mercredi 23 septembre 2009

La mauvaise typo des socialistes


Il y a moins de deux ans, les médias se sont livrés à un bel exercice : comparer les sites de campagne des deux candidats à la Maison-Blanche. Tout le monde s’y est mis avec plus ou moins d’expertise et de clairvoyance, mais l’idée était là : le message politique dépend de la police de caractère. J’ai alors commencé à découper les articles de mon quotidien préféré. Le 5 février 2008, un premier papier de Noam Cohen prenait déjà parti : « Just look at their sites : Clinton is a PC and Obama is a Mac ». On ne peut être plus clair. Obama avait la machine moderne, celle qui transforme, celle que l’on choisit par conviction. Clinton avait le PC du peuple, la machine qui plante souvent, celle qu’on achète parce qu’on n’a pas réfléchi.

Le 7 avril 2008, un article d’Alice Rawsthorn décrivait pourquoi Obama était en train de gagner la guerre de l’image et du marketing : « Brand Obama : Leader in the image war ». Les couleurs choisies, ainsi que les symboles, les logos et les lettrines symbolisaient le rejet des conventions. Le site d’Obama se montrait clairement plus audacieux.

Le 26 mai suivant, Roger Cohen abordait l’angle financier : comment le design des sites de Clinton et d’Obama influençait la générosité des donateurs pour alimenter la campagne la plus onéreuse de tous les temps. Je reviendrai tout de suite après sur ces articles qui ont décrit, tout en la célébrant, la montée en puissance de l’esthétique Internet dans le cadre d’une campagne présidentielle. Aux Etats-Unis, on sent une réelle curiosité pour le support idéologique. Le message est forcément influencé par l’intelligence de la présentation. C’est l’idée du beau soutenu par la publicité. La conviction politique nourrie par l’image. On dépense pour convaincre.

En France, depuis une dizaine de jours, tout le monde a commenté le site de Ségolène Royal, les couacs de son lancement, la déception générale, les moqueries sur Internet, l’incohérence de l’ensemble. Des parodies sont apparues qui ont entraîné d’autres commentaires, isolant de plus en plus le camp Désirs d’Avenir. Certains sont proposé leur aide pour sauver la situation. Pendant ce temps, Villepin a lancé son propre site, dans l’indifférence générale, juste avant le début du procès Clearstream (yawn). Et puis, souverain en son royaume, n’oublions pas que Bertrand Delanoë avait essuyé les plâtres avec son propre site perso, le pire de tous, no doubt.

Au New York Times, Alice Rawsthorn a une marotte. Elle s’amuse à dénoncer les marques qui font du mauvais design, les sites web qui sont nuls. Elle peut faire un article entier sur cette interrogation : pourquoi les machines à Espresso sont atteintes par une nouvelle maladie, la « designeritis » (10 août 2009). Elle milite pour un Internet qui rend les choses faciles à la fois pour l’œil et pour le cerveau (28 septembre 2008). Elle prédit que le futur éradiquera les objets tout en les créant (31 janvier 2007). Elle se pose souvent la question : pourquoi tant de créativité quand seulement 10% de la population a les moyens d’en bénéficier ? (26 mai 2008). Elle est inquiète face aux conséquences écologiques de ce que nous consommons (2 février 2009) . Elle explique pourquoi le classique est moderne (le 28 avril 2008). Elle se pose la question définitive : qu’est-ce que le bon design ? (9 juin 2008).

Je suis le seul à découper ces articles ? Ou plutôt : n’y a-t-il personne qui les découpe pour Delanoë et Ségolène Royal ? L'article de Suzy Menkes pour le NYT sur la peur des ordinateurs chez les leaders de la mode? On se demande comment ces cadors de la communication (c’est ainsi qu’on nous les présente à chaque fois) font pour se planter ainsi. Car, chez eux, il ne s’agit pas d’un simple bug (qui peut arriver à tout le monde), ou une légère faute de goût, ou un « peut mieux faire » dans le visuel ou l’arborescence. Non, ce sont de véritables catastrophes. Il s’agit de réelles insultes visuelles. Ces sites illustrent une déconnection complète de ce qui se passe sur Internet. Si c’est ça qu’ils nous proposent pour le pays lors des prochaines élections présidentielles, alors partons tout de suite vivre en Moldavie, au moins là France Telecom vient d’installer le HD pour les téléphones portables. Parce que c'est ça le problème : comment ces gens peuvent être crédibles quand ils sont si nuls?

Quand j’ai eu le malheur de mentionner la laideur du site de Delanoë sur Facebook, j’ai eu des amis qui m’ont sorti le traditionnel argument : « Les sites des opposants UMP sont plus classe, mais si un jour Delanoë perd la mairie, on regrettera la laideur de son site ». Ou alors « Son site est laid, ses costumes sont laids, son physique est laid, mais c’est quand même pas très important et ça n’apporte rien au débat ». Mon propre frère a fini en pirouette, comme toujours : « Mais qui aurait envie d’aller sur le site perso de Delanoë ? ». Sister, I love you! Sans oublier la remarque la plus idiote de toutes : « Oui c’est moche, mais bizarrement assez intuitif et… convivial ». Ah, les clichés de l’intuitif et du convivial ! On comprendra que cette tolérance à la laideur est surtout motivée par le risque parano de voir Delanoë perdre sa mairie – comme si c’était possible. Ce masochisme de la laideur provient, faut-il le rappeler, de gays très sensibles au design et à la culture en général, avec des appartements dans lesquels on trouve des meubles originaux, des objets signés, etc. Pour eux, le côté rance du site de Delanoë ne vaut pas un conflit. Je crois même déceler l’idée derrière tout ça : comme il faut faire laid pour réussir une pub de charcuterie à la télé, ce n’est pas très différent quand on lance le site d’un homme politique homosexuel qui doit surtout s’écarter du cliché selon lequel les homosexuels ont du goût. Qui va aller sur le site perso de Delanoë ? Ben, les mêmes personnes qui mettent Delanoë en première place du sondage de popularité OpinionWay, pardi. Un site personnel, c’est un outil de campagne, c’est pas fait pour énumérer les recettes culinaires du maire de Paris. C’est une machine de propagande (enfin, dans l’idéal), c’est une vitrine, et un lieu de débat. Sa fonction même est de répondre à un cahier des charges qui permettra de propulser (ou non) un candidat potentiel à la fonction suprême, celle de Président de la République.

Alors, si tout le monde a donné son avis sur le site de Ségolène, sa vidéo postée en retard, son amateurisme presque revendiqué, ce serait bien de mettre tout ça en perspective. D’abord, comme je disais au début, ces hommes et ces femmes politiques français ont tout de même l’immense chance d’avoir vu se développer, avec le succès que l’on sait, la campagne des élections présidentielles US. Il y avait matière à inspiration. Et dès le début, j’aimerais écarter la réponse toute faite des pintades du poulailler PS : « Mais on n’est pas en Amérique, on n’a pas le même budget pour faire ça, nous ». Réponse : le site de Ségo ne vaut même pas les 47.000 euros qu’il a coûté. À Minorités, on s’en est sortis pour beaucoup moins cher et c’est beaucoup plus joli et efficace. Le PS a, je le répète, une envie fondamentale de convaincre à travers la laideur. Or, Internet, dans l’idée, c’est beau. Si vous avez la chance de pouvoir vous libérer de la pub et des cochonneries qui polluent la vision, comme c’est le cas chez Delanoë ou Désirs d’Avenir, vous devez aller directement vers l’essentiel : le positionnement politique à travers les mots, les couleurs, les lettres, l’espace entre les lettres, toutes ces petites choses qui attestent si vous avez compris ou pas. Grâce à ces choix de maquette, vous embrassez la modernité ou pas.

