 4 août 2012

Le jardin se perd


C'est en discutant avec des amis que je réalise à chaque fois que les habitudes du jardinage se sont déjà perdues et que les gens rêvent de savoir comment ça se passe, comment il faut faire. Vous donnez un conseil tout simple de traitement par pulvérisation contre des maladies des rosiers et vous partez du principe que tout le monde sait ces trucs élémentaires. Mais souvent un grand silence répond à votre discussion téléphonique ou un regard interrogateur apparait sur le visage de cette personne. On ne comprend pas ce que vous dites. C'est particulièrement vrai à Paris, par exemple. Avec tous ces jardins sur les toits et ailleurs, on pourrait s'imaginer que les gens sont assez érudits pour s'occuper de leurs plantes.

Donc ce qui me paraît évident m'empêche d'écrire dessus car j'ai toujours l'idée que tout le monde connaît les gestes élémentaires et surtout que mon interlocuteur sera meilleur que moi. C'est un complexe de mec qui a grandi à la campagne. Je m'empêche d'écrire sur ces sujets car ce sais qu'un jardinier (pas plus loin que derrière ma haie d'ailleurs)  s'exclamera en lisant ce blog : "Mfgrrrr mais on sait ça depuis TOUJOURS (quoi)!".

A part que tout le monde n'a pas un blog rococo aussi cool que le mien. Alors je répète ma proposition : ne serait-il pas temps pour une revue, quelque part, de consacrer une chronique sur ce qu'est un jardin, sortir du "How To" tout en y revenant régulièrement, expliquer pourquoi on rêve d'avoir un jardin quand on n'en a pas, pourquoi c'est si excitant quand on en a un, qu'est-ce que ça apporte, pourquoi jamais jamais jamais dans la presse du jardinage on ne parle de ces moments qui "cimentent" l'amour du jardinage, quand on se relève de 3 heures d'épandage de compost dans les massifs et qu'une brève rafale de vent traverse le jardin, une odeur vient des champs ou d'un feu alentour, et puis il a cette étrange lumière qui vient du fond de la vallée, la cloche du village vient de sonner, le jour d'hiver est en train de tomber, il fait encore bon, et cet attroupement de myscanthus really looks good this year, vous vous sentez bien dans le silence. Et le compost, à vos pieds, sent bon. Le rouge gorge est juste à deux mètres et il vous regarde.

Ce sont ces moments abstraits qui réveillent notre esprit lorsque l'on jardine et que l'on regarde son jardin, le cerveau est sous hypnose très très légère, c'est juste la concentration du travail bien fait. C'est comme quand on sculpte ou qu'on peint, mais dans ce cas précis on est face à la nature qui entre littéralement dans votre jardin, que ce soit une terrasse sur un toit, un tout petit jardin dans une cour ou un grand espace à la campagne. Le ciel, le temps, les oiseaux, les parfums, les graines, tout bouge d'un jardin à l'autre. Même dans ces affreux non-jardins du tissu périurbain, comme on dit, tout bouge.

Ce qui nous ramène au traitement pour les rosiers. En ce moment, avec la chaleur qui revient après deux mois de pluie, les jardins sont attaqués de partout. Les plantes ont leurs parasites bien à elles, vous voyez des pucerons sur les dahlias et les armoises, même sur certains houx, et bien sûr les rosiers. Et vous n'allez pas vous laisser faire. Chaque journée compte contre les petites bêtes donc vous allez chercher ce pulvérisateur et non, je ne vais pas vous dire lequel acheter sinon on n'en sort plus. Pour les bêtes et les maladies, je conseille un produit écolo de Carrefour (donc pas cher) pour maladies des rosiers. Je ne vais pas vous donner la référence, ça serait grossier, et de toute manière il n'y a pas tant de produits écolos chez Carrefour dans cette indication.

