jeudi 28 mai 2020

It's the virus, stupid!


Il n'aura fallu que quelques jours pour retarder la PMA à la fin du mandat de Macron, sauver le Puy du Fou, encourager Bigard et voir la police française maltraiter encore un homme Noir.  Dans une épidémie ou le rassemblement était supposé être la règle, l'État français persiste à insulter et attaquer les minorités qui, pourtant, sont les plus frappées par l'épidémie. La France dégringole chaque année dans le classement des pays qui garantissent les droits LGBT. Les années passent et rien ne change pour nous. Les lesbiennes doivent toujours aller à l'étranger pour avoir des enfants. Pour certaines, c’est déjà trop tard.


Je n'ai aucune idée de l'issue de cette épidémie. C'est le choc industriel et social le plus important depuis très longtemps, des millions de personnes sont au chômage - et pourtant l'angoisse actuelle, celle dont tout le monde parle dans les médias, c'est « où aller en vacances cet été »... Quelle ironie. Je ne sais pas s'il y aura un rebond des infections, si l'automne verra une résurgence dans d'autres parties du monde qui feront boomerang. Je ne sais pas si un traitement ou un vaccin seront efficaces. J’ai peur pour l’Amérique latine et l’Afrique En tout cas, la méfiance envers les gouvernements est à son plus haut niveau. Comme pour le sida, certains pays voient leurs dirigeants adopter une attitude de déni qui a pour effet immédiat la disparition des plus faibles. 

Des dizaines de milliers de morts dont on ne parle pas, que l'on ne voit pas, dont on ne voit pas les visages. Même l'épidémie de sida était plus visuelle que celle-ci. Quand je disais que la place des malades de cette épidémie serait un marqueur important, je voyais déjà venir une invisibilité au profit des experts et des médecins. Et surtout quand on sait qu'une grande partie des cas ont affecté les minorités ethniques, cette mise à l'écart renforce davantage ces populations dans le silence. Aucun mouvement rassemblant ces familles endeuillées, aucune parole qui ne soit pas médicalisée. Face à ce virus qui a changé le monde, les médias n'ont pas changé, ils ont encore plus privilégié les vieux chroniqueurs racistes du passé. Pas de visage nouveau, pas de leader (à part Raoult – mais c’est toute une autre histoire), pas de renouvellement par la base qui, pourtant, s'est engagée comme jamais pour aider, fabriquer des masques, distribuer de la nourriture.

Grâce au confinement et à l'état d'urgence, cette épidémie a été policée, comme le reste de la politique de Macron. L'armée, la police, sans cesse célébrées, ont réprimé les quartiers des banlieues qui, pourtant, on fait un effort immense. Malgré les réseaux sociaux, pas de mouvement novateur pour faire face à une situation inédite.

Des dizaines de milliers de morts dans chaque pays ont affecté les populations les plus fragiles et déjà stigmatisées : travailleurs de la ligne 13, femmes, précaires, cette épidémie regorge de scandales sociaux qui resteront marqués dans les mémoires : mensonges sur les masques et les tests de dépistage, influence du lobby pharmaceutique, communication aléatoire et peu transparente, retard des données sur le nombre des décès, départ de la Ministre de la santé en pleine phase de contamination, lourdeur de l'administration qui a retardé la recherche, dégoût des chaînes info, refus de légaliser les sans-papiers alors que l'Italie a montré l’exemple, beaucoup d'erreurs actuelles rappellent les scandales qui ont accompagné l'épidémie de VIH. Ce pays n'est même pas capable de faire remonter le nombre de morts dans les Ehpad! La crise du Covid-19 a été celle du système Macron et de tous ces vieux chroniqueurs à la télé qui le défendent. Cette colère s'ajoute à celle causée par les violences policières, l'État d'urgence, la réduction des libertés, l'immobilisation de la population. Plus que jamais une coalition est possible entre les mouvements écologistes et les mouvements sociaux. Car les épidémies sont toujours un moment propice pour l'engagement.