Si le site de la campagne d’Hillary Clinton a été jugé durement (« Her campaign has been so 20th Centhury »), alors celui de Ségolène date de 1981 et celui de Delanoë date d’avant le trou des Halles de Paris, quand les bouchers vivaient entourés de rats. Il y a un côté vieille épicerie dans ce camaïeux de couleurs qui rappelle inconsciemment le caddy de la ménagère avant que Cif Ammoniacal ne soit inventé. Ça sent le vieux. « Tout est global de nos jours, sauf la politique » dit David Sing Grewal dans son livre « Network Power ». You bet. Delanoë et Ségolène Royal ne parviennent toujours pas à transposer de manière novatrice tout le travail mené à la base, cette démocratie participative qui leur procure tant d’heures supplémentaires et qu’ils n’arrivent pas à mettre en valeur. Les personnes qui ont travaillé sur leurs sites ont visiblement reçu des recommandations : ne pas chercher ailleurs pour trouver l’inspiration. Ou pire : « Ne JAMAIS regarder la concurrence ! » . Un slogan impossible à suivre de nos jours, à moins de montrer à quel point on n’a rien compris à Internet. Tout est concurrence. Si Obama a choisi la police de caractère Gotham pour ancrer sa campagne, on se demande si Delanoë et Ségo ont un avis pour trancher le vieux débat : avec serif ou sans ?

À la base, ce que ces sites veulent dire, c’est l’inconfort de l’idée socialiste face à une esthétique moderne. Ségo et Delanoë choisissent leurs lettres comme leurs vêtements : mal. Ils n’ont pas de goût et ils ne laissent personne régler ce désastre visuel à leur place. Ensuite, ces sites disent quelque chose de très clair sur le message, sur le texte. Il n’y a pas de programme, il n’y a pas de bilan, il n’y a même pas une envie de faire diversion sur le visuel. Du coup, il n’y a rien. La laideur intolérable de la mise en page, des typos, des illustrations, de l’éclairage, du contraste ou de la mise en valeur prouve que ces « communicants » n’ont aucun respect pour le mot. Ils ne savent pas écrire, ils n’ont pas d’élocution, ils ne parlent pas de langues étrangères et on voit la peur sur leurs visages quand ils s’approchent d’un micro. Ils articulent les mots qui sont à l’opposé de leur pensée. Le site de Delanoë est laid parce que les textes, en eux-mêmes, sont laids.

L’envie, c’est de gagner au finish par lassitude, en donnant le moins possible. Ils n’ont rien compris à Internet car ils sont complètement dans la rétention anale. Ils croient qu’on peut rester en haut des sondages et qu’on peut gagner les élections en disant le moins de choses possible, en se montrant le moins possible, en se cachant derrière l’écran crasseux de leurs sites. Ces sites entérinent leur évaporation. Plus c’est laid et moins on a envie de les voir. Moins on a envie de les voir et plus ils sont absents. Et plus ils sont tranquilles. Ils peuvent passer ainsi des semaines sans donner de nouvelles. Et le peuple de gauche est satisfait de cette distance qu’il trouve assez chic, alors qu’elle est juste le symbole de leur paresse qui est visible pour tous, dès la première page de leurs sites.

La laideur est donc la protection ultime de ces leaders politiques pendant qu’ils sont invisibles face aux grands enjeux qui les concernent. Quand on demandera ce que fait Delanoë pour (ou contre) le Grand Paris, il aura beau jeu de répondre : « Talk to my website » comme si c’était une nouvelle version de « Parle à ma main ! ». Pour eux, le site web, c’est un gag, comme les pin’s des années 90 : un truc qui pollue l’esthétique de la vie quotidienne, une sorte d’inflation du rien. Ou pire, c’est une menace. On parle de « démocratie du design » ou de « co-design », mais ça les inquiète.

Après la victoire d’Obama, les médias se sont posé la question : l’Europe pourrait-elle avoir son Obama ? Réponse : avec de tels sites, c’est facile : no way José. Ces sites ne montrent absolument pas en quoi Delanoë ou Ségo sont différents. Plus on est femme et plus on reprend l’image de Mitterrand. Plus on est gay et plus on se montre beauf. Cette manière de ne rien revendiquer à travers le graphisme, c’est la meilleure manière de montrer son incapacité à imposer le changement. Dans la société actuelle, où le design et le graphisme n’ont jamais été aussi présents, parfois même jusqu’à la nausée, ces sites sont totalement décalés. Hello ! Vous avez des gosses de 12 ans qui passent à la télé parce qu’ils sont dans un groupe de rock. Vous avez un rapper comme Soulja Boy qui devient millionnaire en 6 mois grâce à MySpace. Vous avez un musulman qui devient maire d’une ville comme Rotterdam, for fucks sake. Vous avez EuroNews avec un habillage parfait. À Londres, le gouvernement est en train d’apprendre aux fonctionnaires à utiliser Twitter. Barack Obama a 2.225.926 followers (and counting) sur Twitter. Et Delanoë ? Il n’est même pas sur Twitter.

mardi 22 septembre 2009

Sounds of Blackness


Le sujet racial a toujours été au centre de mon écriture et de mon amour pour la musique. Dès l’âge de 12 ans, à travers des disques blancs, comme ceux de Led Zeppelin ou des Who, ce qui m’attirait en fait était la musique noire, le blues, tout ça. Pendant des années, j’ai aimé la musique parce que je cherchais la race noire qui était invisible dans mon coin de France à l’époque. Même quand j’ai découvert Kraftwerk, j’aimais cette musique allemande blanche parce qu’elle était le miroir d’une musique noire qui était si rare dans les années 70.

Bien sûr, ensuite, Bob Marley a changé tout ça. Mais mes choix musicaux ont toujours été influencés par la musique noire qui était une allégorie ethnique parce qu’il y a 40 ans, la musique était vraiment le seul media qui permettait une expression totalement libre pour les Noirs. Je veux dire, à l’époque, personne ne lisait du James Baldwin. J’ai raconté 1000 fois que lorsque j’ai rencontré la disco, j’ai jeté toute ma collection de disques punks, même si je savais déjà, parce que c’était écrit dans la presse, et parce que je le sentais aussi, que le punk et la disco étaient liés. Mais mes amis de l’époque peuvent témoigner que j’ai assumé ce choix comme une épiphanie, par cohérence raciale. J’ai décidé d’écouter uniquement de la musique noire. J’ai pris alors la mesure de l’engagement qui était nécessaire pour se mettre au niveau de la musique noire. De fait, je pensais ne jamais parvenir à rattraper mon handicap et le retard pris par la société envers les Noirs. Il fallait que le reste de mon existence soit entièrement consacré à l’apprentissage de cette musique qui était juste en train de devenir respectée. Et là je ne parle pas du jazz, du blues ou même du rock noir. Je parle de funk, de dub, de disco, de house et de hip hop. À 20 ans, j’ai compris que le reste de ma vie serait consacré à l’observation de cette musique pour en connaître les racines. Je savais déjà que les décennies à venir ne m’apporteraient probablement pas la récompense suprême : la proximité des Noirs en tant qu’amis ou lovers.

Je serais marqué pour toujours par ma génération, celle de la fin des années 50. Je regarderais devant moi, avec envie mais aussi tristesse, les jeunes générations apprécier le melting pot que je n’ai jamais connu. Je me suis puni en assumant pleinement le fardeau de la ségrégation dans laquelle je suis né, dans laquelle j’ai grandi. Je suis le produit de cette ségrégation. Ma punition, en tant que fils de Pied-Noir, serait cette ironie totale : né en Afrique, je ne pourrais jamais apprécier la race noire autant que je l’espérais, comme symbole de mes propres racines, de la terre qui a porté mes premiers pas. Cette musique noire que je cherchais si profondément dans les disques que j‘écoutais à dix ans, c’était celle qui avait voyagé de l’Afrique vers les Antilles et vers l’Amérique pour revenir en Europe. Cette punition coloniale, je la payerais en mon nom propre, au nom de mes ancêtres aussi, car jamais je ne pourrais prétendre m’en éloigner, jamais je n’obtiendrais le pardon. Je peux même aller très loin. Jamais je n’oserais m’agenouiller devant cette musique noire comme si elle avait le pouvoir de me pardonner car, dans ce cas, il faudrait s’agenouiller chaque jour, à chaque moment, devant chaque symbole de cette musique noire. Ce qui serait difficile, on l’imagine, à vivre d’une manière pratique.