Je l'aime bien ce produit parce qu'il est blanchâtre. C'est un liquide assez épais qui marque bien les feuilles avec une bonne adhésion. Il est très facile à diluer donc on n'a pas besoin d'en mettre beaucoup. L'avantage de ce produit, c'est de bien marquer les feuilles d'un voile de blanc. Pourquoi? Parce que vous serez sûr que vous allez ainsi traiter effectivement toutes les feuilles et les branches des arbustes, inside out. Cette peinture blanche sera bien efficace quand vous aurez commencé de traiter un poirier sur espalier; vous croyez avoir tout pulvérisé l'ensemble de l'arbre mais non, il manque cette branche, juste là,  qui n'est pas blanche donc ça veut dire que c'est pas fini. Il ne sert à rien de pulvériser vos plantes si vous laissez le même foyer infectieux SOUS les feuilles (en général, c'est là que les bébètes se cachent).

Le fait que votre arbuste soit blanchâtre peut enlaidir votre jardin pendant une semaine. Ou deux si c'est sec. Oui, un jardin naturel ne devrait pas être marqué par un produit phytosanitaire. Mais rappelez-vous les jardins des vieux fermiers : les plantes étaient toutes bleues, surtout les vignes, parce que l'on utilisait beaucoup la bouillie bordelaise. Souvent, à l'époque, cette couleur bleue se voyait sur les murs sur lesquels poussaient les vignes. C'était joli, c'était très sixties. Et puis, une bonne averse d'été nettoiera tout ça et pendant ce temps, vous aurez administré un traitement complet pour quasiment tout. Hortensias, buddleias, cornus, pruniers et fruitiers, tout est à traiter d'URGENCE car tous sont en train de pousser. Dans le nord de la France, avec toute cette pluie, le jardin n'arrête pas de grandir. Les rosiers remontants sont à leur deuxième ou troisième vague de floraison, les grimpants lancent de grosses tiges, tout ça est fragile.

Donc, rappel : regardez la météo. Il n'y a rien de pire que les gens qui pulvérisent leur jardin avant la pluie et tout ça, en plus de la pollution et du temps perdu, n'aura servi à rien. Si vous savez qu'un gros orage arrive, des fois l'impact de la pluie suffit à éliminer une grande partie des pucerons et autres bêtes. Traitez ensuite (s'il ne pleut plus hein!) car les pucerons qui restent sont un peu groggy, c'est le moment de les exterminer pour de bon. Toujours pulvériser le dessous des feuilles, même si c'est chiant. En fait, mon idée, c'est que le processus est plutôt jouissif. We kill bugs. Et ceux qui utilisent les insecticides et engrais naturels à base de purin d'orties ou de prêle ont le même plaisir en tuant toute cette vermine qui menace le beauté de votre hortensia Annabelle.

Et si vous détestez pulvériser vos plantes, il vous reste toujours la possibilité de faire un jardin avec uniquement des plantes qui n'ont jamais de maladies. Ah bon, ça existe? Bien sûr, oui ça existe patate. Je peux écrire sur ça aussi. Je peux vous faire des pages et des pages sur le pour et contre de l'éclairage dans le jardin avec toutes ces nouveaux systèmes de LEDS qui arrivent. Ou pourquoi n'importe quel jardin doit avoir une vista. Ou comment faire quand le gel est en train de tuer toutes vos plantes et que vous paniquez à 11h du soir. Ou des pages et des pages sur cet oiseau qui descend du tronc du pin la tête en bas (c'est le seul à faire ça!). Ou comment créer un jardin en pensant déjà aux changements provoqués par le réchauffement climatique. Ou comment créer une haie que vous n'aurez jamais jamais jamais à tailler.

Mais quoi que vous fassiez dans votre jardin, pensez toujours au hérisson. Si vous avez un hérisson, alors votre responsabilité consiste à le protéger. Le hérisson, c'est l'équivalent moderne de la petite tortue des années 60 (quand c'était encore possible d'en acheter). C'est une chance, un lucky charm.


mercredi 18 juillet 2012

As One



L'autre jour je suis tombé par hasard (as you do) sur "Fantasy" d'Earth Wind & Fire et en chantonnant machinalement les paroles, j'ai réalisé à quel point cette idée du "As One" a disparu du vocabulaire de la musique moderne. Vous n'entendez plus un tube décrire cette unicité dans un monde où les teenagers, qui décident des orientations de la pop, n'ont plus du tout cette idée dans la tête.

