J'ai un ami, Yves, qui est un fan de house et qui est un bear, un homme qui aime les hommes nounours. Comme c'est le phénomène gay le plus important des dix dernières années et que ça débouche aujourd'hui sur les hipsters et surtout tous ceux qui sont ni bear no hipsters mais qui ont envie d'être gay d'une manière indépendante, on a souvent discuté, entre nous, du pourquoi et du comment de la daube musicale qui passe dans les clubs gays, et surtout les clubs de bears.
On aurait pu penser qu'un nouveau look, une nouvelle philosophie (on est des bears et on n'a pas besoin de bouffer des stéroïdes au petit déjeuner et si on a du ventre ben c'est comme ça, casse toi si t'es pas heureux) ou un état d'esprit plus drôle amènerait vers une ouverture musicale dans les clubs de bears. Ben non. J'en suis à mon millième message de copains qui sont bears et qui vont dans ces clubs pour se trouver face à une musique robotique même pas moderne, une ambiance triste et des mecs qui se regardent danser encore plus que les gym queens. Paradoxal, non? Et le pire, c'est que si on a le malheur de dire quoi que ce soit sur ça, les organisateurs de soirées vous envoient des fatwas pas drôles du tout.
Voici donc le témoignage de Yves.
Depuis 2003, on a vu le mouvement "OURS" arriver en France. Des boites, des bars ont organisé des soirées "OURS". Le mouvement s’est étendu dans toute l’Europe.
Et comme le milieu "OURS" fonctionne, et que la barbe est à la mode, on a vu les gays "s'oursiser".
Depuis 3 ans le phénomène s’amplifie : des fêtes "OURS" apparaissent partout, enfin pour rester branché, il faut dire des fêtes "BEAR".
Ces fêtes sont fréquentées par des ours, de moins en moins représentés (il n’y a pas assez d’ours en France pour remplir tous les bars et les fêtes "BEAR"), et par une majorité de candys et de candys poilues (des gays "average" qui se sont laissés pousser la barbe).. Ces candys étaient JPG, ou techno il y a quelques temps, aujourd’hui elles se précipitent sur le mot BEAR (Mouss Bear, Bear mix, Beardrop, Bear factory, BearKamp, etc etc) sans pour autant être assimilable à la culture ours.
Mode d’emploi
Dans une soirée BEAR, on peut se livrer à 3 activités (comme dans toutes les soirées gays) :
1. Discuter avec ses potes.
2. Draguer les gars présents
3. Danser
Quand je suis célibataire je pratique les 3, quand je suis marié je me restreins à la 1 et la 3.
Dans tous les cas, la 3 est super importante, car danser est un plaisir, et puis si la 1 et la 2 sont moins bonnes, on peut toujours se rabattre sur la 3.
La 1 et la 2, on peut les faire ailleurs que dans une soirée. La 3 c’est ici et nulle part ailleurs. Je danse d’une manière assez particulière, comme un plantigrade, ce qui fait que les candys m’imitent souvent pour se moquer de moi. L’OURS que je suis méprise alors les candys.
Une coterie de quelques DJ's commence à truster toutes ces fêtes. Ils sont bons dans leur genre, c’est sûr. Mais leur genre, c’est UN seul type de musique.
Ces DJ's ont tous des CV interchangeables, ils proclament une culture pop-rock à faire pleurer Philippe Maneuvre (ça coûte rien de l’affirmer, ils n’en passent jamais), puis ils mentionnent un passage par une fête ou bar techno dont personne n’a entendu parler (ça fait branché) et qui les a éclairés sur la route du son pointu. Ensuite, ils nous assurent tous qu’ils délivrent des sets qualifiés par les mots « puissant », « envoutant », « festif » (même pas honte). A vous de choisir. Certains garantissent même d’enflammer le dancefloor. Ces DJ's se retrouvent dans toute la France car certaines de ces fêtes exportent leur franchise (la BEARDROP par exemple).
Pour ces DJ's, il y a un mot qui est une insulte, c’est : RADIO.
Ca veut dire quoi, radio ? Des morceaux dansants qui passent aussi sur NRJ, FUN, SKYROCK, NOVA, LEMOUV etc. Vue l’étendue des genres musicaux de ces radios, on comprend déjà l’ineptie du raisonnement. Pour eux, radio c’est caca, il faut passer des morceaux électroniques, vendus à 500 exemplaires en vinyle. J’ai même vu sur le soundcloud d’un de ces DJ's un autre confrère mettre en commentaire : « prise de risque ? » parce que le gars commençait par un remix de « Ta douleur » de Camille. Comme quoi, quand ça chante, qu’il y a une MELODIE, que plus 5% du public peut connaitre le morceau, c’est risqué. Pour qui c’est risqué ?
Il me semble qu’une position intermédiaire est possible.
Depuis 3 ans, je m’ennuie dans les soirées (mais pas dans les boites). Et depuis deux ans, j’ai un mari, qui s’y ennuie autant que moi. Car la musique qu’on entend dans ces soirées est invariablement la même, de la « housetekelectrodeepprogressive », je les colle tous ensemble car le résultat est un son triste, sans vocaux ou presque sans, garni uniquement d’effets électroniques, parfois péchu, sur deux rythmiques : tribal ou tek.