Avant qu’on me le reproche, je ne pense pourtant pas que cet amour musical soit uniquement le résultat d’une simple culpabilité. Il fallait du courage pour s’extirper d’un héritage blanc en 1970 pour décréter que désormais, « seule la musique noire m’intéressait ». Il en fallait aussi pour décider de devenir un des rares journalistes blancs à creuser dans une culture musicale qui n’était pas très respectée. Il fallait espérer aussi qu’une séparation s’estomperait un jour : d’un côté les artistes Noirs, de l’autre un journalisme blanc. Les Noirs inventent, les Blancs commentent. Si on a un problème avec cette division, si on la ressent comme quelque chose d’injuste, il faut forcément la faire évoluer. D’un côté l’art, et de l’autre son réceptacle. D’un côté la musique, de l’autre le sexe. Je fais partie de ces Blancs qui sont des faux Noirs. Selon mes critères de suprématie, les Noirs sont toujours supérieurs. Cela n’empêche pas de critiquer aussi, mais dans tous les médias modernes qui sont pour moi les plus importants, comme la musique, le sport, le sexe, la Beauté avec un grand B, les Noirs sont supérieurs. Et je pourrais écrire des livres sur ce sujet pour échapper à la controverse. Mais je m’en fous, je le revendique même en quelques phrases. Et c’est pourquoi j’ai toujours été extra careful quand j’avais des amis Noirs ou quand je couchais avec eux. Je me serais foutu des baffes plutôt que conforter un cliché de comportement scandaleux, ou même gênant. Je devais faire attention à eux, sans être lourdingue. S’empêcher de faire du tourisme sexuel, par exemple.

Je me suis mis dans la position du public, toujours en attente, toujours aux aguets. Je n’ai jamais ressenti de « fatigue raciale » car je n’ai jamais cessé de me poser des questions – et de rêver aussi - sur l’expression noire dans la musique. Je me doutais pourtant que je n’obtiendrais peut-être jamais de bonnes réponses à mes interrogations. Au stade où, il y a dix ans, j’ai commencé à poser des questions étranges à des célébrités comme Janet Jackson qui me regardaient d’une manière étrange quand je les questionnais sur le « mystère noir ». Pour moi c’était limpide, le sujet central de livres comme « How Race Is Lived In America (2001), un projet de l’ensemble de l’équipe du New York Times qui se penche sur la difficulté de parler de race entre ethnies différentes. Et quand j’ai enfin compris que les artistes Noirs eux-mêmes n’avaient pas envie d’aborder ce sujet si complexe dans le cadre d’interviews de promotion, ça m’a fendu le cœur. Après plusieurs tentatives, j’ai compris que ces artistes n’avaient pas envie de mettre de côté l’impératif commercial d’une interview pour aborder un sujet de conversation pourtant très symbolique de la relation art / media. C’est le moment pivotal de ma « carrière » : la musique s’est formatée d’une telle manière qu’il est devenu presque impossible d’aborder le fondement politique qui sous tend la musique noire. La musique est alors devenue une autre barrière commerciale qui nous séparait, une fois de plus, dans ce mouvement de rapprochement inter racial. Par exemple, quand j’ai été viré de Libération, en 1997, mon principal sentiment de réconfort, c’était d’espérer qu’un ou une journaliste Noir prendrait ma place pour, enfin, parler à la première personne de cette musique. Ce n’est pas ce qui s’est passé, mais je pense avoir jeté les bases, comme toujours.

Il faut bien admettre que chez les gays, nous sommes encore une minorité à être devenus fans de « The Wire », comme si c’était le prolongement naturel d’un mouvement musical ou même d’un combat pour l’égalité des droits. Qui a vraiment remarqué le « Bartender » de T-Pain joué dans l’épisode 9 de la saison 5 ? Qui a reconnu le look de Lil’ Wayne dans l’adolescence de Namond Price (joué par Julito McCullum) ? Même « Oz », avec tous ses mecs Blacks à poil n’est pas parvenu à créer une fascination aussi sincère. À travers « The Wire », c’est la découverte de toute une manière de se comporter, de parler, de marcher, de mâchouiller un cure-dent au bord des lèvres. C’est devenu le manifeste et la référence. Il suffit de regarder « The Wire » pour comprendre. Si on a des problèmes avec les Noirs, il suffit de regarder la série. C’est quand même pas difficile comme exercice.

Ce qui m’excite dans Minorités, c’est bien l’espoir de fusionner ces envies et ces frustrations dans le cadre d’un groupe de réflexion sur les minorités. Je rêve d’un jour où un kid écrira et racontera ce qu’il ressent lorsqu’il va aux Tea Dance de BBB où le public est composé à 90% de jeunes Blacks et Beurs, avec leurs codes, leur sexualité, leur langage. Car j’ai l’impression que l’ensemble des gays Blancs ne s’intéresse pas à ce club, toujours rempli, alors que le clubbing parisien est clairement en crise à Paris.

Je rêve d’un ami hétéro qui me proposerait un texte sur sa passion du surf, son esthétisme et son angle politique aussi. Je regarde les magazines de surf et de skate avec la même admiration que lorsque je regarde « The Wire ». C’est une culture underground qui lutte pour rester authentique. C’est du sport, du loisir, mais aussi un engagement, de l’écologie, du style, de la violence et du respect, bref une culture minoritaire. Combien de gays sont intéressés par ça ? Pourquoi ai-je porté des pantalons Stüssy depuis 1987 ? Des sneakers Simple depuis 1990 ? Pourquoi ai-je offert une montre Nixon à mon mari de l’époque, alors que personne ne connaissait encore cette marque, découverte à la boutique Supreme de New York ? Etait-ce du voyeurisme ou une envie de s’associer à un mouvement que je ne pourrais jamais comprendre vraiment, tout simplement parce que je ne faisais pas du skate car j’étais trop occupé à militer contre le sida ?

La musique noire, le skate, le surf, ce sont des mondes qui sont devenus plus tolérants envers les gays. Il y a vingt ans, ce n’était pas le cas. Il y a donc eu une évolution vers une forme de tolérance et de compréhension mutuelle. Aujourd’hui, vous pouvez avoir 50 ou 60 ans et vous habiller en surfer ou en skater et vous n’avez pas l’air con.

Quant à la musique arabe, c’était encore pire. Mon espoir secret, c’était de tomber amoureux d’un Arabe qui m’expliquerait toute l’histoire de cette musique, comme je l’ai fait pour d’autres avec la house et la soul. Mais je n’ai jamais rencontré cet Arabe. Aujourd’hui, à 51 ans, je me dis que je ne le rencontrerai peut-être jamais. À un certain âge, on commence à anticiper les choses que l’on ne fera pas dans sa vie. Il faut avoir le courage de l’admettre et de le voir venir. Nous avons préparé cette mixité, nous l’avons encouragée, nous avons même radoté dessus et on continue de radoter dessus. Mais notre génération ne la connaîtra pas vraiment, car elle appartient aux jeunes, c’est leur privilège. Leur cadeau.

More to come.

vendredi 11 septembre 2009

Les gays et Obama


J’ai mis du temps à lire "Hope and History ", le dossier du numéro de septembre de The Advocate consacré à Obama. En termes de réactivité Internet, ça donne : FAIL. Pire : tous les amis ont déjà lu l’article, sauf moiself. J’avais râlé intérieurement en voyant la couverture du numéro avec un grand « NOPE? » à la place de « HOPE ». J’hésitais à lire l’article parce que je me disais : « Voilà, les gays sont égoïstes, ils sont les premiers à lâcher Obama ». Et ça m’énervait.

En résumé : le journaliste Michael Joseph Gross revient sur l’immense espoir apporté par l’élection d’Obama. Le switch un peu difficile des gays qui, avant les primaires, avaient choisi Hillary comme meilleure prétendante à la Maison-Blanche. Les nombreuses occasions prises par Obama dans ses discours pour saluer et encourager les attentes LGBT. La lune de miel des 100 premiers jours.