And we will live together
Until the twelfth of never
Our voices will ring forever as one


Comme le décrit si bien Sherry Turkle dans un de ces nombreux articles qui tentent de déchiffrer comment la conversation moderne passe par de nombreux médias comme le SMS et FB, la nouvelle idée moderne c'est d'être "seuls ensemble". La vie contemporaine est remplie de "technologies qui nous offrent l'illusion de la compagnie des autres sans les demandes d'une vraie relation". Les jeunes surtout, communiquent tellement entre eux qu'ils ne supportent plus la solitude. "Quand les gens sont seuls, même pour quelques instants, ils ne tiennent pas en place et se jettent sur n'importe quel appareil. Ici la connexion fonctionne comme un symptôme, pas comme une guérison et notre besoin constant et involontaire de nous connecter à d'autres détermine une nouvelle manière de vivre".


Donc, As One existe toujours, c'est ce besoin d'être seuls ensemble alors que le As One de ma génération était l'espoir de dépasser le racisme sous toutes ses formes. Depuis les années 70, la pop nous incitait à nous rassembler. Les festivals de Woodstock et de l'ile de Wight, c'était ça. Ensuite la disco et danser ensemble, ce qui était totalement nouveau, c'était ça aussi. Ensuite la house et le message messianique de Chicago, la terre promise, c'était ça aussi. Ensuite la techno en a fait un tel symbole, à travers MayDay, la Love Parade et les teknivals, que Dirk Degiorgio reprend le terme pour faire de la deep techno chez Warp. Ce qui est intéressant, c'est que l'idée rebondit en 99 en Asie avec le duo Coréen du même nom...


Nous avons traversé la musique des années 60, 70, 80, 90 avec cette idée à construire et l'idée était si présente dans les paroles des chansons que c'était presque devenu un cliché. On avait presque les yeux au ciel, par une tendre ironie, quand on entendait un disque dans un club qui nous incitait à rassembler nos mains, élever nos esprits, coller nos corps. Earth Wind & Fire parlait de ça dans "Fantasy", un titre qui montre que tout ceci était un rêve et il ne tenait qu'à nous qu'il devienne réalité.


Dans le sexe chez les hétéros, être un c'est dépasser par l'orgasme la différence entre homme et femme. Chez les gays et les lesbiennes, c'est être un dans le réconfort d'une jumellité. Être un avec quelque chose (la nature, la musique, le sport), c'est avoir travaillé au plus profond de soi pour s'abandonner tel que l'on est tout en assimilant tous les codes et les règles qui font que l'on peut faire le grand saut. As One, c'est l'idée d'un habitant de la Terre, non pas parce qu'on est tous pareils comme voudrait nous le faire croire l'universalisme, mais parce qu'on est tous différents. Et très différents.


As One, en tant qu'idée, a disparu des paroles de la musique en une décennie à peine. Tout à coup, le R&B, la techno et la pop ont décidé qu'il fallait tourner la page et adopter le point de vue des kids. Ces derniers vivent ce besoin de rassemblement dans "une nouvelle forme de désillusion qui accepte la simulation de la compassion comme suffisante - pour la journée". Bref, tout est moi moi moi dans ce monde moderne.


As One a perdu sa dimension généreuse. Ces 40 années d'appel au rassemblement ont effectivement révolutionné le monde car nous vivons mieux qu'avant. Mais As One n'est plus une exigence. As One était une idée de camaraderie qui a presque disparu, par exemple, chez les gays. Et cette désillusion n'est pas seulement économique et politique. Nous ne faisons plus confiance à nos dirigeants et c'est chacun pour soi. Pourtant les crises sont toujours une période, aussi, pendant lesquelles nous disposons plus de temps pour nous occuper des autres. Alors pourquoi As One est un concept qui a disparu depuis la fin du siècle dernier?