Ce son (pour parler comme eux, ils sont au moins lucides, ils ne font pas de la musique) distille un ennui profond. Il n’est absolument pas festif, pas euphonique. Un indicateur évident est quand même le nombre de danseurs.
Pour eux, un DJ c’est un passeur de morceaux, un fabricant de son, le fait qu’il y ait un public à faire danser ne les concerne apparemment pas. Ils prétendent le contraire mais pour les avoir vu à l’œuvre, ils regardent rarement leur public. A contrario, j’ai un pote DJ (pas pointu) qui s’acharne à faire danser même ceux qui restent au bar dans sa boite, et quand il perd des danseurs, ça le mine, même s’ils sont juste allés pisser.
En tant que client qui paye ses consos et qui vient pour s’amuser, je me dis que j’ai droit AUSSI à ce que DJ prenne soin de moi.
Pour citer quelques exemples :
• à Marseille j’ai vécu une soirée "OURS" (où passait entre autres le DJ qui « enflamme le dancefloor »), dans une boite assez pleine où seulement DEUX candys et le barman dansaient.
• à Nimes j’ai été plusieurs fois à la même soirée où à peine 10% des gens présents dansent.
• à Toulouse, dans un bar bondé, j’ai vu un seul gars danser sur ce son et deux candys taper du pied, jusqu'à 2H du matin (j’ai supporté que jusque là), alors que j’ai passé dans ce même bar tout aussi bondé des soirées entières à m’éclater.
A chaque fois mes potes gueulent le lendemain : « On s’est bien amusés entre nous mais musique à chier ». Car mes potes ont de la mémoire :
• on s’est super amusé à l’Esclave (Avignon) avec l’invasion des ours de Toulouse, où des moments d’anthologie ont été vécus sur du R&B mais on n’a jamais eu envie de faire les connes à la Beardrop (Marseille, Toulouse, Paris).
• On s’est fait méga-chier à la Mékanik (Nîmes) le 31/12/2009 de 0H30 à 3H00, où le DJ qui fait des sets « puissants » était à l’œuvre. C’était tragique, le réveillon où tout le monde était remonté comme des pendules, où tout le monde était à donf, c'était triste. A 0H30, venus d’un réveillon super chaleureux entre amis, on s’est retrouvés dans une ambiance glauque et plombée. Les années d’avant, on a souvent fini à la boite gay locale où on s’est toujours amusés.
Ce qui est en cause, ce n’est pas la nature de leur zique (enfin pas tout à fait), tous les goûts sont … etc. Ce qui est en cause, c’est le fait qu’ils imposent UN seul genre de musique durant des heures. J’aime aussi le R&B, mais des soirées entières de R&B me gaveraient, c’est pareil pour la house, le ragga, l’electro, le reggae, le rap.
Dernièrement, je suis retourné dans la boite gay de ma ville, à la programmation variée, une chose m’a frappé : tout le monde souriait en dansant - et j’ai rarement vu les gars sourire dans ces fêtes. Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder les photos sur leur site ou sur Facebook, les photos des pistes de danse sont très éclairantes. En plus, ils ont la fâcheuse habitude de se prendre en photo entre eux (car ces DJ s’aiment), dans beaucoup d’albums on voit plus les organisateurs que les participants...
Alors j’ai fait le kamikaze, en écrivant ce texte et en mettant les liens vers les sites. Pas pour me payer ces gens, mais juste pour leur dire, "pointu" est-ce synonyme de chiant ? C'est obligé ? Dans la même génération de DJ's, il en a qui ne sont pas "radios" mais qui produisent pourtant un son festif et euphonique (Emello, Maxime Dangles). Alors pourquoi ne pas vous en inspirer et essayer, par exemple, d’arrêter de penser qu’un set doit forcément commencer par « BOUM BOUM ».
A la Madbear 2010, j'ai rencontré le boss du bar à ours de Toulouse où se sont produites les Beardrop (before & after) et la Summerbars et la Bearfactory et ça m’a permis d’apprendre que ces DJ's sont apparus de rien et qu’ils viennent d’une scène très centrée sur leur musique. Bref, ils sont pris pour animer des bars sans savoir que la clientèle d’un bar n’est pas monolithique. J’ai même entendu la phrase « ‘Y’ est bon quand il mixe avec un autre ». Quand on sait que ‘Y’ est l’organisateur des évènements cités….
Donc même les organisateurs se rendent compte de l’inadaptation de ces DJ's sur les scènes où ils débarquent. Ca va peut être changer. (On me dit aussi que le DJ marseillais « au son tribal envoutant » a passé Dalida lors de la dernière soirée « candys poilues » marseillaise….)
Si ça ne change pas, je continuerai à sortir dans les vrais endroits OURS, et plus dans ces fêtes, ce que font déjà une partie de mes potes OURS. Je rentrerai dans ma caverne et j’irai m’amuser dans les pays étrangers, parce ces DJ's trustent les fêtes locales mais pas plus….