Et puis l’attente.

Les 100 jours d’Obama sont finis depuis longtemps et la communauté s’impatiente. Pire, la liste des choses à faire n’avance pas. Le mariage gay est bloqué, les associations LGBT qui lobbient Washington semblent plus excitées à l’idée de se faire inviter aux soirées de la Maison-Blanche plutôt que… faire pression. Et surtout Obama aurait dû régler depuis longtemps déjà une de ses promesses pré électorales en révoquant la politique « Don’t Ask, Don’t Tell » à l’armée. Un seul décret de sa part aurait pu effacer des années d’exclusion de gays et de lesbiennes. Il n’avait pas vraiment besoin de passer par le Parlement pour ça. Et puis, il y a eu toutes les autres fâcheries : la présence de Rick Warren lors des cérémonies d’inauguration, etc, etc .

C’est à partir de ce constat que Gross développe l’angle de son article. On croyait que ça allait être une litanie de critiques à l’encontre de l’administration Obama (qui en passant, n’est toujours pas complètement installée dans ses bureaux). Mais il se tourne vers la communauté. Pour Gross, Obama n’a pas tenu ses promesses, pour l’instant, parce que les LGBT ne sont pas assez agressifs. Il faut comprendre Obama, dit-il, non comme un allié, mais comme n’importe quel président qu’il faut bousculer. Obama peut faire avancer les droits LGBT. Mais la vraie question est : les LGBT peuvent-ils créer un mouvement qui, réellement, peut faire pression ? Obama a besoin d’une base très engagée pour faire basculer une nation américaine qui ne considère pas forcément le mariage gay comme une urgence face aux autres problèmes de la société. En ouvrant la porte aux idées LGBT, Obama teste les organisations qui les soutiennent. En termes politiques, il les défie même. Cette révolution sociétale, il faut que les gays l’obtiennent en faisant du bruit, en se mobilisant, en étant très agressifs face à la majorité du pays qui hésite encore sur la question du mariage.

Ce qui s’est passé avec la Proposition 8 en Californie est très révélateur. Si l’opération s’est soldée par un échec, les organisations LGBT en ont déjà tiré les conclusions avec même des autocritiques sur la stratégie suivie. Mais la campagne, en elle-même, a montré qu’une nouvelle génération de militants avait été trouvée. C’est une formidable avancée. Mais il faut aller plus loin. L’article de The Advocate prend alors un accent d’appel aux armes. C’est relativement rare dans les pages de la presse gay américaine. Avec un hommage insistant pour le vieux des vieux, Larry Kramer, qui n’en démord pas depuis dix ans : « Nous ne sommes pas ici pour faire des amis. Nous sommes ici pour obtenir nos droits ».

Michael Joseph Gross affirme : « Le mouvement national pour les droits des gays est enlisé entre l’activisme et la politique politicienne, entre la colère et l’ambition ». Traduisez : ceux qui nous défendent sont surtout intéressés par les nouvelles opportunités de l’administration Obama. Ils veulent assurer leurs carrières avant tout. Travailler de l’intérieur, soi-disant. Cette génération a oublié ce qui a contribué aux grandes victoires du mouvement gay et sida des vingt dernières années. Ces personnes qui menaient le combat appartenaient à une génération qui se considérait « gay first and foremost ». Gay d’abord – et gay surtout. C’est cette notion séparatiste qui leur a permis de se positionner face au pouvoir d’une manière intransigeante, dans un coming out permanent, avec des demandes très précises, très pragmatiques, très concrètes.

Or cette attitude gay n’est plus vraiment celle que partage la nouvelle génération LGBT. En termes d’identité, oui. En termes d’engagement, non. Leur idée, c’est d’utiliser le combat contre l’homophobie comme une caisse de résonance des demandes LGBT face au pouvoir. Ils disent : « Regardez, c’est intolérable, ça doit changer ». Mais ce n’est pas ce levier qui va unir les différentes générations de gays et de lesbiennes, c’est insuffisant. Celles qui ont obtenu des avancées dans les décennies précédentes et qui trouvent que les jeunes sont « paresseux et trop sûrs de leur droit ». Et ce n’est pas non plus le combat contre l’homophobie qui va changer le regard des jeunes pour les vieux, souvent jugés « irascibles et nostalgiques ». Quelque chose doit unir ces deux générations ; autrement la division restera et fragilisera le combat. Si nous sommes divisés, nous ne pourrons pas obtenir ce que nous demandons.

L’article se termine par une exhortation. Pour que le mouvement LGBT avance, il doit créer, à nouveau, sans complexe d’infériorité, une énergie organique, celle qui a permis à Act Up de devenir la machine qui a eu tant de succès. Il faut créer à nouveau cette énergie, avec d’autres moyens, mais elle doit aussi donner la possibilité de travailler d’une manière physique pour que les personnes LGBT se retrouvent côte à côte. Créer cette énergie, ce momentum, est le seul moyen de faire en sorte que le combat pour les droits des gays ne soit pas englouti par les urgences de l’Amérique : la crise économique, la guerre, l’écologie, la couverture médicale universelle, le conflit au Proche-Orient. Selon The Advocate, si les gays n’obtiennent pas ces nouveaux droits maintenant, il existe de réels dangers pour qu’ils ne puissent l’obtenir à mi-mandat. Et avant les élections présidentielles ? Obama aura raison de dire qu’il lui sera impossible de se faire élire sur une idée si segmentante.

Maintenant, mon avis. Cet article de The Advocate est fantastique. Je veux dire, j’adorerais voir un truc comme ça écrit dans un média gay français. Une direction si claire, si extravagante, si juste ? Il faut avoir le courage de se découvrir ainsi, de se déshabiller, pour s’engager et appeler à une mobilisation générale du mouvement LGBT malgré ses divisions – et elles sont réelles en Amérique comme en France. Par exemple, Frank Rich, le célèbre chroniqueur du New York Times, a mis le doigt plusieurs fois sur les hésitations d’Obama concernant les questions LGBT. Et c’est un sujet très révélateur. Obama et la communauté noire ont un petit blocage vis-à-vis des gays, c’est indéniable. Cela ne sert à rien de le cacher. La communauté LGBT, de son côté, préférait Hillary Clinton comme présidente. Il y a les restes d’un racisme mutuel. Mais Obama, et la communauté noire chrétienne des Etats-Unis savent aussi que tôt ou tard, ils devront accorder aux gays les droits qu’ils exigent. La demande politique est trop similaire à celle qui a motivé le mouvement pour les droits civiques.

Mon avis est que si le mouvement gay ne parvient pas à s’organiser pour créer un vrai rapport de force national, avec des comités, des manifs, des collectes de fonds, de la colère, une nouvelle image, un nouveau ton, etc, ce sera un échec. Car, dans ce cas, l’article de The Advocate aura été le triste symbole que les gays ont été les premiers à retirer leur soutien à Obama. Politiquement, cela peut être très néfaste. La crise économique, elle aussi, elle surtout, a son agenda. Le mariage gay est-il la priorité de l’Amérique aujourd’hui ? Les gays eux-mêmes sont-ils parvenus à montrer qu’ils pouvaient renverser l’épidémie de sida qui les affecte tant ? S’ils n’arrivent pas à réduire l’augmentation des cas de sida chez les gays, comment les mouvements LGBT peuvent-ils se montrer sous un angle exemplaire ? Les gays seraient-ils égoïstes ? En poussant leurs droits face aux catastrophes économiques qui les concernent, certes aussi, mais qui touchent beaucoup plus de monde, parviendront-ils à créer des alliances avec d’autres groupes aux USA beaucoup plus marginalisés ? Comment répondre à ceux qui leur demanderont pourquoi ils ne sont pas plus « patients » ? Et comment expliquer une des incohérences que montre cette enquête de The Advocate : Chris Hugues, le co-fondateur gay de Facebook, celui qui a conçu la campagne d’Obama sur Internet (avec le succès que l’on sait) n’a été contacté par aucune des organisations LGBT pour utiliser ses connaissances afin de transformer l’image des LGBT grâce au media le plus important d’aujourd’hui... Le premier travail du mouvement LGBT, c’est d’utiliser intelligemment ses leaders les plus modernes. Ce n’est pas encore le cas.

samedi 5 septembre 2009

Pauvres connes.