La réponse se trouve dans les paroles d'Earth, Wind & Fire. Et ce qui se dit, encore, malgré tout, dans le Hip Hop. Ou dans "Friends" d'Amii Stewart. Bien sûr dans "Imagine" de John Lennon. Dans les mots de Martin Luther King qui ont été tellement samplés par la house. C'est un message que l'on passait de génération en génération, comme une légende vocale : "Je te dis ça parce qu'avant il y a eu Marvin Gaye avec "Mercy Mercy Mercy (The Ecology)". Et 23 ans après Marvin, il y a "I'm Your Brother" de Round One. Et 9 ans après, il y a "He Said" de Dominique.


Mais ces disques sont désormais des petits bleeps dans un ciel toujours aussi vaste alors que le bruit de la musique, aujourd'hui, est celui du moi moi moi. Au stade où même si les artistes modernes sont formidables, on refuse de se faire avoir. OK Beth Ditto, tu es brillantissime mais c'est trop toi. OK Daft Punk, vous avez réussi à traverser 15 ans de techno, mais c'est trop vous vous vous. Et même si le monde s'écroule sur nos têtes et que la récession ne va pas cesser de nous appauvrir, pouvons-nous croire à un nouvel espoir, un nouveau "Fantasy"? Celui d'être ensemble malgré l'adversité car non, les disputes ne nourrissent pas l'ego (POR FAVOR!?) mais le bien commun. Pour être As One, pas seulement sur FB et Twitter et Tumblr, mais ensemble devant le coucher de soleil. Et sans mettre un casque sur les oreilles ou un téléphone dans la main. You can do it.

mercredi 4 juillet 2012

Le temps des thrips




Après toute cette pluie, vient le moment des thrips. Quand j'étais petit, le nom de cet insecte m'intriguait, surtout quand mon père revenait des vergers en train de maugréer : " Ça y est, il y a des thrips partout". Il y avait dans la phonétique de ce nom un truc étrange. Ces insectes pouvaient abîmer la récolte de prunes très rapidement, il fallait traiter tout de suite, ce qui n'est jamais joyeux. Comme ce sont des parasites qui détestent la pluie, on voit les insectes qui s'envolent des fruitiers quand on pulvérise le traitement, mais il faut le faire correctement car les larves se cachent toujours au revers des feuilles.

Bien sûr, cette année, je ne peux rien y faire. Avec une jambe dans le plâtre, je regarde mon jardin se débrouiller tout seul. Le fait est, il n'a jamais été aussi beau. Cette pluie qui n'a pas cessé de tomber sur la Normandie depuis des mois maintenant a pénétré profondément dans la terre et les plantes ont compris qu'il y avait de la réserve. Elles ont fait une première pousse au printemps et poursuivent à nouveau leur développement alors qu'au mois de juillet, en général, ça commence à se calmer. Normalement, c'est le moment des fleurs mais même ces dernières mettent du temps à s'épanouir, il leur manque le plein soleil, la chaleur, la sécheresse qui sont souvent nécessaires pour que la plante fructifie.

Ce sont ces graminées qui, elles, n'en reviennent pas de voir la pluie tomber. Il ne faut pas oublier que ces graminées, aussi jolies et variées soit-elles, sont juste de l'herbe. Tant que la pluie tombe, elles sont heureuses, grandissent, s'étoffent, s'étalent. Mon massif de graminées et de vivaces n'a donc jamais été aussi luxuriant. Pratiquement plus de place pour les mauvaises herbes, chaque plant est touche à touche avec son voisin, et toutes les vivaces ont envahi le moindre espace disponible : ancolies, campanules, anémones, asters, sauges, fenouil, alchémilles... Je vois bien une ou deux orties par ci par là, que je ne peux arracher car je suis sur deux béquilles, mais tout le reste est splendide. Pas besoin d'arroser, chaque plante protège sa voisine, je n'ai rien à faire sinon regarder, jour après jour, la progression de ce massif vers le ciel, tout pousse très vite.