Cette pandémie est éminemment écologique. Ce sont les avions, les porte containers et les échanges commerciaux qui ont diffusé ce virus a l'échelle de la planète. Notre manière de consommer est directement la source du problème. Ces deux mois d'isolement nous ont donné des leçons sur nos besoins et nos loisirs (les voyages, la consommation, les cercles courts etc.). Il aura fallu un long confinement et une peur de l'autre pour nous diriger, momentanément, vers une société moins destructrice. Depuis trois mois, la crise du Covid-19 a laissé respirer la planète comme jamais dans son histoire récente. Le silence s'est diffusé dans d'immenses territoires, les routes se sont vidées, les migrations d'oiseaux se sont faites sans obstacle ni chasse, les eaux des mers se sont éclaircies, des générations de poissons ont eu le temps de se reproduire, la vie animale s'est rapprochée des villes. Cette explosion de nature protégée nous rappelle à quel point la faune et la flore peuvent se rétablir si on leur donne une chance. Et si tout le monde parle du "monde d'après", le risque de revenir au consumérisme est quasi certain. Les photos des bouteilles oubliées le long des promenades parisiennes l'ont prouvé, les masques qui traînent dans les eaux des plages aussi.

Ces deux mois de confinement ont été un clin d'œil à celles et ceux qui ont déjà pris l'habitude de vivre avec peu de besoins et beaucoup de solitude. Ne pas bouger est déjà une manière de vivre quand on n'a pas d'enfants et de charges importantes. Ces deux mois ont été une confirmation de ce que beaucoup vivent déjà : pas de mec, pas de sexe, aucune envie de voyager dans des avions bondés. Forcée, la population à moins consommé même si internet a explosé. C'est pourtant le moment idéal pour rediriger l'économie vers l'écologie, pour légaliser les sans-papiers, pour réformer les prisons. C'est le moment de privilégier l'industrie dans la réparation du vieux monde. Isoler les maisons, mettre du solaire partout, économiser l'eau. Mais comment croire que Macron le fera? Il ne le fera pas.

Comme beaucoup de personnes séropositives, j'ai regardé cette épidémie sans trop intervenir, sans ramener notre expérience du sida. On doit être réservé face à une épidémie si différente. Ça m'a amusé de voir qu'il fallait éduquer une population sur le R zéro, l'épidémiologie, l'idée de l'essai en double aveugle, toussa. Quand Macron a parlé de "guerre", cela ne m'a pas dérangé car c'est un terme que l'on a beaucoup utilisé dans le VIH. Je voulais voir comment il allait s'y prendre contre ce conflit épidémiologique qui était annoncé depuis longtemps par les écologistes. 

Heureusement, les anciens comme Gwen Fauchois, Jérôme Martin ou Madjid Ben Chikh ont fait le boulot de veille. J'ai perdu mon job alimentaire, ce qui était prévisible, et il va être si difficile pour les pigistes de trouver à nouveau du travail que je commence à envisager la possibilité de prendre ma retraite plus tôt. Je n'ai pas écrit en deux mois. J'en ai profité pour faire vraiment ce que je voulais : être dehors pour profiter du silence. Cette crise doit nous questionner sur notre rapport avec elle, combien elle nous manque quand on est confinés, pourquoi elle s'est révoltée ainsi contre notre manière de vivre. Pour ma part, je me suis obligé à finir les peintures de toute la maison et sauver le jardin qui n'a pas eu de pluie depuis des semaines. 

Et puis il y a la disparition de Larry Kramer. Un des symboles de l'épidémie du sida qui meurt au moment de l'épidémie du Covid. Larry était faible depuis des années, mais il est parvenu à terminer son grand projet avec le deuxième tome de son livre, "The American People". Les Français célèbrent son livre "Faggots" et sa pièce "The Normal Heart", mais ils n'ont pas lu ses autres livres, tout simplement parce qu’ils n’ont pas été traduits en français. Même ses livres plus récents comme "The Tragedy of Today's Gays". Le monde de l'édition, l'académie, les universitaires l'ont écarté de la connaissance parce que son radicalisme, sa colère et surtout son éloquence n'ont trouvé aucun intérêt à leurs yeux. La nouvelle génération ne l'a pas sauvé de l'oubli non plus. 

On va encore dire que je suis aigri, ce qui est l'insulte typique contre les Boomers au XXIème siècle. Mais je vous demande : vous n'avez pas de raison d'être aigri(e), vous? Cela fait dix ans que les lesbiennes attendent la PMA et deux mandats présidentiels le leur ont refusé. Vous ne pensez pas qu'elles sont aigries, en colère? Covid a effrayé la population comme le sida a effrayé les gays. Ce genre de peur reste longtemps ancré dans les esprits. Avez-vous sincèrement l'impression que tout a été fait aussi bien qu'au Portugal ou en Allemagne?  En Espagne, on distribue des masques à l'entrée du métro, à Paris on donne des contraventions de 135€. « It's the virus, stupid!" A-t-on envie de crier à Macron, ce saccageur de société.