Pour ceux qui se demandent pourquoi je mentionne sans cesse l’International Herald Tribune, je me suis désabonné de Libération, il y a plus d’un an. J’en avais marre de payer pour un journal qui ne m’apprenait rien avant de l’ouvrir, tellement je pouvais reconnaître entre les lignes la magouille qui se trouvait derrière chaque article. Alors je me suis abonné à l’IHT et j’ai profité de cette année de licenciement à Têtu pour faire un truc où je suis assez bon : faire des dossiers. Je stabilosse, je découpe, je range par thème. J’aurais du être documentaliste dans ma vie puisque j’ai fait ça avant pour la disco, la house, le sida, la prévention. Et je possède toujours ces classeurs mind you.

Et je ne veux pas entendre des folles me dire : « Mais le Guardian c’est tellement mieux ! » ou, pire : « Tu utilises encore le support papier ? ». Oui, mon idée, c’est précisément de voir l’actualité à travers un média pas encore trop con qui n’arrête pas de me surprendre, jour après jour. Pour moi. Pas pour Twitter, pas pour FB. Pour moi.

Pour la troisième fois, à la suite , donc, l’IHT publie un papier dans lequel un des hommes interrogés est présenté dans l’article (aucun rapport avec l’homosexualité) vivant avec un autre homme, son partenaire. C’est casual : ça fait partie de l’écriture. On entre dans un système du matter of fact. On voit ça dans des articles assez banals, comme celui où on voit deux mecs faire l’échange de leur maison pour passer des vacances à l’étranger. Ou un article assez drôle d’ailleurs où on découvre que les Américains sont capables, malgré la crise, ou justement à cause, de payer 300$ (le prix d’une très bonne chambre à New York) pour passer une nuit dans une ferme avec les poules et tout le binz, à condition de nettoyer la merde de l’écurie.

Mon idée, c’est toujours la même. Dans la presse étrangère, on montre des couples pédés comme ça, sans entrer nécessairement dans la vie intime, sexuelle, de l’affirmation. Il se trouve que les gens qu’on interviewe sont gays, on le dit, on passe à autre chose. En France, c’est différent. Passent les universités d’été du PS, où tout le monde est content. On fait même un atelier sur « la gestation pour autrui », comme si ça allait apporter une révolution au PS. Comme s’il n’y avait pas des sujets plus urgents. Mais bon. Apparaîssent alors à la télé quelques folles du PS, notoirement gays, qui n’ont pas encore fait leur coming out. Je suppose qu’ils le feront, comme le reste de ce qui doit être fait au PS, pour les primaires en 2011. Ou 2012. Ou même 2013. Ces folles, que nous connaissons tous, qui travaillent pour le PS sur des sujets aussi divers que la décoration de l’immeuble de Solferino (j’invente), le droit homo parental (j’invente), la taxe carbone (j’invente), le projet du petit Paris (j’invente), la recette des pâtes de mon frère Lala (j’invente), l’Education nationale (j’invente), la vie après Fabius (j’invente), n’ont toujours pas fait leur coming-out. Alors que le ministre flamand de l’Enseignement et de l’Egalité des Chances fait son come out et en profite pour s’exclamer : « Et je ne peux pas donner mon sang parce que je suis homosexuel ! ». Deux pour le prix d’un.

Sur Twitter on voit des mecs comme Michelangelo Signorile, l’inventeur de l’outing, continuer à menacer les folles qui se cachent. 20 ans après, le mec est toujours fidèle à ses principes. En Angleterre, ils ont tellement outé les pédés de l’église, de l’Etat, de la finance et du marché floral qu’ils peuvent même se permettre de faire une pink list des 50 personnalités pédés anglaises les plus influentes. En France, vous avez encore des grosses connes dans les médias gays qui pensent qu’on ne peut pas être de droite et pédé. (Note : JE SUIS de gauche). Du coup, quand cette pauvre Karoutchi fait son coming out, tout le monde lui tombe dessus de faire ça pour faire avancer sa carrière politique. Alors que personne ne dirait ça sur Delanoë – et dieu sait que… ANNONCE DEFINITIVE pour toutes celles qui n’ont rien pigé à l’activisme gay : que vous soyez de droite ou de gauche ou rien du tout d’ailleurs, conne ou pas, vous AVEZ LE DROIT de faire votre coming out ! Si vous tapez sur une folle de droite qui fait son coming out, vous croyez que les autres folles de droite vont l’imiter ? Nooooo.

Un ami m’a envoyé cette question posée à une de ces folles pendant un débat : « Pourquoi tu dis pas que tu es gay ? » Réponse : « Parce que j’attends que tu me prouves que je devrais le faire ». Ou un truc comme ça. Mais, ce n’est pas aux autres de justifier ton coming out ! C’est quoi cette déclaration toute faite pour te sortir de la merde dans laquelle tu t’es mise toi-même ? C’est une sound bite ? C’est ta seule réponse ? Tu vas attendre quoi ? Que la gauche revienne au pouvoir ? Là tu te sentiras assez protégé pour dire que tu suces des bites ? Tu as déjà vu un épisode de « Little Britain » ? DO YOU LIKE COCK ? Ou alors tu veux protéger ton petit capital politique affectif en cachant la vérité alors que la gauche doit, soi-disant, promotionner les « diversités » ?

Question : comment croire que le PS avance quand ses jeunes pousses mentent sciemment sur leur sexualité ? Vous croyez que c’est le genre de truc qui ne nous fait pas vomir ? Qu'on a attendu 40 ans après Stonewall pour que les folles fassent semblant de ne pas voir notre impatience ?

Car tout ça, c’est à mettre en perspective ce qui se passe dans les médias gays. Depuis un certain temps, un étrange retour de situation illustre notre regard face aux stars hétéros. Souvent les gays interrogent ces stars hétérosexuelles en les dirigeant vers le moment où l’interview accouche des conneries de ce genre. Au pif : « J’ai eu moi-même des envies homosexuelles pendant le premier semestre de mon année de seconde ». Woa. Ou alors : « Bien sûr, le soutien de mon public gay est essentiel pour ma carrière ». Fuck. Ou bien : « Je crois qu’il y a une affinité gay qui a joué un grand rôle dans ma construction culturelle ». Non, tu crois ???? Il faut retourner bien en arrière, dans les années 80 du Gai Pied, pour trouver un tel désir désespéré d’être accepté par des grandes stars. Ces dernières, finalement, répondent toujours la même chose. C’est écrit en page 3 du plan média : surtout dire aux pédés qu’ils sont géniaux. Il y a des variantes, bien sûr : « À 19 ans, avec ma bande de copains hétéros, on était si proches qu’on passait des soirées à se branler devant les pornos de Canal » ou « J’envie les homosexuels dans leur quête du plaisir ». Attendez, j’en ai une autre : « J’aime beaucoup François Sagat. C’est mon maître à penser ».

À l’époque, au Gai Pied, ça me hérissait déjà. Pablo Rouy était le spécialiste de ces interviews de chanson française où le but du jeu, c’était de faire dire au mec d’Indochine qu’il avait failli avoir une relation sexuelle avec un roadie. Je respecte Pablo et je me demande bien, comme beaucoup de personnes autour de moi, où il peut être en ce moment. Ce sont les années de célébration des années 80, il devrait en profiter, lui aussi. Mais on se chamaillait souvent sur le sujet. Je trouve ça débile de demander aux hétéros toujours les mêmes conneries. Ils doivent en avoir tellement marre eux-mêmes.