Les agriculteurs du coin ont senti l'été pluvieux. Il y a deux mois, ils ont retourné les près pour y planter du maïs. C'est affreux de voir ces prairies normandes être labourées en plein printemps pour y planter dugrain, mais c'est ainsi, les agriculteurs sont comme ça, toujours en train de chercher le profit immédiat. Un été pluvieux de ce type ne reviendra peut-être pas avant plusieurs années. Après la récolte de maïs (souvent à destination des vaches pour la saison d'hiver), ils ressèment en général de nouvelles variétés de foin. En quelques années, ces prairies reviennent à leur état initial. Il n'empêche que certains de ces près n'ont jamais été labourés. Certains agriculteurs mettent parfois du désherbant avant de labourer. C'est triste. Quand on voit que désormais, chaque ferme de Normandie pourrait transformer facilement son lisier en électricité (la technique est hypra simple) et que personne ne s'y met malgré le fait que les exploitations agricoles dévorent une grande quantité de fuel, c'est à se désoler car on est vraiment très loin de l'énergie verte. Rien ne changera tant qu'on ne les obligera pas à le faire. Et pourtant, le lisier, pour n'importe quel agriculteur, c'est une corvée, c'est beaucoup de travail.

Il y a des coins du jardin où je ne peux plus aller depuis un mois. L'herbe a poussé, les béquilles sont dangereuses. C'est assez dur pour moi d'accepter que c'est le jardinage qui a brisé ma jambe, la jambe droite en plus, celle qui fait tout le travail. Je suis sincèrement inquiet à l'idée de penser que ce pied droit sera désormais faible, alors que je lui demandais beaucoup. C'est sur ce pied que j'appuyais avec la bèche, mon outil préféré dans le jardin. C'est sur ce pied que je m'appuyais quand je montais dans les arbres pour couper des branches. C'est cette jambe qui travaille le plus quand je crée un nouveau massif. Bon, d'un autre côté, des fractures ça arrive à tout le monde et les sportifs s'en remettent donc il n'y a pas de raison. Mais reste à mon esprit que cette fracture est liée à ma passion du jardin, et qu'il faut que je me nettoie cette idée du cerveau.

Mon jardin est presque seul cette année. Je vois des campagnols qui se promènent pas trop loin de la porte d'entrée de la maison, ce qui veut dire qu'ils sont trop nombreux et qu'ils n'ont peur de rien. Je ne sors qu'une fois par jour et les oiseaux ont compris que ce jardin était momentanément inhabité, même les pics verts s'aventurent près de la maison, ce qu'ils ne font jamais. Ce jardin a lui aussi traversé une séparation amoureuse. Pendant les dures semaines du printemps, j'étais si triste que je ne trouvais pas la force de me confier à mes plantes. Je les regardais avec mélancolie : "Encore une fleur que mon amoureux ne verra pas". Ce jardin que j'avais inventé pour mes amis et mon amoureux ne servait plus à rien. Le regarder me renvoyait le visage de l'homme aimé, exactement comme ce jardin me renvoie souvent le visage de Christian, un ami jardinier qui a mis fin à ces jours ce même printemps. Il y a des plantes ici qu'il m'a données, ou un coin du jardin me rappelle ce qu'il me disait quand il se mettait en colère car j'utilise parfois des produits chimiques quand l'attaque des maladies est trop forte. Comme il m'engueulait! Et à chaque fois que je passe devant une certaine plante, je pense à lui. À chaque fois.

Donc le jardin est le confident de la peine et parfois, on préfère ne pas aller le voir pour oublier cette peine. Heureusement, il a plu donc il s'est très bien débrouillé tout seul. Je vous le dis, c'est même ironique, je ne peux pas intervenir, mais il n'a jamais été aussi beau, preuve que lorsqu'un jardin est bien planté, il peut se débrouiller tout seul. Pendant un mois ou deux, je n'osais pas aller vers lui. Aujourd'hui il me dit que ce n'est pas grave, qu'il va bien, qu'il accueille toutes les bêtes du coin et lentement, sûrement, il m'attire à nouveau, il fait que je vais mieux et que je prends mon mal en patience car il n'y a rien à faire. Le plâtre encore pour un mois, après de la rééducation, je ne pourrai pas intervenir de toute manière. Tel que je suis, je ne peux même pas faire de bouquets, c'est trop risqué d'aller chercher les fleurs. Mais il faudra traiter ces thrips de malheur, parce que ce n'est pas une raison, faut pas poussé Mémé dans les orties non plus hein.



jeudi 14 juin 2012

Tu sais que tu es gay quand...



Il y a trois mois, je suis allé voir Somerville à Londres et il m'a offert un tirage d'un portrait de lui, datant de 1985, où on le voit portant son bombers MA-1 de toujours avec le blason Keith Haring sur la poche de la manche gauche. On s'est tout de suite mis à plaisanter sur le fait qu'on s'était débarrassés de ce blouson (le mien était bleu lui aussi, avec un blason ACT UP New York à la place) après y avoir beaucoup réfléchi. Pour nous, c'était impossible de le cacher dans le fond d'un placard. Il fallait absolument le jeter. Même pas le donner à quelqu'un. Le jeter à la poubelle.

Quand j'ai écris ce texte pour Têtu sur le même sujet, en novembre 1999, je prévoyais le revival du bombers autour de 2005. Nous sommes en 2012 et ce revival n'est toujours pas là, ce qui prouve que cet item possède une histoire trop lourde chez les gays et que nous n'avons encore pas fait le tour du processus. Pourtant, Jimmy et moi sommes passés par tous les stades de la bathmologie et les diverses étapes de réflexion se résumaient, à la fin des années 90, à ça :
- Je ne veux plus le voir, ce blouson
- D'un autre côté, ça fait 15 ans que je le porte
- Mais justement, c'est complètement out
- Mais ça va revenir, c'est obligé
- Oui mais même dans ce cas, tu ne peux pas faire comme Montana, porter ça à 54 ans, même au millième degré
- Montana peut le faire, pas toi
- Donc je le jette ou je le cache à la cave?
- Non tu le jettes pour être vraiment certain que tu ne le porteras plus jamais, même plus tard, même si tu adores ce blouson.

Et c'est comme ça que je me suis regardé mettre ce blouson dans un sac de poubelle, puis dans un autre sac de manière à ce qu'un voisin de ne le trouve pas dans le container de l'immeuble. Que ça arrive chez Emmaüs, pas de problème, mais je ne veux même pas m'en charger moi-même. Quelqu'un porte mon bombers quelque part et je m'en fiche, je ne veux pas le savoir, c'est tout.
Comme je disais dans le papier de Têtu, ce blouson d'aviation américain avec sa doublure intérieure orange était LE symbole gay des années 80 et 90. Il y avait tellement d'hommes qui le portaient que c'était un signe de reconnaissance et c'est en partie grâce à lui que l'on a inventé le terme de clone chez les homosexuels, que beaucoup de gens ne comprennent toujours pas d'ailleurs (on me demande toujours "C'est quoi un clone gay?" et il faut que je sorte l'Encyclopædia Britannica. Il y avait trois modèles : le vert kaki (très classe avec un treillis), le bleu foncé à reflets canard (chic en toute occasion) et le noir (plus anar, plus SM). Bien sûr, je n'ai jamais porté de bombers noir, pouah, et puis je me disais, ça va, deux couleurs ça suffit hein.
Ce qui était merveilleux avec ce blouson, c'est qu'on pouvait avoir passé le pire (ou le meilleur) week-end, recouvert de bière et d'autres liquides, puant la transpiration et la cigarette ou les différentes fragrances de poppers, il suffisait de le jeter dans la machine à laver pour qu'il réapparaisse comme neuf. En nettoyant son bombers, on remettait les pendules à l'heure, tout était oublié, comme après confesse (j'y vais pas mais vous avez compris), prêt à faire d'autres bêtises. Même quand on avait une sale gueule, ce blouson vous rendait sexy. On sortait dans la rue et c'était comme si vous disiez "Je suis prêt, TUVAWARE".