Mais tout ça c’est pareil. D’un côté des pédés qui se cachent et qui vont sortir du placard au dernier moment, le plus tard possible, comme les Pet Shop Boys, quand on aura passé des années à attendre une once de courage de leur part. De l’autre des médias qui rabaissent leurs exigences au stade de quémander des phrases d’acceptation dont on a rien à foutre. Et tout ça va de pair. Les médias qui ne cherchent pas à faire avancer le schmilblick en regardant ailleurs car il y a une vraie pression qui devrait être exercée. Et les pédés cachés qui se frottent les mains : par ici la bonne soupe de la magouille ! Et pendant ce temps, on nous rebat les oreilles sur l’homophobie avec la moindre folle qui a eu un problème quand elle est allé s’acheter une eau de toilette chez Sephora. Vous ne voyez pas le lien ? Au lieu de chialer sur la moindre manifestation d’homophobie, vous ne pensez pas qu’il faudrait faire pression pour que ces pédés qui sont au pouvoir puissent s’exprimer eux-mêmes sur ces sujets, comme si ça ne les concernait pas ? Au lieu d’aller supplier de l’acceptation chez les hétéros, vous ne pensez pas qu’on devait d’abord l’obtenir de ces traîtres homosexuels qui ne lèvent pas le petit doigt sur les sujets vraiment importants de l’homosexualité moderne ? Ou pire, qui croient aider dans l’ombre ? Qui est-ce qui dîne avec ces mecs ? Il n’y a personne qui les conseille ? Il n’a personne qui leur fout la pression ?

Bandes de connes.

mercredi 26 août 2009

Nostalgie homosexuelle?


La vie des gays était-elle meilleure avant ? Ou bien? Pendant le week-end du 13 juin, en Ardèche, invités par Fabien Boissonade, il y a eu plein de discussions et de souvenirs. On était là, sous le soleil, autour de la piscine, une quinzaine de gays et de lesbiennes, de presque toutes les générations et de races. Et les histoires ont commencé à ressembler à des bilans. Mon mari a fini par rigoler. À 28 ans, il était celui qui disait : « Y’en a marre, tout ce que vous dites sur les clubs et la musique, on dirait que c’était toujours mieux avant ». Et il y avait des amis de 30 ans, ou 40 ans qui répondaient, un peu en regardant leurs pieds : « Mais c’est vrai. En musique, ou dans le clubbing, ou dans le militantisme, c’est clair ». Pendant le week-end, c’est devenu un leitmotiv drôle : « Ouais, c’est ça…c’était mieux avant ! ».

La vie des gays était-elle meilleure avant ? Cette question si simple se pose rarement, à part dans l’intimité ou sur les blogs. Elle est peu abordée dans le combat pour les droits des LGBT parce que les structures, surtout en France, ont un peu de mal à situer le militantisme dans une perspective historique. C’est ce que tentait de faire la Gay Pride cette année, en liant ce que nous sommes à ce qui s’est passé il y a quarante ans, lors de Stonewall. Combattre l’homophobie, insister sur les droits et poursuivre la lutte contre le sida nécessite forcément des repères, au moins pour évaluer si des progrès ont été faits, si des nouveaux droits ont été obtenus.

Or, de plus en plus, alors que la nouvelle génération gay se fait de plus en plus entendre, parce qu’elle est plus visible, une nostalgie se développe. Pas besoin d’aller chercher dans la période glorieuse des années 80 qui a vu l’explosion du style de vie gay et des associations de lutte contre le sida. Pas besoin de regarder non plus vers Lady Gaga et le raz-de-marée des années 80 dans la pop actuelle la plus commerciale. Ces homosexuels commencent désormais à développer aussi une nostalgie pour les années 90 comme le sommet d’une certaine générosité entre gays et lesbiennes. Cette générosité est ce qui nous attache au passé, exactement comme le succès de « Milk » (le film, le livre, le documentaire) a bénéficié d’un travail sur les archives. Un autre exemple plus actuel, c’est le docu « Sex Positive » de Daryl Wein, qui raconte le début de l’épidémie du sida sur l’angle du safe sex et qui bénéficie d’une grosse campagne de pub dans les médias gays US. Comme pour « Milk », ces films sont souvent écrits ou préparés par des homosexuels trentenaires.

Ces films montrent aussi, parce qu’ils décrivent le passé, que les gays et les lesbiennes vivent mieux aujourd’hui qu’avant, c’est indéniable. C’est donc un constat qui s’oppose à la perception d’une vie gay plus excitante par le passé. Nous n’avons jamais eu autant d’outils dans les mains. Du sexe ? Il suffit de tendre la main (so to speak). Bars, sex clubs, Internet, renaissance de la drague dans les parcs, partouzes chez les jeunes, nouvelles drogues, le choix est infini. Des médias ? Ils couvrent chaque niche identitaire. De la culture ? De YouTube aux arts majeurs, les gays et les lesbiennes n’ont jamais été aussi visibles, à tel point que le marché des DVDs LGBT semble atteindre un plateau. La tolérance de la société est à son plus haut niveau. Même si certains vous disent qu’on régresse, ce n’est pas vrai. Attendez, même les parents qui vivent le coming out de leur fils ou de leur fille sont de plus en plus nombreux à répondre désormais : « À part ça, tu veux encore du pain pour ton Boursin ? ».

Dans « Culture Shock », Alvin Toffler fut le premier à prédire que les valeurs modernes seraient transformées par deux forces : l’accélération (de tout) et la prolifération (dans tous les sens) des sous-cultes. En clair : l’underground explose, tout le monde s’en revendique. Presque 40 ans après, le grand cliché de maintenant est de se demander qui nous sommes. La moindre boulangère cherche son identité, alors, pensez, les homosexuels. Cette identité n’est pas un produit à vendre, c’est un sur produit : « The intensification of the problem of overchoice presses us towards orgies of self examination, soul searching and introversion. It confronts us with that most popular of contemporary illness, the « identity crisis ».

Les gays et les lesbiennes sont plutôt bien placés dans la société moderne. Même quand ils sont précaires, ils sont souvent moins précaires que les autres. Quand ils sont stigmatisés, ils le sont souvent moins que ceux qui ont le malheur d’avoir la peau foncée. Même dans les temps les plus durs, la mobilité des gays leur permet de s’échapper du fardeau familial, et c’est ce que des milliers de personnes LGBT font chaque année. Ils quittent leur famille. Cette liberté homosexuelle, c’est un avantage qui permet de dire aux autres, quand on n’a plus d’arguments : « Vous faites chier, je pars ».

Bien sûr, de nouvelles formes d’homophobie se sont développées. L’homosexualité dans les cités devrait être au centre du combat LGBT moderne. Pour l’instant, ce combat s’est surtout limité à montrer du doigt les homophobes. Mais on sait que même dans les cités, la perception de l’homosexualité n’est pas aussi primaire qu’on le dit dans les reportages à la télé. Et quand on voit aussi les milliers de profils sur les sites de rencontres identitaires, il faut bien admettre que les gays et les lesbiennes de la génération précédente n’avaient même pas cette chance. Aujourd’hui, il y a plein de jeunes blacks gays qui veulent sortir avec leurs semblables. Chez les Beurs, c’est pareil. Et c‘est bien. C’est ce qu’on a vu depuis vingt ans dans les clubs de Londres ou de New York. Enfin, ça arrive en France.