Pourquoi j'en parle aujourd'hui. Parce que j'ai été épaté de voir que Jimmy avait fonctionné de la même manière. Ce n'était pas un blouson que l'on pouvait offrir, même si on savait que cela aurait été un geste généreux. Il fallait vraiment effectuer le geste symbolique de s'en séparer parce qu'il avait accompagné nos plus belles années de drague et de danse et qu'à partir d'un certain âge, il fallait tourner la page, même si cela voulait dire que l'on n'aurait plus jamais un look aussi pratique. Cet ami-blouson était l'accessoire N°1 du basique gay, quand on n'avait pas beaucoup d'argent : un jean, un bombers, des Doc Martens et voilà, pas besoin d'acheter autre chose. C'était l'anticonsumériste gay minimal à son sommet. Et on l'avait tellement aimé, on était si reconnaissant, ce blouson avait été si fidèle en vous accompagnant partout, en France et à l'étranger, vous protégeant du froid et de la pluie, parfois même de la violence et des coups, qu'il était chargé de trop de souvenirs. C'était pas possible autrement, à moins de risquer un anévrisme en le découvrant par hasard, quelques années plus tard, dans le fond mystérieux de ce placard où on ne va jamais.

Je sais qu'il existe toujours des gays qui portent ça et à la limite je le respecte même si je trouve le procédé borderline zarbi. On est en 2012 les mecs. Autant porter un loden, c'est tout aussi effrayant socialement et culturellement. Au secours quoi. Et je sais que ce blouson bourgeonne chez les stylistes de mode qui ne cessent de tourner autour, essayant de trouver le truc qui le réhabilitera dans l'exemple éblouissant d'un post modernisme qui ne respecte plus rien. Car ces stylistes savent bien qu'ils ont un classique en face d'eux, que l'on peut décliner avec plein d'autres tissus, de coutures, d'idées. Le jour où une célébrité comme Michael Fassbender, suivi pour son flair vestimentaire, se promènera d'une manière répétée avec un bombers new style, qui parvienne à être fidèle à l'original tout en étant complètement réinventé et que cette image se trouve sur une pub de parfum, on aura atteint un revival massif de rue avec des milliers d'hipsters et de kids hétéros qui s'y mettront.

Mais ce n'est pas encore fait, loin de là. Je peux me tromper mais je pense qu'il faudra attendre encore un an ou deux, ou plus. Je suppose que Rihanna ne s'est pas encore penchée sur le sujet, ni Madonna (et pourtant...) ni Lady Gaga. Et puis, c'est quand même un blouson essentiellement masculin. Mais quand ça arrivera, selon la formule consacrée, remember where you read it first.


lundi 4 juin 2012

Les 73 pots de fleurs de Montparnasse


Sur le quai entre Montparnasse et la gare de Vaugirard (ou Montparnasse 2), la gare a disposé 73 grands pots de fleurs. Je les ai compté il y a déjà plus d'un an et c'est une véritable catastrophe de design végétal. Je n'ai pas envie de râler sur tout mais nous avons ici un échec patent de décoration publique. Des milliers de personnes prennent tous les jours le tapis roulant entre les deux gares et les pots sont là, juste pour agrémenter ce parcours rébarbatif. Mais c'est plutôt l'effet opposé qui est atteint : on a presque envie de se jeter sous un TGV tellement c'est désespérant.

Qui a eu l'idée de cette hérésie végétale? Car c'en est une pour toute personne qui s'intéresse aux plantes et au jardinage, et ça fait beaucoup de monde mine de rien. Je ne vais pas proposer à Ovni ou Vice un tel papier car c'est léger, j'admets, mais c'est une bonne blague qu'il faut montrer du doigt. Laissez-moi vous compter les raisons de cette entreprise ratée à tous points de vue :

1) Les pots sont trop grands!
N'importe qui sait que le choix du conteneur est essentiel. Ici, ce sont de très grands pots en plastique rouge d'1m50 au moins de hauteur avec un diamètre de 60 cm environ. La règle N°1 du jardinage : ne pas planter des plantes de petite taille dans des pots trop grands, à moins que ça soit des trucs à végétation exubérante comme des bambous. Dans un environnement trop grand, la plante se développe mal, elle se noie, elle se sent un peu perdue. Bref, dans ce cas précis, des petits lauriers tin de 30cm de hauteur seront forcément malheureux dans un container aussi grand. Surtout, c'est pas joli du tout.

2) Pas de soleil ni de pluie!
C'est quoi cette torture qui consiste à planter un végétal à l'ombre, sans soleil direct? A la rigueur, ça va pour des fougères mais il s'agit ici de lauriers tins, des végétaux qui ont besoin de pleine lumière du début de la journée au coucher de soleil, qui aiment le vent, même le froid. Alors, les placer sous un plafond, sous le quai, c'est très pervers quoi. C'est ce côté méchant pour les plantes qui m'énerve. Ces plantes n'ont jamais d'eau de pluie, vous imaginez  leur torture.

3) Ensuite : des plantes en pastoc!
En fait, elles sont presque toutes mortes, ces plantes. Les rares qui ont survécu depuis un an sont en train de vivre leurs derniers jours. Coundown to déchetterie! Elles poussent un peu mais on voit bien qu'ils vont y passer. Certaines mottes de terre sont carrément visibles et les racines des plantes sont à l'air, un péché mortel dans le jardinage. Certains pieds sont morts depuis si longtemps qu'ils ont séché sur place, WTF. Les seules arbustes qui sont en bonne santé (5 au total) sont en bout de ligne, à la gare Vaugirard car là, ils reçoivent de l'eau de pluie et de la lumière. En partant de Montparnasse, à partir du 35ème pot, ces derniers ont déjà été "décorés" avec des plantes en plastic et un méchant lit de boules d'argile qui fait généreusement office de cendriers. Vous pouvez y trouver un vieux sandwich pourri si vous êtres vraiment affamé.

4) C'est la crise!
Vous pouvez rire mais ces grands pots ne sont pas laids, ils sont rouge foncé et très grands et même quand c'est acheté en gros, c'est pas donné, autrement il y en aurait partout. Et ça coûte cher, ce délire! Donc c'est finalement nous, les consommateurs de la SNCF, pour qui ce display à été conçu afin de nous divertir, qui payons ces pots et leur installation et le bureau de style qui a trouvé cette idée géniale. Encore une fois, au lieu de demander à des bobos de "concevoir" une telle ligne de pots de jardins, il aurait été plus "cost effective" de solliciter les conseils d'un jardinier lambda.



5) Appelez Pierre & Gilles!

Donc ces pauvres plantes n'ont pas eu la vie facile et pour nous jardiniers, ça nous crève le cœur de voir un végétal si mal traité, sans respect des moindresrègles de base pour qu'il survivre. Et tant qu'à mettre des fausses plantes en plastic style tropical raté, on aurait pu demander à Pierre et Gilles de nous faire une création florale 100% kitsch! Ce serait une merveille pour les enfants avec une idée différente pour chaque pot, 73 of them, comme 73 arbres de Noël, et je vous assure que ce serait devenu une attraction internationale. Un plan média du tonnerre! Car Pierre & Gilles, les fleurs en plastic et tout ce qu'on peut faire de décalé et éblouissant avec, ils savent faire. Ils font ça depuis toujours. C'est naturel chez eux.