La vie gay était-elle meilleure avant ? Peut-être pour les Blancs. Pour la nouvelle génération, beaucoup plus mixte, Now is the time. Ces jeunes n’ont jamais été aussi beaux et leur avis n’a jamais autant compté. Que leur manque-t-il pour être heureux ? Pour moi, rien. La crise actuelle, dans la communauté gay ou dans la société, rend encore plus difficile pour trouver un travail et s’affirmer. Mais rien n’empêche ces gays et les lesbiennes de se battre pour obtenir ce qu’ils veulent. Ils peuvent, eux aussi, arracher ce que leurs frères et leurs sœurs ont obtenu, en se battant, pendant la génération précédente. Le futur de la question gay n’est pas chez les Blancs. Le renouvellement, il sera forcément du côté des gays Noirs et Beurs, c’est pour ça qu’ils doivent se battre pour nous obliger à se pousser pour leur laisser la place. Et tant qu’on n’aura pas dit ça, qu’on ne l’aura pas traduit dans les programmes des associations, des Gay Pride et des festivals LGBT, on n’avancera pas sur le combat contre l’homophobie. C’est le vrai underground d’aujourd’hui. Si j’avais 30 ans aujourd’hui, c’est ce que je ferais. Un fanzine comme Butt ou Kaiserin, pour les Blancs, les Beurs, les Noirs gays. Utiliser la crise économique comme levier de pression pour alerter sur des revendications concrètes. Avancer sur les droits des minorités ethniques gays, c’est pour moi beaucoup plus urgent ET intéressant que participer à un combat pour donner son sang. Ou sa moelle osseuse.

vendredi 14 août 2009

Viens blogger sur Mon Incroyable Fiancé !


J’ai toujours été épaté de voir avec quel abandon certaines personnes que je connais se sont émerveillées devant Eric Fassin. À Act Up, il y a dix ans, les gens parlaient de lui comme s’ils se délectaient de ce vampirisme de la pensée gay. C’était du miel politique. Enfin, un homme mou, passe partout, blanc, avait pris la place que les gays lui avaient laissée avec soulagement. Cet homme était l’exact opposé d’une folle, il extirpait le camp pour laver l’idée homosexuelle et s’imposer dans les tribunes des journaux, les murmures de la politique. Il personnifiait parfaitement ce besoin de reconnaissance : pour parler du PACS, rien de mieux qu’un hétéro fade, un homme sans angle, sans polémique, une sorte de gélatine militante. Il s’agissait d’une arnaque, un deal parfait. Fassin montait en première ligne à la place des gays, et ces derniers le laissaient s’imposer dans l’arène politique, peinards. Un contrat de co-dépendance accentuerait la lacune du leadership gay. Après tout, pour mieux répondre aux accusations de communautarisme, rien ne vaut un porte-parole hétéro qui ne choque personne et qui fait son beurre sur la question gay. Pendant ce temps, les rares leaders LGBT qui auraient pu monter en puissance se sont protégés, loin des polémiques, de l’exposition, du risque. Une sorte de lâcheté militante, comme si la vraie essence du « vivre ensemble » gay (mffff) se limitait à blogger en simultané sur une émission de variété française.

Dix ans après, malgré tout ce qu’on tente de vous faire croire sur le militantisme LGBT, un surprenant mélange d’incompréhension et de défaitisme persiste dans l’observation du LGBTisme. Vous choisissez le verdict qui vous convient :

- Le sigle LGBT est le chloroforme de la culture gay

- La Gay Pride 2009 a été un tel succès que cela veut forcément dire que le mouvement militant va bien.

- Le suivisme du monde associatif sur les thèmes consensuels n’a jamais été aussi immense. Pour ne pas avoir de problème avec ses propres amis, il faut la fermer.

- 90% des militants issus des groupes activistes comme Act Up et qui ont fait carrière sont désormais des vendus.

- La majorité de la communauté se branle de tout ça : c’est l’élément étrangement oublié de la culture gay. Historiquement, on est vraiment dans un creux idéologique où l’idée principale, c’est le conformisme silencieux.

- Les questions LGBT ont toujours un écho relatif dans les sphères politiques. Il faut dire que le PS n’aide pas beaucoup.

- Le mutisme est fracassant sur les vraies évolutions du style de vie homosexuel (Internet, crise économique, sexe toujours plus à risque). Je veux dire par là que ces sujets sont sûrement abordés, mais toujours pour adopter une attitude positive systématique : pour se faire remarquer aujourd’hui, il faut sourire – tout en prétendant souffrir. Tout va bien.

- Les médias LGBT sont obsédés par les sujets qui ne les intéressent pas, uniquement parce qu’ils croient que c’est ça qu’il faut faire. C’est de l’opportunisme con. C’est la fin de la crise ! Il faut consommer à nouveau !

- La déception envers les leaders de cette communauté n’a jamais été aussi vocale. Tous les gays qui voyagent se demandent pourquoi on n’a pas d’équivalents en France du maire de Berlin (read my lips : Delanoë a un bâton dans le cul) ou un jeune sportif médaillé qui ferait son coming out).

- Dès qu’un film comme « Bruno » sort, les associations se demandent comment elles vont s’offusquer – au lieu de rigoler, simplement. Plus le monde est moderne – et moins les gays ont de l’humour.

- En fait, tout ça est une vision de l’esprit. Je suis ronchon, je ne suis jamais content, les gens pensent que je suis toujours en train de chercher la petite bête, je suis un idéaliste de la cause gay qui n’a pas encore compris que les homosexuels sont des cons comme les autres. Vous pouvez donc abrêger la lecture de ce texte qui, anyway, selon les canons de la culture LGBT ET de la culture Internet, est bien trop long.

On finit par se demander si le petit monde LGBT n’est pas en train de baser son noble objectif (lutte contre l’homophobie et live blogging de « La Nouvelle Star ») sur l’ennui. Les groupes les plus « radicaux » singent avec absurdité un esprit contestataire issu des années 70. On a beau être en 2009, les UEEH perpétuent des travaux de vacances où on apprend à gérer le port de la robe à carreaux de ménagère portugaise qui avait tant de succès dans les squats gays parisiens d’il y a … 30 ans. Un super labo d’idées militantes, en effet ! Bien sûr, le flambeau de la mémoire doit être passé de génération en génération, mais prend-il compte la mesure des révolutions psychologiques causées par Internet 2.0 ? L’activisme français mériterait d’entreprendre les mêmes voyages à l’étranger que les militants du GLH dans les années 70, dont les expéditions étaient surtout des opportunités pour ramener en France des idées issues des centres communautaires américains, hollandais ou londoniens (Brixton surtout). Il est possible de faire du vagabondage sexuel (et les militants le font aussi, n’en doutez pas) tout en s’inspirant de l’intelligence des autres, ce n’est pas incompatible. Après tout, si vous avez envie de laisser l’orthodoxie de la pensée homosexuelle à des cons hétéros comme Eric Fassin qui se fait du fric sur votre dos en toute impunité, c’est votre choix. En France, quand « The L Word » est apparu à la télé, les lesbiennes hardcore y ont vu une récupération commerciale alors qu’elles exigent toujours plus de visibilité. Les trans ? Ne m’en parlez pas : c’est LE thème qu’il ne faut pas aborder aujourd’hui si on ne veut pas subir une fatwa. Comme si le sujet avait pris la place du conflit israélo-palestinien : surtout, ne pas parler de ça à table ! C’est sûr que ça aide le débat… Est-ce qu’on peut prendre un peu de distance sur les sujets difficiles ou est-ce qu’il faut remplir un formulaire en 3 exemplaires avant de se prononcer sur quoi que ce soit ? C’est comme si on avait critiqué les premiers séropos à la télé parce qu’ils réduisaient la problématique de l’épidémie à leur seul cas.

On attend un aggiornamento dans la politique française ? Et chez les gays alors ?! En vrac, beaucoup de questions… La question LGBT se résume-t-elle à radoter sur l’estime de soi ? Les grandes structures associatives sont-elles toujours sous la coupe politique des quadras et plus ? Faut-il créer un rassemblement Twitter pour toutes les folles socialistes qui ont noyauté cette culture, des assistants de Delanoë qui contrôlent quotidiennement le mouvement gay aux secrétaires de rédactions des médias LGBT qui corrigent les textes selon leur humeur politique ? A-t-on complètement jeté l’éponge sur la prévention gay ? Qui s’occupe de la montée en puissance sans précédent de la visibilité noire ou arabe sur les sites de rencontre gays ? Ces jeunes sont-ils résumés à une source de plaisir sexuel ? Pire : faut-il se satisfaire d’un clivage entre la majorité blanche petite-bourgeoise gay et la banlieue, source de toutes les homophobies ? Les arabes gays seraient-ils les ennemis des gays blancs, comme la société française focalise toutes ses peurs sur la question religieuse ? Quelle relation établir entre les minorités qui ne soit pas basée sur la méfiance ? Comment dépasser le racisme entre les gays ? La communauté LGBT n’a-t-elle pas la responsabilité de montrer à la société que la diversité est facile à réaliser quand on décide de s’attaquer aux grandes questions au lieu de bloquer sur des polémiques qui font bailler tout le monde, même ceux qui leur donnent une résonance ? Pour avoir du succès aujourd’hui faut-il s’enfermer dans un rôle de victime ? Sommes-nous devenus uniquement un hyperlink ? Quand la question d’identité se limite au genre, que dire de l’explosion de l’identité par défaut quant tant de gays se définissent à travers 10 profils différents, chacun faisant office de niche sexuelle ? En l’espace de deux années à peine, Facebook a grignoté deux heures quotidiennes de notre temps, deux heures qui ne seront pas consacrées à autre chose que l’exhibitionnisme personnel. Ces deux heures perdues tous les jours, ne seront-elles plus consacrées à l’intérêt commun LGBT ? Qui va rattraper le retard pris parce que ces questions ne sont pas vraiment débattues ? Faut-il appeler Eric Fassin au secours ?

jeudi 6 août 2009

Gay people today!


« Je n’ai pas du tout aimé « Salo ou les 120 journées de Sodome » de Pasolini, quand il est sorti en 1975. J’avais 18 ans, je connaissais ses autres films, je comprenais très bien pourquoi le film était important. Mais, pour moi, tout ça, c’était déjà de l’histoire ancienne. C’était un rappel supplémentaire de ce que je ne voulais déjà plus voir dans ma vie, quelque chose qui appartenait à la génération précédente. Je respectais cet héritage, car ces artistes m’avaient déjà beaucoup influencé, mais je trouvais qu’ils avaient bien trop souffert. Je m’étais déjà imaginé comment serait le futur. Je le voulais un peu plus serein que ça. Finalement, les années 80 ne furent pas pour moi celles du sexe, même si elles le furent. Elles étaient plutôt celles de la recherche obsessionnelle de l’amour. Il était alors assez mal vu de chercher une vie en couple et je crois que nous avons tous subi l’obligation de l’exagération. Je fais partie d’une génération pré et post punk qui a subi tellement de performances soi-disant spontanéeses et « controversées » pour revendiquer un amour inconditionnel du formalisme dans l’art, même le plus conceptuel. Par exemple, la musique électronique, qui est à la base de mon métier de journaliste, a été le symbole d’un mouvement qui s’est libéré de la représentation et, depuis vingt ans, je ne suis plus très intéressé par la mise en scène du glamour. La dernière fois que cela s’est avéré passionnant, c’était le Vogueing, et cela venait des Noirs et des Latinos, sûrement pas des pétasses blondes qui se veulent queer quand elles sont nées, finalement, dans l’ennui de l’Amérique profonde.

En 2009, je ne crois pas beaucoup à l’excès. Ce dernier est suffisamment présent dans la société at large, merci les banques, la crise, l’écologie, la mort. Pire, j’en viens à me dire de plus en plus que les freaks cumulent de nombreuses couches d’ennui. Freaks are boring now. Sodome fait bailler. N’importe quelle fille issue de MySpace comme Lily est plus freaky que Quentin Crisp. Madonna vit avec la même image SM depuis, quoi, vingt ans. C’est un fond de commerce. Un pédé percé, tatoué, rasé, scarifié est juste un barebacker de plus. Woa, super. Tu essayes d’être différent à travers le tatouage, c’est ça ? Tu crois être le nouveau Leigh Bowery ? Tu rigoles, j’espère. Si tu cherches à avoir une dimension politique alors que tu ne t’es jamais prononcé publiquement sur le conflit israélo-palestinien… Être engagé en 2009 ne se résume sûrement pas à faire partie d’un groupe Facebook sur des sujets consensuels qui rassemblent un peu tout le monde. Abrogation des frontières pour les séropos ! Oui au mariage gay ! Laïcité pour tous ! Pour ça, on a Caroline Fourest et Jean-Luc Roméro.

So, freaks are boring. Quoi que l’on fasse. Le monde est allé si vite qu’il a déjà digéré ses extrémistes. Vous voulez choquer le monde ? Be a Madoff (13 millions d’entrées sur Google). Les dix dernières années ont sûrement été le dernier moment de ce qui fut considéré comme « osé ». Les gays ont désespérément tenté de se montrer à la face du monde, devant des hétérosexuels, comme les éternels défenseurs de l’imagination, de l’extrême, de la frontière. Mais ils étaient déjà dans la représentation et cela s’est vu. Ce qui les intéressait n’était pas le fond de l’idée, c’était juste le reflet de cette idée dans Les Inrocks. Puisque la souffrance des années 70 et 80 (l’homophobie vraie, le sida, etc.) a produit l’uniformité et le marché du sexe sur Internet, la subversion moderne vit sûrement dans la revendication de la simplicité. En tant que gays, nous avons trop longtemps accepté d’être dominés par ceux qui étaient les plus extrêmes, ceux qui revendiquaient la sexualité la plus perverse. Même la prévention du sida a été détournée en faveur de ceux qui en ont le moins besoin, ceux qui ont déjà entériné le refus de la capote, c’est un comble.

Quand je regarde les hommes sur Facebook, ceux qui m’impressionnent ne sont pas les plus beaux, bien que je ne cesserai sûrement pas de les admirer. Ceux qui m’attirent vraiment, ce sont ceux qui sont parvenus à créer quelque chose, dans leur image, leur travail, leur vie affective, qui se trouve au-delà des canons de la modernité contemporaine. Et le point commun à tous ces hommes si différents, c’est l’impression qu’ils dégagent, une sorte d’appartenance à un monde différent, mais très civilisé, avec de l’harmonie à revendre. Je sais très bien que ce que l’on voit sur les réseaux sociaux est souvent factice, c’est une autofabrication. J’ai assez écrit sur ce sujet pour reconnaître le tracé de ce qui n’est pas montré. Mais si je réfléchis bien, si je me rappelle bien ce que j’imaginais, il y a longtemps, lors de mon adolescence, ce que je vois là est exactement le fruit d’une procédure qui a mis plus de quarante ans pour atteindre sa maturation. En tant que gays, nous avons beaucoup trop côtoyé le danger. Et contrairement à ce qui est souvent dit dans le militantisme, ce n’est pas la société qui est la source de cette attraction vers le risque. C’est nous-mêmes. Il suffisait de choisir un autre chemin, c’était tout à fait possible. Maintenant, la Renaissance appartient à un underground qui ne s’est même pas encore identifié. Il ne s’est pas encore donné de nom. Personne ne le possède. Tout le monde le cherche. Il est à l’écart. Peut-être décidera-t-il de rester caché. Pour survivre ».

 

Il y a plusieurs mois, un mec de Facebook que je ne connaissais pas, Tony machin, me contacte. Il voudrait que je lui écrive un petit texte pour son expo sur Sodome et Gomorrhe. On en discute au téléphone et je lui dis très vite que c’est un mythe qui ne m’a jamais intéressé. Il me dit « Super, c’est ce que j’attendais de toi ». Je lui écris le texte. Je lui envoie. Pas de réponse. Trois semaines plus tard, il me dit qu’il n’a rien reçu. Je lui envoie à nouveau. Silence. Au début, je suis un peu dubitatif. Très vite, je comprends. Le texte na va pas, il est trop… je sais pas quoi. Un « comité de lecture » l’a refusé. Je demande gentiment à recevoir le catalogue de l’expo, pour comprendre, au moins, pourquoi j’ai travaillé pour rien. Nada. Je crois que c’est une illustration assez fidèle du radicalisme d’aujourd’hui. Imaginez des textes sur Sodome et Gomorrhe qui sont « relus » par un comité. Gay people today !